SIEGFRIED, tirant son Glaive;—de sa voix naturelle:

Toi, Nothung, sois témoin qu'ici, je suis demeuré chaste: garant de la foi due à mon frère, sépare-moi de sa fiancée![556-1] (Il suit BRÜNNHILDE.)

Le rideau tombe.


ACTE DEUXIEME[557-A]

LE RIVAGE DU RHIN

devant le manoir des Gibichungen: à droite, l'entrée ouverte du manoir; à gauche, la berge du Rhin, d'où s'élève, montant vers le fond à droite, et coupée par plusieurs sentiers, une éminence rocheuse en travers de la scène. Trois pierres de sacrifices s'y dressent symétriquement: la première, dédiée à FRICKA, en face d'une toute pareille consacrée à DONNER: au milieu, mais plus haut, celle de WOTAN, plus grande. C'est la nuit.

HAGEN, la lance au bras, le bouclier au flanc, est assis devant le manoir: il dort. La lune jette tout à coup une éclatante lumière sur lui, et sur son entourage le plus immédiat: on discerne ALBERICH accroupi devant HAGEN, les bras appuyés sur les genoux de son fils.

ALBERICH

Dors-tu, Hagen, mon fils?—Tu dors, et ne m'entends point, moi qu'ont trahi repos et sommeil?

HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant ouverts, il semble ne cesser point de dormir.

Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?

ALBERICH

Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton courage est ce que me l'a fait ta mère.

HAGEN

Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1], j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.

ALBERICH

Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste, hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte, notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse. Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur, a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que je crains comme eux tous, il tombera!—Dors-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN, dans la même attitude.

La puissance des Éternels, qui en hériterait?

ALBERICH

Moi—et toi: l'univers sera notre héritage[559-1], si je ne m'abuse en comptant sur ta foi, si tu partages ma rage, ma haine.—La Lance de Wotan, le Wälsung l'a brisée, après avoir tué dans un combat le Dragon Fafner, et s'être tout enfant conquis la toute-puissance, grâce à la possession de l'Anneau; Walhall et Nibelheim sont en sa dépendance; bien plus, ma Malédiction même n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de l'Anneau, dont le pouvoir, enviable entre tous, est pour lui comme s'il n'était point; c'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs de son âme aimante. Nous n'avons qu'un moyen de le perdre... Entends-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

Le perdre? j'y travaille,—lui-même déjà m'y aide.

ALBERICH

L'Anneau d'Or, s'emparer de l'Anneau, c'est l'important! Pour l'Amour du Wälsung une femme vit, qui sait tout; si jamais elle lui suggérait de rendre la Bague aux Filles-du-Rhin—qui, dans les eaux profondes, jadis, m'avaient séduit!—leur Or serait perdu pour moi, jamais nul artifice ne le leur reprendrait[560-1]. Aussi, sans retard, vise à l'Anneau: mon but en t'engendrant fut de faire de toi, qui es sans-peur[560-2], mon champion contre le Héros. Trop faible évidemment[560-3] pour affronter le Dragon,—exploit permis au seul Wälsung,—c'est pour l'irréductible haine que j'ai du moins élevé Hagen: c'est lui qui doit maintenant me venger, lui qui doit conquérir l'Anneau, en dépit du Wälsung, pour la honte de Wotan! Me le jures-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

L'Anneau me revient, je l'aurai: attends en repos!

ALBERICH

Me le jures-tu, Hagen, mon héros?

HAGEN

A moi-même, je le jure: fais taire tes soucis.

(Une ombre de plus en plus dense enveloppe HAGEN et ALBERICH: du côté du Rhin, le jour point.)

ALBERICH, dont la voix, graduellement, s'éteint, à mesure que lui-même disparaît.

Sois fidèle, Hagen, mon fils! Héros en qui j'ai foi, sois fidèle! Sois fidèle!—fidèle!

(ALBERICH a disparu tout à fait.—HAGEN, qui n'a point quitté son attitude, contemple, toujours immobile et les yeux fixes, le Rhin. Le soleil se lève et se mire dans le Fleuve.)


SIEGFRIED survient soudain, tout à fait près de la berge, en arrière d'un buisson. Il a repris sa propre figure; seul, le Tarnhelm est encore sur sa tête: il le retire et le pend à son ceinturon.

SIEGFRIED

Hoïho! Hagen! homme las, me vois-tu qui viens?

HAGEN, se soulevant commodément.

Heï! Siegfried! Prompt Héros! D'où donc?

SIEGFRIED

Du Roc de Brünnhilde; j'y ai respiré le souffle même, dont je viens de t'appeler: tant fut instantané le voyage! C'est plus lentement qu'arrive ici notre couple: il vogue à ma suite[561-1].

