Je couchai chez le Bryéron, dans un de ces lits de plumes dressés sur un double rang de fagots auxquels il faut monter comme à l’assaut, et qui, selon l’expression du pays, ne laissent que la passée sous le baldaquin. Le lendemain, nous nous remîmes en route dès la pointe du jour, et nous traversâmes la Bryère sans nouvelle aventure. Jeanne me parut seulement plus soucieuse que la veille. J’essayai en vain de lui parler; l’entretien tombait toujours, comme un volant qu’on ne vous renvoie pas. En désespoir de cause, je me retournai vers Pierre-Louis, dont la jovialité n’avait subi aucune atteinte, et j’allai le rejoindre avec ma mule à la queue du convoi.

—Eh bien! voilà un temps impérial, me dit le saulnier en me montrant le soleil qui montait à l’horizon dans toute sa magnificence; le bon Dieu illumine pour notre retour.

—Cela ne rend pas Jeanne plus gaie, répliquai-je à demi-voix.

Pierra-Louis jeta un regard vers la saulnière.

—Ah! monsieur a vu ça, dit-il; c’est vrai qu’elle a ce matin du noir dans le cœur! Ça vient de ce qu’elle a eu un signe.... Le petit charbonnier lui est encore apparu.

—Quand cela?

—Hier; après souper; monsieur était déjà couché: elle a voulu sortir dans le courtil pour faire sa visite aux avettes, mais, comme elle arrivait près des ruches, elle a vu le kourigan noir, qui se tenait tout contre.

—Et comment l’a-t-elle reconnu?

—Pardieu! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand feutre qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n’y a pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes[14] qui, sans avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire: le voilà!

—Lui a-t-il parlé?

—Non! en l’apercevant, elle a jeté un cri et elle est restée en place, tremblante comme une feuille au vent; alors le kourigan a grommelé tout bas quelque chose qu’elle n’a pu entendre, puis il a disparu, et Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu’un linceul. J’ai voulu lui relever le cœur; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci est une mauvaise annonce.

Nous étions sortis de la Bryère. Le pays dans lequel nous venions d’entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que complétement différent. Nous avions d’abord traversé d’immenses prairies encadrées de rideaux de saules, derrière lesquels on voyait glisser les hautes voiles des chalands de la Loire, puis l’étier de Méans, l’ancien Brivates portus de Ptolémée, couvert de chaloupes, de futreaux et de barges, qui attendaient les récoltes du pays; enfin, les campagnes de Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà les champs de sable avaient commencé; bientôt ils nous entourèrent; nous arrivions au terrain d’Escoublac.

Ici, comme dans la Bryère, vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté. Des collines de sable balayées par le vent descendent, tantôt en talus abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses comme un rocher. Des vallées, creusées en tous sens, sont parsemées de bancs de coquillages et de réservoirs d’eau saumâtre dans lesquels se reflète le ciel, et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent, çà et là, quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni habitations, ni cultures! On n’entend que le cri des alouettes de mer qui s’abattent par troupes sur ce sol aride, où leur plumage grisâtre empêche même de les distinguer. A la cîme de la colline la plus haute, un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime: c’est l’arbre du cimetière de l’ancien bourg d’Escoublac. Ses racines poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu’elles renfermaient en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si longtemps ces marins sur les mers continue à les rouler sur le sable qui recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossements dispersés sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.

Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour visiter l’emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine où le sol ondulé avait pris l’apparence des vagues; on eût dit une mer subitement pétrifiée par quelque enchantement. Pierre-Louis me montra, sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la flèche de l’église dont la pointe alors perçait encore le linceul de sable; depuis, tout avait disparu.

Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où quelques herbes marines brodaient l’arène de leur pâle verdure. Au pied du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été creusé de main d’homme, et une pierre roulée en guise de siége. Sur le devant s’étendait une petite grève de sable durci par l’humidité. Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et s’avança vers la grotte pour mieux voir le paysage; elle tenait à la main une branche d’osier encore garnie de feuilles qui lui servait de houssine, et elle en frappait le sol d’un air distrait. Tout à coup je la vis tressaillir et s’arrêter avec une exclamation de surprise épouvantée.

—Qu’y a-t-il? demandai-je en m’approchant.

—Voyez! dit-elle.

Et sa baguette, qui tremblait dans la main, me montrait le sol sur lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l’écriture moulée. Pierre-Louis s’approcha.

—Dieu me sauve! c’est ton nom! s’écria-t-il troublé.

—En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien Jeanne; mais que voyez-vous là qui puisse vous effrayer?

—Non, ce n’est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à surmonter une première impression; rien que des contes de vieilles femmes! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans les endroits où il ne vient personne, c’est un ajournement du mauvais esprit... du petit charbonnier, quoi!... Mais on ne croit pas à ces choses-là..... Le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par n’importe qui.... peut-être bien par Monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à l’appuyer: il cherchait un prétexte d’explication qui pût tromper la jeune femme et lui-même; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout mensonge. Elle nous avait suivis jusqu’alors, et savait que nous ne nous étions point approchés du placis où son nom se trouvait tracé. La marque de nos pas avait d’ailleurs écrit tous nos mouvements. Comme elle me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d’un homme ni par celui d’un animal connu. De forme triangulaire, cette empreinte était, pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts vaguement indiqués. Mes deux compagnons l’aperçurent aussi bien que moi, et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière et à l’empressement avec lequel Pierre-Louis rassemblait ses mules, que cette dernière indication levait tous les doutes. Le saulnier me pria assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J’aurais voulu m’expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne; mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec une réserve pleine de répugnance. Le saulnier lui-même avait momentanément perdu son insouciante gaieté: il marchait derrière nous, la tête basse et les mains sous les aisselles, sans prendre garde à ses mules, qui, par instants, rompaient la file pour arracher aux buissons quelques jeunes repousses de ronces ou d’églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J’avais déjà pu remarquer plus d’une fois combien facilement l’imagination de ces coureurs de route inclinait au merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer l’ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la fascination de la solitude les trouble; ils sentent leur raison vaciller et mille images confuses se former dans les ténèbres. Bercés par le pas lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones, ils voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes; le vent qui siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle; le bruissement de l’eau, une plainte de trépassés. Tous les incidents de l’obscurité se transforment en mystères saisissants. Un monde imaginaire se substitue, de plus en plus, au monde réel; ils aperçoivent ce qu’ils ont imaginé, ils entendent ce qu’on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur gourde de voyage l’assurance et la lucidité qui leur échappe, chaque gorgée d’eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu’à ce qu’étourdis d’ivresse, ils glissent de leur monture et s’endorment sur le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C’est alors que les muletiers qui traversent les mielles[15] de la Normandie rencontrent, dans leurs songes, le moine trompeur, assis sur la pierre du chemin avec ses piles d’or attirantes, ses cartes qui gagnent toujours, et proposant au passant de lui jouer son âme; c’est alors qu’ils voient la mule d’égarement qui se laisse monter par le premier venu, puis disparaît pour toujours avec lui, ou qu’ils entendent le grelot maudit tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs aux abîmes. Les saulniers de la Loire n’échappent pas plus que ceux de la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l’inconnu les enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les raisonnements: l’imagination populaire a bâti son poème au-dessus de la région que ceux-ci peuvent atteindre; tout au plus les amènerez-vous à un doute de complaisance qui est encore l’expression de la foi.

