Là c'est un amant que l'une vous donne,
Là c'est un amant que l'autre vous prend,

dirait un amoureux de la couleur locale.

Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.

Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il n'avait jamais soupçonnées.

Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe rendait ce tatouage nécessaire.

Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et, lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur ses lèvres, il levait les épaules.

—Je t'aime mieux sans tout ce plâtre! disait-il.

—Mais, mon cher trésor, répondait la chanteuse, moi aussi je m'aime mieux; mais il le faut...

—Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.

—Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.

—Pourquoi?

—Parce que...

—Ce n'est pas là une raison. Écoute, si tu m'aimes, fais une chose pour moi: entre un soir en scène avec ta jolie figure à toi; tu verras.

—Tu ne comprends rien aux exigences des planches!

—C'est-à-dire que tu me refuses la première chose que je te demande?

—Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.

—Merci, je ne veux pas me teindre les lèvres!

Adéonne entrait en scène le cœur serré en murmurant: l'amour s'en va.

Eusèbe remontait furieux, en se disant qu'Adéonne lui refusait un sacrifice bien mince.

Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refusés, lorsque les amis comptent l'argent prêté, l'amour et l'amitié s'envolent vers d'autres régions où les cœurs sont plus doux.

Eusèbe se serait peut-être habitué à ce maquillage,—ainsi disent les habitués des coulisses,—parce qu'il était purement physique, mais le maquillage moral le déconcerta.

Tant qu'il avait vu Adéonne de l'orchestre, il s'était figuré qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus merveilleusement douée comme chanteuse et comme comédienne. Les applaudissements du public avaient fortifié cette opinion toute naturelle; sa présence aux répétitions la changea complétement. Il avait entendu quelquefois sa maîtresse dire:—J'apprends mon rôle,—j'étudie mon grand air.—Dans sa simplicité, le naïf garçon croyait que cela suffisait. La première fois qu'il la vit répéter au théâtre, il fut profondément humilié dans la personne de son adorée.

L'accompagnateur suait à son piano en serinant à Adéonne les morceaux de la pièce nouvelle. De temps à autre le musicien s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa bouche.

—Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est à se manger les foies! mais on n'a pas idée de ça! vous avez donc acheté le fond d'un jeton?

—Monsieur, dit Eusèbe, je ne saisis pas très-bien le sens de vos paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.

—Je voudrais bien vous voir à ma place, vous, routiner la même chose pendant quatre mois, et au cinquième, quand vous croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement apprivoisé des crécelles.

—Voyons, mon petit Ruffin, dit Adéonne, ne soyons pas, méchant, nous serons bien gentil.

—Je ne suis pas méchant; mais pourquoi diable monsieur se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas?

—Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, répondit majestueusement l'artiste.

Après la leçon, Adéonne prit Eusèbe à part:

—Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au théâtre; nous allons répéter à la scène, je te prie de ne plus faire d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la salle et tais-toi.

—Je me tairai, répondit Eusèbe, qui alla se blottir dans le coin le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.

—A vos places, cria le régisseur; attention, Adéonne-Pepita entre en scène; pas par là! bien, par ici; tu y es, va.

Adéonne commença.

ADÉONNE.

Enfin le jour reluit, Lélio va venir,
Rien ne saurait le retenir, je pense.
Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir,
Mon cœur joyeux renaît à l'espérance.

LE RÉGISSEUR.

Ah! mais non! ah! mais non! ce n'est pas ça, tu reviens de Pontoise.

ADÉONNE.

Mais...

LE RÉGISSEUR.

Mais, il n'y a pas de mais. Voyons, tu dis: Enfin le jour reluit; tu ne dois pas regarder la salle, tes yeux doivent se porter sur l'horizon. Tu continues: Lélio va venir; il faut que la satisfaction la plus entière brille dans ton regard.

ADÉONNE.

Elle brillera à la représentation.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là, on dit toujours ça, et à la représentation rien ne brille.

ADÉONNE.

Est-ce un mot?

LE RÉGISSEUR.

J'en fais quelquefois. C'est comme lorsque tu dis: Rien ne saurait le retenir, il faut que tu sois bien sûre de ton fait. Tu dis après: Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir, et tu regardes les lacets de tes bottines; il faut regarder le ciel, que diable!

ADÉONNE.

Avec ça que je ne le connais pas ton ciel en calicot.

LE RÉGISSEUR.

Ce n'est pas une raison, on ne peut pas le faire en palissandre. Tu poursuis: Ton cœur joyeux renaît à l'espérance.

ADÉONNE.

Mon cœur joyeux...