HAGEN

Ainsi, tu as dompté Brünnhilde?[562-1]

SIEGFRIED

Gutrune veille-t-elle?[562-2]

HAGEN

Hoïho! Gutrune! sors! Siegfried est là: que tardes-tu?[562-3]

SIEGFRIED, se tournant vers la salle.

Qu'à tous deux je vous annonce comme j'ai lié Brünnhilde.

(GUTRUNE sort de la salle et vient à leur rencontre.)[562-4]

SIEGFRIED

Nomme-moi bienvenu, fille de Gibich! c'est un bon message que je t'apporte[562-5].

GUTRUNE

Que Freya te salue, au nom de toutes les femmes![563-1]

SIEGFRIED

Joyeux de moi, c'est ouvertement que tu peux dès à présent m'aimer: aujourd'hui je t'ai conquise pour femme.

GUTRUNE

Ainsi donc, Brünnhilde suit mon frère?

SIEGFRIED

Il l'a épousée sans difficulté.

GUTRUNE

Les flammes ne l'ont point consumé?

SIEGFRIED

Lui? ce n'est pas lui non plus qu'elles auraient pu blesser: mais moi, je les ai franchies pour lui, parce que je te désirais pour femme[563-2].

GUTRUNE

Mais toi, le feu t'a-t-il épargné?

SIEGFRIED

Moi, l'incendie flottant me réjouissait.

GUTRUNE

Et Brünnhilde t'a pris pour Gunther?

SIEGFRIED

Je lui ressemblais à un cheveu près, grâce à la vertu du Tarnhelm, que m'avait enseignée Hagen.

HAGEN

Bon avis que je te donnai là.

GUTRUNE

C'est ainsi que tu as eu raison de l'intrépide femme?

SIEGFRIED

C'est elle qui a cédé—à la force de Gunther.

GUTRUNE

Et elle s'est mariée avec toi?

SIEGFRIED

C'est, durant une pleine nuit nuptiale, à son époux qu'a obéi Brünnhilde.

GUTRUNE

Mais son époux, cependant, pour elle n'était-ce pas toi?[564-1]

SIEGFRIED

C'est près de Gutrune qu'était Siegfried[564-2].

GUTRUNE

Pourtant, Brünnhilde était près de lui?

SIEGFRIED, montrant son Glaive.

Entre l'Est et l'Ouest, le Nord: voilà comme elle était près de lui[565-1].

GUTRUNE

Et comment Gunther la reçut-il de toi?

SIEGFRIED

Du Roc, en le brouillard matinal, au travers des flammes défaillantes du Feu, elle me suivit vers la vallée; près du rivage, vite Gunther prit ma place[565-2]: grâce à la vertu du Tarnhelm, instantanément je fus ici. Un fort vent pousse maintenant les chers, qui remontent le Rhin: c'est pourquoi préparez-vous de suite à les recevoir![565-3]

GUTRUNE

Siegfried, le plus puissant des hommes: j'ai peur de toi!

HAGEN, de l'éminence du fond, observant le Fleuve.

Au lointain, j'aperçois une voile.

SIEGFRIED

Rendez donc grâces au messager!

GUTRUNE

Préparons à Brünnhilde un agréable accueil[566-1], pour qu'elle trouve à demeurer ici plaisir et joie! Toi, Hagen! cordialement convoque les Hommes de Gibich, pour les noces! A la fête je convierai, moi, d'aimables femmes: elles auront plaisir à suivre ma joie[566-2]. (Marchant vers la salle, à SIEGFRIED.) Te reposeras-tu, méchant Héros?

SIEGFRIED

C'est à t'aider que je me reposerai, (Il la suit. Tous deux entrent dans la salle.)

HAGEN, debout sur l'éminence, souffle de toutes ses forces, tourné vers le pays, dans une grande corne de taureau.

Hoïho! Hoïho! Hoïho! Hommes de Gibich, debout! Malheur! Malheur! Aux armes par le pays! Aux armes! Aux armes! de bonnes armes! de fortes armes, de tranchantes armes, pour les combats, Détresse! Détresse est là! Détresse! Malheur! Malheur! Hoïho! Hoïho! Hoïho!

(Il souffle de nouveau. De divers côtés, des cornes guerrières lui répondent. Il se rue, des hauteurs et de la vallée, des HOMMES armés, en tumulte, précipitamment.)

LES HOMMES, d'abord un à la fois, ensuite par troupes de plus en plus nombreuses[567-1].

Pourquoi mugit la corne? pourquoi convoque-t-elle l'ost? Nous venons avec des armes, nous venons avec des armes; avec de fortes armes, avec de tranchantes armes! Hoïho! Hoïho! Hagen! Hagen! Quelle Détresse est là? Quel ennemi approche? Qui nous assaille? Gunther est en péril?