Cependant nous avions atteint une campagne soigneusement cultivée, et dont on commençait à enlever les moissons. On entendait de tous côtés des chants dont je ne remarquai d’abord que la mélodie traînante; en approchant, je m’aperçus que les paroles en étaient improvisées et adressées à l’attelage, qui semblait les comprendre. Si la voix fatiguée cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug s’abaisser, les pas s’allanguir; mais que le chant reprît, les bœufs relevaient la tête en faisant un nouvel effort.

Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au-delà du fossé, la route que nous suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces ranz champêtres dont les paroles, immédiatement recueillies, me sont souvent revenues à la mémoire. L’improvisateur les adressait à son attelage.

Certes, on peut dire ici comme pour la chanson d’Alceste:

La rime n’est pas riche, et le style en est vieux.

Mais ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu’il ramenait à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gaieté des enfants, cette espèce de confidence faite à ses humbles compagnons de peine, dont il avouait ingénuement que sa prospérité était le gain, tout cela embelli par un beau soleil d’août, un paysage paisible, et surtout par la grâce de l’imprévu, me causa alors une émotion que je ne puis me rappeler sans qu’il m’en revienne quelque chose. Il y avait tant d’harmonie entre les sourires du ciel, l’abondance de la terre et la naïve allégresse du poète campagnard, que le tout se confondait, pour ainsi dire, et que la rusticité du dernier disparaissait noyée dans la grande poésie de l’ensemble.

Pierre-Louis, qui s’était aperçu que j’écoutais, se rapprocha.

—En voilà un vrai bœuier, me dit-il, et qui sait bien arauder sa couplée! Cette chanson-là, voyez-vous, ça vaut tous les aiguillons quand on veut faire marcher les dormeurs. Il n’y a rien comme la voix d’un chrétien pour les bêtes que Dieu nous a données à service; ça leur soutient le cœur. Si je ne sifflais pas mes mules, leurs sommes de sel auraient doublé de poids.

Pendant tout ce temps, Jeanne était restée étrangère à l’entretien, et comme indifférente à ce qui l’entourait. Son regard, toujours tourné vers l’horizon, dévorait l’espace. Elle s’agitait sur sa monture; elle la frappait à chaque instant de sa baguette de saule pour presser son allure; ses traits avaient pris une animation presque fiévreuse. Nous commencions à croiser des gens que Pierre-Louis connaissait et avec lesquels il échangeait, en passant, quelques paroles amicales; mais Jeanne n’écoutait pas et allait toujours. Enfin le saulnier, qui était venu la rejoindre en tête de la caravane, mit tout à coup la main sur la bride de sa monture.

—Qu’y a-t-il? demanda la saulnière en tressaillant.

—Tu ne vois donc point, là-bas? dit Pierre-Louis, qui lui montrait l’horizon.

—Un clocher?

—Celui du pays!

Elle poussa un cri, laissa tomber sa baguette et joignit les mains.

—Mon enfant! mon pauvre petit enfant! balbutia-elle.

Un flot de larmes lui montait aux paupières et inonda bientôt ses joues. Pierre-Louis fut ému de son émotion.

—Un peu de patience! un peu de patience! ma pauvre créature, dit-il en la regardant avec amitié, voilà que nous allons arriver... Voyons, Noirette, ferme, ma fille! Allongeons le pas pour contenter la saulnière.

Soit que la mule comprît la prière de Pierre-Louis, soit que l’approche du pays eût réveillé sa vigueur, elle prit une allure plus vive. Jeanne ne disait rien et continuait à essuyer ses yeux. Dans ce moment nous fûmes croisés par un train de mules dont le conducteur reconnut mes deux compagnons. Il les salua, mais avec je ne sais quel air embarrassé qui me frappa.

—Il n’y a rien de nouveau au bourg? demanda le saulnier.

—Rien que le mariage de Jean Coup-de Trique, répliqua son interlocuteur.

—Et... mon petit Pierre? demanda Jeanne avec angoisse.

—Vous le verrez, répliqua le muletier, qui, sans attendre de nouvelles questions, prit congé et rejoignit en courant son convoi.

La saulnière parut encore plus agitée, et elle força sa mule à prendre le trot. Je la suivis avec une inquiétude dont je ne pouvais me rendre compte; en entendant les cloches sonner, je demandai malgré moi si c’était un glas.

—Non, me répondit Jeanne, c’est l’Angelus.

Nous venions d’atteindre les premières maisons du bourg; une femme, qui filait sur une porte, reconnut Jeanne et courut à elle.

—Ah! pauvre mignonne! vous arrivez à temps, s’écria-t-elle.

—A temps, pourquoi? demanda la saulnière.

—Vous ne savez donc pas? reprit la vieille femme déconcertée.

—Quoi? quoi? répéta Jeanne haletante.

—Eh bien!... votre fiot!....

—Mon petit Pierre?....

—Il a la fièvre rouge!

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous trouvâmes l’enfant au plus fort d’une maladie éruptive qui me parut avoir un très mauvais caractère. On avait fait venir un médecin qui avait laissé une ordonnance sans donner grand espoir. La fièvre rouge décimait alors tout le pays de Guérande, et il était peu de maisons où elle n’eût laissé quelque berceau vide.

Jeanne en fut aussitôt instruite par les voisines accourues autour de l’enfant malade. Etrangères à ces tendres précautions qui tâchent de nous épargner l’inquiétude en nous cachant le danger, elles lui firent boire d’un seul trait la coupe d’amertume. Il fallut écouter les noms de toutes les mères dont les fils avaient été conduits au cimetière, entendre pleurer d’avance celui qui vivait encore, et supporter de vulgaires encouragements qui ôtaient l’espoir sans consoler. J’admirai la manière dont Jeanne endura ce coup. Après le premier étourdissement de la douleur, elle sembla retrouver son calme dans la grandeur même de l’épreuve. Elle essuya ses yeux, étouffa ses sanglots; une sorte d’énergie sereine éclaira son visage. Ecartant les parents qui entouraient le berceau du malade, elle se mit à lui donner les soins nécessaires et à reprendre, pour ainsi dire, possession de sa maternité. Il était facile de voir qu’elle comprenait son malheur, mais qu’au lieu de le déplorer, elle voulait le combattre, et qu’elle ajournait les larmes. Au milieu des irritantes lamentations des femmes qui l’entouraient, elle s’informait avec une patiente douceur de la durée de la maladie, de toutes ses circonstances, des prescriptions du médecin; elle accomplissait sans rien dire celles qui avaient été négligées, revenait vers l’enfant au moindre gémissement, employait pour l’apaiser ces mille câlineries que savent inventer les mères, et s’efforçait de le réaccoutumer à ses caresses et à sa voix.