LE RÉGISSEUR.

Oui, ton cœur joyeux, ça ne fait rien. Mon cœur joyeux renaît à l'espérance. Tu dois avoir l'air ravi et surtout mettre la main gauche sur ton cœur, pendant que, par un geste noble, la droite exprime ta satisfaction.

ADÉONNE.

On le fera, ton geste noble.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là. Continue.

ADÉONNE.

Moments pleins de charmes,
Bannissons les alarmes,
Séchons bien mes larmes,
A nous le bonheur.

LE RÉGISSEUR.

A la bonne heure! c'est mieux ça.

ADÉONNE.

Ce n'est pas malheureux.

LE RÉGISSEUR.

Seulement, tu ne bannis pas assez tes alarmes.

ADÉONNE.

Bon!

LE RÉGISSEUR.

Il n'y a pas de bon. C'est comme quand tu dis: Séchons bien mes larmes, ta main droite doit se porter à tes yeux avec rapidité comme pour les essuyer.

ADÉONNE.

Je ne puis pourtant pas pleurer à toutes les répétitions. Je sécherai mes larmes à la représentation.

LE RÉGISSEUR.

Je la connais celle-là! La première arrive, on oublie, et on ne sèche rien; va toujours.

ADÉONNE.

Le vent de la rive,
Qui de loin arrive,
De sa voix plaintive,
Murmure à mon cœur:
Tra la la la la la.
Murmure à mon cœur:
Tra la la, etc.

LE RÉGISSEUR.

Ça, c'est très-bien, il n'y a rien à dire. Je ne dis rien, tu vois? Piétro entre en scène. A vous, Varenne.

VARENNE (accourant).

Pepita!
Te voilà!
C'est bien toi,
C'est bien toi,
C'est bien toi,
C'est bien toi
Que je voi.
Oui, c'est toi,
Oui, c'est toi,
Oui, c'est toi oi oi oi
Que je voi.

ADÉONNE.

Me voilà!
Me voilà!
C'est bien moi,
C'est bien moi,
C'est bien moi,
C'est bien moi,
Que tu voi.
Oui, c'est moi,
Oui, c'est moi.
Oui, c'est moi oi oi oi
Que tu vois.

ENSEMBLE.

ADÉONNE.

Eh quoi! ce doux songe
Où l'amour me plonge
N'est point un mensonge,
Et dans ce moment,
Joie enchanteresse,
Dans ma douce ivresse,
C'est toi que je presse
Sur mon cœur brûlant?

VARENNE

Non, non! ce doux songe
Où l'amour te plonge
N'est point un mensonge,
Et dans ce moment,
Joie enchanteresse,
Dans ta douce ivresse,
C'est moi qui te presse
Sur mon cœur brûlant[2]?


[2] L'auteur, qui ne veut se brouiller avec personne, a préféré passer ici pour un plagiaire que de citer le nom de l'homme célèbre auquel l'Opéra-Comique doit ces beaux vers.

(Note de l'éditeur.)

LE RÉGISSEUR.

Parfait! parfait! Seulement, mes enfants, vous êtes trop loin de la rampe; vous ne chantez pas pour le pompier, sapristi! Je vous ai marqué avec du blanc la place où vous devez être. Faites-y bien attention.

VARENNE.

Est-ce tout?

LE RÉGISSEUR.

Non. Vous dites, vous répétez même quatre fois: Dans ma douce ivresse, c'est toi que je presse sur mon cœur brûlant, et vous êtes à deux lieues l'un de l'autre; il faut vous presser, sac à papier! il faut vous presser.

VARENNE.

On se pressera à la représentation; dormez en paix.

LE RÉGISSEUR.

Toujours la même chanson; puis le grand jour arrive, et l'on ne presse rien du tout.


Eusèbe assistait tous les jours aux scènes de la scène. Son instinct, les vagues connaissances qu'il avait acquises, l'expérience qui lui était venue au frottement du monde artistique, lui permettaient de distinguer une triste vérité: Adéonne n'était pas une grande artiste; il avait fait d'elle une divinité; ce n'était qu'une femme vulgaire à laquelle il fallait marquer de blanc l'endroit où elle devait se placer.

On aime une femme pour trois choses:

Pour sa supériorité.—Amour grave, mais rare.

Pour sa beauté.—Amour vulgaire et court.

Pour son cœur.—Amour durable et monotone.

La supériorité d'Adéonne venait de tomber, sa beauté restait, mais son amant y était habitué; elle avait bien encore son cœur, mais c'était trop ou trop peu.


