Car d'abord Toulon est-il bâti sur des marais? Prenons la circonscription de cette ville après le règne de François I.r et avant celui de Henri IV, ce qui nous donne son agrandissement moyen. Les remparts longeaient la rue des Chaudronniers où il devait y avoir une porte vers le palais de justice qui conduisît au Bourg de la Savonnerie. A la rue du Pradet il y avait un autre portail appelé Portalet qui conduisait à un bourg de ce nom. A la Halle il y avait le portail d'Ammon qui conduisait au Bourg de N. D. de l'Humilité; les remparts ceignaient la ville vers le pavé d'Amour en descendant au Cours: par des portails placés à diverses distances on entrait dans les faubourgs S.t Michel, S.t Lazare, S.te Catherine de la Lauze ou des Cauquières.[2] que l'on considère avec soin tout cet espace; on n'y trouvera pas la moindre trace de marais. Le terrain y est au contraire de nature très-aride, et loin d'avoir jamais été occupé par les eaux de la mer, les puits que l'on y a creusés presque dans chaque maison sont d'une eau excellente. La ville est d'ailleurs dans un plan très-incliné, puisque, malgré l'abaissement que le pavé de S.te Ursule éprouva en 1622, il reste encore au niveau des toits de l'hôtel-de-ville. Je demande donc si ce n'est pas s'éloigner un peu trop des règles de l'hydraulique, que de supposer que ce terrain a pu être un marais, et si l'on pouvait y creuser des fossés que les eaux de la mer pussent facilement remplir? Pour un plus grand droit, étendons la circonférence de la ville, prolongeons-la jusques aux remparts actuels. Considérons le terrain des glacis, celui surtout qui vient d'être enlevé pour construire les casernes de la porte d'Italie qui est la partie où l'on pourrait plus vraisemblablement soupçonner qu'il y a eu des marais, et l'on se convaincra que le sol est partout le même, c'est-à-dire aussi aride, aussi pierreux que celui des lices. Il ne pouvait donc y avoir des marais dans le plan qu'occupe Toulon.
Il n'est pas nécessaire que je m'arrête à refuter des difficultés que l'on pourrait élever sur les quartiers neufs, c'est-à-dire, depuis le Champ de Bataille jusqu'à la porte de France, parce que l'étendue n'est pas assez considérable, pour croire qu'un marais qui l'aurait occupée eût pu altérer l'air atmosphérique de la ville. Puisque nous voyons que dès le commencement du 14.e siècle les Dominicains y avaient établi leur communauté, et qu'une Comtesse de Provence ne leur donna le local qu'ils occupaient avant l'époque désastreuse pour tous les monastères, que parce qu'ils étaient trop exposés aux incursions des barbares. D'ailleurs, quoique à peu de profondeur on découvre les eaux de la mer qui se mêlent avec celles des sources abondantes d'eau douce, suite nécessaire de la proximité de nos montagnes, on voit néanmoins que la surface du sol est de même nature que le reste du terroir.
En second lieu, la plage était-elle infecte, existait-il des marais au tour de la ville? Il n'y en avait aucun, et quand même il y en aurait eu, ils ne pouvaient pas l'infecter. En effet ces marais ne pouvaient se trouver que hors de la porte de France ou hors de la porte d'Italie, c'est-à-dire ou à Castigneau ou à la Rode; mais nous savons qu'il n'y en avait pas dans ces deux endroits. Personne n'ignore que c'étaient deux baies. La 1.re fut comblée à peu près sous le règne de Henri IV. On y déposa la vase de l'ancien port, ce qui fit donner à ce lieu le nom de l'appareil dont on se servit pour son curage, voilà pourquoi l'on y voit encore un dépôt marin qui va aboutir au cimetière des Romains. Le quartier de Castigneau était aussi une baie qui, s'étendant vers la Beaumette, s'enfoncait jusqu'au château de Missiessi (quartier d'Entrevigne) où l'on voyait encore il y a peu d'années des anneaux pour amarrer les bâteaux. Lorsque sous Louis XIV on creusa le port de la marine royale, la vase fut déposée à Castigneau, ce qui a fait appeler ce quartier leis Fangos. Les côtés Est et Ouest adjacens à la ville n'étaient donc point des marais dans leur origine. Un coup d'œil rapide jeté sur la plage de Toulon nous en convaincra mieux encore et nous expliquera la cause de ceux que l'on y aperçoit maintenant. La mer fait chaque jour des progrès dans nos terres. Il n'y a pas un demi-siècle que le fort S.t Louis était de plusieurs toises reculé dans les terres, tandis qu'à présent il est enfoncé à plus de 20 toises dans la mer, les précipices affreux qui couronnent la chaussée du fort de la Malgue, les masses d'énormes rochers qui sont tombés dans les flots, ne nous annoncent-ils pas que l'eau envahit chaque jour une portion du rivage? Ces ravages ne sont pas moins rapides dans la partie Ouest de Toulon. Le mur que l'on avait élevé à Castigneau vers la Baumette pour retenir la vase et arrêter les progrès de la mer, et contre lequel elle venait se briser il n'y a que 15 ou 18 ans, a maintenant disparu et les eaux s'étendent à plus de 10 mètres au delà de ce mur. Le pont jeté sur la même route est devenu un môle dont on pourra bientôt faire le tour sur une barque.
