Title: Essai sur l'origine de Toulon: Mémoire pour servir à l'origine de cette ville
Author: Henri Vidal
Release date: July 29, 2015 [eBook #49542]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Credits: Produced by Madeleine Fournier
Caritates patria una complectitur omnes.
Cic. de offic.
A TOULON
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES
1827.
Personne n'ignore que l'histoire de Provence présente encore bien des lacunes et laisse beaucoup à désirer, quoiqu'elle ait été écrite par plusieurs hommes aussi laborieux qu'érudits; mais il leur était impossible, quelque peine qu'ils se donnassent, de débrouiller par eux-mêmes tout le chaos épouvantable qu'offrent dans cette contrée les siècles anciens et ceux du moyen âge. Il aurait fallu à ces écrivains qu'ils eussent été devancés par des historiens de chacun des pays dont ils devaient réunir l'ensemble des événemens: car on ne peut avoir de bonnes histoires générales, avant d'avoir des histoires particulières écrites avec exactitude, et dont les documens aient été recueillis dans les archives de chaque ville et même de chaque bourg dont on veut faire l'histoire. Leur rapprochement donne alors à l'historien le moyen de distinguer le vrai du faux, et au lecteur la satisfaction de ne point voir omis les faits et les usages de son pays. Toute la Provence, ayant été, pendant de longs siècles, le théâtre des guerres les plus sanglantes, les monumens sont devenus fort rares, une infinité d'erreurs s'y sont mêlées, de sorte qu'avant d'en écrire même l'histoire particulière, pour ne point rompre le fil de la narration, nous pensons qu'il serait à propos de relever par des mémoires isolés ces erreurs et de rétablir ainsi les événemens dans toute leur véracité. C'est le motif qui nous fait donner de la publicité à cette notice. Son titre ne semble annoncer qu'une aride dissertation, environnée des formes d'une austère dialectique; mais pour soutenir l'attention de l'esprit et satisfaire la curiosité du lecteur, nous avons parsemé nos preuves de faits qui pussent intéresser et faire oublier les froids raisonnemens de la controverse.
Nous avons été sobres de citations et de raisonnemens pour ne pas donner trop d'étendue et trop d'importance à ce petit essai. La connaissance de ce mémoire et de ceux que nous pourrons publier encore est indispensable pour l'intelligence de l'histoire de Toulon que nous pourrions peut-être un jour nous déterminer à présenter aux vœux de tant de personnes qui désirent de connaître les mœurs et les révolutions d'une cité qui joue depuis long-temps, parmi les plus grandes villes de la France, un des premiers rôles sur la scène politique.
Nota. M. S. signifie manuscrit.
Une étude particulière et assez longue des Monumens relatifs à Toulon m'avait fait soupçonner que cette ville pouvait bien avoir une très-haute antiquité, lorsqu'une notice insérée dans le journal intitulé l'Ami du Bien, ayant pour titre: Recherches sur l'Origine de Toulon, vint tout-à-coup attaquer et combattre toutes mes idées. Il n'est assurément personne qui plus que moi, soit le sincère appréciateur des talens et du mérite de M. P. Dans cet opuscule même qui n'est qu'une suite de conjectures, tout y semble si naturel qu'en lisant cet écrit on est néanmoins porté à partager l'opinion de son auteur; aussi, soit par un certain charme attaché à son style, soit par l'opinion favorable que lui concilie à juste titre la variété de ses connaissances, son jugement forme une autorité parmi les gens de lettres; mais comme le résultat de nos recherches était bien différent, j'ai examiné de nouveau la question; j'en ai mûrement pesé les preuves, et je me suis bien convaincu qu'elles ne sont pas sans réplique. Alors l'étimologie de Telo Martius, que M. P. applique à Toulon, si séduisante d'abord, ne m'a plus paru qu'un trait ingénieux qu'on petit rapprocher de l'interprétation spirituelle des trois personnages gravés sur la pierre antique trouvée à Cogolin, où le même auteur a cru voir Ulysse, Pénélope et Eumée.
N'ayant, comme M. P., d'autre but que la connaissance de la vérité, je vais présenter d'abord les principales réflexions qu'a fait naître en moi la lecture de cette notice, tant sous le rapport de l'exactitude des faits qui y sont relatés, que sous celui des conjectures qui me paraissent trop hasardées. Je présenterai ensuite ce que j'ai trouvé de plus probable sur l'origine de cette ville.
Avant d'émettre son opinion sur la fondation de Toulon, M. P. tâche de prouver que l'autorité des auteurs qui en ont parlé comme d'une ville fort ancienne est de peu d'importance. «A la fin du 16.e siècle, nous dit-il, et au commencement du siècle suivant, quelques hommes érudits et laborieux recherchèrent les traces de l'état ancien de la Provence, pour y attacher son histoire moderne: d'autres, entrés dans la même panière avec plus d'imagination que de savoir, composèrent des espèces de romans qui furent accueillis à une époque où la critique historique n'était pas encore née.... Toulon, comme la plupart des autres villes, fut jalouse de chercher ses titres de noblesse dans une antiquité reculée. J'aurai occasion de rappeler les traditions fabuleuses que nos crédules ayeux s'empressèrent d'adopter».
