SUR LA MER

Elle entretient d'éternels murmures autour
De ses rivages désolés, et de son puissant gonflement
Engloutit deux fois dix mille cavernes, jusqu'à ce que le charme
D'Hécate leur abandonne leurs sonores et antiques ténèbres.
Souvent on la trouve d'humeur si paisible,
Que c'est à peine si la plus petite écaille
Sera remuée, pour des jours, de la place où elle est une fois tombée,
Lorsque, la dernière fois, les vents du ciel étaient déchaînés.
O vous! qui avez les prunelles des yeux meurtries et lassées,
Régalez-les devant l'immensité de la mer;
O vous! dont les oreilles sont rassasiées de rudes vacarmes
Ou repues jusqu'à indigestion de fades mélodies,
Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez
Jusqu'à ce que vous tressailliez, comme si les nymphes de la mer chantaient!

18 avril 1817.


 

SONNET

Quand je crains de cesser d'être
Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau,
Avant qu'une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés,
Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre;
Quand j'étudie sur la face étoilée de la nuit,
Les vastes symboles nuageux d'un haut poème,
Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer
Leurs ombres, avec la main magique de la chance;
Et quand je sens, exquise créature d'une heure!
Que je ne te verrai jamais plus devant moi,
Que je ne savourerai plus l'enchanteur pouvoir
De l'inconscient amour! alors sur la grève
Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite,
Jusqu'à ce qu'Amour et Gloire plongent dans le néant.

1817.


 

JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS[1]

Je me haussais sur la pointe des pieds au sommet d'un côteau.
L'air était rafraîchissant et tellement tranquille
Que les tendres fleurs en bouton qui avec une modeste fierté
Ployaient languissamment, en une courbe infléchie,
Leurs tiges peu garnies de feuilles et coquettement élancées,
N'avaient pas encore perdu leurs diadèmes étoilés
Dérobés aux premiers sanglots du matin.
Les nuages étaient purs et blancs comme des troupeaux nouvellement tondus,
Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient
Sur les champs azurés du ciel; alors se glissa
Un imperceptible frémissement parmi la feuillée,
Produit par le soupir même qu'exhale le silence;
Car on ne pouvait discerner le plus faible mouvement
De toutes les ombres qui s'allongeaient sur la pelouse.
L'œil le plus glouton pouvait vagabonder au large
Pour regarder la variété de ce qui l'entourait;
Sonder la transparence jusqu'au tréfonds de l'horizon
Et suivre les lignes presque effacées de ses contours;
S'imaginer les bizarres et capricieux méandres
D'une fraîche allée de bois qui ne finit jamais;
Ou d'après les ombreuses crevasses et les pentes feuillues
Deviner où les gracieux ruisseaux se rafraîchissent.
Un instant je regardai, et me sentis aussi léger, aussi libre
Que si d'un mouvement d'éventail les ailes de Mercure
Avaient joué sous mes talons: mon cœur était léger,
Et de nombreuses jouissances surgissaient à mes yeux;
De sorte qu'aussitôt je me mis à composer un bouquet
De splendeurs brillantes, laiteuses, harmonieuses et rosées.

Un buisson de fleurs de Mai avec des abeilles les butinant;
Ah certes! nul recoin plaisant n'en serait dépourvu!
Que le cytise juteux fasse couler sur elles ses grappes,
Que les hautes herbes croissent autour des racines pour les garder
Humides, fraîches et vertes; et ombragent les violettes
Pour qu'elles enlacent la mousse dans le réseau de leurs feuilles.


Qui est là proche? une touffe d'onagres,
Au-dessus desquelles peut voltiger l'esprit jusqu'à ce qu'il s'engourdisse;
Au-dessus desquelles il lui est loisible de faire un somme délicieux,
Quoique sans cesse troublé par le jaillissement
De boutons en fleurs mûres, ou par le vol rapide
De diverses phalènes qui abandonnent sans relâche leur lieu de repos,
Ou par la lune élevant son cercle argenté
Au-dessus d'un nuage, et, d'un mouvement graduel,
Plongeant dans le bleu avec tout son éclat.