HAGEN, du haut de l'éminence.

Armez-vous bien! Armez-vous vite! C'est Gunther que vous devez recevoir: il a pris femme.

LES HOMMES

Il est en péril? L'ennemi le serre de près?

HAGEN

C'est une femme formidable[567-2] qu'il conduit ici.

LES HOMMES

Les hommes des parents le poursuivent en ennemis?

HAGEN

Elle et lui viennent seuls: nul ne les poursuit.

LES HOMMES

Il a donc fait tête au péril? Il a combattu? Il est victorieux?

HAGEN

C'est le Tueur-du-Dragon qui l'a comblé de bonheur: c'est Siegfried, le Héros, qui a vaincu le péril.

LES HOMMES

A quoi l'ost alors peut-il lui servir?

HAGEN

A quoi? Immolez de vigoureux taureaux: qu'en l'honneur de Wotan leur sang coule sur la pierre.

LES HOMMES

Quoi ensuite, Hagen, quoi nous ordonnes-tu?

HAGEN

Tuez un sanglier pour Froh; pour Donner, un robuste bouc[568-1]; en l'honneur de Fricka sacrifiez des brebis, afin qu'elle accorde un heureux hymen!

LES HOMMES, dont la gaieté de plus en plus vive éclate.

Les bêtes abattues, que faisons-nous ensuite?

HAGEN

Des mains d'aimables femmes, prenez la corne-à-boire, délicieusement pleine d'hydromel et de vin.

LES HOMMES

La corne en main, qu'en faisons-nous ensuite?

HAGEN

Buvez énergiquement, jusqu'à ce que vienne l'ivresse: et toujours en l'honneur des Dieux, afin qu'ils accordent un heureux hymen!

LES HOMMES, en éclatant d'un rire retentissant.

Grand bonheur et grande joie vont donc rire sur le Rhin, puisque peut être aussi jovial le farouche[569-1] Hagen lui-même! L'Epine-de-la-Haie[569-2] ne pique maintenant plus: Hagen est le héraut des noces.

HAGEN, qui, durant toute la scène, est resté très grave.

Maintenant laissez le rire, courageux vassaux! Accueillez l'épouse de Gunther: voici venir avec lui Brünnhilde[570-1]. (Il est descendu au milieu des Hommes.) Soyez fidèles à la suzeraine, prêtez-lui loyalement appui: qu'un outrage l'ait frappée, vengez-la sur-le-champ![570-2]


GUNTHER et BRÜNNHILDE

sont arrivés dans la nacelle. Quelques-uns des HOMMES sautent dans le Fleuve et tirent à bord l'embarcation. Pendant que GUNTHER conduit BRÜNNHILDE sur le rivage, les HOMMES frappent sur leurs armes, en poussent des cris de joie[570-3].

LES HOMMES

Salut! Salut! Bienvenue! Bienvenue! Salut à toi, Gunther! Gloire à ta fiancée!

GUNTHER, offrant la main à BRÜNNHILDE, qui débarque.

Celle que je vous ramène pour régner sur le Rhin, c'est la plus admirable des femmes[571-1], c'est Brünnhilde: plus noble épouse ne fut jamais conquise! Qu'à la plus éclatante des gloires s'élève, ainsi bénie des Dieux, la lignée des Gibichungen!

LES HOMMES, en frappant sur leurs armes.

Gloire! Gloire à toi, Gunther! Heureux fils de Gibich!

(Blême, les regard baissés vers le sol, BRÜNNHILDE se laisse conduire par GUNTHER vers la salle, d'où SIEGFRIED et GUTRUNE sortent avec les femmes.)[571-2]

GUNTHER, s'arrêtant, avec BRÜNNHILDE, devant la salle.

Salut à toi, Héros bien-aimé! Salut, gracieuse sœur![571-3] C'est avec bonheur que je te vois joyeuse auprès de celui qui t'a conquise[571-4]; avec bonheur que je vois ici briller glorieusement deux couples bénis: Brünnhilde—et Gunther; Gutrune—et Siegfried![571-5]

(BRÜNNHILDE, frappée d'horreur, ouvre les yeux, et voit SIEGFRIED: elle lâche la main de GUNTHER, fait, violemment émue, un pas vers SIEGFRIED, recule avec effroi, et fixe sur lui un regard dur[572-1].—Tous sont stupéfaits.)

HOMMES et FEMMES

Qu'a-t-elle donc?

SIEGFRIED fait tranquillement quelques pas vers BRÜNNHILDE.

Quelle cause peut attrister les regards de Brünnhilde?[572-2]

BRÜNNHILDE, à peine maîtresse de soi.