Quels sont les écrivains qui vers la fin du 16.e siècle ou au commencement du siècle suivant, pour donner de l'illustration à la ville de Toulon, ont fabriqué des titres, inventé des romans, résultat de leur imagination plutôt que de leur savoir? Nous n'en connaissons aucun. M. P. voudrait-il par hasard désigner, sous des traits si peu favorables, Papire, Masson, J. Raymond, le P. Isnard et autres historiens contemporains qu'il a cités quelques lignes plus bas. Il y aurait de l'injustice à considérer ces écrivains respectables commes des hommes qui avaient plus d'imagination que de savoir. La rigueur de ce jugement proviendrait-elle de ce que ces auteurs ont avancé que Toulon est le Tauroentum d'Antonin? Cette opinion ne me paraît pas digne de mépris: ils la partagèrent avec Sanson qui montra la géographie à Louis XIV, avec Perrot d'Ablancourt qui fut choisi par Condé pour écrire l'histoire de Louis-le-Grand, etc. Tous ces savants vivaient dans un siècle où les monumens étaient bien plus nombreux que de nos jours; et s'ils ont cru que Tauroentum est le nom primitif de Toulon, ne frappent-ils pas d'une prévention défavorable l'opinion des modernes qui le placeraient ailleurs. Bouche le jeune, excellent juge en cette matière, dit: que J. Raymond de Souliers ou Soleri était très-savant dans l'antiquité Provençale. Le P. E. Isnard s'était acquis un nom par ses talens, et les ressources que son emploi ou l'estime dont il jouissait auprès de ses concitoyens, mettaient à sa disposition, donnent un grand poids à ce qu'il avance. Ces historiens écrivirent dans un siècle moins brillant à la vérité, mais plus érudit que le nôtre: et ils avaient tous un jugement peu commun. Est-il donc bien équitable de traiter de bons des hommes semblables, et de chroniqueurs ceux qui partageraient leur sentiment?
Au reste, aucun des écrivains que je viens de citer n'a été le premier à émettre l'opinion qui place Tauroentum à Toulon: cette croyance leur est antérieure de bien des siècles. Elle est consignée dans la Charte de Désidératus, évêque de Toulon en 573, Charte qui, vraie ou fausse, n'en est pas moins d'une très-haute antiquité et par conséquent antérieure à ces historiens. La même croyance est encore consignée dans un M. S. des archives de l'hôtel-de-ville qui a près de mille ans. Le fait suivant prouvera mon assertion.
Les mémoires de Trévoux étaient publiés; les savans y applaudirent et s'empressèrent d'enrichir ce journal de notices intéressantes. Un magistrat de Toulon fut prié de recueillir ce que cette cité offrait de plus curieux et de moins douteux. En compulsant les archives, il trouva un M. S. en vieux langage provençal dont l'origine remontait, ainsi que ce Magistrat l'assure, au delà de 700 ans. C'est cet écrit qui renferme l'origine de Toulon, ses anciennes révolutions et ses principales réédifications; et cette ville y est constamment appelée Taurentum, jusques à la fin du 4.e siècle. J'ignore si la date de ce M. S. fera sur mes lecteurs l'impression qu'elle a produite sur moi-même. J'ai cru y découvrir l'époque de quelqu'une des restaurations de Toulon qui furent alors si nombreuses.
En effet, pendant que Charles Martel était Maire du palais, les incursions des Sarrasins furent très-multipliées. Toute la Provence fut plusieurs fois saccagée; les maux que les villes de la côte éprouvèrent furent plus grands encore; mais aucune ne fut aussi maltraitée que Toulon, parce qu'il devint comme le point de leur descente; aussi ses malheurs se prolongèrent-ils pendant près de deux siècles et ce ne fut qu'à la fin du 9.e ou au commencement du 10 siècle que cette ville vit sa population s'augmenter et reprendre son premier état. Me ferais-je illusion! Mais cette longue période de révolutions me semble se rapprocher de l'époque où parut le M. S. dont je viens de parler: dans des siècles si fertiles en ruines et en désastres, quelques années de différence ne sauraient former une difficulté réelle sur son origine.
Il me paraît donc naturel de croire que dans quelqu'une des catastrophes du 9.e ou 10 siècle les papiers de Toulon étant devenus, malgré le soin de nos pères, la proie des flammes ou des barbares, on s'empressa aussitôt que le calme fut rétabli, de recueillir les lambeaux épars des archives et de transcrire en forme de notes les événemens mémorables dont la tradition avait conservé le souvenir. Cette preuve me paraît d'autant plus vraisemblable que, comme on ne l'ignore pas, nos ancêtres étaient fort jaloux de transmettre à leurs enfans les traditions du pays, qu'ils tenaient eux-mêmes de leurs pères, leur mémoire étant bien souvent le seul fonds de leur connaissance. Cela posé, il suffit d'être médiocrement versé dans l'histoire pour sentir combien il a dû être difficile à nos pères de fixer au juste les époques chronologiques, puisque nos historiens les plus exacts présentent souvent les mêmes difficultés. De là ont dû nécessairement naître des anachronismes, des erreurs sur les circonstances des événemens et mille accidens de cette nature; mais la substance des faits n'en demeure pas moins digne de notre confiance. L'antique M. S. de nos archives a peut-être éprouvé quelqu'un de ces inconvéniens: la chronologie surtout n'y est point aussi fidèle qu'on pourrait le désirer: ce ne sont là que des accidens inséparables de ces révolutions; mais pourquoi rejetterions-nous absolument les faits qu'il contient? Ils sont en petit nombre, et si mémorables, que la tradition orale seule aurait suffi pour les transmettre à de longues générations. D'ailleurs il n'est aucune autorité qui les infirme, loin de là, si quelque historien ancien parle de certains évènemens qui ont rapport à ce M. S., ce qu'il en dit ne sert qu'à le fortifier et à lui donner un nouveau degré de confiance. Qui n'apperçoit encore à la première lecture de cet écrit que le rédacteur n'a employé ni la liaison, ni les détails, ni le ton, ni le merveilleux dont aurait fait parade un romancier. Ce M. S. au lieu d'être digne d'un souverain mépris, mérite donc quelque respect.