La conduite de Pierre-Louis avait été toute différente. Après s’être associé aux plaintes bruyantes des voisines, il avait fini par s’asseoir à quelques pas, accusant son voyage, poussant des soupirs ou des malédictions, et épuisant toutes les expressions banales d’une douleur qui veut en finir avec elle-même. Ce tumulte de désespoir ne tarda pas, en effet, à s’apaiser. Il s’approcha du berceau, et trompé, moitié de bonne foi, moitié parce qu’il le voulait, à la vue de l’enfant, dont les traits étaient allumés par la fièvre, il déclara qu’il paraissait mieux.

—Que le bon Dieu le veuille! dit Jeanne avec une douceur qui m’attendrit.

—C’est sûr qu’il le veut, reprit Pierre-Louis, qui tenait à se rassurer; vois plutôt comme il dort! Pauvre fiot! ça ne sera presque rien. Faut jamais se tourmenter avec les petits; le mal les abat tout de suite, mais ça repousse comme l’herbe foulée.

Jeanne se pencha sur le berceau pour chercher une espérance. Les voisines étaient parties; on n’entendait que la respiration oppressée de l’enfant. Le saulnier resta un instant debout, roulant son feutre et tâchant de reprendre de l’assurance.

—Allons, je n’ai plus peur! dit-il enfin; ce sont ces causeries de femmes qui m’avaient brouillé le cœur. Regarde donc s’il est seulement pâle, notre chérubin.... et comme il respire fort..... Sois calme, va, pauvre fille, le bon Dieu ne nous fera pas encore de chagrin cette fois.

La saulnière joignit silencieusement les mains sur les bords du berceau; elle priait sans doute en elle-même.

Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre compte. Habitué à traverser les sensations sans s’y arrêter, il avait bientôt oublié ses craintes et se retrouvait peu à peu revenu à sa joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également congé de la jeune mère, en promettant de revenir m’informer de son enfant.

Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l’hôte chez lequel j’étais attendu. M. Content (c’était le surnom donné, dans le pays, à cet excellent homme), m’accueillit à bras ouverts, et se chargea de me promener partout. Notre première excursion fut vers les salines, où nous trouvâmes les saulniers à l’ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues sous le nom de bossis, étaient couvertes de mulons de sel déjà surmontés du toit d’argile qui devait les défendre contre les pluies de l’hiver. Régulièrement rangés autour du marais, les mulons rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poils de chameau que dressent les tribus arabes dans les plaines de l’Algérie. De grandes et belles jeunes filles, portant sur leurs têtes les jattes de bois ou gèdes chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons glissantes du marais. L’efflorescence d’un blanc d’albâtre qui couronnait le sommet de la ladure devait payer leur fatigue. Une odeur de violette s’exhalait autour de nous sous la lace (rateau) des saulniers; partout retentissaient des rires, des chants, des cris d’appel; on sentait circuler dans l’air la joie qui naît de l’abondance et de l’activité.

Une partie de la récolte de sel était déposée par tas inégaux autour d’étroits placis. N’ayant point payé l’impôt, elle était là sous la garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir l’enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s’arrêta à quelques pas d’une de ces panthières que surveillait un des agents substitués aux commis de l’ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de gabelous. C’était un petit homme à la figure chafouine, à l’œil effronté, et dont les mouvements avaient une certaine nonchalance éreintée parodiant l’allure des anciens marquis. Bien que son apparence fût chétive, on sentait en lui une vitalité nerveuse qui n’est point la force, mais qui y supplée. M. Content me le présenta sous le nom du Parisien en l’avertissant que j’arrivais de son pays. Le douanier m’adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux faubouriens de la grande ville.

—Ah! Monsieur vient de chez nous? dit-il en me regardant, comme s’il eût voulu s’assurer de la provenance: pourrait-il me dire ce que fait pour l’instant le cavalier du Pont-Neuf?

—Mais sa faction, comme vous, répliquai-je en souriant et sans prendre garde à son air ironique.

—Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment; je ne prends la panthière qu’à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à cette seule fin d’admirer les grâces de nos paludières. Ça ne vaut pas les débardeuses de l’île d’Amour; mais à la campagne on prend ce qu’on a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas.

Je lui rapportai ce que je savais de plus récent; mais le Parisien ne s’intéressait qu’aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait autrefois fréquenté les parterres. Pour lui, l’histoire de France se trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant. Il m’interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en entrecoupant ses questions de tirades et d’anecdotes. Il avait assisté pendant quinze années, en qualité de chevalier du lustre, à toutes les premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des grandes batailles de l’Empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire consentir l’ancien romain à cette émigration dans les marais de la presqu’île guérandaise; mais il évita de répondre en feignant de croire que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu, comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n’a pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique indulgence, que le pays était habité par des sauvages.

—C’est honnête et pas méchant, ajouta-t-il en haussant les épaules; mais pour ce qui est des moyens, néant, comme on écrit au rapport. Ça obéit toujours au maire, ça respecte le clergé; hommes et femmes sont abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l’Ambigu vînt un peu leur jouer le Presbytère et l’Archevêché; mais bah! les trois quarts ne savent pas seulement ce que c’est qu’un théâtre: ils vont à l’église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, Monsieur! A peine s’il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essaient de la fausse saulnerie; encore finissent-ils toujours par se faire pincer.

M. Content fit observer que la faute en était surtout au Parisien, qui déjouait toutes leurs ruses.

—Oui, oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je suis arrivé, il croyaient me faire poser. Un Parisien, pensaient les malins, ça n’a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n’entend rien au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement! Mais moi, qui devinais la chose, je m’étais dit:—C’est bon! vous verrez si on connaît les ficelles! Voilà donc qu’à la première caravane de mulets, les plus vieux gare-devant fouillent et mesurent les sommes de sel. Rien de prohibé:—mes gredins de faux-saulniers riaient en dedans et allaient repartir, quand je me rappelle le Sonneur de Saint-Paul et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais dessangler, et qu’est-ce que je trouve? partout du sel au lieu de bourre!