Siegfried... ici!... Gutrune?...

SIEGFRIED

C'est la sœur de Gunther; sa tendre sœur: elle est ma femme, comme toi celle de Gunther.

BRÜNNHILDE

De Gunther?... moi!... tu mens!—Ma vue s'éteint... (Elle chancelle: SIEGFRIED la soutient, comme étant le plus rapproché d'elle.)

BRÜNNHILDE, sur le bras de SIEGFRIED, presque défaillante, à voix basse.

Siegfried... ne me connaît point?...

SIEGFRIED

Gunther, ta femme est mal! (GUNTHER se rapproche.) Réveille-toi, femme! voici ton époux.

(Tandis que SIEGFRIED désigne du doigt GUNTHER, BRÜNNHILDE, à ce doigt, reconnaît l'Anneau.)

BRÜNNHILDE, se redressant avec une violence terrible.

Ha!—l'Anneau... à sa main! Lui... Siegfried?

HOMMES et FEMMES

Quoi donc?

HAGEN, venant du fond se mêler au groupe des HOMMES.

Vous autres, écoutez bien la plainte de votre Dame![573-1]

BRÜNNHILDE, cherchant à se ressaisir, et à dominer son épouvantable émotion.

Cet Anneau, que je vois à ta main, n'est pas à toi:—c'est celui que m'a pris (elle montre GUNTHER)—cet homme-ci! Comment donc as-tu pu, de lui, tenir cet Anneau?

SIEGFRIED, regardant, à son doigt, l'Anneau, attentivement.

Cet Anneau, je ne le tiens pas de lui.

BRÜNNHILDE, à GUNTHER

Si c'est toi qui m'as pris l'Anneau qui me fit ta femme, proclame ton droit, réclame ce gage!

GUNTHER, en un grand embarras.

L'Anneau?—mais je ne lui ai donné aucun Anneau:—au surplus, le reconnais-tu bien?

BRÜNNHILDE

Où aurais-tu caché l'Anneau que tu m'arrachas?

(GUNTHER se tait, au comble de la confusion.)

BRÜNNHILDE, avec un bond de fureur.

Ha!—c'est donc celui-ci qui m'a ravi l'Anneau[574-1]: le voleur, le fourbe, c'est Siegfried!

SIEGFRIED, qui contemplait l'Anneau, perdu dans une rêverie lointaine.

Cet Anneau ne me vient point d'une femme; et ce n'est pas sur une femme, non plus, que je l'ai conquis; je le reconnais exactement: c'est le prix de la lutte que devant Neidhöhle, jadis, j'ai soutenue contre le Dragon tué par moi.

HAGEN, s'interposant.

Brünnhilde, intrépide femme! cet Anneau, le reconnais-tu bien? si c'est lui qu'à Gunther tu as donné, il est à lui,—Siegfried l'aurait acquis par fraude, et devrait compte de sa trahison!

BRÜNNHILDE, laissant échapper un formidable cri de douleur.

Fourberie! Fourberie! Fourberie! la plus infâme! Trahison! Trahison! inexpiable! et sans exemple!

GUTRUNE

Fourberie?

HOMMES et FEMMES

Trahison? Envers qui?

BRÜNNHILDE

Augustes Dieux! Célestes Maîtres! Voilà donc ce que dans vos conseils, vous chuchotiez? Vous me réserviez de souffrir comme aucun n'a souffert? Vous inventiez pour moi des souillures sans exemple? Inspirez-moi donc la fureur d'une vengeance sans exemple aussi! Embrasez-moi d'une rage sans exemple! indomptable! Faites que Brünnhilde se brise le cœur, pour qu'elle écrase qui l'a trahie!

GUNTHER

Brünnhilde! femme! maîtrise-toi!

BRÜNNHILDE

Loin de moi, traître! toi-même trahi!—Car, tous, sachez-le: mon époux n'est point Gunther,—c'est cet homme-là!

HOMMES et FEMMES

Siegfried? l'époux de Gutrune?

BRÜNNHILDE

Il m'a possédée corps et âme.

SIEGFRIED

C'est le cas que tu fais de ton propre honneur?[575-1] Et ta langue, qui le diffame, dois-je l'accuser de mensonge?—Jugez, si j'ai rompu ma foi! Le sang, le serment, m'ont fait frère-d'armes de Gunther: Nothung, mon digne Glaive, a garanti ma foi; de cette funeste femme sa lame m'a séparé.

BRÜNNHILDE

Héros rusé, vois comme tu mens! comme tu prends à témoin ton Glaive, mal à propos! Car, si j'en connais bien la lame, n'en connais-je point aussi le fourreau, où, d'un si doux sommeil, dormait, pendu au mur, Nothung, l'ami fidèle, tandis que son maître faisait, de la fiancée, son épouse?

