D'après l'appréciation scientifique que nous venons de terminer, la grande appréciation logique du chapitre précédent se trouve donc suffisamment complétée. Malgré l'état peu satisfaisant de presque toutes les doctrines spéciales, sauf, à quelques égards, dans les sciences inférieures, on peut cependant juger désormais essentiellement accomplie la longue et difficile préparation mentale qui, depuis la mémorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon, devait graduellement amener l'avénement final de la vraie philosophie moderne. Tous les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à la fois scientifique et logique, propre à chacun d'eux, soit déjà pleinement appréciable, quoique jusqu'ici très-imparfaitement réalisé. En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est spontanément résulté de l'extension successive de l'esprit positif à des spéculations de plus en plus éminentes, dont les dernières, relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans, réunissent, par leur nature, toutes les grandes conditions de l'ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront donc former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune évolution, ce qui n'est certainement possible par aucune autre voie. D'une autre part, l'indispensable harmonie entre la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir, et qui n'avaient passagèrement perdu cet invariable privilége que par suite des besoins exceptionnels propres à la situation profondément contradictoire qui caractérise l'ensemble de la grande transition moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux siècles, les fondateurs de la philosophie positive, revient donc aujourd'hui, convenablement systématisé, présider à son installation finale, pour diriger ensuite à jamais son application normale, après que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie mentale du point de vue social, rétablissant, avec une énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel le vrai sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux derniers siècles, l'ascendant scientifique a pu longtemps appartenir à l'impulsion, essentiellement mathématique, émanée des sciences inférieures, sans aucun grave danger immédiat pour les conditions naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n'étaient pas encore redevenus directement prépondérans. Tout en écartant spontanément les contemplations sociales, afin de se restreindre d'abord aux études préliminaires où la positivité rationnelle était plus aisément développable, l'instinct spéculatif pouvait alors être soutenu par ce juste sentiment de l'harmonie fondamentale de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n'en est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence l'urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors, cet esprit scientifique, qui, d'après l'inévitable conviction de son impuissance radicale envers les plus nobles spéculations, tend à inspirer, à leur égard, une désastreuse indifférence, devient nécessairement de plus en plus immoral, en conduisant presque toujours à l'égoïsme systématique, que l'ascendant familier des vues d'ensemble peut seul aujourd'hui convenablement guérir. Cette intime perturbation, d'autant plus dangereuse qu'elle corrompt directement la première source mentale de la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique. Le type fondamental de l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, y est, en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchans, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif, l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte notre imparfaite nature. Il serait assurément superflu de signaler ici davantage l'aptitude morale d'une philosophie qui développe systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental de la solidarité et de la continuité sociales, en même temps que la notion générale de l'ordre spontané que l'économie totale du monde réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite, soit privée, soit publique.

Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale, il ne nous reste plus enfin, après avoir suffisamment considéré sa constitution propre, à la fois scientifique et logique, qu'à indiquer, au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d'abord mentale, puis sociale, en tant du moins qu'une telle détermination peut aujourd'hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême application actuelle.


SOIXANTIÈME et dernière LEÇON.

Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie positive.

Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième chapitre a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique, l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques, d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité.

La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés. Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative, d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais, quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près, que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se manifester distinctement. La situation profondément contradictoire propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir, envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente, d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste, infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire, à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre, convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et logique, qui est également propre au véritable esprit positif, devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la liberté fondamentale que la nature et la destination des théories réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est, en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin relativement aux notions pratiques.

Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles, soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes. Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres, et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles, assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues; l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles, d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers une même destination essentielle, et enfin de leur subordination simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens, contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif, ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique, à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées, d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable, doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion, soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient, en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent plus spécieuses que réelles.

Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair, suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que la construction directe de la science concrète devra naturellement constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels. Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les plus complexes et les plus élevés, une importante détermination, qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant, il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti, comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même indépendamment des altérations insurmontables du milieu général. Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation, d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort, quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective que pour la vie individuelle.

Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans, l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais leur double progrès et leur rapprochement décisif.

Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif, enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire. Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards, la moralité humaine.

Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux, et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant, comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition, en conférant directement au point de vue social la plus heureuse prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré. Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison moderne.

Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler, à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué, dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos explications antérieures, devront constituer le double caractère final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales, lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques, successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant. L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales, elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés, en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique. J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au cinquante-septième chapitre, que cette double efficacité morale de la philosophie finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses, vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre, par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil social qu'exigeait son application.

L'influence ultérieure de la philosophie positive n'étant donc, à cet égard, maintenant appréciable que relativement aux doctrines elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il importe, pour en faciliter l'appréciation sommaire, d'y distinguer ici rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus, au cinquantième chapitre, propres à la morale universelle, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale.

Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée, comportera certainement beaucoup plus d'efficacité pratique que n'a pu jamais en obtenir, même à l'état monothéique, la morale religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre que l'appréciation individuelle de chaque système de conduite est, en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès lors habituellement envisagé sous son aspect véritable, non plus seulement quant à son utilité privée, mais comme base primordiale de tout le développement moral, et, à ce titre, radicalement soustrait à l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être désormais pleinement incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens n'ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu jusqu'ici les avantages permanens que doit produire, sous une sage direction philosophique, la concentration finale des efforts humains sur la vie réelle, soit individuelle, soit surtout collective, dont l'homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible l'économie totale, d'après l'ensemble des moyens qui lui sont propres, et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel où réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une prévoyance immodérée, en faisant mieux sentir le prix de l'actualité, cette influence, facile à régler, peut elle-même utilement consolider l'harmonie commune, en détournant davantage de toute excessive accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d'abord prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra vulgaire l'obligation unanime d'exercer, sur nos diverses inclinations, une sage discipline continue, destinée à les stimuler et à les contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin, la conception fondamentale, à la fois scientifique et morale, de la vraie situation générale de l'homme, comme chef spontané de l'économie réelle, fera toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse, par un judicieux exercice, les nobles attributs, non moins affectifs qu'intellectuels, qui nous placent à la tête de la hiérarchie vivante. Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d'une telle prééminence, surtout succédant à l'infériorité tant consacrée de l'homme envers les anges, ne saurait d'ailleurs déterminer aucune dangereuse apathie, puisque le même principe rappellera toujours un type de perfection réelle, au-dessous duquel il sera trop aisé de sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans puissent nous en rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l'homme, à l'abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d'autres limites que celles que nous impose l'irrésistible ensemble de l'ordre réel, qu'il faut d'ailleurs chercher à modifier le plus possible à notre avantage, d'après son exacte appréciation continue.

Quant à la morale domestique, une comparaison décisive fera sans doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie positive, seule apte désormais, d'après les explications spéciales du cinquantième chapitre, à refréner convenablement les dangereuses aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie pût les contenir. Peut-être fallait-il que l'anarchie actuelle fût poussée jusqu'à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement irrécusable la nécessité de constituer enfin l'ensemble des notions morales sur une nouvelle base intellectuelle, seule propre à résister suffisamment aux discussions corrosives, et même à les écarter irrévocablement, en manifestant directement l'immuable réalité de la subordination fondamentale qui constitue l'économie élémentaire des sociétés humaines. C'est, en effet, envers l'union domestique, où l'appréciation sociologique se confond presque avec l'appréciation biologique, qu'on fera le plus aisément sentir combien les rapports sociaux sont profondément naturels, puisqu'ils se rattachent ainsi au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet développement, en harmonie avec son universelle prééminence. Une judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord abstrait, ensuite concret, propre à la philosophie positive, consolidera d'ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant intimement à l'ensemble de la constitution spéculative, comme je l'ai noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l'étude approfondie de l'évolution humaine, sous cet aspect capital, démontrera pleinement, suivant nos indications historiques, que les diversités naturelles sur lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées par le progrès commun, qui fait mieux tendre chaque élément vers l'existence la plus conforme à son vrai caractère et la plus convenable à l'harmonie générale. Pendant que l'esprit positif consolidera systématiquement les grandes notions morales qui se rapportent à ce premier degré d'association, il fera directement ressortir la prépondérance croissante de la vie domestique pour l'immense majorité de l'humanité, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche davantage de son état normal. L'enchaînement naturel qui, sauf quelques rares anomalies individuelles, érige toujours, et à tous égards, l'existence domestique en préambule indispensable de l'existence sociale, sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique altération.

Appréciée, en troisième lieu, envers la morale sociale proprement dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l'égoïsme, ni même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent, surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément, en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité, envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion, au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie mentale d'où ils proviennent nécessairement.

D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial, individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues. Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples devront manifester d'avance la possibilité continue de développer désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas, soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.

Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir, et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement normal et son application permanente.

La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard, le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs, pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental, vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté, au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante, et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine, soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale, et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi, quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel. En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même, qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué, que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble des conditions ultérieures propres au principal office politique de la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin, quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence, un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge, et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts, quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire, sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la distinction systématique entre les justes exigences respectives de l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et sociales, que présentera certainement une telle pondération, première base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs, suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles, où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications journalières, cette double situation dans les cas les plus simples, des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison, en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain; tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine, dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre, à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique, qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître, en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature, à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais, en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible, l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première condition sociale de la régénération finale.