Je vais plus loin. Toute concession faite aux adversaires, je veux supposer un instant avec eux que l'auteur du M. S. ignorât les faits qu'il raconte: il ne pouvait se méprendre sur le nom de la ville, du lieu où ces événemens s'étaient passés. Supposez encore qu'il le méconnût ce nom. S'il avait voulu surprendre la crédulité de nos ayeux, il se serait servi d'un nom que personne ne pût ignorer. Il lui était facile de rapporter à Telo Martius ce qu'il raconte de Taurentum, d'ajouter même des circonstances qui, en se rapprochant de la vraisemblance, se seraient éloignées de la vérité; mais l'auteur de cet écrit désigne constamment Toulon sous le nom de Taurentum et jamais sous celui de Telo Martius ni de Tolonum. Preuve certaine que les personnes les plus éclairées de cette ville savaient que Toulon avait jadis porté le nom de Taurentum. Arrivé vers la fin du 4.e siècle, il nous avertit qu'un nommé Tolennus ou Telennus s'étant converti à la religion chrétienne fit agrandir la ville, en combla les habitans de bienfaits, et voulut qu'on l'appelât désormais de son nom Tolonum. Les monumens ecclésiastiques nous apprennent le même changement, à la même époque et avec les mêmes circonstances.
Ce ne sont donc point les historiens du XVI.e siècle qui pour enter leur histoire sur celle d'une ancienne colonie de Phocéens, ont imaginé que Toulon est Taurentum.
«Les géographes les plus estimés s'accordent à penser que Toulon est le nom moderne de Telo Martius. Cependant quelques écrivains ont confondu cette ville avec Tauroentum.»
Je suis fâché de ne pas partager à cet égard l'opinion de M. P., je pense au contraire que sa 1.re proposition n'est pas admissible: car les géographes estimables dont il veut parler sont ou parmi les anciens ou parmi les modernes. Dans les deux cas la proposition est insoutenable dans sa généralité.
Parmi les anciens, aucun n'aborde et ne discute cette difficulté, il n'en est même aucun qui parle de Telo Martius après Antonin. Ce nom long-temps perdu n'a été reproduit que par les modernes. Il n'en est pas ainsi de Taurentum, ou Tauroentum. On le trouve cité jusques vers la fin du 5.e siècle et même dans le moyen âge; on est sans doute surpris de voir, dans une époque aussi rapprochée de la nôtre, reparaître un nom qui d'après mes principes devait avoir disparu avec le 4.e siècle. Toute surprise s'évanouira quand on saura que, quoique la ville de Toulon ne s'appelât plus Taurentum, la tour des Phocéens qui en était la principale défense prenait quelquefois ce nom comme je le prouverai plus bas. Il nous importe maintenant de prouver que le nom de Taurentum ne peut convenir aux ruines qu'on voit aux Lèques, puisque cette ville a été détruite de fond en comble dès le 2.e siècle. C'est là le sentiment de Marin qui a fait une étude particulière des lieux. Voici ses expressions:
«Rien n'indique la révolution qui anéantit cette colonie. Des tombeaux, des vases cinéraires, des instrumens de sacrifice, des lampes ... annoncent des temps fort anciens et ne déterminent aucun temps fixe; mais le flambeau de la critique pourra nous éclairer, au défaut des lumières qui nous manquent. J'examine les médailles de Tauroentum, je vois des Vitellius, des Vespasiens, des Trajans, des Antonins, des Marc-Aurèles, des Faustines et des Alexandres-Sévères: on ne m'en présente point des règnes suivans. Ces dernières sont en plus grand nombre et les mieux conservées, et je conclus que Tauroentum a été détruit au commencement du 3.e siècle de l'ère chrétienne, sous Alexandre Sévère. Cette opinion ne pourra être combattue que par des monumens des temps postérieurs.» Dans une note à cet article Marin continue:
«Parmi toutes les médailles que j'ai pu me procurer ou que l'on m'a montrées, il n'y en a aucune postérieure à ce prince (Alex. sévère) on pourrait cependant en trouver des règnes suivans, sans que cela détruisit mon opinion. M. A. Guion, homme très-éclairé, qui possède auprès des ruines, une maison de compagne qu'il habite une partie de l'année, m'a attesté n'avoir vu aucune médaille postérieure à Alexandre-Sévère.»
Or puisque la ville dont on voit les ruines aux environs des Lèques, n'existait plus dès le 3.e siècle, il est certain que les historiens du 4.e siècle et des siècles postérieurs qui nous racontent les événemens passés à Tauroentum, veulent désigner toute autre ville. Quelle est-elle? C'est Toulon. Je le prouve.
Au milieu du 5.e siècle, Taurentum étant tombé au pouvoir des barbares, l'Evêque fut massacré avec Deutère et beaucoup de fidèles. Cùm autem invasissent Taurentium, immolaverunt cum B. Gratiano prædicando in ecclesiam ad populum, suum socium Deuterium cum multis aliis.
Un historien du moyen âge pour lequel Marin témoigne le plus grand respect, ne nous dit-il pas que les Sarrasins détruisirent Tauroentum? Il est évident que ce ne peut être le lieu des Lèques, puisque Mahomet ne parut que plusieurs siècles après sa destruction, et que les Maures ne commencèrent leurs ravages dans la provence que dans le 8.e siècle. Aussi Marin qui ne se doutait pas qu'un autre lieu eût jamais porté le nom de Taurentum, exprime son étonnement sur cette assertion avancée par un auteur estimable. On voit donc reparaître Tauroentum après la destruction de la cité des Lèques. Et nous avons de très-fortes preuves outre celles que nous avons alléguées, qui nous portent à ne point douter que ce nom convient exclusivement à Toulon.