LES HOMMES, s'agitant indignés.

Comment? A-t-il rompu sa foi? Lui! souiller l'honneur de Gunther?

GUNTHER

Je serai déshonoré, publiquement flétri[576-1], si tu n'as rien à lui répondre![576-2]

GUTRUNE

Siegfried, serais-tu coupable? as-tu violé ta foi? Prouve, que c'est faussement, qu'elle t'accuse!

LES HOMMES

Justifie-toi, si tu es innocent: fais taire la plainte, prête le serment![576-3]

SIEGFRIED

Pour faire taire la plainte, si je prête le serment, sur quelle arme? qui m'offre la sienne?

HAGEN

Moi! j'offre la pointe de ma lance: qu'elle reçoive, garantisse et garde ton serment!

(Les HOMMES forment cercle autour de SIEGFRIED,[577-1] auquel HAGEN présente la pointe de sa lance: SIEGFRIED y pose deux doigts de sa droite.)

SIEGFRIED

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!—Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!—Où ton fer peut m'atteindre frappe-moi; où la mort peut m'atteindre, frappe-moi: si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi mon frère!

BRÜNNHILDE, furieuse, entre dans le cercle; écarte, de la lance, la main de SIEGFRIED; et, saisissant elle-même la pointe de l'arme:

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!—Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!—Je consacre ta hampe pesante, pour qu'elle l'abatte; je consacre ton fer tranchant, pour qu'il le perce: car, puisqu'il a rompu tous ses serments, c'est un parjure que vient de jurer cet homme!

LES HOMMES, au comble de l'agitation.

A l'aide, Donner! Déchaîne l'orage! couvre la fureur de leurs voix!

SIEGFRIED

Gunther, rends-toi maître d'une femme qui, sans pudeur, t'invente du déshonneur![578-1]—Qu'on lui accorde temps et repos, à la sauvage Femme-du-Rocher, pour qu'excitée contre nous tous par la malice funeste de quelque sorcier, son effrontée fureur s'apaise!—Quant à vous, Hommes, détournez-vous! Des criailleries de femmes! laissez-les! Nous pouvons bien fuir, comme des lâches, un combat dont la langue est l'arme. (S'avançant jusqu'auprès de GUNTHER.) Crois-moi, j'en suis plus fâché que toi,[578-2] de lui avoir mal donné le change: c'est le Tarnhelm, je le croirais assez, qui ne m'aura déguisé qu'à demi. Mais rancune de femmes se calme bientôt[578-3]: de ce que c'est pour toi que je l'aurai conquise, sans doute celle-ci plus tard me saura-t-elle bon gré. (Il se retourne de nouveau du côté des HOMMES.) Allons! vous autres Hommes! au festin! suivez-moi! Assistez joyeusement aux noces, vous autres femmes!—Du bonheur, du plaisir, des rires, des éclats de rire: à travers les domaines en fleurs, c'est épanoui entre tous que vous m'allez voir aujourd'hui! Rivalise, de joyeuse humeur, avec moi-même, quiconque est assez fortuné pour trouver dans l'Amour la joie! (En une débordante allégresse, il enlace de son bras GUTRUNE, et l'entraîne ainsi vers la salle. Les HOMMES et FEMMES le suivent alors.)

BRÜNNHILDE, GUNTHER et HAGEN demeurent. GUNTHER, profondément confus, en une terrible irritation, s'est assis à l'écart[579-1]; il se cache le visage.

BRÜNNHILDE, debout à l'avant-scène, et regardant fixement devant soi.

De quel sorcier[579-2] la ruse est-elle au fond de ceci? A quel pouvoir magique en rapporter les causes? Contre ce mystère, où est ma science? Où mes Runes, contre cette énigme?—Hélas! douleur! douleur! Malheur, hélas! malheur! Ma science, toute je la lui livrai: en sa puissance il me tient asservie; en ses filets il tient la proie qui pleure sa propre ignominie, tandis qu'enrichi d'elle il se rit d'en faire don!—Qui m'offrira son glaive, maintenant, pour que j'en puisse trancher mes liens?[579-3]

HAGEN, venant tout auprès d'elle.

Fie-toi toute à moi, femme trahie! Du traître, c'est moi qui te vengerai.[579-4]

BRÜNNHILDE

Sur qui?

HAGEN

Sur Siegfried, sur le traître.

BRÜNNHILDE

Sur Siegfried?... toi? (Elle rit amèrement.) Un seul regard de ses yeux fulgurants,—qui, même sous sa figure d'emprunt, m'illuminaient de leurs éclairs,—paralyserait toute ta bravoure!

