L’homme dans son miroir se fait de grand saluts,

Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure,

Il rit, et sait le fond de l’homme, étant mercure.

(Ibid., p. 147.)

Dans Les Quatre Vents de l’esprit, qui, dans certaines parties, offrent plus d’une analogie avec Les Châtiments, et où nous revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:

J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile.

(Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque, qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme moribond et amener sa conversion:

Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier

Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier,

D’un rétrécissement du canal de l’urètre,

Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre.

(Ibid., p. 132.)

Monsieur, je suis un diable et vous êtes un ange;

Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,

Je rêve que quelqu’un vous a pris votre g.

(Ibid., p. 158.)

Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»:

Leur croupe se recourbe en replis vertueux.

(Ibid., p. 172.)

La Fin de Satan, encore un des livres les plus compliqués, les plus nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce genre:

On entendait suinter le néant goutte à goutte.

.................

... Le visage irrité des décombres,

Le blanchissement vague et difforme des ombres,

Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés,

Tous les renversements en arrière, effrayés,

Se dressaient; etc.

(Ouvrage cité, Hors de la terre, III, p. 304, 305, Charpentier, 1888.)

Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,

Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche,

écrit Victor Hugo dans Toute la lyre (t. I, p. 22; Charpentier, 1889).

Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces énumérations bizarres coutumières à l’auteur.

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

(Ibid., t. I, p. 34.)

Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon.

C’est dans Toute la lyre (t. II, p. 57, Ave, Dea, et p. 90, Roman en trois sonnets) que se trouvent les seuls sonnets sortis de la plume de Victor Hugo.

Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème La Blanche Aminte, qui porte cette épigraphe:

— Ça, dit-il, que t’en semble,

Écho? si nous faisions une chanson ensemble?

Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux et tours de force affectionnés par lui:

En chasse! — Le maître en personne

Sonne.

Fuyez! voici les paladins,

Daims.

(Odes et Ballades, La Chasse du Burgrave, p. 334.)

Pourquoi fais-tu tant de vacarme,

Carme?

.............

Pourquoi fais-tu tant de tapage,

Page?

.............

C’est surtout quand la dame abbesse

Baisse

Les yeux, que son regard charmant

Ment.

(Cromwell, III, 1, et V, 7.)

***

Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.

Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de Cromwell, véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et Shakespeare, un de ses livres préférés.

Dans une note relative à l’acte III de ce drame de Cromwell (t. II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la rue Saint-Honoré».

Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.» (Sainte-Beuve, Portraits de femmes, Mme de Staël, p. 143.)

A propos du premier vers d’Hernani et de cet enjambement souvent cité:

Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier

Dérobé...

le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les «rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique:

Enfin dans le palais nous arrivâmes, car

La porte était ouverte et nous passâmes par.

(Cf. Mary-Lafon, Cinquante ans de vie littéraire, p. 40.)

Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des rejets ou enjambements non moins hardis.

Lors de la première représentation d’Hernani, au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):

... Vieillard stupide, il l’aime!

«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit: «Vieil as de pique, il l’aime!», et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il, c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, vieil as de pique! — Comment! c’est trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. — Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien... Bravo pour le vieil as de pique! bravo, Firmin! bravo, Hugo!» (Alexandre Dumas, Mémoires, t. VI, p. 17.)

Et cette fin du monologue de don Carlos (Hernani, IV, 5) devant le tombeau de Charlemagne:

Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence?

Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.

«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le nom de cette dame Clémence.

On rencontre dans Lucrèce Borgia (I, 3) certaine apostrophe de dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.

Ce vers de Ruy Blas (I, 2):

Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,

se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, Les Catacombes de Paris:

Assis, la tête à l’ombre

Et les pieds au soleil.

(Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VI, p. 134.)

Et fut-il descendu d’Annibal qui prit Rome.

(Ruy Blas, IV, 3.)

Annibal n’a jamais pris Rome.

Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis relevé (dans Le Gaulois, février 1872; article reproduit dans Le Voleur, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs et de bévues commises par Victor Hugo dans son Ruy Blas. Comme ces critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous forme de lettre à l’insigne maestro.

Dans Les Burgraves (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:

Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,

Faisait trois fois le tour de la table de pierre.

C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses Burgraves ce drolatique hémistiche:

... Il sortit de la vie

Comme un vieillard en sort.

Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand elle survenait, ne manquait jamais de riposter:

Tout en faisant des vers comme un vieillard en f’rait.

C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus. (Renseignement verbal.)