Je pourrais par des preuves non moins palpables soutenir que cet envahissement de la mer s'étend dans tout le golfe de la Seine. Cela posé, on conçoit facilement que la mer ayant filtré dans cette vase l'a détrempée et en a bientôt fait un marais; mais il nous reste la conviction qu'avant le règne de Louis-le-Grand ces marais ne pouvaient exister. Quand même on les supposerait, pouvaient-ils détourner soit les naturels, soit les barbares vagabonds de fixer un établissement dans cette plage? Est-il dit aux archives que dans les siècles derniers, des miasmes ou des exhalaisons infectes aient ravagé cette cité? Point du tout. Toulon est une des villes où l'air est le plus sain. Or puisque, ainsi que je l'ai prouvé, les marais n'ont dû s'étendre qu'en progression directe des temps, il est évident que les siècles les plus éloignés du nôtre, en souffrirent le moins. Si les marais ne nous incommodent pas maintenant, ils auraient encore moins incommodé les premiers habitans, il y a vingt siècles. Je ne parle pas du quartier du Mourillon, où il y avait des salines qui ont subsisté jusqu'après le 15.e siècle, parce que les vents Ouest, Nord-Ouest, Nord et Nord-Est, qui sont les plus ordinaires, auraient rejeté dans la mer les miasmes qui n'auraient nullement nui aux habitans. D'ailleurs la distance du Mourillon à la ville est assez considérable.
Passons à la 2.e raison qui, d'après le même auteur, aurait dû mettre un obstacle à l'établissement d'une colonie sur le sol de Toulon et écarter de ses bords, soit les naturels, soit les hordes errantes qui vinrent tant de fois chercher un asile dans la partie méridionale de la Provence. M. P. l'a déduit de la vaste étendue de la rade et de l'étroite circonscription du terroir.
Quels motifs ont amené du nord, dès la plus haute antiquité, ces essaims de barbares, fléaux des climats tempérés? Est-ce l'appas de l'argent ou le désir d'établir des rapports de commerce? Non. Ces motifs ne peuvent exister que dans une colonie florissante qui cherche à s'agrandir: mais ils ne sont pas le premier sentiment qu'elle éprouve dans sa naissance. Elle ne veut d'abord que se fixer, posséder quelques arpens de terre pour les cultiver, un bras de mer ou de rivière pour s'occuper à la pêche, des bois pour la chasse et pour construire des cabanes. Or qui n'apperçoit que Toulon présente éminemment toutes ces ressources? La mer leur offrait du poisson aussi abondant que délicat, nos montagnes du gibier, la terre une fertilité qu'une douce température et des eaux abondantes favorisaient à l'envi. Le terroir, dit M. P., est trop circonscrit. Oui, il n'est pas assez vaste pour nourrir la population actuelle de cette ville, 1.° parce qu'on ne tire pas le parti le plus favorable de chaque qualité de terrain. 2.° Parce qu'on en laisse une partie sans culture ou qu'on le sacrifie à l'agrément. 3.° Parce que nous avons perdu la ressource d'entretenir de nombreux troupeaux dans les pâturages que nous offraient les montagnes des environs de Toulon. Mais il est fort-vaste, ce terroir, pour une peuplade qui s'établit. La plaine qui se prolonge de S.t-Roch au Fort-Rouge, aux Routes, à Mont-Serra, à la vallée Bertrand, au Temple, à Entrevigne, est déjà plus grande, à elle seule, que l'étendue de plusieurs pays réunis qui comptent quelques mille habitans. Celle qui conduit à Solliès, que les Romains appelèrent Vallis læta (vallée riante), aujourd'hui Valette ne suffirait-elle pas pour nourrir, à elle seule, une nombreuse colonie? L'objection reste donc toujours dans toute sa force et l'on se persuadera difficilement que les obstacles précités aient pu éloigner une peuplade qui dans des siècles fort reculés aurait voulu s'établir sur la plage de Toulon.