HAGEN

Mais à ma lance l'a voué son parjure?

BRÜNNHILDE

Serment, et parjure,—des mots vides! Cherche un plus fort que toi pour en armer ta lance, si tu veux t'attaquer au Plus Fort des Héros![580-1]

HAGEN

Siegfried! je n'ignore point sa force irrésistible; en combat régulier, l'abattre est difficile; suggère-moi donc comment triompher du Héros?[580-2]

BRÜNNHILDE

O ingratitude; infâme récompense! Il n'est point d'art, à moi connu, que, pour mieux préserver son corps, je n'aie mis en œuvre, afin d'assurer son salut![581-1] Mes charmes, à son insu, l'ont fait invulnérable.[581-2]

HAGEN

Ainsi, nulle arme ne lui peut nuire?

BRÜNNHILDE

En un combat régulier, non:—mais,—par derrière, tu le frapperais à coup sûr.[582-1] Sachant bien qu'à l'ennemi jamais il ne céderait ni ne présenterait le dos en fuyant,[582-2] je n'ai point béni de mes Runes les épaules de Siegfried.

HAGEN

Et c'est là que le frappera ma lance! (Il se retourne promptement vers GUNTHER.) Debout, Gunther! noble fils de Gibich! Ta robuste femme est devant toi: pourquoi t'absorber dans ta peine?

GUNTHER, se levant comme en sursaut, avec désespoir.

O déshonneur! ô honte! Malheur à moi, le plus infortuné des hommes![582-3]

HAGEN

Ton déshonneur,—est-ce que je le nie?

BRÜNNHILDE

O lâche! ô lâche! faux compagnon! tu te cachais derrière le Héros, pour que, le prix de sa propre gloire, il le ravît à ton profit! Une généreuse race tombe bien bas, lorsqu'elle engendre de tels lâches![582-4]

GUNTHER, hors de soi.

Un fourbe,—moi, qu'on trompe! Un traître,—moi, qu'on trahit!—Ecrasez-moi la moëlle! Broyez-moi la poitrine! Toi, Hagen, soutiens mon honneur, au nom de ta mère,—de notre mère!

HAGEN

Ton honneur, soutenir ton honneur? Rien n'y fera,[583-1] ni cerveau, ni main: rien—sinon la mort de Siegfried!

GUNTHER

Siegfried! sa mort![583-2]

HAGEN

Elle seule payera ton déshonneur.[583-3]

GUNTHER, frappé d'horreur, l'œil fixe.

Le sang, le serment, nous ont faits frères-d'armes![583-4]

HAGEN

Son sang doit donc payer la rupture de l'alliance!

GUNTHER

L'alliance! l'a-t-il rompue?

HAGEN

Mais puisqu'il t'a trahi.[584-1]

GUNTHER

M'a-t-il trahi?[584-2]

BRÜNNHILDE

Il t'a trahi;[584-3] et moi, vous m'avez tous, trahie![584-4] Si j'étais équitable, tout le sang, du monde entier, ne m'expierait point votre crime! Mais sa mort, à lui seul, payera pour tous les autres: que la mort de Siegfried paye—pour vous et pour lui!

HAGEN, parlant de près à GUNTHER.

Qu'il meure—pour ta propre fortune! Inouïe deviendra ta puissance,[585-1] si tu gagnes sur lui l'Anneau, que la mort seule lui peut arracher.

GUNTHER

L'Anneau de Brünnhilde?

HAGEN

L'Anneau du Nibelung.

GUNTHER, soupirant douloureusement.

Ainsi, ce serait la fin de Siegfried![585-2]

HAGEN

Sa mort nous est utile à tous.[585-3]

GUNTHER

Mais Gutrune, hélas! à qui je l'accordai: si nous punissions ainsi son époux, comment vivre avec elle ensuite?[585-4]

BRÜNNHILDE, en un sauvage sursaut.

A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse![586-1]

HAGEN, à GUNTHER

Si cette mort doit la révolter, dissimulons-lui la vraie cause.[586-2] Demain, partons joyeusement en chasse:[586-3] le noble Héros, poussé par sa fougue, nous aura laissés loin derrière;—un sanglier[587-1] l'aura frappé.[587-2]

GUNTHER et BRÜNNHILDE

Ainsi soit-il! Que Siegfried meure: qu'il expie l'opprobre, dont il m'a comblé! Traître à la foi de ses serments,[587-3] qu'il paye son crime avec son sang!—Allrauner![587-4] Dieu de vengeance! Protecteur, Trésor des serments! Wotan! Wotan! tourne vers nous ta face! Qu'à ton ordre, la troupe formidable des Dieux prête l'oreille au serment de vengeance!