XXIX

Une manie absurde du monde des coulisses vint porter un dernier coup à cet amour chancelant.

Eusèbe, doux et modeste, avait fini par conquérir la bienveillance générale, et, tous les gens du théâtre le saluaient chaque soir par un mot amical.

Le second régisseur ne manquait jamais de lui dire:

—Bien le bonsoir, monsieur, compliments sincères, sincères compliments; avant-hier vous avez chanté comme un ange.

Un habitué arrivait-il, sa première parole était pour Eusèbe:

—Eh bien, cher M. Martin, vous devez être content? on dit que votre rôle dans la nouvelle pièce est ravissant.

—M. Martin, un conseil d'ami: Marie Bachu vous fait le plus grand tort dans l'esprit du directeur; elle veut le rôle dans la pièce de Meyerbeer: vous savez qu'elle est capable de tout. Méfiez-vous!

Un vieux bonhomme qui chantait les Laruette était celui de tous qui portait le plus sur les nerfs de l'amoureux irrité.

—M. Eusèbe, lui disait-il chaque jour, croyez-en ma vieille expérience: sans le talent, la voix et la jeunesse ne sont rien. Ne vous endormez pas; si vous connaissiez le public comme moi, avant de rire vous y regarderiez à deux fois. Un beau jour une nouvelle arrive, le public n'a plus d'yeux que pour elle, et dame!... l'administration fait comme le public.

Le gros Fontournay qui affectait par genre de pratiquer en amour les tolérances en usage pendant le dernier siècle, et qui pour tout au monde n'aurait voulu avoir l'air de garder rancune à son heureux successeur, lui faisait aussi mille compliments dans le moule de celui-ci:

—Mon cher, c'est affaire à vous que les belles toilettes: on ne se met pas mieux!

—M. Martin, disait le premier régisseur, vous êtes en retard. Je me verrai forcé de vous mettre à l'amende.

Pendant la régence de sa naïveté, Eusèbe avait aspiré avec bonheur toutes ces inepties; lorsque l'acquit lui vint, il en fut singulièrement froissé.

—Pourquoi, dit-il un soir à Adéonne, en revenant du théâtre, n'êtes-vous point une femme inconnue, une médiocrité quelconque! Je serais vraiment plus heureux; votre individualité m'envahit et, bien que je n'aie pas de vanité, je suis profondément humilié.

—Je ne comprends rien à ce que tu me dis là; explique-toi mieux.

—Je dis, continua Eusèbe, que ma nullité m'étouffe: près de vous, j'ai l'air du mari d'une reine régnante. On ne m'adresse la parole, que pour me parler de vous; ce soir encore, ce gros homme que vous nommez Fontournay, m'a dit que j'avais de jolies toilettes; un étranger demande-t-il qui je suis; on ne lui répond pas: c'est Martin; on lui dit: c'est l'amant de l'Adéonne.

—Ça te déplaît?

—Ça ne me déplaît pas; ça m'attriste.

—Que tu es enfant! réfléchis un peu, de quoi veux-tu qu'on te parle? on croit que tu m'aimes, on te parle de moi; quoi de plus naturel? Quant à ce phoque de Fontournay, je te défends de lui adresser la parole.

—Mais ce n'est pas lui seul qui me tient un pareil langage; c'est tout le monde, depuis le régisseur jusqu'au machiniste. Si bien, que si je veux garder l'emploi, il faudra que je mette un vieux cachemire, un chapeau de crêpe jaune, et que je passe mère d'actrice, comme Mme Baudry; je deviendrai Mme Adéonne la mère.

Adéonne se tut, ne comprenant pas la susceptibilité du jeune homme; elle ne pouvait la discuter; elle prit le parti adopté par toutes les femmes embarrassées; elle devint triste, et un instant après elle reprit la conversation, comme si elle eût été distraite par une pensée douloureuse.

—Un châle et un chapeau jaune ne suffisent pas, dit-elle avec amertume; rien ne peut remplacer une mère.

Eusèbe, en entendant ce cri de l'âme, se repentit de sa dureté; à peine entré dans l'appartement d'Adéonne, il se jeta à ses genoux.

—Pardonne-moi, mon ange; j'ai eu tort et j'ai manqué de cœur, puisque j'ai réveillé en toi un triste souvenir.

—Mon Dieu non, dit Adéonne en dénouant les brides de son chapeau; j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose: ma mère ne pouvait pas me sentir.

Le lendemain, pendant le déjeuner, elle regarda Eusèbe: il était pâle et sombre.

—Cher trésor, lui dit-elle, on se lasse de tout, même du bonheur; je crois qu'il est temps de te distraire.