«Ce fait (une plage infecte, resserrée entre la mer et de hautes montagnes) nous porte à chercher ailleurs la place où se fixèrent les premiers habitans de Telo Martius, on a cru le retrouver, tantôt au fond de l'anse S.t-Georges, tantôt entre le Mourillon et la Grosse Tour; mais ces conjectures me paraissent dénuées de vraisemblance. Tout me fait croire que cet établissement eut lieu au fond de la petite rade.... C'est en cet endroit qu'on a découvert des restes de maçonnerie antique.»
Je pense, comme M. P., qu'on a pas encore, déterminé d'une manière satisfaisante la place de Telo Martius. Si toutefois il a jamais, existé une ville de ce nom, je crois qu'il faudrait la placer entre Olbia et Quarqueirane, et non au fond du golfe de la Seyne, quoiqu'il y ait des restes de maçonnerie antique.
Je découvris en effet en 1825 à quelques cents pas en sortant de la Seyne pour venir à Toulon, des traces d'antiquité qui s'offrirent par hazard à ma vue. Le premier objet qui frappa mon étonnement fut une fosse destinée à recevoir de la litière, dont le fond était pavé en mosaïque. Sur ses bords on voyait un assez grand nombre de cubes qui en avaient été détachés par des instrumens d'agriculture. En parcourant la prairie où est cette fosse dans une surface d'environ 5,000 toises, j'aperçus une grande quantité de pareils cubes qui ont fait (je le pense) appeler ce quartier leis Peirouns, en français les petites pierres.
Curieux d'avoir des détails plus circonstanciés sur un objet aussi intéressant, je m'adressai à M. Garaudy, qui depuis plus de trente ans tient en ferme le jardin de M. Marquisan, adjacent au Sud à la prairie dont je viens de parler, pour m'enquérir s'il n'avait jamais rien découvert qui eût frappé son attention. Il me répondit que, les premières années de sa ferme, ayant voulu défoncer profondément les terres pour les rendre plus fertiles, ses plantations dépérirent chaque jour; mais qu'il reconnut alors qu'il n'employait pas le moyen favorable, parce qu'à 14 ou 16 pouces il rencontrait des décombres qui détruisaient les jeunes plantes. Ce jardin qui est d'environ 6,000 toises offre presque partout la même difficulté. Je parcourus çà et là son enceinte et je remarquai en effet plusieurs pans de murs antiques de différentes dimensions que les ruisseaux d'arrosage mettent à découvert. Les briques antiques y sont en si grande abondance qu'une partie des murs de cloture en sont formés. Je découvris aussi des briques qui par leur forme et par la matière semblaient avoir servi à la décoration de quelque édifice élégant. La prairie dont j'ai parlé plus haut offre des détails non moins curieux sur toute son étendue. On y rencontre aussi à la profondeur de 15 à 18 pouces des obstacles qui ne permettent pas d'y planter des arbres. Je ne doute pas que des recherches faites avec soin ne devinssent fort intéressantes et ne jetassent un grand jour sur notre géographie littorale. Jusques à ce jour, je puis en conclure seulement que c'est la place de quelque ville importante; mais ces ruines appartiennent-elles à quelque cité dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, ou à quelqu'autre dont le nom nous est connu, et sur l'emplacement de laquelle nous nous serions trompés? Voilà tout autant de nouveaux problèmes à résoudre. Je ne pense pas que, «les habitans en se multipliant se soient rapprochés de l'emplacement actuel de Toulon.» Cette assertion me paraît gratuite et n'offre point de probabilité, puisque dans toute