Au-dessus de nos têtes, nous apercevons le jasmin et l'églantier odorants,
Et les vignes en fleurs se riant de leur verte parure;
Tandis qu'à nos pieds la chanson des bouillonnements de l'eau cristalline
Par son charme nous enlève aussitôt loin de tous nos soucis;
De sorte que nous nous sentons planant au-dessus du monde,
Marchant sur les nuées blanches entrelacées et enroulées.
Ainsi le sentit le premier qui raconta comment Psyché vint
Poussée par une brise caressante vers des royaumes merveilleux;
Ce que Psyché éprouva, ainsi que l'Amour, lorsque leurs pleines lèvres
Se rencontrèrent pour la première fois; de quelles amoureuses et folles morsures
Ils se meurtrirent les joues; et leurs innombrables soupirs,
Et comment ils baisèrent leurs yeux frémissants:
La lampe d'argent—le ravissement—la surprise—
L'obscurité—la solitude—le redoutable tonnerre;
Leurs épreuves terminées, et l'envolée aux cieux
Où ils s'inclinèrent reconnaissants devant le trône de Jupiter.
C'est ce que sentit celui qui écarta les ramures
Pour nous permettre de sonder la vaste forêt,
D'entrevoir les Faunes et les Dryades
Venant avec le plus doux bruissement au milieu des arbres;
Et des guirlandes tressées de fleurs sauvages et délicates,
Soulevées par les poignets ivoirins ou les pieds agiles:
Il disait comment la belle, la tremblante Syrinx échappa
Au Pan Arcadien, en une mortelle épouvante.
Pauvre Nymphe—pauvre Pan—comment il pleura de ne retrouver
Que l'adorable soupir du vent
Dans les roseaux de la rivière! murmure à peine entendu,
Plein de douce désolation—douleur embaumée.
Par quelle inspiration le barde des anciens âges chanta-t-il d'abord
Narcisse languissant au-dessus de la source pure?
En quelque délicieux vagabondage, il avait découvert
Une petite clairière entourée de branches entrelacées;
Et, au centre un étang si clair
Que jamais plus clair n'a reflété dans sa plaisante fraîcheur
Le ciel bleu, çà et là tamisant sa sérénité
A travers les pampres grimpants et leurs fantasques festons.
Puis sur la rive il surprit une fleur solitaire,
Une modeste fleur abandonnée, sans aucune fierté,
Penchant sa beauté sur le miroir de l'onde
Pour s'approcher amoureusement de sa propre image attristée.
Sourde au léger Zéphyr, elle restait immobile;
Mais semblait insatiable de se pencher, languir, aimer.
Ainsi tandis que le Poète était fasciné en ce site charmant,
Quelques indistinctes lueurs glissèrent sur sa fantaisie;
Peu de temps après il conta l'aventure
Du jeune Narcisse et l'infortune de la triste Echo.

D'où venait-il celui dont l'esprit ardent exhala
Le plus harmonieux des chants, éternellement nouveau,
Toujours rafraîchissant, pures délices,
Ne cessant de réjouir
Le voyageur au clair de lune? lui apportant
Des formes du monde invisible et des mélodies surhumaines
Jaillies de l'espace éthéré, des nids fleuris,
Et du soyeux capiton des nuages suspendus
Là où l'on contemple les étoiles.
Oh! sûrement il a brisé nos barrières humaines;
Dans quelque merveilleuse région il a pénétré,
Pour te rechercher, toi, divin Endymion!
C'était un Poète, à coup sûr un amant aussi,
Celui qui hantait le sommet du Latmos, alors qu'y soufflaient
Des émanations parfumées montant des myrtes de la vallée,
Apportant en une pâmoison solennelle, douce et lente,
Un hymne du temple de Diane! pendant que le tourbillon
De l'encens s'enlevait vers sa demeure étoilée.
Mais bien que son visage fût clair comme un regard d'enfant
Bien qu'au-dessus de l'autel elle sourît au sacrifice,
Le Poète pleurait sur sa douloureuse destinée,
Pleurait de ce qu'une telle beauté fût condamnée à la désespérance:
C'est ainsi que son sublime courroux lui inspira des harmonies dorées,
Et qu'il donna la tendre Cynthie à son Endymion.

Reine du vaste espace, ô souveraine la plus charmante
Entre toutes les splendeurs que mes yeux aient vues!
De même que ton éclat surpasse toutes choses,
De même aucun conte n'atteint la douceur du tien.
Oh! pour trois paroles suaves comme le miel, puissé-je
Raconter une seule merveille de ta nuit nuptiale!

Là où de lointains navires semblent montrer leurs quilles,
Phébus pour un instant arrêta ses puissantes roues
Et se retourna pour sourire à tes yeux timides,
Avant de vouloir solenniser son invisible magnificence.
L'air du soir était si vif, et si transparent,
Que les hommes de bonne santé étaient d'une gaîté inaccoutumée;
S'avançant comme Homère au son de la trompette
Ou le jeune Apollon sur son piédestal;
Et les séduisantes femmes étaient aussi belles et chaudes,
Que Vénus en alarme jetant ses regards de tous côtés.
Les zéphirs étaient purs et éthérés,
Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir
Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement
Et les berçant dans un sommeil complet et profond.
Bientôt ils s'éveillaient les yeux clairs: la soif ne les incendiait plus,
Leurs doigts ne brûlaient plus, et leurs tempes n'éclataient plus.
Alors ils se levaient, leur vue causait l'étonnement
De leurs chers amis, presque fous de joie;
Ceux-ci tâtaient leurs bras et leurs poitrines, les embrassaient et les regardaient fixement,
Et sur leurs fronts calmes séparaient les cheveux.
Jeunes hommes et jeunes filles se regardaient curieusement les uns les autres,
Les mains derrière leurs dos, immobiles, stupéfaits
De voir la lueur réciproque de leurs yeux;
Ainsi ils se tenaient, remplis d'une douce surprise
Jusqu'à ce que leurs langues se déliassent en essor poétique.
Dès lors aucun amoureux ne mourut d'angoisse:
Mais les vers mélodieux prononcés en ce moment
Nouèrent des liens de soie qui ne pussent jamais être brisés.
Cynthia! Je ne peux énumérer les félicités plus grandes
Qui suivirent la tienne, ni les baisers de ton cher berger:
Un poète est-il né alors?—n'ajoutons rien pour l'instant—
Mon esprit vagabond ne doit plus errer davantage.

1817.

[1] Cette pièce était originellement le début du poème d'Endymion. Lettre du 17 décembre 1817.