Cette dernière ville compte parmi ses Evêques, Gratien I et Gratien II; l'un vivait dans le 1.r siècle et l'autre dans le 5.e. Le siège de ces deux évêques est tantôt appelé Taurentum et tantôt Toulon, selon que les auteurs employaient le nom primitif de la ville ou celui qu'elle reçut dans la suite: mais il est impossible de ne pas les identifier. Gratien I. nous est connu par un ancien martyrologe M. S. de Venise, conservé précieusement dans cette ville, lequel porte:
Gratianus episcopus Telonensis missus à B. Cleto successore divi Petri. Multi allucinantur: putant enim fuisse episcopum Turonensem. Tolonum enim est civitas propè Massiliam. Primus, évêque de Châlons, dans son martyrologe en parlant du même Gratien, dit: Tauroentium narbonensis Galliæ civitas propè Massilimam; hìc Gratianus discipulus sancti Cleti ... migrat. Le martyrologe gallican emploie les mêmes expressions: sic Cleti papæ et martyris, Petri cooperatoris et successoris, Gratianus discipulus apud Tolonium in provinciâ. Le rapprochement de ces citations ne nous prouve-t-il pas d'une manière satisfaisante que Toulon est un même lieu que Tauroentum? Gratien II, que j'ai dit plus haut avoir été massacré à Tauroentum, est compté par Antoine du Blanc, prévôt de la cathédrale de Toulon et homme d'une très-grande érudition, parmi les évêques de cette ville.
Voici ses expressions; Huic successit Gratianus tempore Zenonis imperatoris scripsit in genesim. Les auteurs anciens, loin d'être contraires à notre opinion, la favorisent dont: et la fortifient.
Si parmi les anciens nous interrogeons ceux qui se sont plus particulièrement attachés à la géographie, tels que: Apollodore, Strabon, Ammien d'Héraclée, Jules-César et autres, nous ne trouvons dans leurs écrits rien qui puisse favoriser l'opinion de M.r P. Tous ces géographes ne nous ont laissé sur la partie littorale de Marseille à Nice qu'un aride catalogue des lieux les plus importans ne nous donnant aucun détail sur leur véritable position, comme dit Pline: locorum nuda nomina. Aussi cette contrée est sans contredit celle dont on connaît le moins et les peuples qui l'ont habitée et le nom et la place des cités nombreuses qui bordaient la côte. Ces villes étaient, par leur position, plus souvent exposées aux fréquentes incursions des barbares, que celles qui étaient dans l'intérieur des terres. Aussi les révolutions qui s'y sont opérées, ont dû leur apporter de plus grands changemens, de telle manière que Danville regarde comme impossible de fixer avec exactitude la correspondance des noms anciens avec les noms modernes. M. P. ne peut donc s'appuyer sur les géographes anciens.
Sera-t-il plus heureux en invoquant en sa faveur les modernes? Je ne le pense pas.
La divergence des géographes modernes nous laisse dans la plus grande incertitude sur le nom et l'emplacement des villes de la côte. Danville place Alconis à Aigue-bonne, Papon à Cavallaire. Quelques géographes placent Olbia à Eoubes, d'autres à Hières, etc. Citharista a été mis successivement à Ceireste, à Toulon, dernièrement on l'a cru à la Ciotat, quoi qu'il ne soit fait mention de ce bourg pour la première fois que dans le 16.e siècle. Et combien de villes encore, dont on ne soupçonne pas même le gissement!
A l'aide de données plus certaines sur Telo Martius, les géographes modernes l'auraient-ils fixé unanimement à Toulon? Point du tout. L'opinion contraire compte des hommes du plus grand mérite: Papire Masson, J. Raymond Soleri, le P. E. Isnard, Sanson, d'Ablancourt, César Nostradamus, Wosseling et autres pensent que le nom de Taurentum convient à Toulon et par là ils rejettent celui de Telo Martius. Le P. Hardouin, Pigagnol de la Force etc. croient que Toulon est le portus citharista. L'accord des géographes modernes sur le nom primitif de Toulon n'est donc pas plus unanime que celui des anciens.
La conclusion la plus naturelle de ce doute ou de cette incertitude, est d'avouer que, puisque les monumens des auteurs anciens ne nous suffisent point pour déterminer où était Tauroentum, le moyen le plus sûr pour parvenir à un certain degré de probabilité, est de consulter les traditions anciennes du pays, qui sont dans ce cas, infiniment précieuses: car en supposant les faits altérés, le nom du lieu où ils se sont passés, n'a pu être dénaturé au point de devenir méconnaissable. En conséquence l'opinion de Raymond de Souliers, du P. Isnard et autres, qui est appuyée sur une semblable tradition, favorisée encore par divers auteurs anciens, forme une autorité capable de renverser celle de tous ceux qui, loin de cette ville, voudraient en pénétrer les premiers âges. Il est donc plus conforme aux règles d'une sage critique de placer Toulon à Tauroentum, qu'à Telo Martius.
Pour nous convaincre que le nom de Tauroentum ne peut convenir à Toulon, M.r P. nous donne le récit des ruines vénérables qui couvrent la plage des Lèques, «Si à ces preuves, dit-il, on ajoute que ce lieu porte encore aujourd'hui le nom de Tarento, pourra-t-il rester quelque incertitude?»