—J'y songeais, répondit Eusèbe; ce soir j'irai dîner avec Clamens.


XXX

Daniel Clamens était un juif entaché de littérature. Garçon intelligent, il savait régler ses affaires avec une habileté telle que bien qu'il ne possédât ni fortune, ni talent, il avait toujours amplement de quoi subsister jusqu'à la saison nouvelle.

Clamens avait trois frères, l'un compositeur, l'autre sculpteur, l'autre peintre; lui était auteur dramatique. Des quatre Clamens, Daniel était le moins fort. Jamais il n'avait obtenu de succès sérieux. Cependant il était fort connu; la réputation de ses frères avait convergé sur lui.

Eusèbe l'avait connu au théâtre, et s'était lié à lui. Désireux de faire accepter par Adéonne un rôle dans une de ses pièces, Clamens avait été d'une aménité charmante avec le provincial qu'il avait invité à dîner cent fois, sans que celui-ci acceptât jamais. Lorsqu'il le vit arriver, il poussa des cris de joie.

—Enfin, vous voilà, lui dit-il, je vous tiens; ce n'est pas malheureux! Vous ne pouvez savoir combien je vous en voulais de ne pas me venir voir! Je ne ferai la paix avec vous que lorsque vous m'aurez promis de revenir.

—Je vous le promets, répondit Eusèbe; je viendrai souvent, j'ai besoin de me distraire.

—Vous dites cela, mais vous n'en ferez rien; du reste je comprends que vous restiez au nid: vous devez y être si heureux!

—Je l'étais.

—Ah bah! cela vous a passé?

—Pas tout à fait.

—Y aurait-il de la brouille? demanda Daniel avec inquiétude.

—Oh! du tout! au contraire, répondit Eusèbe; mais il paraît qu'on se lasse du bonheur comme de toutes choses, et que j'ai besoin de me distraire.

—A la bonne heure! reprit Clamens, vous m'avez effrayé et étonné en même temps; Adéonne est si ravissante!

—Bien ravissante en effet, si ravissante, que pour elle j'ai négligé de suivre les conseils de mon père, oublié le but de ma vie.

—Vous êtes jeune heureusement. A quelle carrière vous destinez-vous?

—Je ne sais. Je voulais étudier la vie avant de choisir, mais voici deux ans que je suis à Paris, et je ne suis pas plus avancé que lorsque j'ai quitté ma province. Mon ignorance et ma nullité m'humilient, j'ai honte de ne rien être, parce que je sens que je ne puis être rien.

—La vie, mon cher, n'est pas chose difficile à connaître. La grande malice est de savoir ses secrets. Quand on les a pénétrés, savant ou ignorant, stupide ou spirituel, creux ou profond, on arrive à tout.

—Hélas! continua Eusèbe, si je n'ai pas été assez habile pour connaître la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?

—Avec la vrille de l'amitié.

—Un peintre, nommé Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a dit que l'amitié n'existait pas.

—Mon frère le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai toujours pensé que le scepticisme est une maladie qui se gagne en triturant les couleurs. Méfiez-vous, cher ami, des gens qui nient les sentiments. Ces gens-là sont mauvais et regardent le monde à travers leur âme.

—Vous n'aimez donc pas votre frère? demanda Eusèbe.

—Moi! mais je l'adore, répondit le librettiste; seulement je ne partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amitié existe, je vous offre la mienne. Vous voulez connaître le monde, étudier la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je serai votre guide, votre conseil: à nous deux nous allons faire de l'anatomie sociale; nous disséquerons l'humanité, et je vous montrerai la manière de tenir le scalpel.

—Marchons, dit Eusèbe.

—Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre, tout étudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes, capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste formidable, «Suivez-moi,» comme il est dit dans Guillaume Tell.

—Où allons-nous? demanda Eusèbe.

—Mon cher, répondit, le cicérone, la meilleure manière d'arriver quelque part est de ne pas savoir où l'on va.


XXXI

—Tenez, dit Clamens, voyez-vous ce ruban d'asphalte, qui s'étend de l'endroit où nous sommes jusqu'à la Chaussée-d'Antin?

—Oui, répondit Eusèbe; c'est le boulevard des Italiens.