 

ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR

O Romance à la Langue-dorée accompagnée d'un doux luth!
Syrène aux beaux ramages! Reine! même lointaine!
Cesse tes mélodies en ce jour d'hiver.
Ferme ton volume vieilli, et sois muette.
Adieu! Une fois encore la lutte farouche
Entre le tourment de l'Enfer et l'argile impassible
M'enflammera; une fois encore j'expérimenterai
L'amère suavité de ce fruit Shakspearien.
Poète Roi! et vous nuées d'Albion,
Créateurs de notre profond et éternel thème,
Quand j'aurai parcouru l'antique forêt de chênes,
Que je ne m'égare pas en un rêve stérile.
Mais lorsque je suis consumé par le Feu,
Donnez-moi les ailes d'un nouveau Phénix pour voler à ma guise.

23 janvier 1818.


 

RÉPONSE A UN SONNET DE REYNOLDS FINISSANT AINSI:

«Les yeux sombres sont plus chers de beaucoup
Que ceux que parodie la clochette de l'hyacinthe.»

 

Le Bleu! c'est la vie du firmament, le domaine
De Cynthia—le vaste palais du Soleil—
C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite—
Le cœur des nuages, or, gris et brun.
Le Bleu! c'est la vie des eaux—l'Océan
Et tous les fleuves ses vassaux: les lacs innombrables
Peuvent entrer en fureur, écumer, bouillonner, mais ne pourront
Jamais subsister s'ils ont perdu leur originaire teinte bleu foncé.
Oh Bleu! charmant cousin de la forêt verte,
Marié au vert dans les fleurs les plus délicates—
Le «ne m'oubliez pas»—la campanule bleue—et cette reine
De la modestie, la violette: quelle puissance étrange
Tu possèdes, à l'état de simple ombre! Et combien grande,
Lorsque dans un Œil, par la volonté du Destin, tu es vivant!

Février 1818.


 

A HOMÈRE

Etant à l'écart dans une géante ignorance,
J'entends parler de toi et des Cyclades,
Comme quelqu'un, assis sur le rivage, qui désire ardemment
Pouvoir visiter le dauphin corail dans les profondes mers.
Ainsi tu étais aveugle!—Mais alors le voile était déchiré;
Car Jupiter enlevait les rideaux du ciel pour te permettre de voir,
Et Neptune construisit pour toi une tente d'écume,
Et Pan fit chanter pour toi ses ruches des bois;
Oui, sur les bords de l'obscurité il y a de la lumière,
Et les précipices montrent des prairies qu'on n'a pas foulées;
Il y a un matin en bourgeon dans minuit;
Il y a une triple vue dans une cécité aiguë;
C'est une telle vision que tu possèdes, comme il est arrivé jadis
A Diane, Reine de la Terre, du Ciel et de l'Enfer.

1818.


 

AU NIL

Fils des antiques montagnes Africaines de la Lune!
Torrent de la pyramide et du Crocodile!
Nous t'appelons fertiliseur, juste au moment où
Un désert remplit l'horizon intime de notre vision.
Nourricier de nations basanées depuis l'origine du monde,
Es-tu si généreux? ou leurres-tu
Ces hommes pour qu'ils t'honorent, toi qui, entraîné avec peine,
Les repose pendant l'espace situé entre le Caire et Decan?
Oh! puissent ces imaginations noires se tromper! Elles se trompent sûrement;
C'est l'ignorance qui fait une étendue stérile
De tout ce qui est au delà d'elle. Tu arroses
De verts roseaux, comme nos rivières; et tu goûtes
Le plaisant lever du soleil. De vertes îles tu as aussi,
Et vers la mer tu te hâtes aussi joyeusement.

Février 1818.


 

A REYNOLDS

O toi dont la face a senti le vent de l'Hiver,
Dont les yeux ont vu les nuages de neige suspendus dans la brume
Et les faîtes des ormes noirs au milieu de la froide lueur des étoiles!
Pour toi le Printemps sera un temps de moissons.
Toi dont le seul livre a été la lumière
De l'obscurité suprême, dont tu t'es repu
Nuit après nuit, lorsque Phœbus était au loin!
Pour toi le Printemps sera un triple matin.
Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien,
Et pourtant mes chants jaillissent naturellement avec la chaleur.
Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien,
Et pourtant le soir écoute[1]. Qui s'attriste
A la pensée de la paresse ne peut être paresseux,
Et celui-là est éveillé qui pense qu'il est endormi.

19 février 1818.

[1] Attend une parole de moi.


 

OÙ EST LE POÈTE?

Où est le poète? montrez-le! montrez-le,
Vous, les neuf Muses! que je puisse le reconnaître.
C'est l'homme qui en face d'un homme
Est toujours un égal, fût-il un roi,
Qu'il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants
Ou n'importe quelle autre chose étonnante
Que puisse être un homme entre un singe et Platon;
C'est l'homme qui, devant un oiseau,
Roitelet ou aigle, trouve le chemin
De tous ses instincts; il a entendu
Le rugissement du lion, et peut dire
Ce qu'exprime sa gorge rugueuse,
Et pour lui le hurlement du tigre
A une signification et frappe
Son oreille comme une langue maternelle.


 

ROBIN HOOD

A un ami.

 

Non! ces jours sont loin derrière nous,
Leurs heures sont vieilles et grises,
Leurs minutes enterrées toutes
Sous le tapis mortuaire foulé aux pieds
Et formé par les feuilles de nombreuses années!
Bien des fois les grands ciseaux de l'hiver,
Le Nord glacé et l'Est frissonnant,
Accompagnèrent de leurs tempêtes la fête
Des toisons murmurantes de la forêt,
Depuis le temps où les hommes ne connurent ni termes ni rentes.