l'étendue de la côte qui est d'environ cinq milles on n'apperçoit pas la moindre trace de bâtisse, ce qu'on ne manquerait pas de reconnaître, si ce rapprochement avait été successif, comme M. P. semble le faire entendre. On ne peut aussi guère supposer qu'il ait été simultané et «que ce ne soit que dans le moyen âge ... que de nouveaux habitans instruits par les malheurs de ceux qui les avaient précédés, aient choisi la place où est aujourd'hui Toulon.» Cette ville rappelle des souvenirs trop anciens pour soutenir avec succès une pareille thèse. Les lieux que nous avons nommés plus haut et tant d'autres preuves que nous avons citées, ne nous convainquent-ils pas qu'elle ne peut être du moyen âge? Ne voit-on pas encore la chapelle où furent déposés les restes de S.t-Cyprien aussitôt après son martyre, ainsi que ceux de Mandrié et Flavien. Qui comme moi n'a pas été témoin de la quantité de briques antiques qu'on a découverte en réparant les glacis de la porte d'Italie vers le cimetière jadis appelé des Romains? D'ailleurs si une pareille émigration était arrivée à une époque aussi rapprochée de notre âge, elle nous serait très-certainement bien connue par les archives, et le lieu primitif aurait conservé quelque nom analogue à Telo-Martius ou à Tauroentum. Les archives n'auraient pas manqué de nous conserver le souvenir d'un pareil changement, puisqu'elles nous ont transmis des événemens bien moins mémorables. Elles n'auraient pu l'ensevelir dans l'oubli, surtout dans le moyen âge. Or nous ne trouvons rien ni dans les archives, ni dans les environs de la Seyne, qui puisse garantir l'opinion de M. P.: ce n'est donc qu'une simple conjecture dépourvue de preuves.
Venant ensuite à l'étymologie de Telo Martius, que M. P. développe avec beaucoup d'érudition, «il me paraît naturel, dit-il, de croire qu'au commencement du 2.e siècle, l'Intendant de la teinturerie établie à Narbonne fut instruit par le rapport des navigateurs ou de ses agens que dans un lieu de la province romaine on pêchait le mollusque qui produit le pourpre, qu'on y recueillait le kermès et qu'à ces avantages se joignaient des eaux abondantes et d'une excellente qualité. Ce lieu fut en conséquence choisi pour recevoir un nouvel établissement.» En conséquence Narbone aurait envoyé une colonie à Telo qui aurait pris le surnom de Martius pour désigner que c'était à Narbo Martius qu'elle devait son origine, et elle aurait reçu le nom de Telo qui était une divinité qui présidait aux sources, pour se rendre cette divinité favorable. Cette étymologie est ingénieuse, je l'avoue avec plaisir; mais elle me présente plusieurs difficultés. D'abord on ne conçoit pas comment le dieu Telo, voyant que son culte était négligé, a pu faire disparaître l'abondante et l'excellente qualité des eaux dans le lieu, que M. P. croit être le berceau de Toulon; car personne n'ignore que la Seyne n'a aujourd'hui que de la mauvaise eau, et en petite quantité. Cette étymologie confond aussi le Telo Martius d'Antonin avec Telonum ou Tolonum, identité qui n'est rien moins qu'admissible, malgré le préjugé presque généralement répandu aujourd'hui. Voici mes raisons. 1.° Aucun auteur n'emploie le mot de Telo-Martius, si on excepte Antonin, encore est-ce dans un des passages, les moins intelligibles de son itinéraire et un de ceux qui ont éprouvé les plus grandes altérations, comme on peut s'en convaincre en lisant Papon et tous les commentaires auxquels il a donné lieu. Je pense que si cette ville avait existé après le troisième siècle, d'autres auteurs qui ont tant parlé de Tollonum Telonnum, n'auraient pas manqué de nous parler de Telo; et dans toutes mes recherches je ne l'ai pas trouvé une seule fois. 2.