—Je vois que vous êtes trop fort pour ces pauvres gens! dis-je en souriant.

Le Parisien haussa les épaules.

—Mon Dieu! non, répliqua-t-il avec une modestie triomphante; mais on connaît son répertoire.

Parmi les marais couverts de travailleurs occupés à la récolte, un seul restait désert, et, comme nous approchions, j’aperçus Pierre-Louis debout sur le bossis. A ma vue, il fit un geste désespéré en me montrant la ladure, où blanchissait à peine une écume salée.

—Quand on disait à Monsieur que nous allions tomber sous le mauvais sort! s’écria-t-il; Jeanne a trouvé là-bas le petit Pierre malade, et moi je trouve ici ma saline qui échaude.

Je savais que les paludiers désignaient ainsi les marais dont la production s’arrêtait subitement, et j’avais été témoin ailleurs du phénomène. Je voulus faire comprendre à Pierre-Louis que le sel marin enlevé à plusieurs reprises, sans que l’eau eût été renouvelée, se trouvait maintenant assez peu abondant pour que les autres sels en dissolution l’empêchassent de se cristalliser. M. Content ajouta que la faute en était à ceux que Pierre avait chargés de ses saulnaisons, et qu’en faisant une nouvelle prise d’eau, son marais serait simplement retardé; mais Pierre-Louis paraissait frappé: il secoua la tête sans répondre et se mit à faire le tour des chaussées pour examiner les cobiers. Je ne pus retenir une réflexion d’étonnement sur les constantes disgrâces qu’avait eu à subir le jeune saulnier; mon conducteur me répondit en souriant:

—Il fait son apprentissage; le tour des heureuses chances arrivera; mais il faut pour cela que Pierre-Louis devienne moins prompt à entreprendre et plus lent à oublier. Jusqu’à présent les leçons ne lui ont guère profité qu’un jour; le chagrin glisse sur lui comme la pluie sur nos toits, le moindre soleil suffit pour tout sécher. Avec l’âge viendra la prudence. C’est à force de prendre garde et d’être patient que nos gens peuvent nouer les deux bouts de la vie, car entre le baptême et l’enterrement la route a bien des descentes et bien des montées. Ailleurs, Monsieur, on coupe le blé par gerbes, ici il faut le ramasser grain à grain. Une famille de paludiers ne peut soigner que cinquante œillets, qui lui rapportent un peu plus de deux cents francs pour cinq personnes. Comment vit-elle avec une pareille somme? Je ne saurais vous le dire. C’est un de ces miracles d’industrie et de sobriété qu’on ne peut expliquer, mais qui ont cessé de surprendre, parce qu’ils se renouvellent tous les jours.

Dans ce moment, le Parisien, qui avait suivi Pierre-Louis, revint vers nous avec de grands éclats de rire.

—En voilà un Cosaque! s’écria-t-il en nous montrant le saulnier qui avait repris le chemin du bourg, savez-vous qui il accuse de ses désagréments?

—Le petit charbonnier?

—Juste! Quand j’avertissais Monsieur qu’ici ils étaient tous abêtis par les préjugés! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a une bonne ou une mauvaise destinée, ce que Napoléon appelait son étoile! moi qui vous parle, j’en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules, élèves de Mlle Lenormand, m’ont prédit un riche mariage avec une demoiselle titrée.

Je souris malgré moi. L’incrédulité du douanier ressemblait à celle de la plupart des esprits forts; ce n’était qu’un déplacement dans les superstitions; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce qu’il en avait d’autres.

En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée, réunie devant une maison: c’était la noce de Jean Coups-de-trique, le cousin de Pierre-Louis. Ce dernier, arrêté au passage, s’était laissé entraîner et nous l’aperçûmes attablé devant la porte avec d’autres saulniers.

A la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l’appelèrent en l’engageant à leur tenir compagnie.

—Viens trinquer, gabelou, c’est du condor, lui cria l’un des buveurs.

—Connu! répliqua le Parisien, c’est comme qui dirait le château-Margot du pays.

Et, se tournant vers moi avec une grimace narquoise:

—Ça ne vaut pas tout-à-fait le piqueton d’Argenteuil, ajouta-t-il tout bas; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.

A ces mots, il nous salua d’un air léger et alla rejoindre les saulniers.

La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j’aperçus une fenêtre où brillait une lumière, et je reconnus la maison de Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte, je lui demandai la permission de visiter la saulnière et de m’informer de son fils. Rien n’était changé dans son état; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé, soit que l’isolement eût exalté son inquiétude, elle me parut moins maîtresse d’elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains tremblantes.

—Le petit Pierre mourra! me dit-elle, en regardant le berceau avec un accablement égaré.

Je voulus la rassurer; elle m’écouta sans prononcer un mot, sans faire un mouvement, puis alla s’asseoir sur la pierre du foyer où elle se mit à sangloter. Lorsque ses plaintes s’arrêtaient, on entendait la respiration rauque de l’enfant, et, par intervalles, les rires de la noce ou les chants des buveurs! L’obscurité était plutôt rendue visible qu’elle n’était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce berceau d’un enfant à l’agonie, et cette femme qui pleurait accroupie dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne pas remuer le cœur. Je fus touché de tant de tristesse et d’abandon. J’essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout à sa disposition d’esprit et aux avertissements mystérieux qu’elle se figurait avoir reçus pendant la route. Elle releva vers moi son visage baigné de larmes.

—Pendant la route et depuis! me dit-elle.

—Depuis? répétai-je surpris; que s’est-il donc passé?

Elle promena autour d’elle un regard effrayé.

—Eh bien! reprit-elle plus bas, avant l’arrivée de Monsieur, je me tenais là, près de l’enfant; le soir était venu, et je n’avais pas encore allumé de clarté, car, à force de pleurer, je ne faisais plus de différence entre le jour et la nuit, quand j’ai entendu près de moi des pas, puis un soupir. J’ai relevé la tête, il n’y avait personne. J’ai cru que je m’étais trompée; mais, presque au même instant, les soupirs ont recommencé. J’ai entendu mon nom aussi clairement que je vous entends me parler, et, comme j’étais encore toute seule, je me suis dit: C’est un signe! Quelqu’un de ceux qui m’ont voulu du bien pendant leur vie s’est relevé de dessous terre, afin de m’avertir que la mort préparait une place près de lui; pour sûr, un chrétien va mourir dans la maison!

A ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent. J’éprouvais un véritable embarras. Les raisonnements ne pouvaient avoir aucune prise sur cette âme crédule et ébranlée. A la première expression de doute, elle répéta tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait été prononcé à l’autre extrémité du logis. Son regard et sa main venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courtil, quand, tout-à-coup, elle tressaillit, la parole s’arrêta sur ses lèvres, son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un geste épouvanté. J’avançai la tête: à quelques pas du seuil et dans la demi-lueur de la nuit, une forme singulière se tenait immobile: on eût dit la silhouette confuse d’un être humain de très petite taille, appuyé sur un long bâton, le visage caché par un chapeau à larges bords.

—C’est lui! bégaya Jeanne, c’est le kourigan!

Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m’étais glissé avec précaution le long de la muraille, et gagnant la porte, je m’élançai brusquement dans le courtil; mais quelque prompt qu’eût été mon mouvement, l’ombre avait déjà gagné l’autre bout de l’enclos, et je la vis s’échapper par une ouverture de la haie.

Je cherchais à m’expliquer cette singulière vision, quand je fus interrompu par Pierre-Louis, qui rentrait chez lui en chantant. Le saulnier paraissait avoir singulièrement fêté le condor, et les avertissements de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il était dans cette première extase de l’ivresse qui commence, alors que tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin. Il ne vit ni les traits altérés de l’enfant, ni les pleurs de la mère: celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes, il lui frappa dans la main en riant et essaya de l’embrasser.

—Allons, Bellotte, n’aie donc pas de chagrin! s’écria-t-il gaiement, le petit Pierre guérira.... ne crains rien.... ça ira!... Je voudrais seulement des sacs.... Où sont les sacs, dis?

Jeanne montra silencieusement un coffre, le saulnier y prit ce qu’il cherchait.

—Voilà la chose, continua-t-il en se parlant à lui-même selon l’habitude des gens ivres; ça sera autant de profits pour réparer les pertes... Sois tranquille, va, nous achéterons des remèdes à l’enfant, et il faudra bien qu’il guérisse.

Il roulait les sacs et se riait à lui-même, tout en parlant; Jeanne, penchée vers le petit Pierre, ne semblait point l’entendre; il se rapprocha du berceau.

—A tout-à-l’heure, fiot, reprit-il, ne t’impatiente pas; je vais avec les autres.

—Où cela? demandai-je.

—Nulle part..... répliqua-t-il d’un air narquois; histoire de rire, voyez-vous. Les gars ont eu une idée.... Ils ont noyé le gabelou!

—Noyé! m’écriai-je.

—Dans son verre, s’entend! reprit Pierre-Louis en riant; pour le quart-d’heure, il ne peut reconnaître sa main droite de sa main gauche...... Une bonne malice, oui... et qui pourra rapporter....

—Quoi donc?

—Rien, c’est une manière de dire.... Mais pardon... Monsieur veut-il sortir ou rester?

Il avait ouvert la porte; je pris congé de Jeanne, et je sortis avec le saulnier. Il continua sa conversation incohérente jusqu’au détour de la rue, où nous rencontrâmes les autres buveurs en compagnie du Parisien. A la vue de ce dernier, je dus reconnaître que Pierre-Louis n’avait rien exagéré. Bien que soutenu des deux côtés, le douanier décrivait, dans la rue, les plus capricieux méandres, et chantait d’une voix chevrotante des romances populaires dont il mêlait les paroles et les airs. Il me parut, au reste, que ses compagnons, tout en excitant sa gaieté bachique, en riaient sournoisement. Dès que Pierre-Louis les eut rejoint, ils échangèrent un signe et cessèrent de retenir le Parisien, qui faisait de visibles efforts pour les quitter.

—Eh bien! c’est dit, laissez le gabelou aller à sa panthière, s’écrièrent en même temps plusieurs saulniers.

—C’est ça, reprit le douanier, qui, abandonné par ses conducteurs tourna trois fois sur lui-même avant de retrouver son équilibre; le service avant tout! Au revoir, et, quand vous voudrez encore lutter de soif, cherchez-moi des gosiers plus salés que les vôtres. Hop! en route les sentinelles perdues! Si Monsieur me passait son bras, sans le commander....

Et, avant que j’eusse répondu, il m’avait pris pour point d’appui et m’entraînait vers l’extrémité du bourg. Comme c’était mon chemin, je le laissai faire, heureux, grâce à l’obscurité, de n’être pas vu en pareille compagnie. Le Parisien marcha pendant quelques minutes en trébuchant et en continuant à chanter d’une voix avinée; mais, dès que nous eûmes tourné la rue, il se redressa, s’affermit sur ses pieds et quitta mon bras.

—Que Monsieur m’excuse, dit-il de sa voix ordinaire, les malins ne sont plus là, on peut reprendre son aplomb.

Et il se mit à marcher près de moi d’un pas délibéré. Je le regardai stupéfait.

—Ce n’est rien, dit-il en riant; il fallait bien prouver ce qu’on sait à ce tas de paysans. Ils ont voulu me faire voir trouble parce qu’on leur a dit que j’étais de panthière cette nuit; à farceur farceur ennemi, comme dit le proverbe. Ils croient m’avoir endormi, mais j’aurai l’œil ouvert, et gare aux fraudeurs!

—Soupçonnez-vous donc quelque projet! demandai-je.

Il regarda autour de lui, et clignant de l’œil:

—M’est avis que le condor avait goût de faux-sel, dit-il plus bas; les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation; mais le Parisien n’aime pas qu’on le mystifie, c’est antipathique à son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire; si on entre en danse, je me charge de la musique.

A ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus hasardés; et, après avoir salué, avec une recherche grotesque, prit en courant le chemin qui conduisait aux salines.

Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais faire. Les mots échappés à Pierre-Louis confirmaient pour moi les soupçons du Parisien; il y avait véritablement lieu de craindre que la feinte ivresse de celui-ci n’enharît le saulnier et ses compagnons à quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais l’imprudence ordinaire du mari de Jeanne et j’aurais voulu l’arrêter par un avertissement; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui parler! Après beaucoup d’hésitations, je me décidai à rebrousser chemin jusque chez lui, espérant qu’un hasard aurait pu le ramener à sa demeure, ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer; mais la nuit devenait plus sombre, je me trompai de route, et j’arrivai à la maison du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s’ouvrait le courtil. Ne voulant point revenir en arrière, je poussai la petite barrière à claire-voie qui lui servait de porte, et j’entrai.

Au moment où j’allais prendre la courte allée conduisant au logis, une ombre se détacha de l’obscurité que projetait l’édifice, et traversa lentement l’espace lumineux qui m’en séparait. Sa petite taille, son large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute; c’était bien celle qui m’avait échappé quelques instants auparavant et dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître le kourigan! L’occasion était trop favorable pour n’en point profiter. Je tournai l’allée, j’enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.

A mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir; mais je le saisis par les épaules: son chapeau tomba dans l’effort qu’il fit pour m’échapper, et la faible clarté des étoiles montra le visage effrayé d’un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en lui demandant à haute voix ce qu’il faisait là. Il m’imposa silence du geste et m’attira à l’écart. Je ne comprenais pas plus ces précautions que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai une seconde fois de s’expliquer. Au lieu de répondre, il s’appuya au talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait une lumière, et se mit à soupirer.

—Vous êtes là depuis le coucher du soleil? repris-je étonné de ce silence; c’est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne?

—M’a-t-elle entendu? demanda-t-il avec une émotion naïve.

—Oui, vous l’avez effrayée; que cherchez-vous ici?

—Rien.

—Pourquoi venir alors, et qui êtes-vous?

Il jeta sur moi un regard distrait.

—On m’appelle Gratien, dit-il lentement.

—L’enfant de l’hospice de Savenay! m’écriai-je, le compagnon de Jeanne, celui dont parlait hier le vieux Michel.

Il fit de la tête un signe affirmatif.

—Alors c’est vous que la saulnière a vu l’autre soir chez son parrain, repris-je; c’est vous qui, à d’Escoublac, avez écrit son nom sur le sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte: ce n’est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant. Pourquoi cela? répondez; que lui voulez-vous?

Il resta muet.

—Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement; vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d’elle!

Il se redressa tout effaré et essaya de fuir. Je le retins à grand’peine. Il fallut lui répéter que je ne l’avais dit à personne, que Jeanne ne soupçonnait rien, et qu’elle l’avait pris pour le kourigan. Je lui tenais les mains en m’efforçant de le rassurer; il céda enfin, baissa la tête, et je l’entendis qui pleurait. Mais presqu’aussitôt ses larmes s’arrêtèrent, il voulut m’échapper de nouveau. Je tâchai en vain de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d’encouragement; il me répondit des discours sans suite, entremêlant ses divagations de malédictions, d’éclats de rire, de sanglots. Son égarement avait quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c’étaient d’inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le savoir. La ruse du paysan et l’ingénuité de l’enfant luttaient dans ce cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits ridicules ou charmants. Il parlait d’affaires de sel qui l’avaient conduit à Saillé; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les barges qu’il devait charger; puis, il joignait les mains au-dessus de sa tête et criait qu’il allait partir pour La Meilleraie, où il voulait se faire trappiste et mourir.

Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d’abord refusé la grâce, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l’amour. Fallait il plaindre ou bénir son égarement? Quelque pénible que fût le rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la réalité? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu’elle avait d’espaces éclairés et fleuris? Son mal, du moins, lui créait un monde où passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre de prendre patience.

Voyant que l’interrogation directe ne réussissait qu’à l’effaroucher, je feignis de me laisser aller au courant de ses digressions; je répondis à tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu’il y avait de volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite, ses absences des Bryères et ses retours, sa vie errante dans les cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes aux lieux qu’elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait plutôt l’idée d’une infirmité de l’esprit que d’une souffrance du cœur. La passion était ici dépouillée de son poétique cortége de réserve et d’exaltation; la mélancolie sans grâce ne paraissait plus qu’une maladive tristesse. A peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre, un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme les plantes délicates qu’un germe égaré a fait croître sur le chaume d’une étable, l’amour, dépaysé dans cette âme, ne pouvait ni trouver sa place, ni exhaler son parfum; la fleur rare s’était épanouie hors du vase précieux qui la réclamait.

J’écoutais ces récits entrecoupés avec un intérêt combattu, quand un coup de feu retentit dans l’éloignement; je redressai la tête: un second coup se fit entendre et cette fois il me sembla suivi d’une vague rumeur. Je posai la main sur le bras de Gratien pour lui imposer silence; mais il n’avait rien remarqué. Je restai un instant partagé entre ses confidences diffuses et je ne sais quelle préoccupation inquiète. Il me semblait que la rumeur se rapprochait; bientôt il n’y eut plus de doute, des cris perçaient la nuit; j’entendis les portes des maisons s’ouvrir; les voix devenaient plus nombreuses; des pas précipités se dirigeaient de notre côté; le nom de Pierre-Louis frappa mon oreille mêlé à des exclamations et à des clameurs. Un pressentiment funeste me saisit; je laissai là Gratien, je courus vers la maison: au moment où je poussais la porte qui donnait sur le jardin, celle de la rue s’ouvrit, et deux hommes entrèrent portant dans leurs bras le saulnier couvert de sang.

Pierre-Louis et ses compagnons avaient compté sur l’ivresse du Parisien pour tenter, près de sa panthière, un enlèvement de faux sel, et la balle du douanier venait de frapper mortellement le saulnier. Jeanne, occupée de son enfant, n’avait rien soupçonné, rien entendu; au moment où les pas retentirent sur le seuil, elle retourna la tête, et son premier regard rencontra le cadavre!

On n’essaie point de peindre de pareilles scènes. En reconnaissant le mort, la saulnière s’était élancée vers lui, les voisins accourus l’entouraient, parlaient tous à la fois. Pendant quelque temps, ce fut un chaos de plaintes, de consolations, au milieu duquel la voix de la veuve restait étouffée. Je m’approchai enfin du groupe bruyant, et je pus apercevoir Jeanne, qui semblait étrangère à tout ce qui l’entourait. A genoux près du mort, elle essuyait avec son tablier le sang qui coulait de sa blessure, elle l’embrassait et l’appelait comme s’il eût pu lui répondre. On eût dit que foudroyée par ce coup imprévu, elle ne le sentait pas encore complétement; mais peu à peu l’inutilité de ses appels et de ses embrassements parut l’épouvanter: elle se redressa d’un air égaré, et nous tendit ses mains couvertes de sang.

—Il n’est pas mort? demandait-elle en nous regardant l’un après l’autre; il ne peut pas être mort! Le médecin vous le dira; où est le médecin?

Quelqu’un répondit qu’on l’avait envoyé chercher. Je m’approchai alors pour l’encourager, et je voulus l’entraîner doucement loin du cadavre; mais elle s’y rattacha des deux mains, comme si mon effort lui eût tout révélé, et sa douleur fit explosion. Assise à terre, elle avait ramené la tête de Pierre-Louis sur ses genoux, elle le regardait avec des sanglots et des cris si éperdus, que les plus endurcis en étaient remués jusqu’aux entrailles.