Non, le bugle ne retentit plus,
Pas plus que l'archet nasillard;
Silencieuse est la perçante flûte d'ivoire
A travers la bruyère et sur la colline;
Dans le cœur des grands bois s'est tû le rire
Dont l'Echo solitaire renvoie la moitié
A quelque pauvre hère affolé d'entendre
Un éclat joyeux au plus profond de la morne forêt.

Pendant le plus beau temps de Juin
Vous pouvez errer, sous le soleil ou la lune,
Ou les sept planètes pour vous éclairer,
Ou le rayon de la polaire pour vous guider;
Mais jamais vous n'apercevrez
Le petit John ou le vaillant Robin;
Jamais un seul, de tout le clan,
Tambourinant sur une pinte vide
Quelque vieille ballade de chasse, pour
Charmer sa verte promenade en allant
Chez la belle hôtesse Merriment[1],
Dans la vallée, près de l'herbage de Trent;
Car il a abandonné le joyeux conte
Avant-coureur de l'ale épicée.

Disparu, le vacarme de la bachique danse moresque;
Disparue, la chanson de Gamelyn;
Disparu, l'outlaw au ceinturon coriace
Flânant sous la «verte futaie».
Tous sont disparus et passés!
Et si Robin pouvait surgir
Tout à coup hors de sa tombe de gazon;
Et si Marian pouvait passer,
Une fois encore, ses jours en forêt,
Elle pleurerait, et il deviendrait fou:
Il jurerait; car tous ses chênes
Abattus par les ouvriers de l'arsenal
Se sont pourris dans les ondes salées;
Elle pleurerait de ce que ses abeilles sauvages
Ne chantent plus pour elle—étrange! que le miel
Ne puisse plus être obtenu sans beaucoup d'argent!

C'est ainsi: cependant chantons,
Honneur au vieil arc!
Honneur au cor de chasse!
Honneur aux taillis non coupés!
Honneur au vert Lincoln!
Honneur à l'archer infaillible!
Honneur à l'adroit petit John!
Au cheval sur lequel il galopait!
Honneur au hardi Robin Hood!
S'endormant sous la feuillée!
Honneur à sa fiancée Marian!
Et à tout le clan de Sherwood!
Quoique leurs jours se soient enfuis,
Tous deux entonnons un refrain.

3 février 1818.

[1] Littéralement: Bonheur.


 

VERS SUR LA TAVERNE DE LA SIRÈNE[1]

—Ames de poètes morts et disparus,
Quel Elysée avez-vous connu,
Riante campagne ou caverne moussue,
Plus raffiné que la Taverne de la Sirène?
Vous êtes-vous enivrés avec boisson plus exquise
Que le vin des Canaries versé par mon hôte?
Ou y a-t-il au Paradis des fruits
Plus savoureux que ces friands pâtés
De venaison? O nourriture généreuse!
Préparée comme si le hardi Robin Hood
Voulait avec sa fiancée Marian,
Festoyer et se griser en vidant corne et canette.
—J'ai entendu dire qu'un beau jour
L'enseigne de mon hôte s'était envolée,
Personne ne savait où, jusqu'à ce que
La vénérable plume d'un astrologue
A une peau de mouton confiât l'anecdote—
Il raconta vous avoir vus dans votre gloire
Au-dessous d'une vieille enseigne nouvelle
Dégustant un breuvage divin,
Et mettant en gage d'un air satisfait
La Sirène dans le zodiac.
—Ames de poètes morts et disparus,
Quel Elysée avez-vous connu,
Riante campagne ou caverne moussue,
Plus raffiné que la Taverne de la Sirène?

Février 1818.

[1] Taverne fréquentée par les poètes de la période Elisabéthéenne Shakspeare, Ben Jonson etc.


 

LES SAISONS HUMAINES

Quatre saisons comblent la mesure de l'année;
Quatre saisons se partagent l'esprit de l'homme:
Il a son vigoureux printemps, lorsque sa pure fantaisie
Saisit en tout la Beauté, simplement en étendant la main.
Il a son Eté, lorsque voluptueusement
Récoltant le miel des jeunes pensées printanières, il se plaît
A ruminer, et, en s'élevant dans ces hauteurs de rêve,
Il se rapproche le plus du ciel; de paisibles baies
Abritent son âme en Automne, alors que, les ailes
Etroitement repliées, il se contente de regarder
Les brumes, dans l'oisiveté—de laisser les belles choses
Le côtoyer sans les utiliser plus qu'un ruisseau à sa source.
Il a son Hiver, aussi, de pâle déformation,
Autrement il abdiquerait sa nature mortelle.

13 mars 1818.


 

FRAGMENT D'UNE ODE A MAÏA

A Raynolds.

 

Mère d'Hermès! O Maïa toujours jeune!
Puissé-je te dédier un chant
Digne des hymnes qu'on t'a chantés sur les grèves de Baïes?
Ou puissé-je t'invoquer
En vieil idiome Sicilien? Ou tes sourires
Quêter comme naguère ils le furent, dans les îles grecques,
Par des bardes qui moururent heureux sur une riante pelouse,
Laissant des vers grandioses à un petit clan?
Oh! donne-moi leur antique vigueur, n'ayant pour auditeur
Que la paisible primerose, et l'espace
Du ciel et quelques oreilles!
Murmuré par toi, mon chant se mourrait
Heureux comme les leurs,
Riche d'avoir glorifié un seul jour.

3 mai 1818.


 

EN VISITANT LA TOMBE DE BURNS

La ville, le cimetière, le soleil couchant,
Les nuages, les arbres, les collines environnantes, tout cela semble
Quoique beau, froid—étrange—comme dans un rêve
Que j'ai rêvé, il y a longtemps, et que je viens de reprendre.
Le court et pâle Eté est à peine sorti
Du frisson de l'hiver, pour briller l'espace d'une heure;
Quoique foyers de saphir, leurs étoiles ne scintillent pas:
Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais.
Qui, en effet, a le courage de savourer, sage comme Minos,
La réalité de la Beauté, libre de cette teinte de mort
Que l'imagination maladive et l'orgueil malade
Jettent blême sur elle? Burns! avec le respect qui t'est dû,
Je t'ai toujours vénéré. Grande ombre! voile
Ta face; je pèche contre les cieux qui t'ont vu naitre.

1er juillet 1818.


 

OLD MEG

La vieille Meg était une Bohémienne;
Elle vagabondait par les landes,
Son lit était la bruyère roussâtre
Et sa demeure était hors des portes.
Pour pommes elle avait des graines noires,
Pour groseilles des cosses de genêts,
Pour vin la rosée de la sauvage rose blanche,
Pour livre la tombe du cimetière.

Ses frères étaient les rocailleux côteaux
Et ses sœurs les grands mélèzes;
Seule avec sa vaste famille
Elle vivait à sa fantaisie.
Plus d'un matin elle passait sans déjeuner,
Et plus d'une après-midi sans dîner,
Puis, au lieu de souper, elle fixait
La lune, yeux contre rayons.

Mais, chaque matin, avec le tendre liseron
Elle se composait une guirlande,
Et, chaque nuit, c'était l'if sombre du vallon
Qu'elle entrelaçait, puis se mettait à chanter.
Ensuite de ses doigts vieux et brunis
Elle tressait des nattes de joncs,
Et les donnait aux villageois
Qu'elle rencontrait dans les taillis.

La vieille Meg était brave comme la reine Marguerite,
Et de la taille d'une Amazone.
Un vieux plaid rouge enveloppait son buste,
Un débris de chapeau couvrait son chef.
Que Dieu donne quelque part le repos à ses os âgés!
Elle mourut il y a bien des années passées!

2 juillet 1818.


 

ÉCRIT DANS LA DEMEURE DE BURNS

Ce corps mortel d'un millier de jours
Occupe en ce moment, Burns, une place dans la propre chambre,
Où tu as rêvé seul de lauriers en bourgeons,
Heureux et sans penser au jour fatal!
Mon pouls s'échauffe avec ton propre Barley-bree,
Ma tête est légère pour porter un toast à une grande âme,
Mes yeux sont hagards, et je ne peux pas voir,
Mon imagination est anéantie et enivrée de son but;
Et cependant je peux appuyer mon pied sur ton plancher,
Je peux ouvrir le châssis de ta fenêtre pour découvrir
La prairie que tu as foulée si souvent,—
Et cependant je peux penser à toi jusqu'à m'aveugler la pensée,—
Et je peux boire une rasade en ton nom,—
Oh! souris parmi les ombres, car c'est la célébrité!

22 juillet 1818.


 

STAFFA

Jamais Aladin le magicien
N'entreprit un tel ouvrage;
Jamais la sorcière de la Dee
Ne put voir un tel rêve.
Ni Saint Jean, en l'île de Patmos,
Dans l'ardeur de sa mission,
Lorsqu'il aperçut les sept églises,
Aux nefs dorées, érigées dans le ciel,
N'eut les yeux frappés de l'émerveillement
Que j'éprouvai debout sous sa voûte.
Là! je vis là quelqu'un endormi
Sur le marbre froid et nu;
Pendant que les flots lavaient ses pieds
Et que ses blancs vêtements claquaient,
Trempés, contre les sombres rocs.
Sur sa nuque ses longues mèches
Soulevées, sans être mouillées, au-dessus de la mer
Flottaient sur les vagues comme elles ondulées.
«Qu'est cela et qui es-tu?»
Chuchotai-je en touchant son front;
«Qui es-tu et qu'est cela?»
Chuchotai-je, et je m'efforçai de baiser
La main de l'esprit, pour éveiller ses yeux.
Il tressaillit à l'instant même:
«Je suis Lycidas, dit-il,
Célèbre par mes chants funèbres.
Cette architecture est l'œuvre
Du grand Océan!—
C'est ici que ses puissantes eaux font vibrer
Tout le jour les orgues caverneuses;
C'est ici que, tour à tour, tous ses dauphins
Pèlerins à nageoires, grands et petits
Viennent payer l'hommage dû,—
Chacun doit faire jaillir des perles de sa bouche!
Plus d'un mortel de ces jours
Ose fouler nos sentiers sacrés,
Ose profaner audacieusement
Cette cathédrale de la mer!
Je fus le pontife souverain
De ce lieu où les eaux jamais ne se calment,
Où le chœur empenné des oiseaux de mer
S'élève à jamais! Le feu sacré
Je le garde caché à tout mortel;
Protée est mon sacristain!
Mais le regard stupide d'un humain
A franchi ce portail de rochers:
Aussi pour toujours fuirai-je
Ce lieu ainsi souillé, et bientôt
Je le dépouillerai de son enchantement.»
Ce disant, avec la rapidité de l'éclair
L'Esprit plongea!

26 juillet 1818.


 

TEIGNMOUTH

.    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .    .
Cher Reynolds! j'ai un conte mystérieux,
Et ne peux pas le dire; je déchiffre la première page
Sur un roc de Lampit couvert d'algues vertes
Au milieu des brisants; il faisait une soirée tranquille,
Les roches demeuraient silencieuses, la vaste mer roulait
Sans fracas une frange d'écume argentée
Sur une plage unie de sable brun; j'étais chez moi
Et mon bonheur eût été complet—mais je voyais
Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac,
S'il est le plus fort, se nourrit du plus faible éternellement.—
Mais je pénétrais trop distinctement jusqu'au cœur
D'une éternelle et féroce destruction;
Ainsi du bonheur je m'étais éloigné.
Cette pensée m'obsède encore, et quoique, aujourd'hui,
J'aie cueilli de jeunes pousses printanières et de joyeuses fleurs
De pervenches et de fraises sauvages,
Je perçois encore cette destruction infiniment féroce:—
Le Requin cruel pour sa proie—le Faucon armé de ses serres,—
Le gentil Rouge-Gorge, tout comme le Léopard et l'Once
Dévorant un Ver,—Arrière, horrible penchants!
Penchants que chacun porte en soi!. . . . . .
.    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .     .    .    .    .    .


 

D'APRÈS RONSARD

FRAGMENT D'UN SONNET

La nature retint Cassandre dans les espaces éthérés
Pour la parer davantage, un millier d'années,
Elle prit les nuances les plus délicates de leur crème de Beauté,
Et la modela et la colora avec plus de soin que ses pareilles:
Pendant ce temps l'Amour la pressait tendrement dans ses ailes,
Et sous leur ombrage emplissait ses yeux
De tant d'éclat que les royaux habitants des nuages
Du haut Olympe poussaient des soupirs d'esclaves.
Aussitôt que des Cieux je la vis pour la première fois descendre,
Mon cœur prit feu et ressentit de brûlantes douleurs—
Elles furent mes seuls plaisirs—elles furent la triste fin de ma Vie;
L'amour avait infusé sa beauté dans mes ardentes veines...

22 septembre 1818.


 

ENDORMIE

Endormie! oh dors ne fût-ce qu'un moment, blanche perle!
Que je puisse m'agenouiller et prier pour toi,
Et appeler les bénédictions du Ciel sur tes yeux,
Et aspirer l'atmosphère bienheureuse
Qui t'enveloppe et te touche de toutes parts,
Offrandes de mon servage, don de moi-même,
Mon adoration spontanée, mon grand amour!

1818.


 

A UNE DAME QU'IL AVAIT ENTREVUE QUELQUES INSTANTS AU VAUXHAL

La mer de ma vie a été pendant cinq ans à sa marée basse;
De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux;
Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté,
Que je fus séduit par le dégantement de ta main.
Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit,
Sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi;
Jamais je n'admire la couleur d'une rose,
Sans que mon âme prenne son élan vers ta joue;
Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton,
Sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres,
Et guettant un amoureux soupir, se rassasie
De sa douceur en sens inverse[1]:—Tu éclipses
Avec ton souvenir toutes les autres délices,
Et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers.

[1] C'est-à-dire: de son amertume.


 

FANTAISIE

Que toujours puisse vagabonder la Fantaisie,
Le Plaisir n'est jamais au logis:
Au plus doux contact le Plaisir s'évapore,
Telles les bulles d'air assaillies par la pluie.
Que la Fantaisie ailée erre donc
A travers la pensée toujours flottante au dessus d'elle!
Ouvre toute grande la porte de la cage qui emprisonne l'esprit:
Il se précipitera au dehors et volera sous la garde des nuées.
O charmante Fantaisie! mets-là en liberté,
Les joies de l'Eté sont gâtées par l'usage,
Et l'enchantement du Printemps,
Disparaît comme fait sa floraison;
De même les fruits de l'Automne à la peau incarnate
Rougissant au milieu de la brume et de la buée
Rassasient avec l'abus. Que faire alors!
Assieds-toi près de l'âtre, lorsque
Les fagots pétillants jettent de brillantes flammes.
Esprit d'une nuit d'hiver;
Lorsque la silencieuse terre est recouverte,
Et que la neige durcie est grattée
Par la pesante semelle du valet de charrue;
Lorsque la Nuit se rencontre avec le Midi
En une noire conspiration
Pour bannir le Soir de son Ciel.
Assieds-toi là, et renvoie dehors,
Avec le plus grand respect d'elle-même,
La Fantaisie, investie d'une haute mission: renvoie-là au loin!
Elle a des vassaux, pour la servir:
Elle rapportera, en dépit des frimas
Des beautés que la terre a perdues;
Elle te rapportera, tout ensemble
Toutes les délices d'une température d'été,
Tous les bourgeons et les clochettes de Mai,
Nés dans le gazon humide ou la ramille épineuse;
Toutes les richesses amoncelées de l'automne
En un calme et mystérieux secret.
Elle mélangera ces plaisirs
Tels trois vins savoureux dans une coupe,
Et tu t'en abreuveras;—tu entendras
Distinctement les chants lointains des moissonneurs:
Le bruissement du blé qu'on récolte;
Les oiseaux roucoulant les antiennes du matin:
Et, au même moment—écoutez!
Voici la matinale alouette d'Avril,
Ou les freux avec leurs coassements affairés
Fourrageant pour recueillir paille et brindilles:
D'un seul coup d'œil, tu reconnaîtras
La marguerite et le souci,
Les lis au blanc duvet, et la première
Primevère des haies qui ait bourgeonné,
L'hyacinthe ombragée, toujours
Reine Saphir de la Mi-Mai;
Puis chaque feuille et chaque fleur
Ornée de sa propre pluie de perles;
Tu verras la souris des champs épier
Décharnée après sa réclusion ensommeillée,
Et le serpent tout maigri par l'hiver,
Dépouillé de sa peau, sur un talus ensoleillé;
Tu verras une nichée d'œufs tachetés
Près d'éclore dans l'aubépine,
Lorsque la femelle demeure les ailes
Immobiles sur son nid moussu;
Puis le tumulte et l'alarme
Lorsque la mouche à miel lance son essaim;
Et la pluie de glands qui tombent
Pendant que siffle la brise d'automne.

O charmante Fantaisie! mets-la en liberté:
Toutes choses sont gâtées par l'usage!
Où est la joie qui ne se fane pas
D'être trop regardée? Où est la vierge
Dont la lèvre mûre est toujours fraîche?
Où sont les yeux, cependant bleus,
Qui ne se ternissent pas? Où est la figure
Qu'on voudrait rencontrer partout?
Où est la voix, quoique harmonieuse,
Qu'on voudrait entendre très souvent?
Au plus doux contact le Plaisir s'évapore,
Telles les bulles d'air assaillies par la pluie.
Donc, que la Fantaisie ailée
Soit reconnue par toi comme maîtresse de ton esprit
Les yeux riants comme ceux de la fille de Cérès
Avant que le Dieu du Tourment ne lui enseignât
A froncer les sourcils et à gronder;
La taille et les flancs
Blancs comme ceux d'Hébé, lorsque de sa ceinture
Glissa son agrafe d'or, et que sur le sol
Tomba sa jupe à ses pieds
Pendant qu'elle tendait le gobelet d'ambroisie
Et que Jupiter s'alanguissait.—Romps les mailles
Des liens de soie qui retiennent la Fantaisie;
Hâte-toi de rompre la corde qui la lie,
Et elle te rapportera des joies semblables à celle-ci.
Que la Fantaisie ailée puisse vagabonder,
Le Plaisir n'est jamais au logis.

2 janvier 1819.


 

LA VEILLE DE SAINT-MARC

INACHEVÉE

Cela tomba un jour de Sabbath;
Deux fois sainte était la cloche du Sabbath
Qui appelait les fidèles à la prière du soir;
Les rues de la ville étaient propres et nettes
Purgées par les saines averses d'Avril;
Et sur les vitres des croisées, à l'Occident,
Le frileux coucher de soleil parlait tout bas
Des froides vallées d'une verdure sans maturité,
Des haies d'épines vertes sans fleurs,
Des rivières récemment formées avec leurs joncs printaniers,
Des primevères aux berges des ruisselets ombragés,
Et des pâquerettes sur les frissonnantes collines.
Deux fois sainte était la cloche du Sabbath:
Les silencieuses rues étaient encombrées
De groupes graves et pieux, encore
Imprégnés de la chaleur de leurs oratoires;
Ils se dirigeaient de l'air le plus réservé
Vers les chants du soir et la prière de vêpres.
Chaque porche cintré, chaque porte basse
Etait plein d'une lente et patiente foule,
Chuchotant à mi-voix, traînant les pieds,
Tandis que résonnait l'orgue bruyant et doux.
Les cloches avaient cessé, les prières commençaient,
Et Bertha n'avait pas même lu la moitié
D'un curieux volume rapiécé et déchiré,
Qui, tout le long du jour, depuis la première heure,
Avait retenu captifs ses deux yeux,
Au milieu de ses broderies d'or.
Une multitude de choses l'avaient rendue perplexe:—
Les étoiles du Ciel, les ailes des anges,
Les martyrs dans des torrents de flammes,
Les saints azurés et les rayons argentés,
Les tables sur la poitrine de Moïse, et les sept
Candélabres que Jean vit dans le Ciel,
Le lion ailé de Saint-Marc,
Et l'Arche d'Alliance,
Avec ses nombreux mystères,
Le Chérubin et la souris d'or.

Bertha était une gracieuse fille
Habitant sur la place de la vieille cathédrale;
Du coin de son âtre elle pouvait voir,
De profil, sa vénérable splendeur,
Aussi bien que les murs de l'Archevêché;
Où les sycomores et les ormes élevés
Couverts de feuilles, dépouilles des forêts,
N'étaient jamais glacés par le vent froid du Nord,
Etant abrités par cette masse imposante.
Bertha se leva, et lut un instant,
La tête appuyée contre la vitre de la fenêtre.
Elle fit un nouvel effort, puis un autre encore
Jusqu'à ce que le crépuscule jetât son obscurité
Sur la légende de Saint-Marc.
Hors de sa colerette de linon, plissée, délicate et légère,
Elle souleva son menton doux et chaud,
Le cou endolori, les yeux noyés,
Eblouie par les saintes images.