° Quoiqu'il paraisse y avoir une analogie entre Telo et Tolonum ou Telonum je découvre une très-grande différence entre eux, différence qui ne permet pas de les confondre. Retranchons le surnom Martius dans les différents cas du mot latin Telo, j'obtiens, Telonis, Telonem, Telone et jamais Telonum; mais, par contraire, sur tous les monumens qui ont échappé au temps, Toulon est toujours appelé Tolonum, Tholonum, Tollonum, Telonum, mais jamais Telo, ni Tolo, ni Tholo. De tous les M. SS. dont l'authenticité soit généralement reconnue, le plus ancien qui fasse mention de Toulon est une épitre que S.t-Grégoire adressa à Mennas, évêque de cette ville en 601. Dans la note (a) de la même épitre il est dit: at integram épigraphem exhibent omnes ferè codices M. SS., in quibus Mennas civitatis Telonœ vel Telonnœ legitur.... Soit dit en passant que le nom de Toulon écrit par deux n fortifie admirablement le récit que nous avons fait de Telennus ou Tolennus qui donna son nom à cette ville. Parmi les écrits authentiques, le plus ancien qui se soit conservé dans les archives de la communauté, et dont on possède toute la teneur, est un règlement de Guillaume II, daté du 8 octobre 1029, lequel porte: civitatis Tholoni, il aurait mis Tholonis ou Tolonœ si Tolo ou Telo était la racine de ce nom. Qu'on parcoure mes différentes citations, l'épitaphe de Gaufridi etc., c'est toujours Tolonum que l'on y voit. Dans les anciennes armes de la ville on trouve en légende: Tolonum fidum semper erit regique deoque. Or le nom de cette cité où se serait-il mieux conservé que dans les papiers et sur le sceau de la commune? Il paraît donc certain que Toulon n'a jamais été Telo Martius.
Quelque opinion que l'on embrasse, Telo a dû être antérieur au second siècle. Etant relais de poste, il est au moins aussi ancien que l'établissement même de la poste: car comme elle se faisait de Nice à Marseille, partie sur terre et partie sur mer, elle exigeait à chaque station des ressources pour le radoub des bateaux fracassés et des rafraîchissemens pour les passagers. En supposant donc que ce Telo ait existé, je pense qu'il occupait quelque point de la côte entre Fréjus et Toulon, parce qu'on voit évidemment dans l'itinéraire d'Antonin que les stations de ce côté sont fort éloignées, puisque du côté de Fréjus, d'Alconis à Pomponianis il y a XXX milles, tandis que de Toulon à Marseille elles excèdent peu XII M. P., et que bien souvent, elles sont inférieures à ce nombre.
Il y a donc ou omission de quelques villes dans cet itinéraire ou quelque changement considérable dans la place qu'elles y occupaient. Les rapports de Marseille avec l'Italie ayant cessé pendant la domination des Visigoths, Telo M. est tombé dans l'oubli. Un jour peut-être sera-t-il exhumé, comme l'ont été Tauroentum et autres villes.
Toulon, étant une des neuf villes d'Occident où se fesaient les teintures impériales, pourquoi en attribuer la fondation à Narbonne? Marseille, dont le commerce était aussi étendu que varié, et qui par sa proximité ne pouvait méconnaître les productions de Toulon, n'en n'aurait-elle pas saisi avec empressement les avantages, avant que Narbonne pût les connaître, pour en former une riche branche d'industrie dans ses relations avec Rome ou avec Tyr.