—Vous l'avez dit. Eh bien! l'humanité entière grouille sur cette surface de terrain grande à peine comme le jardin de votre père. Asseyons-nous, et dans une heure, vous connaîtrez Paris comme si vous l'aviez fait; et Paris c'est l'univers. Les autres villes du monde, Bordeaux, Lyon, Londres, Berlin, Rome, Pétersbourg, sont des rivières ou des fleuves; Paris, c'est la mer. Tous les échantillons physiques et moraux de l'espèce humaine viennent s'y rouler et se tordre comme des vagues furieuses, dans cette immense et sublime tempête qu'on nomme la vie. Vous voulez décomposer cette eau houleuse? Tant pis pour vous; vous n'y trouverez que de l'écume, ou vous vous noierez, faute de cette ceinture de sauvetage qui s'appelle l'expérience.

—Mieux vaut se noyer tout de suite que de mourir de fatigue sur un rocher d'où l'on n'aperçoit que le vide, reprit Eusèbe; mais, en vérité, il me semble que nous employons de bien grands mots pour de bien petites choses.

—Et d'abord, répondit Daniel Clamens, il n'est rien de petit au monde. Une goutte d'eau peut sauver un homme, trois peuvent le tuer, cent forment une rigole, mille un ruisseau. Multipliez dix fois ces nombres par eux-mêmes, et vous arriverez à former un torrent qui, en huit jours, engloutirait la France. Eh bien! les hommes sont comme ces gouttelettes; en les voyant séparément, ils n'ont rien de terrible; mais le jour où, par une franc-maçonnerie mystique, ils se trouvent rassemblés et classés selon leurs vices, leurs qualités, leurs passions ou leurs ardeurs, ils s'enlacent et forment un tout redoutable qui ébranle les sociétés jusque dans leurs racines les plus profondes.

—Que faire, au milieu de tout cela? demanda Eusèbe.

—Rire, répondit le poëte; rire pour ne pas pleurer; exploiter les vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne pas voir le lendemain.

—En admettant cette théorie, reprit Eusèbe, il me semble fort difficile de connaître assez les autres pour pouvoir profiter de leurs défauts ou de leurs qualités.

—Allons donc! on connaît tout le monde excepté soi. Voyez-vous ce gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il dîne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arrivé à Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses bottes, voilà tout le mystère.

Ce gaillard-là refuserait le traitement d'un conseiller d'État; il gagne plus à emprunter.

—Très-bien, répondit le jeune homme, pour celui-là, je comprends, il a un vice déterminé. Vous le connaissez et ne lui prêtez rien; c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et de ses défauts?

—Je lui emprunte de l'argent.

Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en pourparlers avec cette idée.

—Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prête parce que, mieux que personne, il connaît la nécessité. Adroit chasseur de pièces de vingt francs, il croit voir en moi un élève qui fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prête est l'excuse de sa conscience: lorsqu'il dépouille les autres, il pense que je l'ai dépouillé, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est point dangereux; mais il a dix mille confrères, qui exploitent quarante mille sots et en vivent, au détriment de cent mille pauvres diables qui crèvent de faim ou vont mourir aux galères.

—Je suis sûr, continua Daniel Clamens, que le mot usurier représente à votre esprit un vieillard sordide, en redingote marron et en bonnet de soie noire.

—Il est dans ma commune un vieil homme nommé Gardet, qui passe pour pressurer les pauvres gens qui lui empruntent de l'argent. Il est vrai que ce vieux drôle est vêtu à peu près comme vous le dites, à cette différence près que son bonnet n'est point en soie. Dans beaucoup de livres que je lis depuis deux ans, j'ai vu les usuriers dépeints de la même façon.

—C'est un tort. Aujourd'hui, tout ce qui fait le mal est jeune; c'est là un des signes les plus caractéristiques de notre époque. Ce sont les jeunes qui jouent à la Bourse, pendant que les vieux font du commerce; ce sont les jeunes qui entretiennent les filles, et les vieux qui se cachent dans les armoires: c'est triste à dire, mais cela est ainsi. Revenons à nos moutons. Ces deux jeunes dandys qui, devant nous, balancent si agréablement leurs sticks, ont à peine cinquante ans à eux deux, et ce sont les juifs les mieux réussis de Paris.

—Mais, interrompit Eusèbe, je croyais que vous étiez Juif?

—Permettez, reprit vivement Daniel, je suis Israélite, ce qui n'est pas du tout la même chose. Tels que vous les voyez, ce fashionable et son brillant ami ont ruiné bien des gens. En ce moment, ils ne se promènent pas, comme vous pourriez le supposer: ils cherchent pratique. Avez-vous besoin d'argent?

—Cher ami, répondit Eusèbe, vous savez que je suis tout à fait sauvage et que j'ignore la plupart des choses de la vie; faites-moi donc la grâce, si cela ne vous ennuie pas trop, de vouloir bien m'instruire jusqu'au bout, en me définissant d'une façon exacte la profession de ces deux hommes.

