[1] Littéralement: limitée, bornée.


 

ENDYMION[1]

Dédié à la mémoire de Thomas Chatterton.

 

LIVRE PREMIER

—Une chose de beauté est une joie éternelle;
Son charme s'accroît; jamais elle ne
Rentrera dans le néant; toujours au contraire elle nous assurera
Une retraite paisible, un sommeil
Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale.
Aussi, chaque matin, tressons-nous
Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre,
En dépit du découragement, de l'inhumaine disette
De nobles créatures, des jours tristes,
De toutes les routes pestilentielles et enténébrées
S'ouvrant à nos recherches: oui, en dépit de tout,
Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe
Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune,
Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante
Pour une simple brebis; tels les narcisses
Dans leur séjour verdoyant; et les clairs ruisseaux
Que défendent les buissons rafraîchissants
Contre la saison chaude; la fougère au cœur de la forêt,
Richement tachetée comme de belles roses mousses:
Telle aussi la grandeur des jugements
Que nous avons portés sur nos morts illustres;
Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus:
Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel
Breuvage dont la source est au ciel.

Et nous n'éprouvons pas simplement ces sensations
Pour une heure rapide; non, de même que les arbres
Bruissant autour d'un temple deviennent bientôt
Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune,
La passion pour la poésie, gloires infinies, qui
Nous hantent jusqu'à ce qu'elles deviennent une lueur consolatrice
S'insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous,
Que, brillantes ou sombres,
Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons.

—C'est donc avec une allégresse infinie que je
Retracerai l'histoire d'Endymion.
La musique même du nom a pénétré
Dans mon être, et chaque riante scène
Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure
De nos propres vallées: aussi vais-je commencer
Maintenant que je n'entends pas le vacarme de la ville,
Maintenant que les premiers bourgeons viennent d'éclore,
Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre
A travers la vieille forêt; pendant que le saule traîne
Jusqu'à terre ses fines branches; et que la laitière
Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l'année
Gonfle les tiges d'un suc abondant, je gouvernerai doucement
Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes,
Au fil de l'eau coulant dans la profondeur des frais bocages.
Plus d'un vers j'espère écrire,
Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon,
Soient cachées sous l'épaisseur de l'herbe. Avant aussi que les abeilles
Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur,
Je devrai avoir conté la moitié de mon récit.
Oh! puisse aucune saison d'hiver, chenue et dépouillée.
Ne la trouver à demi-terminée: mais que le fier Automne
Qui teinte d'or mat la nature entière
Soit l'époque où j'écrirai la fin.
Et maintenant, d'un cœur aventureux, je fais voler
Ma pensée en héraut à travers le désert:
Que les trompettes sonnent, qu'aussitôt
Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse rapidement
Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces!

Sur les flancs du Latmos s'étendait
Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait
Plantureusement les racines cachées et les transformait
En branches retombantes et en fruits précieux.
Là se trouvaient d'épais ombrages sequestrés dans les profondeurs
Où jamais l'homme ne pénétrait; et si hors de la garde du berger
Un agneau s'égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges retirées,
Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers
Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement,
Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit.
Parmi les bergers c'était une croyance
Qu'aucun agneau laineux qui se séparait ainsi
De sa blanche famille, ne passait sans être épargné
Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur
Avant d'atteindre quelque plaine inviolée,
Où se nourrissaient les troupeaux de Pan: toujours grands étaient les gains
De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers
Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des marais
Et les bancs de lierre; tous conduisaient agréablement
A une vaste clairière d'où on pouvait voir
Des troncs se pressant alentour entre les ondulations
Du gazon et les branches inclinées: qui pourrait dépeindre
La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit,
Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres? Une colombe
Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent aussi
Un nuage léger en aurait traversé le bleu.

Au centre même de ce site radieux
S'érigeait un autel de marbre, orné d'un feston
De fleurs nouvellement écloses; et la rosée
Avec une féérique fantaisie avait jonché
De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée
Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube.
Car c'était le matin: du haut du ciel le feu d'Apollon
Transformait chaque nuage de l'Orient en bûcher argenté
D'un éclat si transparent que, là,
Une âme mélancolique aurait pu gagner
L'oubli, et dissoudre sa fine essence
Dans le vent; la senteur humide de l'églantine
Tempérait l'ardeur de ce soleil si caressant;
L'alouette était perdue en lui; les froides sources couraient
Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés;
Des voix d'hommes vibraient sur les montagnes; enfin
Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature et de ses merveilles
A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.


[Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan.]

En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin,
Répétant les refrains des chansons pastorales;
Chacune avait au front une couronne de rameaux
De la couleur tendre d'Avril: tout près, en ordre,
Une troupe de bergers, la figure brunie
Tels qu'on les voit dans les récits d'Arcadie;
Ou tels ceux qui s'asseyaient autour du pipeau d'Apollon
Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons,
Oubliant sa divinité, épanchait son âme
En musique, à travers les vallées Thessaliennes:
Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon,
Et d'autres tiraient des sons perçants ou veloutés
De leurs flûtes d'ébène: immédiatement après eux
Sortant des profondeurs de la forêt,
Un vénérable prêtre suffisamment replet
Attirait les regards par sa solennité: ses yeux sans cesse
Demeuraient attachés sur l'herbe du sol,
Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée.
Dans sa main droite se balançait un vase, d'un ton laiteux,
Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs:
Et de sa gauche il tenait un panier plein
De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir:
Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore
Que l'amant de Léda, et le cresson du ruisseau.
Sa tête blanchie, ornée d'une guirlande de hêtre,
Semblait un dôme de lierre enserré
Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe
De bergers qui faisaient retentir alternativement
Les couplets de la chanson. Après eux apparut,
Suivi par la foule qui élevait
Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté
Et roulant si mollement qu'à peine entravait-il
La liberté de trois coursiers tachetés de brun:
Celui qui les conduit semble jouir d'un grand renom
Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement,
Tel Ganymède ayant atteint l'âge viril;
Et pour ces temps primitifs, son costume était
Celui d'un chef: sur sa poitrine, à demi-nue,
Etait pendu un cor d'argent, et entre
Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré.
Un sourire animait son visage; il semblait,
Pour le commun des mortels, rêver
Du repos divin dans les champs Elyséens:
Mais de plus avisés pouvaient discerner
Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure,
Et remarquer que parfois les rênes glissaient
De ses mains oublieuses; alors ils auraient soupiré
En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou
Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas!
O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle?