Quels furent donc les premiers habitans de Toulon? Mes recherches m'ont fait croire que cette ville cachait son berceau dans la nuit des temps: car dès le V.e siècle, je vois qu'elle possède une teinturerie impériale, un siège épiscopal; or qu'elle se soit garantie de sa destruction à une époque où tant d'autres villes ne purent se relever des désastres que leur avaient causés les barbares, qu'elle ait même toujours gardé un rang distingué parmi les villes de la Provence en conservant constamment le siége de son évêque; il est évident que Toulon devait avoir dès-lors de très-grandes ressources pour n'être pas anéanti; car il est indubitable que les Vandales, les Visigoths, les Ostrogoths, les Saxons, les Lombards et autres peuples descendus du Nord, infestèrent très-long temps les provinces méridionales de la Gaule, la côte surtout. Une ville peu importante n'aurait pu se soutenir dans des temps aussi orageux que l'ont été ces siècles. D'ailleurs les historiens grecs et latins, infiniment jaloux de la gloire de leur patrie, n'auraient pas manqué de nous faire connaître la fondation d'une ville dans un site aussi avantageux et aussi favorable que celui de Toulon. Cependant ils ne nous en parlent pas[3]. Bien plus, Pline semble nous indiquer que cette ville fut antérieure aux villes grecques et latines. Cet auteur, après avoir parlé des diverses nations qui ont habité la Gaule Bracchata[4], passe à la description de la côte dont il désigne les points principaux. «Sur la côte maritime, nous dit-il, sont: Marseille notre confédérée, colonie des Grecs Phocéens, le promontoire de Zao, port Cithariste, contrée des Camatulliens ... Antibes des Marseillais, Fréjus de la 8.e légion, etc.». On s'aperçoit, par le contexte, que Pline ne veut parler que des ports les plus remarquables de la côte et qu'il ne veut pas mentionner beaucoup de lieux moins importans, tels que Heraclia, Alconis, Æmines, Carcinis, etc. Il ne fait donc que tracer à grands traits les positions les plus apparentes de la côte. De Marseille, dont nous connaissons la gloire et la splendeur, Pline passe au promontoire Zao, contrée jadis occupée par les Camatulliens ou Camatallans. Cette contrée n'a donc point reçu ses habitans, ni de la Grèce, ni de l'Italie, ainsi qu'il le dit de Marseille, de Fréjus et de plusieurs autres villes. Pline parle de ces Camatallans comme d'un peuple fort ancien. Pour bien déterminer où est cette contrée, il est essentiel de fixer d'abord le lieu où se trouve le cap Zao, et comme ce cap est adjacent au port Cithariste, sa connaissance nous conduira aussi à celle de ce port, objet de tant de problèmes. Puisque tous les M. SS. et toutes les éditions de Pline ne mettent qu'une virgule entre le mot Zao et le mot Portus, quoiqu'ils offrent beaucoup de variantes de ce passage, on ne peut les séparer. Le M. S. de Chiffletus porte: Promontorium Zao, Citharista portus regio Camatullicorum. Le cap Zao, port Cithariste contrée des Camatulliens. On lit dans l'édition de Genève 1625, etc., celle de Bâle 1539, etc., promontorium Citharista, portus etc., le promontoire Cithariste et son port. D'autres M. SS. offrent promontorium Zao, portus, le cap Zao et son port. Il est donc certain que le port Zao et le port Cithariste ou Guitare étaient adjacens, puisque ces deux noms sont donnés indifféremment au port ou au promontoire. Où fixerons-nous donc ce promontoire Zao? Plusieurs raisons me portent à croire que c'est le cap Cicia ou tout au moins le cap Cépet, qui semble en être une dépendance, et que les anciens ont pu désigner sous le seul nom de Citharista. Les voici: 1.° le P. Hardoin et plusieurs autres savans l'ont déjà pensé d'après la forme d'une guitare que présentent le cap et le port. 2.° Dans la belle édition de Pline in-4.°, accompagnée de notes critiques pour l'éclaircissement du texte, etc., on trouve émise la même opinion. 3.° Il y a une certaine analogie entre le mot latin Cicia et Citharista. Aucun autre cap remarquable de toute la côte depuis Toulon jusques à Ramatuelle ne porte un nom qui s'en rapproche mieux. 4.° Le mot Zao signifie en grec, vivre. Or ce nom convient encore au cap Cicia, soit que l'on entende l'asile salutaire que ce promontoire offrait aux vaisseaux menacés du naufrage, (aujourd'hui encore dans une forte tempête nos navires trouvent des abris dans la baie S.t-Elme, le creux S.t-Georges, le Lazaret et autres lieux non moins sûrs quoique moins spacieux; en général tout le promontoire Cicia et la presqu'île adjacente présentent un mouillage assuré tout le long de la côte dont le fond n'est que vase.) Soit que l'on entende que ce cap offrait une grande ressource pour alimenter les lieux circonvoisins par la grande quantité de poissons que l'on y pêchait alors et que l'on y trouve encore, est-il d'autre promontoire à qui le nom de Zao ou Cithariste convienne mieux qu'au cap Cicia?