La preuve ne me paraît pas péremptoire. Les ruines antiques que l'on trouve à un mille, Est des Lèques, les quais, les aqueducs, les colonnes et les autres monumens que le sable couvrait, annoncent à la vérité les traces d'une ville fort-ancienne; mais a-t-on la moindre garantie que ce fut la ville de Tauroentum? Parmi les médailles et les inscriptions que l'on a trouvées, y en a-t-il une seule qui l'indique? Non. Ces ruines ne prouvent donc rien en faveur de M. P. Quant au nom de Tarento que le peuple des Lèques donne à ce lieu, il ne prouve pas davantage. Pour que ce témoignage fût de quelque force, il faudrait prouver que, dans une tradition non interrompue, on l'a toujours appelé de ce nom; et je doute bien que l'on fournisse jamais une pareille preuve. Marin nous avertit que le voisinage de Tarento très-peuplé aujourd'hui était désert autrefois, il est, du reste, facile à comprendre à quelle époque les habitans des Lèques et des campagnes voisines donnèrent le nom de Tarento à ces débris. Cette ville après avoir été pendant plus de treize siècles ensevelie sous les sables, fut découverte le siècle dernier. Les savans la visitèrent en foule. Des fouilles furent faites sur divers points et le succès couronna l'attente des curieux; mais quel nom pouvaient-ils donner à une ville dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence? En considérant le nom des villes de la côte, ces savans s'apperçurent qu'aucune d'elles ne s'appelait Tauroentum, et ignorant la cause qui avait fait quitter ce nom à Toulon, ils donnèrent au lieu voisin des Lèques le nom de Taurentum. Les habitans de S.t Cyr et des campagnes environnantes excités par la curiosité et par l'appât des trésors y accoururent aussi, et bientôt ils retinrent le nom que les hommes instruits donnaient à ces lieux, la multitude de voyageurs qui chaque jour étaient obligés de se faire indiquer la route ne contribua aussi pas peu à propager parmi ce peuple le nom de Tauroentum et par une légère altération Tarento.
Si ces raisons pouvaient laisser quelques doutes sur mon assertion, il me suffirait, pour les dissiper, d'assurer que, d'après la connaissance que j'ai acquise de la topographie du lieu, cette ville n'a jamais pu être qu'un mouillage et non un port malgré les vestiges de quais, qu'on y rencontre.
On voit donc que la dénomination de Tarento, ne tire pas à conséquence contre notre opinion, et qu'elle nous laisse dans la même incertitude que M. P. croit avoir dissipée entièrement.
M. Toulousan, si avantageusement connu par son zèle infatigable, propose une autre objection qu'il est bon de ne point passer sous silence, pour bien convaincre nos lecteurs que, n'ayant d'autre désir que d'atteindre la vérité, nous ne laissons échapper aucune des difficultés que l'on peut faire à notre opinion, sans donner des raisons qui puissent les aplanir.
«Vers l'embouchure d'un ruisseau, aujourd'hui obstrué par les sables, se trouvait le bourg de Tauroentum. Les bastides de ce quartier sont encore appelées leis Taureous.»
La difficulté ne me paraît qu'apparente. Marin, comme je l'ai dit, assure que le voisinage de Tarento, très-peuplé aujourd'hui, était désert autrefois; il a fallu d'abord que quelques familles s'y soient établies sur différens points qui sont devenus ensuite le centre de plusieurs habitations. Quand une unique famille s'est multipliée considérablement, les petit-fils ont bâti à côté des toits de leurs ayeux et ce groupe de maisons a reçu le nom patronimique de ceux qui l'occupaient. C'est ainsi que se sont formés dans les environs de Solliès, leis Aiguiers, leis Senès, leis Toucas etc; à Pierrefeu, leis Vidaous, à Mazaugues, leis Gras etc. etc.
De même, aux environs de la Cadière, de la Ciotat, des Lèques etc. le nom de Taoureou, Taurel en français, n'y est pas rare, il est même fort répandu aux Lèques ainsi que les Aiguiers, les Senès, les Toucas, le sont à Solliès. Il n'y a donc rien d'étonnant qu'une famille du nom de Taurel se soit fixée à l'embouchure du ruisseau qui vient des Baumelles et que dans la suite pour distinguer cette habitation ou ce quartier des nouvelles bastides qui se formaient aux environs, on l'ait appelé du nom de Taoureous leurs habitans.
Suivons l'auteur de la notice: «à l'opinion que je viens de combattre (c.a.d. que Toulon n'est pas Tauroentum) se rattache une tradition chère à quelques personnes plus pieuses qu'éclairées.» Lorsqu'on saura que cette tradition est celle de l'arrivée de Lazare, Maximin, Clèon et autres, on soupçonnera ce jugement d'être un peu hasardé et même trop bref et trop décisif. Jusqu'à ce jour ceux qui avaient mis en doute cet évènement avaient respecté le nombre et le mérite de ses defenseurs. Hégésipe, Democarès, Gélase, Baronius, Génébrad, Antoine du Blanc, André de Saussay, auteur du Martyrologe Gallican, Guesnay etc. étaient de ce sentiment. N'est-ce pas être un peu trop sévère que d'appeler ces écrivains respectables, des hommes plus pieux qu'éclairés? L'autorité des Martyrologes Romain et Gallican ne mérite-t-elle pas quelque considération? L'adhésion que l'église générale a donnée au brévière romain dans plusieurs époques, notamment la bulle de Pie V qui dit, qu'on en a retranché tout ce qui était faux ou incertain, Remotis his quæ aliena et incerta sunt, n'imprime-t-elle pas quelque force à cette croyance et un certain respect qui ne permet pas de traiter si légèrement ses défenseurs? Avec quelle autorité M. P. vient-il la renverser? Avec celle de Dulaunoy qu'il nomme à la vérité savant et judicieux. L'opinion contraire ne compte-t-elle pas aussi des hommes d'un mérite au moins égal? Les auteurs de la vie de Dulaunoy le regardent comme un homme qui avait, il est vrai, de vastes connaissances, mais dont les raisonnemens ne sont pas toujours justes. Est-ce à cause de son opinion qu'on le regarderait comme judicieux? Mais son caractère original et la nature des conférences qu'il tenait chez lui doivent nous mettre en garde contre ses décisions. Il était si bien connu de ses contemporains, qu'ils le surnommèrent, le dénicheur des saints. Le curé de S.t Roch disait à son égard: je lui fais toujours de profondes révérences de peur qu'il ne m'ôte mon S.t Roch. Le parlement d'Aix ordonna par arrêt de 1644 la suppression de son écrit qui combattait l'arrivée de S.t Maximin. Je pense donc qu'on ne regardera pas l'arrêt de Dulaunoy comme sans appel.