—C'est facile. Ces deux diables ont compris que le besoin était la lèpre de presque toutes les existences, et ils ont fondé contre la gêne une compagnie d'assurances, qui serait une chose toute philanthropique, si la prime n'était de cent pour cent. Exemple: ils prêtent sur garantie cinq cents francs pour six mois; au bout de ce temps, on leur en rend mille.

—Pourquoi mille?

—Pour l'intérêt de l'argent avancé pendant six mois.

—Mais à tant faire, reprit Eusèbe, ils devraient prêter pour un an; ils n'auraient besoin de rien donner du tout.

—C'est une idée cela. Il faudra que je la leur communique.

—Vous connaissez donc de telles gens?

—Ce sont mes amis.

—Vous m'étonnez fort!

—Raisonnons. Je ne suis pas procureur impérial, moi, que diable! Peu m'importe leur conduite? Qu'ils dupent les sots, c'est une affaire entre leur conscience et la bêtise humaine: qu'ils s'arrangent! Pour moi, je les ai toujours trouvés charmants; ils m'ont rendu service en me prêtant souvent.

—A cent pour cent?

—A rien pour cent.

—Alors, ils ne sont pas aussi juifs que vous le voulez bien dire?

—Ils le sont plus que je ne saurais le dire; mais pas avec moi, et voici pourquoi. Le jour de la fortune faite s'avance pour eux. Ce jour arrivé ils laisseront les affaires, auront des voitures, des maîtresses, ils épouseront deux héritières, feront figure dans le monde. Mais il est une chose qu'ils ne pourront acheter, c'est la considération, et ils comptent sur moi pour leur servir de témoin à décharge devant le tribunal de l'opinion publique.

—Triste, triste! murmura Eusèbe.

—Que voulez-vous, le monde est ainsi fait, dit Daniel.

—Eh bien! décidément, reprit le provincial, j'aime mieux ne pas faire sa connaissance.

—Vous avez tort; vous auriez appris des choses curieuses qu'il importe de connaître; puis, voyez-vous, la première chose à faire est d'apprendre les vices du temps afin de pouvoir les éviter.

—J'aime mieux les appréhender que de les voir de trop près, répondit le jeune Martin; merci mille fois, mon cher Clamens, d'avoir bien voulu être mon guide. Je sens que je suis trop faible pour arriver à un but à travers des chemins si dangereux. Continuez à aller droit devant vous dans cette voie; vous connaissez la boue de toutes les ornières, les ronces de tous les buissons; vous arriverez j'en suis certain. Mais, en vérité, je vous le demande; qu'irai-je faire, moi, simple et naïf à travers tant de périlleux chemins? Suivons chacun notre voie: allez confiant vers l'avenir, moi je retourne au bonheur.

—Qu'appelez-vous le bonheur?

—La femme aimée et mes poëtes dont je vous parlais hier soir.

—Hélas! cher ami, répondit Daniel Clamens, ce bonheur-là ne dure guère. La femme est un grelot qui ne sonne pas toujours. Quant à vos poëtes, ils dureront encore moins que votre maîtresse, puisqu'ils ne sont que trois. La tristesse la plus amère est le fond de ces trois grands génies. Le premier est mort découragé: il vous découragera. Le second vit dans l'exil, où les sérénités sont mornes. Le troisième enfin, frappé par l'ingratitude de ses contemporains, a imposé silence à l'orchestre harmonieux qu'il avait dans l'âme pour s'asseoir désolé sur la pierre du chemin et jouer de la clarinette.


XXXII

Les deux amis se promenèrent longtemps silencieux. Clamens assez désappointé de ne plus avoir à professer, se disait: Eusèbe est un sot. De son côté, Eusèbe se disait: Daniel est un sage. Et comme ils étaient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient convaincus qu'ils étaient dans le vrai.

Au moment de se séparer, Daniel dit à son élève réfractaire:

—Donc à revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du monde de ne m'avoir point écouté; plus tard vous le regretterez. N'oubliez pas que je serai toujours prêt à recommencer mon cours.

—Merci, répondit Eusèbe, votre bonté me touche, et... Le reste de sa phrase resta cloué sur ses lèvres.

Lâchant la main de son ami, Martin s'avança rapidement près d'un groupe de jeunes gens assis devant la porte du café Tortoni.

—Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.

—N'entendez-vous pas? murmura Eusèbe.

—Oui, disait l'un des jeunes gens, Adéonne est une ravissante créature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends l'amour insensé qu'elle avait inspiré à ce vieux drôle de Fontournay.

—Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours avec Adéonne? dit Eusèbe en s'avançant pâle et troublé.

—J'ai dit ce qui m'a plu, répondit le jeune homme avec hauteur. Je n'ai pas, je pense, de comptes à vous rendre?

—Je ne vous demande rien, reprit Eusèbe; je voulais vous faire répéter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas, peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.

Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.

—Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.

—Pourquoi? demanda Martin.

—Vous allez voir.

A cet instant, un jeune homme d'une tenue irréprochable, s'approchait de l'amant d'Adéonne.

—Monsieur, dit-il à Eusèbe en le saluant avec une exquise politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie près de vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donné un démenti public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?

Eusèbe allait répondre; Daniel le devança.

—Monsieur, dit-il à l'envoyé, veuillez faire mes excuses, je vous prie, à M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusèbe Martin de la Capelette, poussé par une colère que votre âge vous fera excuser, a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain jusqu'à midi, nous serons à votre disposition.

—Je vous remercie, dit le jeune homme en échangeant sa carte avec le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.

—Çà, demanda Eusèbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que signifie cet échange de morceaux de carton?

—Hélas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la Saulaye.

—Je me battrai moi, et comment cela?

—A l'épée, au sabre ou au pistolet, comme il le désirera; il a le choix des armes, puisque vous l'avez insulté.

—Pour Dieu, mon ami, s'écria Eusèbe, ne vous moquez pas de moi.

—Rien n'est plus sérieux, malheureusement je ne plaisante pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les conséquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus à y revenir; il faut vous battre, bon gré mal gré; les lois de l'honneur ou plutôt les lois de la société vous y obligent.

—Quoi! reprit Eusèbe avec véhémence, je rencontre sur ma route un misérable qui calomnie de la plus odieuse façon une femme que j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse m'inspire de mépris; je me contente de lui dire qu'il ment, et je serais forcé de me battre avec cet imposteur infâme, que j'ai ménagé, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui serais à sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est familière, et dont je ne me suis jamais servi! En vérité cela ne se peut pas; ce serait odieux.

—Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le répète, les lois de l'honneur sont inflexibles.

—Les lois de l'honneur, quel honneur! où prenez-vous l'honneur, je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait à ces lois si elles existent; c'est cet homme.

—Écoutez-moi, Eusèbe, reprit Clamens avec gravité; vous avez défendu la réputation d'Adéonne, vous avez bien fait, d'abord parce que c'est votre maîtresse, et aussi parce que c'est une brave et vaillante créature qui vous aime de tout son cœur; oui, je le répète, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander rétractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour un lâche, et le monde croirait que la vérité et le bon droit sont de son côté. Je me suis fait de mon plein gré votre second dans cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez de vous battre, je prendrai votre place.

—Comment cela?

—Les lois de l'honneur m'y forcent.

—Je me battrai, répondit Eusèbe, mais je veux que le diable m'emporte, si je comprends quelque chose à ce que vous nommez les lois de l'honneur!


XXXIII

Après une longue discussion, dans laquelle Clamens avait beaucoup parlé et Eusèbe peu compris, le besoin d'un second, pour assister le jeune homme, s'étant fait sentir, Eusèbe se souvint de son vieil ami Paul Buck et se dirigea vers sa demeure.

Le peintre avait déménagé depuis longtemps et ce ne fut qu'après bien des courses que le provincial parvint à le dénicher, dans une affreuse mansarde de la rue Neuve Coquenard.

Hélas, que Paul Buck était changé! ce n'était plus le joyeux artiste à la figure réjouie, au cœur content. La paresse avait passé sur sa tête, avait rendu ses cheveux incultes, déchiré ses vêtements et troué ses bottes.

—Tiens! dit-il, en voyant Eusèbe, je pensais à toi ce matin, je me disais: Si je savais l'adresse de mon petit sauvage, j'irais lui emprunter dix francs.

—En voilà vingt, dit Eusèbe; es-tu malade?

—Moi, du tout. Tu me trouves changé, n'est-ce pas?

—Oui.

—Que veux-tu, c'est le chagrin.

—Tu es malheureux?

—Trois fois les pierres!

—Comment cela se fait-il? tu as du talent, tu aimes l'art et tu es fort.

—Du talent, je n'en ai plus; l'art je le méprise depuis que je vois la réputation vivre en concubinage avec un tas de polissons sans mérite; quant à ma force, elle a disparu avec Gredinette, une drôlesse qui m'a quitté pour suivre un garçon de café.