HAGEN

Ainsi soit-il! Mort à Siegfried: qu'il périsse,[588-1] le Radieux Héros! C'est à moi qu'est le Trésor,[588-2] il faut qu'il m'appartienne:[588-3] il faut que lui soit ravi l'Anneau!—Père-des-Alfes! souverain déchu! Nacht-Hüter![588-4] Maître-des-Nibelungen! Alberich! Alberich! Prends confiance en ton fils! C'est à toi, Maître de l'Anneau, qu'obéiront de nouveau les hordes des Nibelungen!

(GUNTHER et BRÜNNHILDE se tournent violemment vers la salle. SIEGFRIED et GUTRUNE, lui, couronné de feuilles de chêne, elle, la tête ornée de fleurs bariolées, viennent à leur rencontre jusqu'à l'entrée, en les exhortant du geste à les imiter.[589-1] GUNTHER saisit la main de BRÜNNHILDE et rapidement suit avec elle. HAGEN reste seul en arrière.—Le rideau tombe.)


ACTE TROISIÈME[590-A]

SAUVAGE VALLÉE DE FORÊTS ET DE ROCS,

près du Rhin, qui, au fond de la scène, passe au pied d'une pente escarpée.

LES TROIS FILLES-DU-RHIN,

WOGLINDE, WELLGUNDE et FLOSSHILDE, surgissent du Fleuve à la surface et nagent à la ronde en chantant.

Dame Soleil envoie ses rayons, ses clairs rayons; dans les profondeurs, la nuit règne: elles étaient lumineuses, jadis, quand l'Or paternel, l'Or sacré, l'Or intact y resplendissait! Or-du-Rhin! Or limpide! Or clair! comme tu rayonnais là jadis, étoile sacrée des profondeurs!

Envoie-nous, Dame Soleil, envoie-nous le Héros, le Héros qui nous rendrait l'Or! Jamais plus nous n'aurions, s'il nous l'abandonnait, d'envie pour ton œil lumineux. Or-du-Rhin! Or limpide, alors, libre encore, comme tu rayonnerais, joyeuse étoile des profondeurs!

(D'en haut s'entend le cor de SIEGFRIED.)

WOGLINDE

C'est son cor que j'entends.

WELLGUNDE

Le Héros n'est pas loin.

FLOSSHILDE

Allons nous concerter! (Elles plongent rapidement sous les flots.)

(SIEGFRIED apparaît, armé de pied en cap, au haut de la pente.)

SIEGFRIED

Un Alfe m'égare, que j'ai perdu la piste:—hé espiègle! où m'as-tu si vite caché la bête?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN, surgissant de nouveau à la surface.

Siegfried![592-1]

FLOSSHILDE

Qui gourmandes-tu dans la vallée?

WELLGUNDE

A quel Alfe en veux-tu?

WOGLINDE

Est-ce qu'un lutin te lutine?

TOUTES TROIS

Dis-le nous, Siegfried! dis-le nous!

SIEGFRIED, qui les contemple en souriant.

Le camarade velu qui m'a échappé, serait-ce point vous qui l'auriez séduit? Plaisantes femmes que vous êtes, si c'est votre amoureux, je vous l'abandonnerai volontiers.

(Les jouvencelles éclatent de rire.)

WOGLINDE

Siegfried, que nous donnes-tu, si nous te livrons la bête?

SIEGFRIED

Je suis, jusqu'à présent, bredouille: demandez donc ce que vous désirez.

WELLGUNDE

Un Anneau d'Or brille à ton doigt—

LES TROIS ONDINES, ensemble.

O donne-le nous!

SIEGFRIED

J'ai tué, pour l'avoir, un Dragon gigantesque: et j'irais, en échange des pattes d'un misérable ours,[594-1] vous l'offrir?

WOGLINDE

Es-tu tellement avare?

WELLGUNDE

Si ladre en tes marchés?

FLOSSHILDE

Avec des femmes, tu devrais être plus généreux.

SIEGFRIED

Si je gaspillais pour vous mon bien, ma femme pourrait bien m'en vouloir.

FLOSSHILDE

Elle est donc bien méchante?

WELLGUNDE

Peut-être qu'elle te bat?

WOGLINDE

Le Héros sent déjà sa main! (Elles rient.)

SIEGFRIED

Riez, moqueuses, tout à votre aise! vous ne rirez peut-être pas toujours: car si c'est mon Anneau que vous convoitez, mes Nixes, ce n'est certes pas à vous que jamais je l'abandonnerai.

FLOSSHILDE

Si beau!

WELLGUNDE

Si fort!

WOGLINDE

Si désirable!

TOUTES TROIS, ensemble.

Mais quel dommage qu'il soit avare! (Elles rient, et plongent.)