Nous avions tous reculé involontairement, et personne ne trouvait de paroles pour un tel désespoir, qui, loin de s’affaiblir, semblait trouver de nouvelles forces dans son expansion. L’accent de Jeanne devenait plus rauque, ses yeux étaient plus hagards; tous ses mouvements prenaient je ne sais quoi de sauvage, et ses sanglots étaient entrecoupés par un rire nerveux qui donnait froid au cœur. Évidemment le coup avait été trop violent et trop inattendu; cet esprit, déjà ébranlé, errait sur la pente de la folie. Je me joignis en vain à ses parents et à ses amis pour la rappeler à elle-même; nos voix ne lui arrivaient plus. Accroupie près du mort, l’œil grand ouvert et les lèvres agitées d’un frisson convulsif, elle murmurait des mots insensés qui ne s’adressaient à personne. Nous nous regardions consternés. Un grand silence s’était fait autour d’elle; il fut subitement interrompu par un cri faible et plaintif: c’était l’enfant qui sortait de sa torpeur et appelait sa mère!

Cette voix frêle traversa la douleur de Jeanne; elle arrêta sa raison fuyante. La saulnière s’était retournée d’un brusque mouvement; le petit Pierre, redressé, apparaissait au-dessus de son berceau, et une de ses mains tendues semblaient implorer. La mère courut à l’enfant, et l’enveloppa dans ses bras avec un cri qui partait tellement des profondeurs de l’âme que tous les yeux se mouillèrent.

Le médecin entrait. On l’entoura et on le conduisit vers Pierre-Louis, qui avait été porté sur son lit. Il appuya sa main contre le cœur du saulnier, plaça un miroir devant ses lèvres, secoua la tête, et, sans rien dire, ramena la couverture sur son visage. Jeanne chancela, elle avait compris; mais l’enfant l’appelait de nouveau. Le médecin vint à lui, se pencha sur le berceau, et, après avoir attentivement examiné les résultats de la crise, déclara qu’il était sauvé. La saulnière ne put retenir une exclamation de joie; ses yeux, secs jusqu’alors, laissèrent jaillir un flot de larmes; elle tomba à genoux en joignant les mains; la reconnaissance de la mère avait amorti le désespoir de la veuve.

Le surlendemain, je me joignis au convoi funèbre qui conduisit le mort au cimetière. Les hommes marchaient les premiers, portant le petit manteau par dessus l’habit de toile blanche destiné au travail; les femmes venaient ensuite, vêtues de leurs camails de deuil formé d’une sombre toison; enfin, derrière elles, j’aperçus Gratien, qui suivait seul, dans son triste costume des Bryères, la tête basse et le visage voilé de ses longs cheveux. Il s’arrêta à l’entrée du cimetière, s’agenouilla sur les cailloux du chemin, et, la fosse une fois refermée, disparut derrière l’église. J’allai ensuite voir Jeanne, que je trouvai pleurant, la tête appuyée sur le petit oreiller de son enfant, qui recommençait à lui sourire et jouait avec ses larmes.

Plusieurs semaines se passèrent en excursions sur le continent et dans les îles. Je parcourus toutes les sinuosités de ces rivages, autrefois fréquentés par les vaisseaux de Carthage, et où vivait, au dire de Strabon, sur un territoire où aucun homme n’avait accès, un peuple de femmes Amnites livrées au culte de Bacchus. A mon retour de cette curieuse pérégrination, j’appris que le petit Pierre était complétement rétabli, et que Jeanne retournait habiter aux Bryères chez son parrain. Je remis au lendemain la visite d’adieu que je voulais lui faire; mais comme nous sortions pour une promenade aux étiers, mon hôte me montra la saulnière qui suivait la route de Montoir. Elle était en grand habit de deuil, assise sur la mule que je connaissais, son fils placé devant elle. Gratien tenait la bride et la conduisait. Il me sembla voir le fantôme grimaçant de sa jeunesse reconduisant Jeanne au triste lieu qu’elle avait quitté escortée de toutes les espérances de l’amour, et où elle revenait avec les souvenirs d’un bonheur détruit. Je la suivis longtemps de l’œil sur la route poudreuse. Le ciel avait un éclat monotone plus triste que les nuées, et, tandis que la veuve cheminait lentement, portant dans ses bras l’enfant orphelin, une voix de jeune fille murmurait le long des bossis la chanson du mariage, et le vent de mer apportait de loin la rumeur du flot comme un vague gémissement.

QUATRIÈME RÉCIT.

La Chasse aux Trésors.

Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou les contrebandiers, a franchi les Pyrénées et s’est conservée dans les pays basques. Les bergers qui conduisent leurs troupeaux le long des gaves de la montagne racontent encore aujourd’hui que, bien avant Jules César, il existait un bronche ou sorcier, qui s’éleva dans les airs sur un dragon qu’il avait soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait Debrua, l’esprit du mal. Il l’entoura neuf fois d’une chaîne magique, et l’obligea à lui faire connaître le roi des talismans, qui donne plaisirs, richesse et puissance. Debrua déclara au sorcier que, pour tout obtenir sur terre, il fallait se rendre maître de la mouche jaune de safran, laquelle se montrait tous les soirs dans un port (passage) des Pyrénées qu’il nomma; il l’avertit seulement que, pour la prendre, il fallait tresser une résille avec les trois cheveux les plus près du cerveau et tremper cette résille dans la sueur et dans le sang. Le bronche fit ce qui lui avait été recommandé, et ne tarda pas à voir paraître la mouche jaune de safran. Il la poursuivit sept jours et sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrents, leur laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis, avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons; enfin, il la vit se poser sur la cabane d’un berger qui était monté dans les pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu’à elle; tous ses efforts ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N’ayant donc plus d’autre ressource et s’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il mit le feu à la cabane, et la mouche jaune de safran s’envola. Le bronche la suivit jusqu’à une prairie, où elle alla se poser sur une touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s’approcher d’une plante qui fait la guerre aux sorciers, il resta à quelque distance. Alors un jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture, aperçut la mouche et la prit dans son bonnet. Le bronche, hors de lui, poursuivit l’enfant, le frappa de son bâton et le tua; mais, au moment où il saisissait la mouche jaune de safran, elle lui fit une piqûre qui le rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riche que les labinas (fées) des gaves, il tomba dans la même langueur que ceux qui ont été recommandés par leurs ennemis à saint Sequayre[16]; et il mourut lentement comme si l’on eût coupé la mère racine de son cœur.

Les bergers basques ne disent pas ce qu’est devenue, depuis cette époque, la mouche jaune de safran; mais nous la retrouvons partout dans l’histoire du monde. N’est-ce pas elle que cherchaient les millions de combattants qui se précipitèrent sur la société antique, comme une avalanche d’hommes détachés du nord? N’est-ce pas elle encore que croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre, de Sotto et de Cortez, lorsqu’ils s’enfonçaient au galop de leurs chevaux, dans des régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs; elle que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et la mort étaient officiellement cotées à cette bourse sanglante de la guerre? N’est-ce pas elle enfin que poursuivent, de nos jours, les pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les orpailleurs du Mexique et les monney-diggers des Bahama jusqu’aux fouilleurs de ruines de nos campagnes? La mouche magique des traditions pyrénéennes n’a point cessé un seul instant et ne cessera jamais d’attirer ici-bas tout ce qu’il y a de sensualités avides, de vagabondes témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le bronche, à travers les précipices, s’efforce de la saisir dans quelque piége pour lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour l’atteindre la chaumière de l’absent, brise l’existence de l’abandonné, et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par l’inguérissable fièvre de la satiété.