Quel est donc le port voisin ou adjacent à ce promontoire? Ce ne peut être que la petite rade de Toulon à laquelle son port était réuni avant la construction des moles, ce qui formait un vaste port également sûr, et dans lequel les anciens croyaient découvrir, ainsi que dans le promontoire, la forme de cet instrument: car lorsqu'on les considère d'un lieu élevé, on voit encore dans leur masse l'apparence d'une guitare.
Ce qui vient à l'appui de mes preuves, c'est qu'il est dit dans la distribution des prébendes du chapitre de Toulon, que le 3.e bénéficier possédera depuis S.t Mandrié jusqu'au cap Cithariste. Il est évident qu'il s'agit ici du cap Cicia et non de Ceireste, ni de tout autre port.
Je ne puis me rendre compte de la raison pour laquelle un grand nombre de savans ont donné à Ceireste le nom de Citharista. Le nom véritable de cette ancienne ville latine tel qu'on le trouve dans les plus anciens écrits est Cesarista, qui signifierait statio cæsaris. De là résulte une si grande différence entre Cesarista et Citharista qu'il est impossible de les confondre, bien que la consonnance paraisse se rapprocher. Je pense donc que quoique la ville de Toulon se nommât Tauroentum, son port prenait le nom de Cithariste. Il n'y a rien en cela qui ne soit parfaitement conforme aux usages anciens. Les ports d'Athènes, de Marseille et autres, s'appelaient d'un nom différent de celui que portaient ces villes. Ma conjecture ne me semble donc pas hors de vraisemblance.
Pourquoi Pline passe-t-il sous silence le nom de la ville à laquelle appartient ce port? C'est que cet écrivain n'a d'autre but, ainsi qu'on en est convaincu en lisant le contexte, que de fixer les lieux les plus apparens de la côte. Or, comme le cap Cicia domine les montagnes des environs de Toulon et qu'il est aperçu de fort loin par les vaisseaux qui sont dans la haute mer, l'intention de Pline était remplie en ne désignant que ce promontoire.
S'il nous restait quelques doutes sur la place du cap Zao et du port Cithariste, le même auteur va les dissiper. Il nous dit que c'est dans le pays de Camatulliens, liv. 3. cha. 4 Regio Camatullicorum. Il n'est pas un seul écrivain qui place les Camatulliens à l'Ouest de Toulon. Le promontoire Zao et son port Cithariste ne peuvent donc se trouver ni à la Ciotat, ni à Ceireste, ni au Bec de l'Aigle, ni au cap de la Croisette, ni à aucun autre lieu entre Marseille et Toulon. Tous les écrivains, par contraire, placent les Camatulliens à l'Est de cette dernière ville. Les commentateurs même de Pline dans la belle édition in-4.° disent expressément dans la note 45.e du 4.e chapitre: que les Camatulliens occupaient la contrée qui est renfermée depuis la plaine de Toulon jusqu'au golfe de Grimaud, voisin du lieu appelé de nos jours Ramatuelle, dont le nom, selon le P. Hardoin, a une grande conformité avec celui de Camatellans. En effet, de Rama on a fait Rame, Ramer; de même le mot camatos en grec signifie travail dur et pénible. Le pays des Camatulliens ne peut donc être qu'à l'Est de Toulon, c'est-à-dire depuis le terroir de cette ville jusqu'aux environs du golfe de Grimaud. Bouche confirme le même sentiment: les Camatulliciens, dit-il, étaient, depuis Toulon jusqu'à S.t-Tropez. Or puisque de toute la côte depuis Toulon jusqu'à Ramatuelle il n'y a pas de port, ni de promontoire à qui les noms de Zao et de Cithariste puissent convenir mieux qu'au cap Cicia et à son port, et qu'on ne trouve rien qui puisse non-seulement nous donner le moindre doute qu'un autre lieu ait jamais porté ces noms; mais encore qui présente le moindre des caractères que nous avons reconnus au cap Cicia, nous assurons, sans crainte d'errer, que ces noms ne conviennent qu'au cap Cicia et au port de Toulon. Nous voilà donc parvenus à des données qui sont plus que conjecturales sur l'Origine de Toulon, sur son nom ancien et celui de son port.
Cette discussion, à laquelle j'ignore si quelqu'un de mes devanciers s'est livré, jette un grand jour sur la fondation de cette ville, et donne un nouveau poids au vieux M. S. de nos archives dont j'ai parlé plus haut. Voyant à présent que ce qu'il renfermait de moins croyable sur Toulon est devenu presque une certitude, je vais rapporter fidèlement ce qu'il nous dit sur sa fondation, bien persuadé qu'on ne m'allèguera rien qui puisse le contredire victorieusement.