Dans le Théâtre en liberté (La Forêt mouillée, scène 4), nous rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:

J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor...

— Le pied qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.

................

Des vieux que nous servons connais la différence,

dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à Bobino»;

Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé.

Je vais avoir salon, cocher et canapé.

Etc., etc.

***

Dans le roman Han d’Islande (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:

«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table, prêt à défendre le prêtre, le rompit le premier.»

Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent), j’imagine.

«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris (Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858).

Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que «vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims, de trouver quelque peu exagéré.

«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir, avec un homme de génie qui est moi, et c’est fort agréable», nous déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le poète Pierre Gringoire.

Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de la critique», «le plus grand des critiques» (Causeries du lundi, t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir Notre-Dame de Paris. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple Eckermann (Conversations de Gœthe, t. II, p. 303; Charpentier, 1863). C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit.» Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop différent d’Homère et des anciens.

Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de Voltaire: voir notamment, dans Littérature et Philosophie mêlées, l’étude Sur Voltaire, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294, édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère, le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc.

«Il se leva debout», lit-on dans Les Misérables (1re partie, II, 10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16).

Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et 6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël: «Dans l’après-midi de cette même journée de Noël...»

La locution bien connue, le nombril du monde, employée par Victor Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer» (Les Misérables, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans La Légende du beau Pécopin (Chap. 11, dans le volume Le Rhin, t. II, p. 84; Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (sic), qui est le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le nombril de la terre... le nombril du monde». (Théâtre, L’Orestie, Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.)

Dans la quatrième partie des Misérables (XV, 2; t. II, p. 482), je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le grand monde, où il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux».

Encore dans Les Misérables (5e partie, I, 22; t. V, p. 113): «Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient les deux seuls baisers qu’il eût donnés dans sa vie.»

Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce sujet (Correspondance, 1862, t. III, p. 228).

Dans Les Travailleurs de la mer (1re partie, V, 1; t. I, p. 184; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours) décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc.

«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).

«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui n’existait plus, ni Weston, qui n’existait pas encore.» (Ibid., 2e partie, II, 3; t. II, p. 67.)

[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.» (Ibid., 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.)

Dans Quatre-vingt-treize (2e partie, III, 1; t. I, p. 172; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais que scélérat veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre particulière; Œuvres, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»

Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie, III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un abus de confiance.»

A divers endroits de son ouvrage Littérature et Philosophie mêlées (p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu — ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont décernés.

D’après un passage du William Shakespeare de Victor Hugo (p. 88; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve (1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans une citrouille».

Dans Napoléon le Petit (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le 6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le lendemain 10, un second décret...»

Une jolie anecdote dans l’Histoire d’un crime (t. II, p. 34; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait: «Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle Amable, Randon (qui était très craintif) s’appelle César, et Canrobert s’appelle Certain

Un jeu de mot ou quiproquo (Ibid., t. II, p. 72): «...Espinasse répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire jusqu’aux boues

Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive. L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée, parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances, c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.» Etc.

Dans le volume sur Paris (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) et aussi dans Les Misérables (3e partie, I, 7; t. III, p. 14; Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot gamin, qui «fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.»

Dans Le Rhin (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), encore des calembours:

«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle) en me disant avec gravité: — Voici les places des chamoines. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire chats-moines

«... Quant au capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de Bouillon.» (Ibid.)

«... L’excellent vin de Moselle qu’un Français appelait du vin de demoiselle.» (Ibid., t. I, p. 111, lettre 10.)

«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait en vins (en vain).» (Ibid., t. III, p. 81-82, lettre 32.)

Dans divers endroits de son ouvrage Le Rhin, Victor Hugo se déclare l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le mètre, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six mille ans et qu’on appelle système décimal.» (Ibid., t. I, p. 93; lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)

Dans La Légende du beau Pécopin (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre 21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,» etc. (Ibid., t. II, p. 70); — énumération de chiens (Ibid., t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack, pamplis, pechmez, etc. (Ibid., t. II. p. 90.)

Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.

«La cathédrale de Bâle... badigeonnée en gros rouge (sic), non seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, ce qui est infâme.» (Ibid., t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (Guide Joanne, Les Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle.

«Il y avait... les trois îles Baléares.» (Ibid., t. III, p. 157, Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins: Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.

Et cette conclusion du Rhin (XVII, t. III, p. 234): «La paix perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant. Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats, avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.

Dans un de ses récits de Voyages (Pyrénées, Autour de Pasages [Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une d’elles, continue-t-il, est une vieille femme. Les deux autres...», etc.