Bientôt l'assemblée, en cercle rangée,
Demeurait silencieuse autour de l'autel: le regard de chacun
Exprima soudain la vénération: les tendres mères
Firent taire leurs enfants; tandis que les joues
Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur.
Endymion aussi, sans égal dans la forêt,
Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect,
Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne.
Au centre, le vénérable prêtre
Leur souriait à tous du plus grand au plus petit,
Et après avoir levé au ciel ses mains ridées
Il parla ainsi: «Hommes de Latmos! pasteurs
Auxquels échoit la garde de milliers de moutons:
Que vous descendiez des antres des rochers
Qui dominent vos montagnes; que vous veniez
Des vallées où le chalumeau retentit sans fin,
Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse
Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux
Prodiguent leurs boutons d'or; qui veillez vos précieux troupeaux
Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer
Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies
Qu'en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton.
Mères et épouses! qui chaque jour préparez
La besace et ce qu'il faut pour la montagne;
Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait
Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe
Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé:
Oui, que chacun m'écoute! N'est-il pas vrai
Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan?
Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que
Les champignons gonflés par la nuit? Nos vastes prairies
Ne sont-elles pas tachetées d'innombrables toisons? La pluie
Ne verdit-elle pas le gazon d'Avril? Aucun hurlement farouche
N'épouvante nos timides brebis; et nous avons toujours joui
De la grande faveur d'Endymion, notre maître.
La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance
Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil,
Dont l'éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies.»

Il dit, et sur l'autel il fit jaillir en spirale
Les doux parfums qui s'enflamment au feu sacré.
Bientôt il arrosa l'herbe grasse et assoiffée
Avec du vin en l'honneur du divin berger.
Et pendant que le sol buvait, pendant
Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant,
Que l'encens scintillait à travers
Le persil en cendres, et qu'une flamme brumeuse
Teintait l'Orient de fumée, alors un chœur chanta:

«O toi, dont le palais grandiose a pour toit
Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite
Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort
De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable;
Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer
Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers;
Toi qui t'assieds pendant des heures solennelles, pour écouter
La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent—
Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne
Aux sapins siffleurs une étrange croissance;
Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi
Lorsque tu perdis la belle Syrinx—entends-nous aujourd'hui,
Par le front de ta nymphe au teint de lait!
Par tous les dédales de sa fuite éperdue,
Entends-nous, ô divin Pan!

«O toi! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles
Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes,
Tandis qu'à la tombée du jour tu erres
Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière
De ton domaine moussu: O toi, à qui
Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné
Leur récolte mûrissante; les abeilles ceinturées d'or
Leur miel blond; les prés de nos campagnes
Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés;
C'est pour toi que la linotte élève sa couvée
Et lui enseigne le chant; que les fraises aux tiges rampantes
Gardent l'été leur fraîcheur; l'essaim des papillons
Ses ailes tachetées; que les tendres bourgeons du printemps
S'épanouissent.—Parais à notre prière!
Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins,
O divin forestier!

«Vers toi, les faunes et les Satyres accourent
Pour te servir; soit qu'ils surprennent
En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis;
Soit qu'ils franchissent des précipices escarpés
Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles;
Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver
Aux bergers égarés le chemin du logis;
Qu'ils s'ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants
Et choisissent les coquillages aux formes bizarres
Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades,
Puis, de ta cachette, t'en moquer lorsqu'elles montrent la tête;
Soit qu'ils t'égayent de leurs cabrioles fantasques
Pendant qu'ils se jettent réciproquement à la tête
Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres—
Par tous les échos qui vibrent autour de toi,
Entends-nous, ô Faune Roi!

«O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux,
Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus
Un bélier retourne en bêlant: Toi qui sonnes du cor
Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres épis
Enflamment le courroux du chasseur: qui de ton souffle protèges nos fermes,
Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes:
Etrange auteur de bruits indéfinissables
Qui se répercutent par monts et vaux, s'affaiblissent graduellement
Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles:
Redoutable gardien des portes mystérieuses
Qui s'ouvrent sur l'universel savoir—regarde,
Fils puissant de Dryope,
La foule de ceux qui viennent t'offrir leurs vœux
Le front couronné de feuillages!

«Oh! sois toujours la retraite inaccessible
Des pensées solitaires; telle par maints détours vous mènerait
Une idée jusqu'au seuil du paradis,
Et vous laisserait le cerveau désespéré: sois toujours le levain
Qui fermente en ce monde bestial et grossier
L'élève jusqu'au ciel—lui donne une vie nouvelle:
Sois toujours un symbole d'immensité:
Un firmament reflété sur l'infini des eaux;
Un élément qui comble l'espace entre eux;
Un inconnu—mais silence: humblement nous masquons
Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre,
Nous poussons des clameurs pour que l'Olympe entende,
Et te conjurons d'exaucer notre hymne implorateur
Du haut du Mont Lycée!»


[Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d'une incurable mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un chimérique amour.]

Est-ce là la cause?
Tout entière? Cependant n'est-il pas étrange, et triste hélas!
Qu'un être, qui devrait passer sur cette terre
Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser
Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse
Sans avoir été jamais plus qu'un barde en sa virginité,
Chantant seul, et timidement:—comment le sang
Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de s'égarer
Il ne savait pas où; et comment il répondrait, «non,»
Si on lui affirmait que c'était l'amour: et cependant, c'était l'amour;
Que pouvait-ce être si ce n'est l'amour? Comment une palombe
Laissa tomber une aiguille d'if sur son chemin;
Et comment il mourut; puis, que l'amour ravage
Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les roses.
Enfin que la ballade de sa triste vie se termine
Par des soupirs, et un hélas! Endymion!


[Celui-ci prend la défense de l'amour.]

«Peona! je n'ai jamais désiré étancher
Ma soif pour les louanges du monde: rien de méprisable,
Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler
Le tissu que j'ai obstinément ouvragé pour mon voyage—
Pourtant il est maintenant en morceaux; ma barque sans gouvernail
Va tristement à la dérive: cependant mes espérances sublimes
Visent un but trop élevé, trop au delà de l'arc-en-ciel
Pour qu'elles puissent s'user sur cette myriade d'épaves terrestres.
Où est le bonheur? En ce qui pousse
Nos esprits dociles vers une union divine,
Une union avec l'essence; jusqu'à ce que nous resplendissions
Absolument transfigurés et libérés de l'espace. Contemple
La claire religion du ciel! Enveloppe
D'une feuille de rose ton doigt effilé,
Et caresse tes lèvres: écoute, lorsque les accents aériens
Et les baisers de la musique font résonner les libres vents,
Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent
La harpe Eolienne de son écaille transparente:
Alors de vieilles chansons s'éveillent hors des sépulcres entr'ouverts;
De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l'aïeul;
Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent
Autour de chaque empreinte qu'a laissée le pied d'Apollon;
La fanfare des clairons s'éveille, puis mollement s'éteint,
Là où longtemps auparavant s'était livrée une bataille géante;
Et, de la terre, s'exhale une berceuse
A chaque place où le jeune Orphée dormait.
Ressentons-nous ces choses?—en ce moment nous sommes entrés
Dans une sorte d'unité, et notre état
Est celui d'esprits qui flottent. Mais il y a
Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves
S'entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés
A la plus extrême intensité: leur couronne
Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut
Sur le front de l'humanité.
Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse
Est l'amitié d'où émane sans cesse
Une splendeur persistante; mais au sommet,
Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère
De lumière, c'est l'amour: son influence,
Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau,
Qui nous agite et nous use; jusqu'à ce qu'enfin
Nous dissolvant dans son rayonnement, nous nous confondions,
Nous mêlions, nous en devenions une partie—
Avec rien d'autre notre âme ne peut se lier
Aussi rapidement: quand nous nous combinons de la sorte,
La vie s'alimente de sa propre substance,
Et nous sommes nourris comme la couvée du pélican.
Ah! si délicieuse est cette nourriture qui ne rassasie pas,
Que les hommes, qui auraient pu planer dans le van
De tout l'univers assemblé, pour vanner
Et chasser loin des pas du futur
Toutes les ivraies de la coutume, balayer toutes les viscosités
Laissées par les limaces et les serpents de l'humanité,
Ont été satisfaits de perdre l'occasion
Tandis qu'ils sommeillaient dans l'Elysée de l'amour,
En vérité, je préférerais être frappé de mutisme
Plutôt que d'élever la voix contre leur ardente insouciance:
Car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait gratifier
Le monde de bienfaits inconsciemment;
Comme fait le rossignol, perché sur la plus haute branche,
Et cloîtré au milieu des touffes de feuilles fraîches—
Il ne chante qu'à son amour, et ne s'aperçoit même pas
Que la Nuit s'avançant sur la pointe du pied retient les plis de son capuchon noir.
De même l'amour pourrait, bien qu'on le juge
Un simple mélange d'haleines passionnées,
Produire plus que notre recherche ne témoigne:
Quoi, je l'ignore: mais qui, parmi les hommes peut dire
Que les fleurs s'épanouiraient, ou que les fruits verts se gonfleraient
Jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs brillantes écailles,
La terre son douaire de rivières, de forêts, de vallées,
Les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux,
Les semences leurs moissons, ou le luth ses accents,
Les accents leur ravissement, ou le ravissement son charme,
Si les âmes humaines ne s'embrassaient et ne se saluaient jamais?

Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre
L'être humain mortel, immortel; de rejeter
L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler
Leur mesure de bonheur; quelle pure folie
Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée,
A qui se réserve comme unique but
Un amour immortel, une immortelle amante!
Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité,
Jamais ne pourra naître d'atomes
Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau,
Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain,
Mon esprit inquiet ne supporterait jamais
De couver si longtemps une volupté,
S'il n'épiait, quoique craintivement
Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»


LIVRE II

[Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?]

Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée!
Sombre planète dans l'univers des faits!
Vaste mer, qui élève un murmure sans fin
Sur les rivages caillouteux de la mémoire!
Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là
Voguent sur ton sein, magnifiés
En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux
A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé.
Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé
Autour du mât du grand amiral Athénien!
Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé
L'Indus avec ses troupes Macédoniennes!
Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant
Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée
Par-dessus les fleurs de sa croisée—soupirant—sevrant
Tendrement son amour de sa neigeuse pureté,
Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté
Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène,
La belle Pastorella dans la caverne du bandit,
Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur
Que la chute des empires..........

[Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté]

Alors, de nouveau,
Il s'enfonça dans un sentier désert
Où jamais aucun son humain n'avait retenti,
Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige
Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise
Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse,
En voguant joyeusement vers Delphes.


[Une nymphe, déguisée en papillon, lui sert de guide. Ils explorent le monde souterrain et rencontrent d'abord Vénus et Adonis.]

Après avoir parcouru mille détours,
Enfin, avançant soudain, il pénétra dans
Une pièce, tapissée de myrtes, formant un berceau très élevé,
Remplie de lumière, d'encens, d'harmonieux accords,
Et de ce qu'il y avait à la fois d'admirable et d'étrange:
Car sur une couche de satin d'une splendeur rosée
Au centre, reposait un éphèbe endormi
De la plus enivrante beauté; plus enivrante en vérité
Que les désirs ne pouvaient la sonder ou la jouissance l'atteindre:
Puis des tentures aux tons dorés de la pêche
Ou des soucis fanés par la maturité d'Octobre,
Tombaient rutilantes à ses côtés avec mille replis—
Sans rien cacher de la courbe Apollonienne
De la nuque et de l'épaule, ni de l'écartement
D'un genou à l'autre, ni des chevilles accrochant la lumière;
Mais plutôt, livrant sans voile ses charmes au regard,
Généreusement. De profil son visage était appuyé
Sur un bras blanc, et tendrement demi-closes
Par la plus tendre pression, les lèvres vermeilles
Dessinaient une moue alanguie causée par le sommeil; de même la chaude matinée
Fait s'entr'ouvrir la rose aux pétales humides. Au-dessus de sa tête
Quatre tiges de lys mariaient leurs blancs honneurs
Pour former une couronne; autour de lui croissaient
Toutes les vrilles vertes, de floraisons et de nuances infinies,
Entrelacées les unes aux autres et fraîchement liées:
La vigne aux pousses luisantes; les mailles du lierre
Ombrageant ses baies Ethiopiennes; le chèvre-feuille des bois
Aux feuilles veloutées, aux divines fleurs en forme de cors;
Le convolvulus aux corolles ardemment panachées;
Le creeper, mûrissant pour rougir en automne;
La clématite des haies, grimpant allègrement,
Avec d'autres plantes ses sœurs. Tout près
Veillaient des Amours paisibles et silencieux.
L'un, agenouillé à côté d'une lyre, en touchait les cordes,
Dont il assourdissait les sons avec ses ailes;
Et, de temps en temps il se levait pour observer
Le sommeil de l'éphèbe; pendant qu'un autre saisissait
Une branche de saule, qui distillait une rosée odorante,
Et la secouait sur sa chevelure; un autre pénétrait
Par la toiture tissée, et à chaque battement d'aile
Faisait pleuvoir des violettes sur ses yeux assoupis.


Tout à coup sous une arche rugueuse, à travers la pénombre au-dessous d'eux
Apparaît la mère des dieux, Cybèle, seule, toute seule,
Sur un sombre char; un manteau noir drapant
Sa majestueuse stature, le front pâle comme la mort,
Couronné de tourelles. Quatre lions à l'épaisse crinière
Traînent les indolentes roues; solennelles sont leurs mâchoires ventrues,
Leurs yeux menacent dissimulés sous les sourcils, leurs lourdes pattes
S'étirent comme dans le sommeil, et leurs queues nerveusement
Font trembler leurs poils hérissés. Silencieuse passe
La reine, comme une ombre, et elle disparaît dans l'obscurité d'une autre arche.


[Après avoir enfin entrevu son amante inconnue, Endymion visita la région des fleuves souterrains où il aperçut Alphée et Aréthuse, ensuite.]

Il se retourna—là retentit un son puissant—il marcha,
Apparût là une lumière plus froide; alors il se dirigea
Vers elle par un sentier sablonneux, et Io!
Voici qu'en moins de temps qu'un instant ne fuit,
Les visions de la terre furent dissoutes et envolées—
Il aperçut la mer géante au-dessus de sa tête.

LIVRE III


[Endymion parle à Glaucus au fond de la mer.]

Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard,
Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte
D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués;
Ample comme le plus large linceul,
Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os,
Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus ténébreuses
De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan
S'y dessinait distinctement en noir; l'orage,
Le calme, le murmure, le hideux rugissement
Etaient figurés sur le tissu; toute forme
Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps.
La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique,
Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait
Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson
Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux,
Et montrait l'anatomie de son œil minuscule.
Là était peinte la royauté
De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône,
Telles de belles vassales, regardaient et attendaient.
A côté de ce vieillard était une baguette de perles,
Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait
Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers
Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait,
Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect.

Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit
L'étranger étonné—semblant ne pas voir,
Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain
Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige
S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique
Des rides sillonnèrent profondément son large front,
Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc,
Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire.
Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui
Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée,
Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé
N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant
Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe,
Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...

[Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où, depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune. Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa générosité.]

LIVRE IV

[Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui, elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du poème:]


O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles?
Est-ce pour donner la rougeur des vierges
Aux buissons de roses blanches?
Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite?

O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
L'éclair étincelant à l'œil du faucon?
Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur?
Ou, par une nuit sans lune
Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de phosphorescence?

O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
Les harmonieuses ballades aux voix plaintives?
Est-ce pour, dans les soirées blafardes,
Les donner au rossignol?
Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée?

O tristesse
Pourquoi empruntes-tu
La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai?
Un amoureux ne foulerait pas
La tête d'une primevère,
Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube—
Ni aucune fleur languissante
Conservée pieusement pour ton bocage,
N'importe où il s'amuse ou se divertisse.

La tristesse
J'ai salué
Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi;
Mais gaiement, gaiement,
Elle m'aime tendrement
Elle m'est si fidèle, et si accueillante.
Je voudrais la décevoir
De façon à l'abandonner
Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière,
Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers
Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais—
De sorte que je remplis
Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes
Aussi glacées que mes terreurs.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière
Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse,
Abusée par un chimérique amant descendu des nuages,
Ne se cache et ne se réfugie pas
Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière?

Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues
J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux
Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres—
C'était Bacchus et sa troupe!
La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements argentins
Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit—
C'était Bacchus et sa famille!

Telle une bande de vendangeurs ils descendaient,
Couronnés de verts feuillages, la figure en feu;
Tous dansaient follement à travers la riante vallée.
Au point de te chasser, Mélancolie!
Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot!
Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges
Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin,
Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune:
Je me ruai dans la folie!

Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus,
Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur,
Avec des rires furtifs;
De petits filets de vin cramoisi coulaient
Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez blanches
Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle:
A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène
Lançait des fleurs comme il passait
Buvant goulument.

D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous!
Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés,
Vos luths et votre aimable sort?
—Nous suivons Bacchus! Bacchus agile,
Bacchus conquérant,
Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune,
Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires:
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre fantasque!»

D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous?
Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse?
Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous laissé
Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes?
—C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos amandiers;
Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés,
Et les froids champignons;
Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre;
Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse!
Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous
A notre orchestre frénétique!»

Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi,
Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre,
En avant haletaient le tigre et le léopard
Avec les éléphants d'Asie:
En avant ces myriades d'êtres—chantant et dansant,
Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie,
Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles,
Portant sur leurs dos des écailles, en files,
Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre
Des matelots et le rude labeur des galériens:
Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent
Insouciants des vents et des marées.

Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions,
Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les plaines;
Et font en un instant un voyage de trois jours:
Et toujours au lever du soleil,
A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor
Le rhinocéros en fureur.

J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller
Devant la couronne de vigne tressée!
J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter
En frappant les cymbales d'argent!
J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur
La vieille et sauvage Tartarie!
Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux,
Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles;
Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit,
Et tous ses prêtres se lamentent;
Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus.
J'arrivai à sa suite dans ces régions
Le cœur malade—lassée—j'eus alors la fantaisie
De m'égarer au milieu de ces mornes forêts
Seule sans compagnon:
J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre.

Jeune étranger!
J'ai été une vagabonde
En quête du plaisir sous tous les climats:
Hélas, il n'est pas pour moi!
Je dois sûrement être ensorcelée,
Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge

Viens donc, Tristesse!
Tristesse très douce!
Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein;
Je pensais à t'abandonner
Et à te décevoir,
Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux.
Il n'y en a aucun,
Non, non, aucun
Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée,
Tu es sa mère,
Tu es son frère,
Et son époux, et son amant dans l'ombre.»

[Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne, laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue, qui est une déesse, Cynthia ou Diane.

Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel, étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors]

... Péona regagna
Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée.

Achevé en automne 1817.
Publié en 1818.

[1] Le traducteur s'excuse d'avoir, quelquefois en ce volume, osé retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste s'est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû également se substituer au poète et relier entre eux les différents épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.


 

ISABELLE OU LE POT DE BASILIC

CONTE D'APRÈS BOCCACE

I

Gracieuse Isabelle, pauvre innocente Isabelle!
Lorenzo, un jeune pèlerin sous l'œil de l'Amour!
Ils ne pouvaient habiter la même demeure
Sans émotion au cœur, sans souffrance;
Ils ne pouvaient s'asseoir aux repas sans éprouver
Quelle douceur pour l'un était la présence de l'autre;
Ils ne pouvaient, à coup sûr, dormir sous le même toit
Sans rêver l'un à l'autre et pleurer chaque nuit.

II

Chaque matin leur amour devenait plus tendre,
Et chaque soir plus profond et plus tendre encore;
Lui ne pouvait, à la maison, au champ, au jardin, rien témoigner,
Mais son visage à elle était tout son horizon;
Et la voix de l'aimé était toujours plus agréable
A l'aimée que le bruit des arbres ou des ruisseaux ombragés;
Les cordes de son luth faisaient sonner son nom,
Elle le dessinait sur sa broderie inachevée.

III

Il devinait quelle gentille main tournait le loquet,
Avant que la porte ouverte ne la découvrît à ses yeux;
A travers la fenêtre de sa chambre il surprenait sa beauté
D'un regard plus perçant que celui du faucon;
Régulièrement il la guettait aux vêpres,
Sachant que ses yeux étaient levés vers les mêmes cieux;
Il passait toute la nuit dans une attente enfiévrée,
Pour entendre sur l'escalier son pas matinal.

IV

Un long mois de Mai passé dans ce pénible état
Rendit leurs joues plus pâles lorsque Juin commença:
«Demain je me courberai devant ma joie,
Demain j'implorerai la faveur de ma dame».
«O puissé-je ne jamais voir une autre nuit,
Lorenzo, si tes lèvres ne prononcent pas le mot amour.»
Ainsi chacun parlait à son oreiller; mais, hélas! chacun
Laissait passer jours sur jours sang goûter le suprême bonheur;

V

Si bien que les joues de la charmante Isabelle privées de baisers
Pâlirent tout comme le feraient les roses;
Devinrent aussi maigres que celles d'une jeune mère, qui cherche
Par quelque chant berceur à calmer la douleur de son enfant:
«Comme elle souffre» se dit-il, «je ne peux parler,
Et cependant je le veux, je lui déclarerai tout mon amour:
Si ses yeux expriment qu'il l'a vaincue, je boirai ses larmes,
Et du moins ses tourments cesseront.»

VI

Ainsi pensait-il en une radieuse matinée, et tout le jour
Son cœur battait à se rompre contre sa poitrine:
Et au dedans de lui il suppliait son cœur de lui donner
Le courage de parler; mais toujours son sang se figeait,
Etouffait sa voix, et chassait sa résolution—
Exaltait l'idée qu'il se faisait d'une telle fiancée,
Lui donnait même la douce humilité d'un enfant:
Hélas! la passion au contraire est à la fois douce et sauvage!

VII

Ainsi, une fois de plus, il aurait passé dans l'angoisse et l'insomnie
Une terrible nuit d'amour et de misère,
Si les yeux vifs d'Isabelle n'avaient été fiancés
Avec chaque pensée reflétée sur son front;
Elle le vit couleur de cire et pâle comme un mort,
Puis soudain tout rougissant; aussi murmura-t-elle tendrement:
«Lorenzo!»—là elle interrompit sa timide requête,
Mais dans son ton et son regard il devina le reste.

VIII

«O Isabelle, je m'aperçois à demi
Que je peux confier ma souffrance à ton oreille;
Si jamais tu peux croire à quelque chose,
Crois à mon amour, crois que mon cœur
Est près de s'arrêter: je ne voudrais pas t'irriter
En pressant ta main malgré toi, ni blesser
Tes yeux en les fixant; mais je ne peux vivre
Une nuit de plus sans t'avouer ma passion.

IX

«Amour! tu me délivres de l'hiver glacial,
Jeune fille! tu me mènes vers la chaleur de l'été,
Il me faut donc goûter la floraison qui s'épanouit
Dans la chaude maturité de ce gracieux matin.»
Il dit, et ses lèvres timides tout à l'heure, s'enhardirent,
Un baiser chanta poétiquement, humide de rosée:
Une grande béatitude, une extase s'éleva en eux,
Telle une fleur de volupté sous la caresse de Juin.

X

En se quittant, ils semblaient marcher dans les airs,
Roses jumelles momentanément séparées par le zéphir
Pour se retrouver plus unies et partager
Le ravissement parfumé de leur deux cœurs.
Elle, rentrée dans sa chambre entonna un hymne
A la gloire du délicieux amour et de sa flèche aussi douce que le miel;
Lui, allègrement gravit la colline vers le couchant,
Et salua le soleil d'un adieu, le cœur comblé de joie.

XI

De très près il se réunirent encore avant que le crépuscule
Eût, devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,
De très près ils se réunirent chaque soir, avant que le crépuscule
Eût devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,
Secrètement dans un berceau d'hyacinthe et de musc,
Inconnu de tous, à l'abri des bavardages.
Ah! Plût au ciel qu'il en eût toujours été ainsi,
Et que des oreilles oisives n'aient pas trouvé plaisir à leurs infortunes.

XII

Furent-ils malheureux alors?—Cela ne peut être—
Trop de larmes ont été versées sur les amants,
Trop de soupirs furent poussés en leur faveur,
Trop de pitié leur fut accordée après leur mort,
Trop d'histoires douloureuses lisons-nous
Dont le thème serait mieux traduit en or resplendissant;
Excepté dans la page sublime où l'épouse de Thésée
Sur les vagues sans traces[1] se pencha pour le voir.

XIII

Mais, soyons juste envers l'amour.
Un peu de bonheur fait oublier beaucoup de tristesse;
Didon resta silencieuse sous son bosquet,
La détresse d'Isabelle fut extrême,
Cependant le jeune Lorenzo ne fut pas embaumé avec des épices
De l'Inde torride, cette vérité est incontestable—
Même les abeilles, ces petites mendiantes des berceaux printaniers
Savent que la plus grande abondance de suc se trouve dans les fleurs empoisonnées.

XIV

La mignonne amoureuse habitait avec ses deux frères
Enrichis par le commerce de leurs ancêtres,
Pour eux, plus d'une main lassée s'humectait de sueur
Dans les mines éclairées de torches ou dans les bruyantes factoreries,
Plus d'un dos frémissant d'orgueil se courbait
Et saignait sous l'aiguillon du fouet; les yeux creux,
Aveuglé, plus d'un passait des jours entiers dans la rivière,
Pour récolter les grains d'or roulés par les flots,

XV

Pour eux, le plongeur de Ceylan retenait sa respiration,
Et s'exposait sans défense à la voracité des requins;
Pour eux le sang jaillissait de ses oreilles; pour eux, mourant,
Sur la froide glace, le phoque aboyait lugubrement
Et gisait criblé de dards; pour eux seuls se consumaient
Des milliers d'hommes en proie à des tourments innombrables:
Semi-barbares, ils tournaient nonchalamment une roue.
Instrument de torture qui tranchait, broyait, écorchait vif.

XVI

Pourquoi étaient-ils fiers? parce que de leurs fontaines de marbre
L'eau coulait avec plus de faste que ne font les larmes des malheureux?
Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs montagnes d'orangers
Etaient d'une ascension plus facile qu'un escalier de lépreux?
Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs livres de comptes à raies rouges
Etaient plus luxueux que les chants de l'antiquité grecque?
Pourquoi étaient-ils fiers? nous le demandons encore bien haut,
Pourquoi, au nom de la Gloire, étaient-ils fiers?

XVII

Cependant ces deux Florentins s'étaient emmurés
Dans leur orgueil dévorant et leur couardise rapace
Autant que deux Juifs côte à côte dans la terre sainte.
Barricadés comme dans un enclos contre les regards épieurs des mendiants;
Oiseaux de proie des forêts fournisseuses de mâts—mules infatigables
Et bâtées, colportant ducats et vieux mensonges—
Aux griffes agiles, s'abattant sur les passants sans défiance,—
On les admirait en Espagne, en Toscane, en Malaisie.

XVIII

Comment se fit-il que ces mêmes teneurs de livres purent épier
La gracieuse Isabelle dans sa couche duvetée?
Comment purent-ils découvrir dans les yeux de Lorenzo
Un obstacle à son labeur? Torride plaie d'Egypte
Dans leur horizon de cupidité et d'astuce!
Comment purent ces sacs d'argent regarder à l'Est et à l'Ouest?
Pourtant ils le firent—et tout bon joueur
Doit regarder derrière lui, comme le lièvre chassé.

XIX

O éloquent et fameux Boccace!
Nous implorons maintenant ton pardon comme une faveur,
Et le pardon des myrthes aux émanations parfumées,
Des levers de lune chers aux amants,
Et des lis, qui croissent plus pâles
Maintenant qu'ils n'entendent plus les sons de ta lyre;
Pardonne nous de risquer des mots qui conviennent mal
A cette triste pause dans une aventure si digne de pitié.

XX

Accorde ton pardon sur l'heure, ensuite le conte
Se déroulera paisiblement, au point où il en est;
Il n'y a pas d'autre crime, de folle tentative.
De rendre plus douce la vieille prose par des rimes modernes:
Mon but,—que mes vers y réussissent ou échouent,—
Est de t'honorer, de saluer ton génie qui n'est plus;
De te substituer un chant en langue anglaise,
Tel un écho de toi résonnant sous le souffle du Nord.

XXI

Ces deux frères ayant découvert à de nombreux indices
Quel amour Lorenzo portait à leur sœur,
Et combien elle l'aimait aussi, chacun échangea
Avec l'autre ses plus amers soupçons, presque fou de penser
Que lui, le serviteur chargé de leurs affaires,
Fût l'heureux possesseur de l'amour de leur sœur,
Quand leur dessein était de la mener peu à peu
A quelque haut seigneur et ses bois d'oliviers.

XXII

Et ils tinrent plus d'un conciliabule jaloux,
Et plus d'une fois à part se mordirent les lèvres,
Avant d'avoir arrêté l'expédient le plus sûr
Pour faire expier son crime au jeune amoureux;
A la fin, ces deux hommes pétris de cruauté
Tranchèrent la Pitié d'une entaille profonde jusqu'à l'os:
Car ils résolurent, dans quelque obscure forêt
De tuer Lorenzo, et de l'y enterrer.

XXIII

Ainsi, par une riante matinée, comme il se penchait
Au lever du soleil, par dessus la balustrade
De la terrasse du jardin, vers lui ils dirigèrent
Leurs pas à travers la rosée; et lui dirent:
«Vous semblez heureux et satisfait ici,
Lorenzo, et nous sommes désolés de troubler
Votre paisible méditation; mais si vous êtes sage,
Enfourchez votre coursier pendant qu'il fait encore frais.

XXIV

Nous avons le projet, à l'instant même
D'éperonner, trois lieues, vers les Apennins;
Descends, nous t'en prions, avant que le soleil brûlant
Ne pompe son humide rosée sur l'églantine.»
Lorenzo, courtoisement comme il en avait l'habitude,
Avec déférence s'inclina devant ces paroles vipérines
Et partit à la hâte, pour se tenir tout prêt,
Avec sa ceinture, ses éperons et son pourpoint de chasse.

XXV

Et comme ils traversaient la cour,
Chaque trois pas il s'arrêtait, pour écouter
S'il n'entendrait pas le refrain matinal de sa dame,
Ou le léger bruit de son doux pas;
Et comme il était ainsi absorbé dans sa passion,
Il entendit un rire harmonieux au-dessus de lui;
Alors, levant la tête, il vit son visage brillant
Sourire à travers une baie en treillage, tout joyeux.

XXVI

«Mon amour, Isabelle», dit-il, «je craignais
De ne pouvoir t'adresser un tendre adieu:
Ah! si j'allais te perdre, pendant que contraint
Je suis d'étouffer mon pesant chagrin
D'être séparé de toi trois tristes heures? mais nous regagnerons
Dans l'amoureuse obscurité ce que le jour nous fait perdre.
Adieu! Je serai bientôt de retour». «Adieu», dit-elle:
Et comme il s'éloignait, elle chantait heureuse.

XXVII

Ainsi les deux frères et leur victime
Sortirent à cheval de la belle Florence, où l'Arno rapide
Tourbillonne entre ses berges resserrées, et s'agite éperdument
En formant des cascatelles, tandis que la brême
Tient tête au courant. Pâles et blêmes
Paraissaient les figures des frères gagnant le gué,
Celle de Lorenzo rougissait d'amour. Ils passèrent l'eau
Et pénétrèrent dans une forêt propice au meurtre.

XXVIII

Là fut tué et enterré Lorenzo,
Là dans cette forêt prit fin son grand amour;
Ah! quand une âme gagne ainsi sa délivrance,
Elle souffre dans la solitude,—est mal à l'aise dans la paix,
Comme les limiers couverts de sueur après l'hallali:
Ils trempèrent leurs épées dans l'eau, et firent galoper sans merci
Leurs chevaux pour rentrer, éperonnant furieusement,
Chacun d'eux plus riche en étant meurtrier.

XXIX

Ils contèrent à leur sœur comment, en soudaine hâte,
Lorenzo s'était embarqué pour des rivages étrangers;
Cette grande urgence était nécessitée
Par leurs affaires que requéraient des mains fidèles.
Pauvre fille! revêts ton voile de veuve étouffant,
Et sois libérée sur le champ des maudits liens de l'Espérance;
Aujourd'hui tu ne le verras plus, ni demain,
Et le jour suivant sera un jour de deuil.

XXX

Elle pleure solitaire sur ses plaisirs perdus;
Douloureusement elle pleura jusqu'à la venue de la nuit,
Puis alors, au lieu d'amour, o misère!
Elle médita solitaire sur la volupté:
Il lui semblait voir son image dans l'obscurité,
Elle répondait au silence par un doux gémissement,
Etreignant l'air de ses beaux bras,
Et sur sa couche murmurant tout bas: «Où donc? où donc?»

XXXI

Mais l'égoïsme, cousin de l'Amour, n'imposa pas longtemps
Sa brûlante insomnie en son sein seulement;
Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta
Les instants fièvreusement, haletante, sans relâche—
Pas longtemps—car bientôt sur son cœur une infinité
De tourments plus nobles, une douleur plus aiguë
S'abattit tragiquement; passion insurmontable,
Et cruelle inquiétude pour les voyages de son amant.

XXXII

Au milieu de l'automne, vers le soir,
Le souffle de l'hiver arrive de très loin,
Le vent empoisonné de l'Ouest dépouille sans trêve
Les arbres de leur teinte dorée, siffle la ronde
De mort parmi les buissons et les feuilles,
Il dénude tout avant d'oser s'élancer
Hors de ses cavernes du Nord. De même la douce Isabelle
Par un dépérissement graduel perdit sa beauté,

XXXIII

Parce que Lorenzo ne revenait pas. Souvent
Elle demandait à ses frères, l'œil éteint,
S'efforçant de rester brillant, quelle contrée
Pouvait le retenir si longtemps prisonnier! ils inventaient
De temps en temps un conte pour la tranquilliser. Leur crime
Etait sur leur tête, comme la fumée sur la vallée de Hinnom;
Et chaque nuit dans leurs rêves ils gémissaient tout haut,
De voir leur sœur dans son linceul de neige.

XXXIV

Car elle était morte dans une ignorance assoupissante,
Mais pour une chose plus mortellement lugubre que tout;
Cela vint comme un amer breuvage, bu par hasard,
Qui délivre le malade du fastueux drap mortuaire
En lui rendant quelques instants le souffle; comme une lance
Eveillant un Indien de son hypnotisme, nuageux palais,
D'un coup féroce, et lui ramenant
Le sens du feu dévorateur au cœur et au cerveau.

XXXV

Ce fut une vision. Dans l'engourdissante obscurité,
Dans la tristesse de minuit, aux pieds de sa couche
Lorenzo se tenait, et pleurait; la tombe de la forêt
Avait souillé sa luisante chevelure qui autrefois lançait
Ses éclats jusqu'au soleil, et mis sa froide empreinte
Sur ses lèvres, et brisé le suave luth
De sa voix rendue au silence; le long de ses oreilles fangeuses
Un lit de boue était creusé par ses larmes.

XXXVI

Etrange fut le son que fit vibrer l'ombre blafarde;
Car elle s'efforçait, cette langue digne de pitié,
De parler comme lorsque sur terre elle était éveillée,
Isabelle, haletante, écoutait cette musique
Languissante et secouée de hoquets,
Comme le chant d'une harpe druidique aux cordes distendues;
On y percevait les lamentations en sourdine d'un spectre,
Telles les rauques rafales nocturnes parmi les ronces des sépulcres.

XXXVII

Ses yeux, quoique farouches, cependant tout brillants d'humidité
Et d'amour, éloignaient toute l'épouvante que cause un revenant
A une malheureuse fille, tant leur lueur était magique.
Pendant qu'il détissa l'horrible trame
Des lugubres derniers jours,—la haine homicide
De l'orgueil et de l'avarice—le funèbre toit de pins
Sur la forêt—et le vallon au frais gazon,
Où, sans un mot, il tomba mortellement frappé.

XXXVIII

Ajoutant: «Isabelle! ma bien-aimée!
De rouges airelles s'inclinent sur ma tête,
Et une énorme pierre pèse sur mes pieds;
Autour de moi les hêtres et les châtaigners élevés répandent
Leurs feuilles et leurs coques hérissées de piquants; le bêlement des brebis
Arrive d'au delà du fleuve jusqu'à mon lit.
Vas, répands une larme sur ma fougère en fleurs,
Et cela me consolera au fond de mon tombeau.

XXXIX

Je suis une ombre maintenant, hélas! hélas!
Sur les confins de l'humaine nature demeurant
Seul: seul je chante la sainte Messe
Agenouillé tandis qu'autour de moi tintent de menus sons de vie,
Que de chatoyantes abeilles volent à midi vers les champs,
Et que plus d'une cloche de chapelle annonce l'heure,
Me transperçant de douleur: ces sons deviennent étranges pour moi,
Et tu es loin de moi parmi les humains.

XL

Je sais ce qui était. Je ressens pleinement ce qui est,
Et je deviendrais fou, si les esprits le pouvaient;
Pourtant j'oublie le goût de la félicité terrestre,
Cette pâleur réchauffe ma tombe, comme si par moi
Un séraphin sortant des noirs abîmes avait été choisi
Pour me servir d'épouse: ta pâleur me rend heureux;
Ta beauté enveloppe tout mon être, et je sens
Un amour plus puissant pénétrer mon essence.»

XLI

L'Esprit murmurant: «Adieu»—se dégagea, et laissant derrière lui
L'insaisissable obscurité lentement disparut;
De même que, tirés à minuit d'un sommeil réparateur,
Pensant aux heures rudes et à l'infructueux labeur,
Nous appuyons nos yeux dans le renfoncement de l'oreiller,
Et voyons dans les ténèbres des étincelles jaillir et sautiller,
De même, la triste Isabelle, les paupières douloureuses,
A la venue de l'aurore s'éveilla en sursaut;

XLII

«Ah! Ah! dit-elle. Je n'ai pas connu cette cruelle vie.
Je croyais que le pire était la pauvreté;
Je croyais que quelque Destin nous départissait plaisir et tourment
Par portions égales—jours de joie ou jours de deuil;
Mais voilà le crime—voilà le poignard sanglant d'un frère!
Doux Esprit, tu as instruit ma jeunesse:
Pour cela, je te rendrai visite, j'embrasserai tes yeux
Et te remercierai au ciel matin et soir.»

XLIII

Quand le jour fut tout à fait levé, elle avait combiné
Comment elle pourrait secrètement gagner la forêt;
Comment elle pourrait retrouver les restes, qu'elle estimait si chers,
Et leur chanter une dernière berceuse;
Comment sa courte absence pourrait passer inaperçue,
Pendant qu'elle vérifierait la réalité du rêve.
Bien décidée, elle prit avec elle sa vieille nourrice
Et se dirigea vers cette funeste forêt mortuaire.

XLIV

Voyez comme elles se glissent le long de la rivière,
Comme elle chuchotte bas avec la vieille femme,
Et après avoir parcouru du regard la vaste plaine,
Comme elle lui montre le poignard: «Quelle fièvre hectique, quelle flamme
Te consume, enfant?—Quel bonheur peut-il t'advenir,
Que tu souries encore?» Le soir tomba
Et elles avaient découvert la couche terrestre de Lorenzo;
La pierre était là, les airelles se penchaient sur sa tête.

XLV

Qui n'a rôdé dans un verdoyant cimetière,
Et laissé son esprit, comme un génie taupe,
Fouiller le sol argileux et le dur gravier
Pour voir un crâne, des os dans le cercueil et la robe funéraire;
Prenant en pitié chaque forme qu'a souillée la voracité de la Mort,
Et lui insufflant encore une fois une âme humaine?
Ah! ceci est une fête en comparaison de ce qu'éprouvait
Isabelle s'agenouillant devant Lorenzo.

XLVI

Ses regards sondaient la terre fraîchement remuée, comme si
Un simple coup d'œil pouvait surprendre tous ses secrets:
Distinctement elle vit, comme d'autres auraient reconnu
Des membres livides au fond d'une source de cristal;
Sur le lieu du meurtre elle semblait prendre racine,
Tel un lis né dans le vallon:
Alors, avec un poignard, soudain, elle commença
A creuser avec plus d'ardeur que les avares ne le peuvent.

XLVII

Bientôt elle déterra un gant boueux, sur lequel
Avec la soie sa fantaisie avait brodé de pourpres dessins,
Elle le baisa de ses lèvres plus froides que le marbre,
Et le mit dans son sein où il se sécha
Et glaça complètement jusqu'à l'os
Les suaves mamelles créées pour apaiser les cris des enfants:
Puis elle recommença à fouiller, sans répit
Si ce n'est pour écarter de temps en temps le voile de ses cheveux.

XLVIII

La vieille nourrice se tenait à côté d'elle, étonnée,
Jusqu'à ce qu'elle se sentît le cœur ému de pitié
A la vue d'un si pénible labeur,
Alors elle s'agenouilla aussi, malgré ses mèches blanches
Et prêta ses mains décharnées à cette horrible besogne;
Trois heures elles peinèrent sur ce douloureux travail;
Enfin elles touchèrent le fond de la fosse
Sans qu'Isabelle perdît son calme ni son sang froid.

XLIX

Hélas! à quoi bon toutes ces histoires de vermines?
Pourquoi s'attarder si longtemps près de cette tombe béante?
Oh! pour la grâce d'un Roman d'autrefois,
La plainte ingénue d'un chant de ménestrel!
Aimable lecteur, jette un coup d'œil sur le vieux conte,
Car ici, en vérité, il ne sied pas
De dire:—Oh! tourne-toi vers le véritable conte[2],
Et goûte le charme de cette pâle vision.

L

D'un stylet plus émoussé que le glaive de Persée
Elles tranchèrent, non la tête d'un monstre informe,
Mais une tête, dont la beauté s'harmonisait merveilleusement
Avec la mort comme avec la vie. Les anciens bardes ont dit:
L'amour ne meurt jamais, mais vit, dieu immortel:
Si l'amour personnifié est jamais mort,
Isabelle l'embrassa et gémit à voix basse.
C'était l'amour; froid—mort, c'est vrai; mais toujours dieu.


LI

Anxieuses pour leur secret, elles emportèrent la tête chez elles
Où la récompense fut pour la seule Isabelle:
Elle lissa la chevelure en désordre avec un peigne d'or,
Autour de chaque œil plus creusé encore par la mort
Elle fixa des boucles comme des cils; et la glaise gluante,
Avec des larmes aussi glacées que le suintement d'une source
Elle l'enleva; puis de nouveau elle peigna et
Soupira tout le jour—puis de nouveau elle embrassa et pleura.

LII

Ensuite dans une écharpe d'or—parfumée avec la rosée
De fleurs précieuses, cueillies en Arabie,
Et les divines liqueurs distillées en gouttes odorantes
A travers les tuyaux serpentins rafraîchissants—
Elle l'enveloppa; et pour tombe lui choisit
Un pot de fleurs, dans lequel elle l'enfouit,
La recouvrant de terre; et par dessus elle planta
Un basilic fleuri, que ses larmes arrosèrent à jamais.

LIII

Elle oublia les étoiles, la lune, le soleil,
Elle oublia l'azur nu-dessus des arbres,
Elle oublia les vallées où coulent les ruisseaux,
Elle oublia la brise glaciale de l'automne;
Elle n'avait aucune notion de la fin des journées
Et ne discernait pas leur recommencement; mais en paix
Se penchait sur son basilic en fleur immuablement,
Et le trempait de ses larmes jusqu'à la racine.

LIV

Ainsi elle le nourrit sans trêve de ses larmes amères,
Qui le rendirent gras, vert et florissant
Au point que son baume surpassa celui de ses semblables
Les autres touffes de basilics de Florence; car il tirait,
En plus, sa nourriture et sa vie, d'un forfait humain,
De cette tête devenue pourriture cachée à tous les regards
Au point que ce joyau, en sûreté dans son écrin,
Prospéra au grand jour et s'épanouit en feuilles parfumées.

LV

O Mélancolie, demeure avec nous pour un instant!
O Musique, Musique, reprends haleine tristement!
O Echo, Echo, de quelque sombre rive,
Inconnue, Léthéenne, soupire vers nous—O soupire!
Esprits de deuil, relevez vos têtes, et souriez;
Relevez la tête, suaves Esprits, avec accablement,
Et jetez une faible lueur dans vos ténèbres funéraires,
Teintant avec la pâleur de l'argent le marbre des tombes.

LVI

Gémissez ici, vous toutes, syllabes qui exprimez le malheur
Et que clame le gosier profond de la triste Melpomène!
Faites résonner la lyre de bronze sur le mode tragique,
Faites vibrer les cordes mystérieusement;
Sifflez lugubrement plus haut que les vents, et sourdement;
Car la naïve Isabelle doit bientôt habiter
Le royaume des morts; elle se fane comme un palmier
Qu'entaille un Indien pour sa sève embaumée.

LVII

O laisse le palmier se faner de lui-même;
Ne permets pas au froid hiver de geler son agonie!
Cela ne peut être—ces riches adorateurs de Babel,
Ses frères, remarquaient la continuelle averse
Qui coulait de ses yeux morts; et plus d'un curieux lutin,
Parmi ses parents, s'étonnait qu'une telle dot
De jeunesse et de beauté fût dédaignée, étant l'apanage
D'une fille prédestinée à devenir la fiancée d'un seigneur.

LVIII

Bien plus, ses frères s'étonnaient davantage
De la voir languir à côté du Basilic verdoyant,
Et de voir celui-ci s'épanouir, comme par miracle;
Grandement ils se demandaient ce que cela signifiait:
Ils ne pouvaient sûrement pas croire qu'une chose
De si peu de valeur eût le pouvoir de lui faire oublier
Sa propre jeunesse, et les gais plaisirs,
Et jusqu'au souvenir de l'amour anéanti.

LVIX

Aussi épièrent-ils le moment où ils pourraient pénétrer
Le mystère de ce caprice; et longtemps ils épièrent en vain;
Car rarement elle se présentait au confessionnal,
Et rarement elle éprouvait la sensation de la faim;
Et quand elle quittait son trésor, elle rentrait à la hâte, aussi vite
Qu'un oiseau volerait pour revenir couver ses œufs;
Aussi patiente qu'une poule, elle s'asseyait
A côté de son Basilic, pleurant à travers ses cheveux.

LX

Ils imaginèrent donc de voler le pot de Basilic
Et de l'examiner dans un endroit secret:
Ce n'était que pourriture verdâtre et livide,
Et cependant ils reconnurent le visage de Lorenzo:
Ils avaient récolté la récompense de leur crime,
Si bien qu'ils désertèrent Florence sur l'heure
Pour n'y plus jamais retourner. Ils partirent au loin
Avec du sang sur leur tête, en exil.

LXI

O Mélancolie, détourne les yeux!
O Musique, Musique, reprends haleine tristement!
O Echo, Echo, quelqu'autre jour
Des îles Léthéennes, soupire vers nous—O soupire!
Esprits de deuil, ne chantez pas votre «Bon voyage!»
Car Isabelle, la douce Isabelle, va mourir;
Elle va mourir d'une mort trop solitaire et incomplète
Puisqu'on lui a dérobé son cher Basilic.

LXII

Lamentablement elle regardait les choses mortes et inanimées,
Réclamant amoureusement son Basilic perdu;
Et avec les accents mélodieux dans les cordes
De sa voix expirante, maintes fois elle pleurait
Sur le pèlerin à l'âme errante,
Pour lui demander où était son Basilic; et pourquoi
On le lui cachait «Car c'est cruel», disait-elle,
«De me dépouiller de mon pot de Basilic»

LXIII

C'est ainsi qu'elle dépérit, qu'elle mourut de désespoir,
Implorant pour son Basilic jusqu'au dernier soupir.
Il n'y eut pas un cœur à Florence qui ne prît
En pitié son amour, dont la fin avait été si tragique.
De cette histoire naquit une plaintive ballade
Qui passant de bouche en bouche parcourut tout l'univers:
On en chante encore le refrain: «Quelle cruauté
De me dépouiller de mon pot de Basilic!»

1818.