L'auteur des Recherches sur l'origine de Toulon passe à d'autres considérations: je pense, dit-il, que cette ville est du moyen âge, parce qu'elle ne présente sur son sol et celui de ses environs aucun monument antique. La raison est spécieuse, il faut en convertir; mais enfin elle n'est que négative, ainsi elle ne prouvera jamais rien, elle ne pourrait tout au plus que devenir un préjugé en faveur de l'opinion contraire à la nôtre.
Examinons néanmoins si Toulon ne présente point de monumens antiques et si lors même qu'on n'en trouverait aucun, l'on pourrait en conclure qu'il est moderne.
Nous partagerons les monumens en trois classes; édifices, médailles, inscriptions.
Toulon ne peut offrir à notre admiration des tours, des arcs de triomphe, des cirques, des temples etc. qui, en nous garantissant son antiquité, nous fassent connaître le goût des beaux-arts dans cette ville. Rien n'a pu échapper à l'empire du temps et aux révolutions nombreuses dont elle a été le théâtre. Et même on ne peut que difficilement concevoir les maux affreux qu'elle a éprouvés jusqu'au règne de Henri IV. Lorsque, par les soins de ce prince, Toulon eût été mis en état de se garantir des incursions soudaines des Sarrasins, on l'agrandit; des quartiers entiers furent rasés pour l'embellir ou le défendre, d'autres coupés pour l'alignement, de sorte qu'il ne nous reste presque rien de l'ancienne ville et toutes les rues ont éprouvé de tels changemens qu'on y trouverait peu de maisons qui pussent offrir 4 ou 5 siècles d'antiquité. Que reste-t-il à Marseille, elle-même, cette bien-aimée des Grecs et des Romains, de tous les édifices dont ils ne manquèrent pas sans doute de l'embellir? Rien. La tradition vient suppléer à notre perte et nous donne la garantie qu'il existait dans Toulon plusieurs édifices qui ne pouvaient avoir été construits qu'avant le 1.r siècle.
Les archives de la ville font mention de divers temples érigés à des divinités du paganisme. Il y en avait un consacré à Apollon qui nous est connu par trois passages des archives, les deux premiers peuvent moins supporter les assauts d'une critique rigoureuse. C'est pourquoi je ne présenterai que le dernier qui est recueilli dans un siècle où nos archives commencent à prendre beaucoup d'ordre et de suite. Je le cite tout entier parcequ'il vaut à lui seul de longues preuves. «Une armée turque ayant fait descente au port dit des Troyens au rivage de la Coubué ou de l'Eigoutier, sortit sur les neuf heures du soir dans le mois d'août 1225, vint donner l'alarme du côté du palais des Romains, tandis que les vaisseaux à la faveur de la nuit avaient approché de la ville et mis du monde à terre du côté de la porte des Idoles d'Apollon. N'ayant point trouvé de résistance, ils se rendirent maîtres de la place sur les minuit, et il n'y eut que ceux qui se trouvèrent dans le palais des Romains, dans la tour des Phocéens et celle de S.t Vincent qui furent sauvés.» Or puisque la tradition est un flambeau qui répand sa clarté jusques dans les âges les plus reculés, le seul passage précité, ne nous donne-t-il pas des conclusions très-favorables sur l'existence de Toulon avant le 2.e siècle? Je m'abstiens donc de leur donner un plus grand développement, chacun est capable de les apprécier. Ce qui est encore digne de remarque, c'est que toutes mes recherches, loin de me détromper sur l'existence des lieux que je viens de nommer, n'ont fait qu'accroître ma conviction. Il est dit encore dans les archives que l'ancienne église de S.t Vincent fût élevée sur les ruines d'un temple consacré aux idoles romaines, ainsi que le palais Royal de la ville, qui était occupé par le Gouverneur, et qui depuis a été remis aux Pères Dominicains; mais je n'ai pas de preuves assez victorieuses pour en garantir la tradition d'une manière aussi satisfaisante.
L'inscription se trouve en caractères gothiques, nous la rapportons en caractères ordinaires parce qu'il nous importe seulement d'en connaître la teneur.
QUI TUMULUM CERNIT CUR NON MORTALIA SPERNIT. S. ANNO INCARNATIONIS DNI. MILLO CCXXX NONO NONAS JULII OBIIT DNS GAUFRIDETUS DNS. TRITIS ET TOLONI IN PACE EJUS AIA. REQUIESCAT. ITEM. OBIIT DNA. GUILLELMA UXOR DNI. GAUFRIDETI. ANNO DNI. ANNO CC TRIGESIMO CARTO X. K. SEPTEMBRIS OBIIT DNS. GISBERTUS DE BAUCIS. SIT NOT. CUIS QUOD DNA. SIBILIA FECIT FIERI HOCC SEPULCRUM AVE MA.
L'existence du temple du dieu Ammon tout extraordinaire qu'il paraisse d'abord est mieux constatée:
«En 1181, le Comte Raimond fit entièrement détruire les restes de ce temple, parce qu'il était trop rapproché des fortifications, et il fit élever à côté une tour qu'on nomma la Tour d'Ammon.»
En 1232 plusieurs citoyens s'étant rendus coupables d'un homicide sacrilège, par arrêt du Gouverneur, furent pendus aux arbres qui étaient à la place du Dieu Ammon. Enfin en 1621 par convention entre la Communauté de Toulon et l'hospice S.t Esprit, la Communauté céda, en payement de 2988 fr. qu'elle devait à l'hôpital, la faculté de construire une hâle à la place du Portal Ammon, avec droit de mesurage. Bien des faits historiques généralement accrédités reposent sur des preuves moins certaines. Le culte d'un pareil dieu étonne sans doute, mais la surprise cesse quand on fait attention à la diversité des peuples qui ont successivement relevé cette ville de ses ruines, et qui naturellement ont dû y introduire avec eux leurs principales divinités. Je présume que le culte d'Ammon nous venait des Egyptiens, chez lesquels ce dieu était particulièrement honoré et avec lesquels plusieurs villes des environs de Marseille avaient des cérémonies religieuses communes. Voyez Papon, tome 1., page 409, et Bouche, tome 1. page 108. Il est donc vrai de dire que, quoique aucun des édifices antiques ne subsiste, on ne peut point en conclure que l'origine de Toulon date des siècles voisins du nôtre.
Pourrait-on le conclure avec plus de vraisemblance de la petite quantité de médailles que l'on rencontre sur son sol? Non. Parce que les révolutions arrivées sur notre territoire ont mis de grands obstacles à trouver les objets qu'il peut récéler. Il suffit d'examiner les hautes montagnes qui entourent la ville: elles sont devenues entièrement chauves par les longs services qu'elles ont rendus aux habitans dans la suite des siècles qui nous ont précédés. Lorsque les mélèses qui les courraient eurent été arrachés, la vigne et l'olivier les remplacèrent. Bien des siècles ont dû s'écouler avant que ces montagnes aient pu prendre cet aspect hideux qu'elles offrent aujourd'hui; elles ne sont plus qu'un aride rocher incapable d'ouvrir son sein à toute végétation. Rien ne s'anéantit dans la nature. Que sont devenues les terres immenses qui les recouvraient? La plaine les a reçues et avec elles une grande quantité de petites pierres, qui ont formé un nouveau terrain sur l'ancien composé de brèches ou de poudingues, de sorte que le sol primitif a été entièrement caché par le second qui présente les plus grands obstacles. Je puis confirmer ce que j'avance par l'observation. Les objets antiques, tels que tombeaux, vases, etc. dont je parlerai plus bas n'ont été trouvés au pied de ces montagnes qu'à plus d'une toise de profondeur au dessous de la terre végétale, dans le déblais de la grande route d'Italie.
Malgré ces difficultés, peut-on assurer que le territoire de Toulon n'offre pas de médailles? On ne peut point l'assurer: et lors même qu'on le pourrait, une pareille assertion ne prouverait rien.
D'abord, on ne peut assurer que le terroir de Toulon ne présente point de médailles. Il est vrai que de nos jours on n'en exhume plus de fréquens amas, comme il arrive dans les ruines isolées et dont on n'a jamais remué les cendres antiques, ainsi qu'on le voit encore aujourd'hui dans plusieurs villes de la Grèce. Le siècle dernier nous en offre aussi un exemple bien frappant. Marin nous dit que lorsqu'on eut découvert les ruines qui sont aux Lèques, on y trouva une quantité si prodigieuse de médailles, qu'un seul particulier en possédait un sac, tandis qu'il faut à présent faire beaucoup de recherches pour en trouver une seule: mais enfin dans Toulon, elles ne sont point aussi rares qu'on pourrait le présumer. Plusieurs agriculteurs, avec lesquels j'ai eu des rapports, m'ont assuré en avoir trouvé dans des vases de terre, qu'ils les avaient données à leurs enfans, parce qu'ils n'en fesaient nul cas. Dans ma jeunesse, on en trouva plusieurs dans ma propriété; elles étaient si fortement adhérentes, qu'on ne put les détacher qu'à coup de marteau. C'est dans le même lieu qu'en 1817 je trouvai un Tibère, un Galba, un Vespasien bien conservés. Prétendra-t-on que les médailles éparses ne prouvent rien en faveur de l'antiquité de cette ville? Cela pourrait être vrai, si l'on n'en trouvait que rarement; mais pour nous donner une juste idée de la quantité prodigieuse de médailles que le sol de Toulon renferme encore dans son sein, quoique le nombre diminue chaque jour, il ne faut que consulter les marchands, chez lesquels le petit peuple, qui fait une partie des travaux de la compagne, vient acheter les objets les plus nécessaires à la vie. On est surpris de la quantité des médailles qu'il introduit dans la monnoie surtout en hiver. Nos bassins d'église, que l'on passe aux premières messes, nous en offrent aussi beaucoup.[1] Retirées du commerce par des personnes plus délicates, elles sont vendues aux fondeurs de cuivre, entre les mains desquels j'en ai rencontré des tas de douze à quinze livres qui allaient être jetées dans le creuset. Il faut encore considérer que les médailles des deux premiers siècles y sont les plus communes. Avec de pareilles données, si l'on se rapproche des âges, où nos pères firent les premiers défrichemens pour planter la vigne et l'olivier, ne conçoit-on pas qu'ils ont dû en trouver une quantité incalculable, puisque après tant de siècles et de bouleversemens il n'est pas rare d'en rencontrer encore? Ce qui étonne, c'est que dans l'étroite circonscription du terroir et avec la culture annuelle de nos terres, il s'en présente encore une seule. Pourquoi nos anciens ne nous ont-ils pas conservé le souvenir des précieuses découvertes qu'ils firent en ce genre? Ils furent trop peu amateurs des beaux-arts. Dans ces trouvailles ils appréciaient bien plus la matière, que les avantages que les lettres en pouvaient retirer. Fortuitement j'appris il y a quelques mois une découverte de cette nature fort-intéressante: je l'ai reçueillie de la bouche même de M. Morel, ancien directeur des chemins. En faisant en 1784 le déblais pour construire la route d'Italie, il trouva environ 160 tombeaux qui presque tous renfermaient des lampes, des vases, des urnes, et une ou deux médailles qu'il garda avec soin; la maison de M.r Morel, possesseur de ces divers monumens, ayant été dévastée dans le vendalisme révolutionnaire de 1793, ces monumens précieux furent brisés ou dispersés ainsi que les papiers qui renfermaient des notes sur ces objets intéressans, devenus pour nous comme n'ayant jamais été. Cette dernière perte ajoute à la douleur de ne point connaître les belles découvertes que nos pères durent faire et qui sont aussi perdues à jamais pour les générations futures.
C'est donc avec raison, que j'ai pu assurer que le nombre de médailles que les environs de Toulon nous offrent, n'est point fort petit, et que quand il le serait, on ne pourrait pas en conclure que cette ville est moderne.
Si Toulon cache son origine sous les voiles d'une haute antiquité, on devrait, dira-t-on, y voir du moins des inscriptions, si fréquentes à Arles, Aix, Marseille etc. Ces monumens par la grosseur de leur volume semblent promettre, mieux que les médailles, de parvenir à la postérité.
Je pense qu'il a dû s'en trouver dans les diverses réédifications de la ville; mais je ne suis nullement surpris qu'on n'en rencontre plus. Le génie du malheur semblait planer continuellement sur Toulon, et nos pères étaient bien plus occupés à défendre leurs foyers qu'à cultiver les sciences. Exiger d'eux qu'ils aient conservé des inscriptions, c'est vouloir leur attribuer plus de connaissances qu'ils n'en avaient. Rencontraient-ils des pierres tumulaires ou autres, elles avaient le sort commun des pierres brutes et elles trouvaient leur place à la première bâtisse. Une seule a échappé à la destruction générale, encore est-elle du moyen âge. Elle a dû sa conservation à l'ancienne tour de l'horloge (tour des Phocéens) à laquelle elle était adossée. La voici telle qu'on la voit; encore sur la façade extérieure de cette tour devenue la chapelle des fonts baptismaux de l'église S.te Marie.
Plusieurs Comtes de Toulon et autres personnages remarquables s'étaient fait élever de superbes tombeaux dans la même église. Que sont devenus les marbres qui les décoraient et qui, en nous transmettant des faits ou des noms précieux à l'histoire, auraient fait connaître en même temps les progrès des beaux-arts pendant cette période de siècles? Hélas! ils ne sont plus. Ceux qui existent encore sont destinés à servir de marche à la chapelle de S.t Joseph de cette paroisse. Les restes de sculpture que l'on apperçoit sur une des faces nous indiquent seuls leur première destination. Chacun peut s'en convaincre à la première inspection. Peut-on en conséquence raisonnablement exiger que nos pères aient eu la pensée de nous transmettre des pierres qui n'auraient porté que quelques caractères barbares? N'avons-nous pas vu un vendalisme au moins semblable se renouveler de nos jours dans Toulon, lorsqu'on a détruit le monastère des Dominicains appelé le grand Couvent? Que d'inscriptions précieuses qui ornaient le pavé de son église ont été brisées ou perdues! Que sont devenues les épitaphes qui couvraient les cendres de plusieurs de nos évêques? Que sont devenues les inscriptions de Pierre de Marville, de Thomas Jacomel et autres prélats qui ayant appartenu à ce monastère avaient voulu y être inhumés? Elles ont été enveloppées dans un même sort. Or si dans le 19.e siècle qui revendique seul le droit d'avoir des lumières, dans ce siècle qui se dit l'ami et le protecteur des lettres, on a ainsi traité ces respectables et précieux monumens, que pouvons-nous reprocher à nos pères, qu'on se plaît à nous dépeindre comme plongés dans la plus grossière ignorance?
Quoique Toulon n'offre point d'inscriptions antiques, on ne peut donc pas en conclure qu'elle n'est pas ancienne.
L'auteur des Recherches sur l'Origine de Toulon, sentant toute la force de l'objection que peut faire contre son hypothèse tout homme qui connaît la localité, s'adresse à lui-même cette demande: Comment a-t-il pu arriver que les Celtes et les Liguriens, peuples navigateurs et commerçans, aient méconnu les avantages et la position de Toulon, qu'ils n'aient pas été portés à s'y fixer par la douceur du climat, la sureté de son port et de ses rades, la beauté de ses eaux et les ressources qu'offre son terroir? Il répond:
«Que l'espace qu'occupe aujourd'hui la ville était un marais et que cette plage infecte, resserrée entre la mer et de hautes montagnes étaient peu propre à inviter les étrangers ou les naturels à s'y établir.... On en trouve la preuve dans les terrains qui avoisinent la ville tant du côté de l'Est que celui de l'Ouest.»
Une pareille réplique est séduisante; mais examinons si elle est vraisemblable. Des marais pouvaient-ils être un obstacle à l'établissement d'une ville dans ces siècles reculés? Par la connaissance que j'ai acquise de la localité, les marais de Toulon ne pouvaient occuper que peu d'espace; mais ce léger inconvénient était racheté par des avantages infiniment précieux, qui ne pouvaient être méconnus par les naturels du pays voisin et ne pas s'offrir au premier aspect de tant d'avanturiers qui cherchaient un asile dans notre climat. Marseille, les Lèques etc. avaient de très-vastes marais, dont la place a conservé le souvenir dans le nom de la Palud qui lui a été donné. Ils n'empêchèrent pas néanmoins qu'on s'y établit dans une très-haute antiquité. Pourquoi auraient-ils été un si grand obstacle pour les déterminer à se fixer à Toulon? Approfondissons mieux la question.
Est-il bien vrai que l'espace qu'occupe aujourd'hui la ville était un marais et que la plage fut infecte, on ne peut soutenir une pareille assertion.