«Toulon fut fondé par les Camatallans ou Camatulliens gens de la haute Allemagne qui abordèrent dans ce port sous la conduite de Talamon, avant la guerre de Troye; la beauté du port, l'abondance et la bonté des eaux qu'ils rencontrèrent au voisinage de leur débarquement, joints à la commodité d'une grande forêt, la douceur du climat et l'étendue de la plaine, déterminèrent ces aventuriers à y établir leur demeure avec d'autant plus de confiance, qu'ils ne doutaient pas que leurs dieux Oreste et Pilade ne les y eussent conduits ... à peine les habitans de cette nouvelle ville eurent-ils commencé à cultiver les terres, que les Anatalans ou Anatalliens les attaquèrent et brûlèrent leurs maisons avant que deux siècles se fussent écoulés.»
Quelques critiques souriront peut-être de voir paraître des Anatalans après les Camatalans; mais leur surprise cessera s'ils considèrent que Pline nous parle encore de ce peuple dans le même chapitre et qu'il nous apprend qu'il occupait la rive méridionale de la Durance. Il est assez naturel que des peuples aussi rapprochés se soient fait la guerre.
Ce même M. S. rapporte qu'après la destruction de Troie, quelques fugitifs abordèrent à Toulon, et qu'ils réparèrent la ville. Le rivage de la Coubué est appelé dans les écrits les plus anciens de la commune, port des Troyens.
Les Phocéens, qui connaissaient la côte méridionale de la Provence par les rapports de commerce qu'ils avaient eu avec les naturels du pays, vinrent y établir diverses colonies et ne formèrent qu'un même peuple avec les premiers habitans qu'ils civilisèrent.
Fario se fixa à Toulon où il construisit la tour de Taurentum qui donna son nom à la ville, parce qu'elle fut dès lors sa principale défense.
Dans les guerres nombreuses que Toulon eut à soutenir contre les Latins, les Celtes, les Francs, les Liguriens et autres, il fut plusieurs fois détruit et brûlé, et toujours on le vit peu de temps après renaître de ses cendres.
Les malheurs de cette ville se prolongèrent jusques vers la fin du règne de François I.r qui, par les fortifications dont il l'entoura, sut lui procurer l'avantage de dissiper ses alarmes continuelles et de goûter les douceurs d'une paix durable qui ne fut depuis que rarement troublée.
Tel est le résultat de mes recherches sur l'Origine de Toulon. Si elles sont conjecturales quelquefois, quelquefois aussi elles s'approchent de la certitude. J'aurai atteint mon but, si elles peuvent contribuer à fournir à un autre écrivain plus habile le moyen de jeter sur ce sujet une plus vive clarté et de débrouiller ce qui reste d'obscur dans nos premières annales.
Peu jaloux de mon opinion, j'applaudirai le premier à celui qui en émettra une autre dont les preuves seront plus victorieuses.
[1] Dans ce moment on vient de m'en présenter une trentaine qui viennent par cette voie, elles sont plus ou moins bien conservées; mais toutes du Haut Empire.
[2] Ce faubourg était au nord de la ville où il y avait en 1500 un moulin qui portait le nom de la Lauze, à côté duquel moulin en 1593 on construisit un fort que l'on détruisit en faisant les fossés de S.te Ursule; la même année on démolit la petite église de N.D. de l'Humilité pour y élever une autre tour. Arc. la com.
[3] Je sais qu'un grand nombre d'historiens attribuent aux Phocéens la fondation de Toulon; mais pour moi, je regarde comme démontré que toutes les villes dont les Phocéens s'attribuent la gloire d'être les fondateurs, sont bien antérieures à leur arrivée, et qu'ils n'ont fait que les civiliser. Nous prouverons dans d'autres circonstances que presque toutes les villes et beaucoup de villages obscurs de ce département sont d'origine Celtique, antérieurs par conséquent aux Grecs et aux Romains.
[4] Cette partie de la Gaule prenait son nom du mot Celte Brayos ou culottes dont se revêtaient les habitans.