Dans son volume Choses vues (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des Mémoires du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et, peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme un saint-simonien, et j’ai failli être massacré.»

***

Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase.

«... Après avoir bu jusqu’à la lie toutes les agonies de la proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (Actes et Paroles, Pendant l’exil, 1853-1861, p. 60.)

«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État a dans sa poche le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (Ibid., Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)

Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,

Le tonnerre demande à parler à quelqu’un.

(Actes et Paroles, Pendant l’exil, 1862-1870, Mentana, p. 125.)

«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de Cuba en 1870 (Ibid., p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix, et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc.

Et aux marins de la Manche (Ibid., p. 214): «... L’océan est inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,» etc.

Aux rédacteurs du journal La Renaissance (1872) (Actes et Paroles, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez. Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences; vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de fermes cœurs.»

Aux obsèques de George Sand (1876) (Ibid., p. 151): «Je pleure une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc.

Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (Ibid., 1881-1885, p. 27): «Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer, c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde. Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.

Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo (Ibid., p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et dans le mot confrères il y a frères

C’est au banquet du Cinquantenaire d’Hernani que Victor Hugo fut, pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel). C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (Ibid., 1876-1880, p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo: «... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (Actes et Paroles, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.)

«J’applaudis des deux mains,» lit-on dans une lettre de Victor Hugo, mentionnée dans Le Voleur du 28 février 1879 (p. 141). «Je voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal, comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.»

«Vous ne vous nommez pas Bataille, mais Victoire!» écrit notre grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille (1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce L’Usurier de Village. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui se nomme Victoire.» (Jules Levallois, Mémoires d’un critique, p. 200; — et Lucien Rigaud, Dictionnaire des lieux communs, p. 325.)

En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi, Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le grand patriote, séchons les larmes. Il est bien où il est. S’il y a un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc. (Le Voleur, 9 juin 1882, p. 366-367.)

Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs: c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (Revue bleue, 24 février 1883, p. 249.)

Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «... Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien; et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor Delzant, Paul de Saint-Victor, p. 115.)

Au même, plus loin (p. 118):

«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je vous dis: «Merci!»

A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son volume Grains de sable, publié en 1840 et composé de pitoyables vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, que vous importe le succès? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles, des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (Le Voleur, 10 juillet 1840, p. 28.)

A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous êtes Muse et Déesse: ne craignez pas d’aller nue... Vous faites l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi... Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le Larousse mensuel, octobre 1913, p. 848.)

Dans son roman L’Insurgé (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre relative au chapitre sur Cambronne des Misérables: «Frère, l’Idéal est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut, borborygmes en bas, — sublimité partout!»

***

Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées par Victor Hugo, les mots hommes, sommes; ombre, sombre, nombre; ténèbres, funèbres; âme, flamme; abîme, sublime, etc. Il est une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf. Cromwell, préface, p. 38 et 40; — Le Dernier jour d’un condamné et Littérature et Philosophie mêlées [un même volume: Hachette, 1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — Histoire d’un crime, t. I, p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. Les Orientales, préface, p. 4 et 5; — Les Feuilles d’automne, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette, 1861]; etc.)

Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à son talent...» (Odes et Ballades, préface de 1824, p. 8; Hachette, 1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre eux (de ces poètes).» (Marion Delorme, préface, p. 102; Hachette, 1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage et de l’auteur dont il est ici question...» (Le Roi s’amuse, préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif poète... sent combien il est peu de chose...» (Lucrèce Borgia, préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» (La Esmeralda, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...» (Les Burgraves, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce livre, si peu de chose qu’il soit...» (William Shakespeare, p. 239; Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.

N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?

En terminant, nous rappellerons sommairement les règles orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la seconde partie de sa vie, — sa marche typographique.

Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules ou bas de casse les noms des peuples, les français, les anglais, les chinois, les parisiens, etc. (Cf. Les Misérables, t. IV, p. 435, et passim; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881; etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves, européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (Actes et Paroles, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer Francs (peuple) de francs (monnaie)?

Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs.

(Cf. ci-dessus, p. 21.)

«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (L’Homme qui rit, t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa Majesté) (Ibid., p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de l’Olympe) (Ibid. p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...» (au lieu de Votre Honneur) (Ibid., t. III, p. 79). Etc., etc.

Enfin, Victor Hugo écrit toujours quatrevingts en un mot sans trait d’union (Cf. L’Homme qui rit, t. I, p. 172; — et le roman Quatrevingt-treize).