Et que l’on ne croie pas cette avidité particulière à certains temps ou à certaines races: nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens ont la conquête de la toison d’or et du pommier des Hespérides, les hommes du Nord la découverte du sampo, talisman souverain qui procurait toutes les richesses, l’Orient ses anneaux magiques et ses lampes d’Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce vase divin que le sang du Christ avait rendu fée, et qui assurait à son possesseur l’accomplissement de tous ses désirs. La science elle-même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnements de la mouche jaune de safran, et elle s’est oubliée, pendant plusieurs siècles, à la recherche du grand œuvre. Aussi loin que la tradition peut remonter enfin, nous trouvons cette soif de la richesse comme une maladie générale, héréditaire; et, c’est à elle qu’il faut attribuer la croyance populaire aux talismans et aux trésors.

Je faisais ces réflexions, tout en suivant la route de Mamers au Mans et me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce bourg et connue dans l’histoire sous le nom de motte d’Ygé, avait été signalée depuis longtemps dans le pays comme renfermant d’immenses richesses. Les Anglais y avaient bâti, au XIIe siècle, une forteresse où ils avaient tenu garnison jusqu’au traité de Bretigny. Forcés alors de repartir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors dont ils n’osaient se charger et qu’ils espéraient reprendre à la prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises des recherches dans la motte d’Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma curiosité, et j’étais parti avec le projet de voir une de ces chasses aux trésors. J’avais heureusement dans le Maine, pour me guider et m’instruire, un ami de nos plus charmants écrivains, esprit choisi, mais nonchalant, qui, afin d’éviter la fatigue de se conquérir un nom, avait pris d’avance ses invalides dans une étude d’avoué. Il y suicidait tout doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu’un commerce de lettres assez suivi avec d’anciens compagnons qui riaient, comme lui, tout haut de la vie et s’en attristaient tout bas. Nous partîmes ensemble pour cette Californie du mont Jallu dont il me fit l’historique en chemin.

Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre trouvée à la tour de Londres, et sur laquelle se lisaient ces mots: Thesaurus est in monte salutis prope Comum. On en eut sans doute connaissance sous Louis XIII, car le régiment du Maine fut alors employé à fouiller le mont Jallu. En 1755, M. le duc de Chevreuse autorisa de nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en 1825, dans les démolitions d’une vieille église, ramena l’attention sur l’ancienne motte d’Ygé. Il se forma une société par actions qui recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au XVIIIe siècle le droit d’y faire des perquisitions, renouvelèrent leur demande par l’entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une pétition à la chambre des députés, qui passa à l’ordre du jour. Enfin le père d’une de nos comédiennes les plus connues, M. Fay, subitement éclairé par les révélations d’une femme de chambre somnambule, acheta du propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du sujet magnétisé étaient si précises, que les recherches eurent cette fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous! Plusieurs dames reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente du plus fécond de nos romanciers, qui espérait retrouver au mont Jallu le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais Milkieski, Mesdames Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie d’actionnaires. C’était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont Jallu. Comme tous les chercheurs précédents, les nouveaux actionnaires avaient à leurs gages un magnétiseur et son sujet, dont les révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.

Nous étions arrivés au bas d’une côte où il fallut descendre de nos montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est propre; ce n’est plus l’énervante mollesse de l’automne, et ce n’est pas encore la rudesse de l’hiver. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos chevaux, et, les laissant aller, nous nous mîmes à gravir la montée en causant. Comme nous arrivions à mi-côte, nous aperçûmes un paysan endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon ordre de son costume ne permettaient point d’attribuer ce sommeil à l’ivresse. Il était assis plutôt qu’étendu, la tête un peu renversée et appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le mettait à l’abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et s’arrêta.

—Vous voyez là, me dit-il en baissant la voix, une des variétés les plus curieuses de nos campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le mire (médecin) et le sorcier; il a des secrets et vend des talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu’il apprend aux jeunes filles des formules pour attirer les amoureux, et les crédules assurent même qu’il possède l’herbe magique avec laquelle on se transporte partout en désir de femme, c’est-à-dire plus vite que la pensée. Jean-Marie, certain, que le monde vous estime toujours en proportion du pouvoir qu’il vous suppose, n’a garde de les détromper. Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète-il, chaque année, quelque lopin de terre avec leur argent. Il se rend aujourd’hui chez des pratiques, car voici près de lui sa trousse à talismans.

J’aperçus, en effet, sur les genoux de maître Jean un carnier doublé de cuir, qu’il fouillait sans doute lorsque le sommeil l’avait surpris, et qui était resté entr’ouvert. Nous pûmes faire, du regard, l’inventaire de ce qu’il renfermait. Mon compagnon me montra la baguette de coudrier pour découvrir les sources, des fragments d’aérolithes qui devaient garantir du tonnerre, une noix percée servant de cage à une araignée vivante et destinée à guérir de la fièvre, un couteau de langueyeur portant sur la lame le nom cabalistique de Raphaël. Il m’expliquait comment ce dernier nom, que les paysans du midi faisaient graver sur le soc des charrues afin de rendre les sillons fertiles, avait, dans le Maine, la propriété de guérir les porcs ladres et de les engraisser, lorsque Jean-Marie se réveilla. Bien qu’il parût d’abord surpris de nous voir et même un peu embarrassé, il fit assez bonne contenance et se redressa en nous saluant. C’était un homme encore jeune, dont le visage avait cette expression de jovialité matoise habituelle aux Normands, mais plus rare chez les paysans manceaux. L’avoué lui demanda depuis quand les chrétiens dormaient ainsi au soleil, le long des berges, comme des lézards.

—Depuis qu’ils ne trouvent pas de lits de plumes sur la grande route, répliqua le taupier.

—Maître Jean oublie que la grande route est la chambre à coucher des vagabonds.

—Monsieur l’avoué voit bien, au contraire, que c’est le rendez-vous des honnêtes gens, puisque c’est là que je le rencontre.

—Tu es, à ce que je vois, en chemin pour affaires.

—Et le bourgeois est à la cueillette des procès? dit Jean-Marie, qui retourna la question, au lieu d’y répondre.

—Pourquoi non? reprit gaiement l’avoué; ne connais-tu point le proverbe: