Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur l'épaule du chef.

Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride, et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus facilement.

Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation, et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son départ.

Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.

Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa course.

Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.

Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de son cheval.

L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine que jusqu'au poitrail.

Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.

L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable noirâtre.

Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait, l'herbe rare et flétrie de la savane.

Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la chouette des pampas.

Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval se fit entendre.

Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa carabine et attendit.

Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.

Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau le silence.

Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à portée de pistolet de l'Indien.

Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on arme.

—¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.

—Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.

—¿Qué hora es? reprit l'inconnu.

—La hora de la venganza, dit encore le chef.

Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la plus entière confiance.

Ils s'étaient reconnus.

L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.

L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque des gauchos des pampas de Buenos Aires.

—Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger; serait-il survenu quelque empêchement.

—Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin décidé à s'endormir.

—Il ignore toujours tout?

—N'est-ce pas convenu entre nous?

—En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de l'avertir.

—Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains les preuves certaines de la trahison du général.

—Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas[2], je vous les donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et les ferait échouer.

—Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au camp.

—Fort bien, je compte sur vous.

—Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?

—Continuer toujours à avancer dans la même direction.

—Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.

—Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.

—C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?

—Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes probabilités, nous serons en présence.

—Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?

—Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous recommander d'agir avec la plus grande circonspection.

—A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous avez la mienne.

—Aussi, j'y compte.

—Vous vous rappelez nos conventions?

—Certes.

—Et vous vous y conformerez?

—Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends rien à votre exigence.

—Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don Zéno, vous me remercierez.

—Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout confit en mystère, je renonce à vous expliquer.

—Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

—De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.

—Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire—prenez patience encore quelque temps—je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera beaucoup plus que vous ne le supposez.

—C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.

—Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.

—Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.

—J'ai une longue course à faire, vous le savez.

—C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.

—Et les preuves que vous devez me donner?

—Vous allez les avoir en un instant.

—En quoi consistent-elles?

—En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?

—Assez pour déchiffrer ces papiers.

—Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant entre les mains de l'Indien.

—Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?

—Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.

—Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.

—Et moi donc!

—Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.

Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes, semblait dévorer l'espace.

L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient entendues.

Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures avant le jour.

Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses dents:

—J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.

En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne jamais s'éveiller.

Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés et des premiers debout.

Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.

—Déjà debout? lui dit le vieux chef.

—Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.

—C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.

—Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.

—Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.

—Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?

—Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.

—Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.

—C'est vrai; l'avez-vous fait?

—Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.

—Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle. Faites-moi un plaisir.

—Lequel, mon ami?

—Ne convoquez pas encore le conseil.

Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.

—Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation sérieuse avant cette convocation.

—Une conversation?

—Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas trop exiger, je crois.

—Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une loi pour moi, j'attendrai.

—Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez l'ordre de lever le camp.

—C'est ce que je vais faire à l'instant.

—Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est proche.

—Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.

—Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.

—C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.

Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.

Renvoi 1—Qui vive? mi du désert.—Quelle heure est-il?—L'heure de la vengeance.

Renvoi 2Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la selle.


XIV

LES DEUX CHEFS

Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.

Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la cordillière.

Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent larges comme des bras de mer.

De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques et discordants.

Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces régions.

D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.

Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire usage au premier signal.

Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs compagnons.

Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de la langue castillane.

—Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.

—Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.

Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que je veux faire encore.

—Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion, mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos conseils que je ne comprenais presque jamais.

—C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs ineffaçables de joie et de douleur.

—Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que, j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez porté.

—Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle maintenant?

—Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.

—Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.

—Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus jeune, devant votre longue expérience.

—Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre territoire.

—Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais opposé à la conclusion du traité?

—Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien, mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus, je l'espérais.

Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant avec la plus vive surprise.

—Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur; remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de nos guerriers, et laissez-moi continuer.

—Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...

—Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la réussite des projets que je médite.

—Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse presque de le comprendre.

Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son compagnon, et, se penchant à son oreille:

—Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.

—Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de leur tyrannie.

—En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.

—Moi! s'écria le jeune homme.

—Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la réussite de nos projets.

—Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et simplement.

—Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous n'y revenions.

—Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un certain point?

—Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.

—Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.

—Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.

—Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.

—Pourquoi cela?

—Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.

—Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.

—Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?

—Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment Zéno Cabral.

—J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un visage impassible.

—Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les événements vous donneront tort.

—Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le haïr.

—Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction instinctive pour cet homme?

—Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.

—Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et bientôt vous en aurez la preuve.

—Comment cela?

—De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à l'autre.

—Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?

—Oui.

—Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.

—Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.

—Nous?

—Certes.

—Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?

—Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.

Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva son front rêveur.

—Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me dire?

—Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce campement plus longtemps que vous ne le supposez.

—Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?

—Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même, lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.

Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre, le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son compagnon passer devant lui.

Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un voladero c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.

Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds délicats.

Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.

Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette forteresse naturelle.

—Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une si avantageuse position? murmura-t-il.

Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt, formèrent un retranchement inexpugnable.

Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.

Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour, au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.

Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir, le Cougouar s'approcha de Gueyma.

—Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.

—Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?

—Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons de compagnie cette excursion.

—Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et colorer leur sortie.

—Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.

Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.

—Nous allons à pied, fit-il.

—Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.

—Allons donc, alors.

Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.

Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.

Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour dissimuler leur présence.

Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement quel était le but de cette mystérieuse sortie.

Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux, franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.

Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et, s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains dangers.

A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante s'ouvrait juste en face de lui.

Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et indiquant du doigt la caverne:

—Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.

—Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.

—Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule, assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.

—Arrivé, qui? demanda le jeune homme.

—Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.

—Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la personne dont il s'agit.

—Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi, croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.

—Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet homme.

Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque, et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.

Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.

Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout événement:

—Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici, cet endroit solitaire me semble sûr.

—Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix partant de l'intérieur de la caverne.

Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.

Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.

Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler, que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.

—Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je suis heureux de vous voir.

Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent, sans hésiter, dans la caverne.


XV

LES PINCHEYRAS

Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús, pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.

La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus accusées.

Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années, entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.

Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque, c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée royale.

Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.

Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme théâtre de leurs sinistres exploits.

Lorsqu'ils avaient pillé les grandes chacras, mis à rançon les hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément l'impuissante colère de leurs ennemis.

En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir, étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises journellement par les bandits.

Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même d'affabilité.

Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.

Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la révolution.

Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants, nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.

Dès qu'il jugea que l'armée royale, ainsi qu'il la nommait emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant dans plusieurs rencontres.

Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.

Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.

Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique, jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance, deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie, soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination castillane.

Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu de veille dans la pampa.

A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.

Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours, ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la rigueur du climat, quelques plantes potagères.

Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.

On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent, mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons, retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir aucun danger sérieux à redouter.

Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau, du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.

Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et, après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied dans la rue.

De même que tous les habitants de ce singulier centre de population, cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur son épaule.

Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui, l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.

—Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans! Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret, s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non, ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait bêtement abandonner la France pour venir ici!

Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un regard désespéré.

Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à affecter la plus complète insouciance.

Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule. Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais, faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le salua en souriant du buenos días, caballero, qui est de rigueur sur toute terre espagnole.

—Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.

Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant la plus complète bonhomie:

—Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de vous faire visite.

Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.

—Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.

—Vous éviter?

—Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le préférez.

—Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...

—La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.

—C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.

—Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux, caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi face à face.

—Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire, don Pablo.

—Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.

—Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.

—C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout, cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.

—Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle que je désire avoir avec vous?

—Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me parler?

—On ne saurait plus graves.

—Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de vous prier de différer cette conférence de quelques heures.

—Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue, me contrarie fort?

—Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront ici, avoir un entretien de la plus haute importance.

—Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que vous devez avoir avec elles.

L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:

—Et vous concluez de cela, cher seigneur?

—Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.

Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent être les conséquences de sa conduite.

De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir; c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une partie étrange qui se jouait en ce moment.

Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.

—Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo dans le but de me faire visite?

—Oui, señor.

—A moi spécialement?

—A vous, oui.

—Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.

—Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où il est bon d'être toujours sur ses gardes.

—Même avec ses amis?

—Surtout avec ses amis, dit-il nettement.

—Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.

—Je vous suis.

—Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous ne daignez m'en témoigner.

—Parce que, señor?

—Parce que, moi, je suis sans armes.

Le jeune homme haussa les épaules.

—Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?

—Je ne crains pas d'être assassiné.

—Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.

Le partisan hocha la tête d'un air de doute.

—On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le désir de les combattre.

—Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner, profitez-en.

Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage par les sentinelles placées aux retranchements.

Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire, découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.

—Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.

—Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout en jetant un regard soupçonneux autour de lui.

—Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire ironique, vous pouvez parler sans crainte.

—Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.

—A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé de vous fausser compagnie.

—L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure au moins, nous avons donc le temps.

—Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?

—Que vous importe si cela est?

—Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte, vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon, croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.

—Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant miennes que vôtres.

—Je ne vous comprends pas.

—En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire ironique.

—Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un commencement de colère.

—Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte, ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?

—N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du péril qui les menaçait.

—Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.

—Je ne vous comprends pas, señor.

—Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.

—Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames; depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond respect; de quoi se plaignent-elles?

—Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient vos captives.

Don Pablo haussa les épaules avec dédain.

—Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque, elles en seront bientôt délivrées.

—Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez pas d'afficher devant tout le monde.

Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.

—Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée, réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.

—Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.

—Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.

—Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan, en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison. Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?

—Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!

Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à bout portant sur le jeune homme.

C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan, aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.

—Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son tour son pistolet.

—Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du diable! Et que tout soit fini.

—Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre sorte et un de la mienne.

—Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.

—Que je vous fais grâce! dit Émile.

—Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de tigre, à moi!

—A vous, pardieu! A qui donc?

Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa nature abrupte et sauvage.

—Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.

—Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.

—Oui.

—Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?

—Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.

Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.

Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.

Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution; alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un sourire gracieux:

—Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a vaincu mon entêtement. Parlez.

—Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.

—Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.

Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.

—Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien contre les deux dames confiées à ma garde.

—Je le jure.

En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de cavaliers apparut à une assez grande distance.

—Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister à votre entretien avec elles.

—Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?

—Rien.

—Comment, c'est tout?

—Oui.

—Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.

—Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez, señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.

Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.

Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire un mouvement vers eux.


XVI

A CASA-TRAMA

Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras, formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire, et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.

Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés derrière des fragments de roches les observaient attentivement.

Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le peintre.