SIEGFRIED, descendant plus avant dans la vallée.

Pourtant, me laisser traiter d'avare! Souffrirai-je qu'on me fasse ainsi honte?—Si elles revenaient vers le rivage, peut-être leur donnerais-je l'Anneau.—Hé, hé! jolies joyeuses des eaux! Venez vite: je vous l'offre, l'Anneau!

LES TROIS FILLES-DU-RHIN surgissent de nouveau: mais elles sont graves et solennelles.

Garde-le, Héros, et garde-le bien, jusqu'à ce que tu comprennes quel malheur s'y attache. Tu te sentiras bien aise, alors, que nous te libérions de l'Anathème.

SIEGFRIED, remettant à son doigt l'Anneau, qu'il en avait enlevé.

Hé bien, chantez ce que vous savez!

LES FILLES-DU-RHIN, tour à tour ou ensemble.

Siegfried! Ce que nous savons, Siegfried! c'est du malheur pour toi, Siegfried! Garde l'Anneau, ta perte est certaine! Le cercle en est fait de l'Or-du-Rhin: celui qui l'a forgé par ruse, et ignominieusement perdu, l'a maudit en vouant, pour les siècles des siècles, à la mort, quiconque le porterait. Comme le Dragon par toi tué, tu périras aussi, toi-même, aujourd'hui même,[596-1] voilà ce que nous pouvons te prédire, si, pour que nous le cachions dans les gouffres du Rhin, tu refuses de nous livrer l'Anneau. Seuls, ses flots ont le pouvoir d'effacer l'Anathème!

SIEGFRIED

Allons-donc, femmes artificieuses! si vos flatteries m'étaient suspectes, votre effroi simulé m'est plus suspect encore.[596-2]

LES FILLES-DU-RHIN

Siegfried! Siegfried! nous t'avons prédit vrai:[596-3] fuis la Malédiction! fuis-la! C'est la Malédiction que les Nornes ont tressée, les Nornes filandières, la nuit, dans la corde éternelle des Fatalités-Mères.

SIEGFRIED

Mon Glaive a mis en pièces une Lance:—dans la corde éternelle des Fatalités-Mères, si les Nornes ont tressé des Anathèmes farouches, Nothung la leur tranchera, leur corde! Certain Dragon m'a bien, jadis, averti touchant l'Anathème, mais sans m'apprendre ainsi la Peur!—C'est l'Héritage du Monde que m'a gagné l'Anneau: en faveur de l'Amour, j'y renoncerais volontiers;—je vous le donne, en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps, mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne vaudrait pas un doigt! Car mon corps, et mon existence,—plutôt que de renoncer à l'Amour pour les paralyser des entraves de la Peur,—mon corps, mon existence,—voyez!—comme ceci, je les jette loin de moi![597-1] (En prononçant ces derniers mots, il jette derrière lui, par-dessus sa tête, une motte, ramassée sur le sol.)

LES FILLES-DU-RHIN

Venez, sœurs! laissez l'insensé! puisque, esclave,[597-2] il se croit si fort; puisque, aveugle, il se croit si sage! Il a fait des serments,—et ne les observe point; il connaît des Runes,—et ne les comprend point; un bien, le plus sacré, lui était échu,—il ignore l'avoir gaspillé: seul l'Anneau, qui le voue à la mort,—le cercle seul, voilà ce qu'il veut garder!—Adieu, Siegfried! Une glorieuse femme, aujourd'hui même, méchant, sera ton héritière: elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! vers elle! vers elle! (Elles s'éloignent à la nage, chantant.)

SIEGFRIED les suit du regard en souriant.

Dans l'eau comme sur terre, à présent, je connais le naturel des femmes: qui ne se fie point à leurs flatteries, elles l'épouvantent avec des menaces; vient-il à braver leurs menaces, elles se répandent en criailleries. Et pourtant,—si ce n'avait été tromper Gutrune, j'aurais eu vite et gaîment fait de me soumettre une des gracieuses femmes!

(Des appels de plus en plus proches de trompes de chasse résonnent d'en haut: SIEGFRIED y répond joyeusement du cor.)[598-1]


(GUNTHER, HAGEN, et leurs HOMMES, descendent, durant ce qui suit, la pente.)

HAGEN, encore au haut.

Hoïho!

SIEGFRIED

Hoïho!

LES HOMMES

Hoïho! Hoïho!

HAGEN

Découvrons-nous enfin où tu t'es envolé?[598-2]

SIEGFRIED

Descendez! ici il fait frais et bon.

HAGEN

Reposons-nous ici, et préparons le repas. Déposez le gibier et donnez les outres!

(On entasse le gibier: on sort les cornes-à-boire, les outres. Chacun prend place).[599-1]