Tout était sombre et silencieux,
Sauf de temps à autre le bruit des pas
D'un retardataire rentrant chez lui,
Dont l'écho en passant résonnait devant le parvis de l'église.
Les bruyantes corneilles qui tout le jour
Croassent du sommet des arbres et des tours,
Par couples étaient revenues à leur nid,
Ayant toutes élu domicile dans l'ancien beffroi
Où elles s'endormaient parfois
Au son des musiques et des carillons berceurs.
Tout était silencieux, tout était sombre
Au dehors et au dedans de la chambre:
Elle s'assit, pauvre âme déçue!
Puis alluma une lampe aux charbons presque éteints,
Penchée en avant, sa brillante chevelure pendant,
Et le livre incliné, en plein devant la clarté.
Son ombre en une attitude guindée
Vacillait de ci, de là, démesurément agrandie
Sur les poutres du plafond et la vieille chaise de chêne,
Sur la cage du perroquet et le panneau carré,
Et l'écran brûlant placé en angle
Sur lequel étaient dessinés un nombre infini de monstres
Appelés colombes de Siam, souris de Lima,
Et des oiseaux de Paradis sans pattes,
Un ara, et le tendre Avadavat
Et l'Angora à la soyeuse fourrure.
Sans se lasser elle lisait, et son ombre toujours
S'étendait, comme si elle voulait remplir
La pièce de ses formes et de ses silhouettes les plus fantasques,
Comme si quelque dame de pique fantôme
Etait venue ricaner derrière son dos,
Danser et faire voltiger ses noirs vêtements.
Sans se lasser elle lisait la légende
De Saint-Marc, de son enfance à son âge mûr,
Sur terre, sur mer, enchaîné par les païens,
Trouvant son bonheur dans ses nombreux tourments.
Quelquefois le docte ermite,
Avec une astérisque d'or, ou la flèche indicatrice,
Renvoyait à de pieuses poésies
Ecrites avec la plus fine plume de corbeau
En dessous du texte, de telle sorte que la rime
Etait éparpillée de temps en temps:
—«Il écrivit aussi sur l'état de perdition
Dans lequel se trouvait l'homme avant de s'éveiller dans la béatitude,
Quand ses amis le croyaient enseveli,
Sous terre, dans un beau suaire plissé;
Et comment un petit enfant pouvait être
Un saint avant sa naissance,
Etant donné que sa mère (que Dieu la bénisse!)
Se gardât dans la solitude,
Et embrassât dévotement la sainte Croix.
Sur l'amour de Dieu et la puissance de Satan
Il écrivit, et sur bien d'autres choses,
De douces choses que je ne peux citer.
Mais je dois en vérité parler
Quelque peu de sainte Cécile,
Et surtout de ce qu'il a écrit
Sur la vie de saint Marc et sur sa mort:»

A la fin ses regards se fixèrent
Sur le fervent martyr,
Puis en dernier lieu sur sa sainte châsse
Elevée au milieu des cierges étincelants
A Venise,—

Janvier 1819.


 

A FANNY

I[1]

Nature guérisseuse! laisse mon esprit saigner!
Que mon cœur se soulage en composant des vers et que je trouve le repos;
Lance-moi sur ton trépied, jusqu'à ce que la marée montante
De vers qui m'étouffent déborde de ma poitrine trop pleine.
Un thême! un thême! grande nature! donne-moi un thême;
Que je commence mon songe!
Je viens.—Je te vois telle que tu te tiens ici,
Ne me renvoie pas dans l'air glacial.

II

Ah! mon plus cher amour! doux sanctuaire de mes craintes,
De mes espoirs, de mes joies, de mes misères haletantes.—
Cette nuit, si je peux deviner, ta beauté montre
Un sourire si délicieux,
Aussi brillant, aussi éblouissant,
Que lorsque avec des yeux ravis, douloureux, asservis,
Perdu dans une douce extase
J'admire, j'admire!

III

Qui, en ce moment, de ses regards gloutons, dévore mon festin?
Quels yeux effrontés dévisagent en ce moment ma lune argentée?
Ah! que du moins ta main ne soit saisie par personne;
Laisse, laisse les amoureux se consumer—
Mais, je t'en supplie, ne détourne pas,
Sitôt de moi, l'élan de ton cœur.
Oh! conserve, par charité
Les pulsations les plus rapides pour moi.

IV

Conserve-les pour moi, doux amour! quoique la musique souffle
De voluptueuses visions dans l'atmosphère embrasée,
Lorsque tu tourbillonnes au milieu des dangereux festons de la danse;
Sois comme un jour d'Avril,
Souriante, et froide, et gaie,
Un lis tempéré, aussi tempéré que beau;
Alors, Ciel! il y aura
Pour moi un Juin plus ardent.

V

Mais, ceci—vous le direz, ma Fanny, n'est pas vrai!
Mettez votre mignonne main sur votre sein de neige
Là où le cœur bat: confessez,—ce n'est pas nouveau—
Une femme ne peut-elle pas être
Une plume sur la mer,
Ballottée çà et là au gré des vents et des marées?
Ayant une direction aussi incertaine
Que la balle rebondissant dans la prairie?

VI

Je le sais—et le savoir, c'est se désespérer
Pour quelqu'un vous aimant comme je vous aime, douce Fanny!
Quelqu'un dont le cœur bat pour vous en tous lieux,
Qui lorsque vous rôdez au loin
N'ose pas rester dans sa misérable demeure,
Aimer, aimer seul, ses tristes, ses innombrables souffrances:
Chérie entre toutes! Evitez-moi
Les tortures de la jalousie.

VII

Ah! si vous estimez que mon âme subjuguée vaut plus
Que le pauvre, le passager, le bref orgueil d'une heure,
Que personne ne profane mon Saint-Siège d'amour,
Qu'une main grossière ne rompe pas
Le gâteau sacramentel:
Que personne autre ne touche la fleur encore en bourgeon
Sinon—que mes yeux se closent,
Amour! dans leur dernier repos!

Février 1819.