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| Extrait du jugement rendu le 29 décembre 1842 par le Tribunal de commerce de Paris | III |
| Avis de l'éditeur | IV |
| Préface personnelle | V |
| 56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique | 1 |
| 57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la révolution française ou européenne.—Détermination rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail | 344 |
| 58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive | 645 |
| 59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive | 786 |
| 60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action finale propre à la philosophie positive | 839 |
| Table générale des matières contenues dans les six volumes de ce Traité | 897 |
COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.
Appréciation générale du développement fondamental propre aux divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique.
L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne. Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait alors graduellement la société moderne à un système entièrement nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les phases critiques simultanées.
Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique, si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique entre la formation primitive des classes nouvelles et la première manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que, sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle représente la véritable époque où le travail organique des sociétés actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par un autre grand témoignage historique, non moins universel et non moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie, pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour la série organique que pour la série critique, marque une phase si prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin, outre les indices évidens d'un développement général de l'activité commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue, remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure, l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées. Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être, par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque, la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la quarante-huitième leçon.
En considérant directement cette remarquable coïncidence historique entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement, il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident, vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles, eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles, successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité militaire toute grande destination permanente, il est clair que l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter, d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des principes avec les faits.
Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne pendant tout le cours des cinq derniers siècles.
Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici, sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment rationnelle des phénomènes sociaux.
Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais, quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes. Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité; comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours actuel de notre élaboration historique.
Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques, ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles, tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement inverse des différentes professions selon la complication graduelle de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble, les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent: les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté, et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée, d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale, correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective: d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes, un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.
Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique, ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante de ces décompositions successives, résulte de cette distinction fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons, jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité, envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques, à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature, depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux: l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à leurs principales relations caractéristiques.
Également indispensables dans leurs destinations respectives, et d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés ou publics, ensuite comme beau, relativement aux sentimens de perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin comme vrai, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire, le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin, sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques précédemment indiqués, envers le principe général de la classification positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature, nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux, constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation moderne.
Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition précédente, ne comporte réellement qu'une simple application provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui, dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision, si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale, immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui, malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science, enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.
L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire, quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.
D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit, au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale, individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément, soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique, soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable, à tous égards, que sa primitive réalité statique.
L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut, ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens, essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable. C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels, et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue, jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément, par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique, propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive chez tous les esprits actifs.
Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas, la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique, par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération), l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels, malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général, pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.
Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit explicites, soit plus souvent implicites, à une telle circonscription territoriale, il convient ici d'avertir directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels. Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre, j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande, suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation, essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout, jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique, je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre part les îles danoises et même la péninsule scandinave, ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient contraires à la nature essentiellement abstraite de notre opération sociologique, où une telle énumération ne saurait avoir d'autre destination principale que de prévenir le vague et la confusion des idées relatives à la vérification effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.
Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne, que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé, parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément, dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare progressivement l'activité scientifique ou philosophique.
Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque ici caractérisé la société moderne.
Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social, essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie représente, à tous égards, non moins dans la progression organique que dans la progression critique, comme la vraie source générale de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui, chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante, directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au moyen-âge.
En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance, dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin d'apprécier convenablement la haute importance de la transition primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble, comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré primitif d'incorporation directe de la population agricole à la société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques: il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7]. Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques grands centres, alors très rares, mais dont la considération est fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination de la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément paraître fort secondaires.
Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a judicieusement rattaché à cette double influence générale le mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire, qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à grands frais, de stériles embellissemens.
L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre, par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation collective des communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que, suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement, dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire, qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période, composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier. Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces deux opérations préalables, également indispensables au développement humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part, l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, communément imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser, constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.
Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu, de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement le catholicisme avait partout établi une sanction permanente pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir même du VIe siècle, et d'après la première influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale, avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici, sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement, ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous la période immédiatement suivante, après la suffisante extension de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus désintéressés que je viens de rappeler sommairement.
Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition, lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance, auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires. Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part, la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen: sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait, sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.
Si l'on applique en sens inverse les différentes indications précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la libération personnelle devait naturellement commencer dans les villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers, d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique, qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent, au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques, d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.