En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale, exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée. Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir. La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée, destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens actuels d'une excessive centralisation pratique.

Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime, bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé, c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires, quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière; en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement.

Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent. La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre, sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations scientifiques et les déterminations politiques.

C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.

Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles, en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts, incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace, à la fois mental et social.

En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence, intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable. D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.

Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité, où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la direction philosophique et de la consistance politique convenables à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu, sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable, contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu, malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée, faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation. À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée, ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre, la régénération systématique de toutes les conceptions humaines fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique, d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de cette double progression consiste dans la convergence spontanée de toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité, dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement, sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art, qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement inconnu. Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier, une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie naturelle, qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites générales que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées par notre active intelligence: tandis que jusqu'alors l'humanité restait, au contraire, passivement assujettie, à tous égards, à une arbitraire direction extérieure, d'où devaient toujours dépendre ses entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale, longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie initiale devait être essentiellement épuisé: en sorte qu'elle n'a pu comporter aucune idéalisation. À l'irrationnelle imitation de la poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement constaté, sous tous les aspects importans, l'extrême imperfection de cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux sublimes constructions politiques, sont, en général, très-supérieurs, soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur des masses constitue seule ordinairement la principale cause des admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme, sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le vrai génie esthétique trouvera surtout désormais, sous l'active impulsion de l'esprit positif, une source féconde d'inspirations neuves et puissantes, susceptibles d'une popularité qui n'eut jamais d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec l'ensemble de nos convictions rationnelles. Le plus éminent poète de notre siècle, le grand Byron, qui a jusqu'ici, à sa manière, mieux pressenti que personne la vraie nature générale de l'existence moderne, à la fois mentale et morale, a seul tenté spontanément cette audacieuse régénération poétique, unique issue de l'art actuel. Sans doute la saine philosophie n'était point alors assez avancée pour permettre à son génie d'apprécier suffisamment, dans notre situation fondamentale, rien au delà de l'aspect purement négatif, qu'il a d'ailleurs admirablement idéalisé, comme je l'ai noté au cinquante-septième chapitre. Mais le profond mérite de ses immortelles compositions, et leur immense succès immédiat, malgré de vaines antipathies nationales, chez toutes les populations d'élite, ont déjà rendu irrécusable, soit la puissance esthétique propre à la nouvelle sociabilité, soit la tendance universelle vers une telle rénovation. Tous les esprits vraiment philosophiques peuvent donc comprendre maintenant que l'avénement nécessaire de la réorganisation universelle procurera spontanément à l'art moderne en même temps une inépuisable alimentation, par le spectacle général des merveilles humaines, et une éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie finale. Quoique la philosophie dogmatique doive toujours présider à l'élaboration directe des divers types, intellectuels ou moraux, qu'exigera la nouvelle organisation spirituelle, la participation esthétique deviendra cependant indispensable, soit à leur active propagation, soit même à leur dernière préparation; en sorte que l'art retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique, essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé sous la sombre domination monothéique. Nous devons évidemment écarter ici toute indication générale relative aux nouveaux moyens d'une exécution esthétique qui ne saurait être assez prochaine pour comporter utilement aucune semblable appréciation actuelle. Mais, en évitant, à ce sujet, les discussions prématurées et déplacées, il convient pourtant d'annoncer déjà que l'obligation fondamentale nécessairement imposée à l'art moderne, comme à la science et à l'industrie, de subordonner toutes ses conceptions à l'ensemble des lois réelles, ne tendra nullement à lui ravir la précieuse ressource des êtres fictifs, et le contraindra seulement à lui imprimer une nouvelle direction, conforme à celle que ce puissant artifice logique recevra aussi sous ces deux autres aspects universels. J'ai, par exemple, signalé d'avance, au quarantième chapitre, l'utile emploi scientifique, et même logique, que la saine philosophie biologique pourra désormais retirer de la convenable introduction d'organismes imaginaires, d'ailleurs en pleine harmonie avec toutes les notions vitales: quand l'esprit positif aura suffisamment prévalu, je ne doute pas qu'un tel procédé, essentiellement analogue à la marche actuelle des géomètres en beaucoup de cas importans, ne puisse vraiment faciliter, en biologie, l'essor des conceptions judicieusement systématiques. Or, il est clair que le but et les conditions de l'art doivent y permettre une application bien plus étendue de semblables moyens, dont l'usage théorique deviendrait aisément abusif. Chacun sent d'ailleurs que leur emploi esthétique devra principalement se rapporter à l'organisme humain, supposé modifié, soit en mal, soit surtout en bien, de manière à augmenter convenablement les effets d'art, sans cependant jamais violer les lois fondamentales de la réalité.