—Tu aimais cette femme? demanda Eusèbe avec étonnement.

—C'était la seule chose qui me restât, répondit douloureusement le peintre. Dame! j'y tenais! Et toi, mon bon vieux, que deviens-tu?

—Je me bats demain.

—Ah!

—Oui.

Et Eusèbe raconta de point en point à Paul toute sa vie depuis qu'ils étaient séparés.

—Eh bien! dit-il en terminant son récit, que penses-tu de cela?

—Mais, répondit Paul, je pense que tu as bien fait de venir me chercher, que tu as agi en brave garçon en donnant un démenti à ce gentilhomme de carton; mais je pense aussi qu'il pourrait bien se faire qu'il ait dit la vérité.

Eusèbe pâlit. Paul continua:

—C'est que, vois-tu, les femmes sont bien étranges! Pourquoi ton Adéonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque Gredinette m'a trompé avec un homme à tablier blanc?

—Adéonne a trop de cœur.

—Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de cœur qui éprouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?

—Pas le moins du monde.

—Tu n'as pas peur, j'espère?

—Si, répondit Eusèbe, j'ai peur, j'ai bien peur.

—Pas possible! s'écria Paul en lâchant sa pipe; tu dois te tromper.

—Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau trouée, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de quitter Adéonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu mon père et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures, l'idée que je pourrais mourir demain m'a donné le mal du pays; je ne cherche plus à lire dans l'avenir; je regarde dans le passé, il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les êtres les plus humbles pour lesquels j'ai eu de l'amitié prennent dans mon cœur des proportions immenses. Il ne me reste peut-être plus que quinze heures à vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et embrasser mon pauvre chien Médor, qui est aveugle.

—Bah! tout ira bien, dit Paul, rassure-toi; tu peux compter sur moi; demain je serai chez ton ami à l'heure indiquée.

Eusèbe lui serra la main et partit.

Quand il fut seul, le peintre se dit:

—Pauvre garçon! Il a raison, c'est dur de mourir à son âge, quand on a tant de raisons de regretter la vie. Mais qui dit qu'il mourra? ce n'est guère probable; s'il n'est que blessé, il pourra revoir son père, ses grands arbres et aimer sa maîtresse. Mon père, à moi, est mort; quand il vivait nous n'avons jamais eu d'autres arbres que ceux des routes; ma maîtresse est partie; je ne possède pas même un chien aveugle, et je viens de casser ma pipe.

Et comme ses yeux se portaient sur la pièce d'or laissée par Eusèbe, il ajouta: Pourtant il ne faut pas trop se plaindre, puisque je possède vingt francs: le droit de vivre un jour ou de ne pas mourir pendant quinze.


XXXIV

Le hasard, qui est l'amant de cœur de la destinée et qui exerce sur elle une influence désastreuse, se plut à rassembler dans l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion différente sur le duel.

Paul Buck prétendait tout simplement que le duel était une bêtise.

Daniel Clamens avançait que c'était un mal nécessaire.

Le commandant de Vic, premier témoin de M. de la Saulaye, affirmait que c'était le jugement de Dieu.

Pour M. de Buffières, le jeune lion qui avait échangé sa carte avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion à délayer sur ce crime, que la loi,—par respect pour elle-même, sans doute,—n'a pas osé prévoir.

Malgré tant de disparité dans leurs idées, les témoins s'entendirent presque tout de suite. Un seul tâcha de secouer l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.

—Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur de nos commettants n'étant pas en péril, d'arranger cette sotte affaire.

—Monsieur, répondit M. de Buffières, nous avons la prétention de croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de conseil à recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous rassemble.

—Libre à vous, messieurs, de ne pas écouter un bon avis, mais libre à moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle, croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont l'un est mon ami; si un malheur venait à arriver, je veux pouvoir dormir tranquille.

—Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.

—Si je tiens à garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est que, jusqu'à présent, les jours ne m'ont guère réussi. Voyons, messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes, pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sûr que, dans le fond du cœur, chacun de nous regrette ce qui arrive.

—Certainement, certainement, répondit le commandant de Vic; moi, qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se couper la gorge; je dirai même mieux,—vous me croirez si vous voulez,—ça m'est évidemment désagréable; néanmoins il est des circonstances... vous me comprenez bien?

—Il faut que jeunesse se casse, dit Clamens; ce mauvais jeu de mots fit sourire M. de Buffières qui adorait les à peu près.

Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative de réconciliation.

—Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante avec des amis, il se vante de posséder une femme à laquelle il n'a jamais parlé,—nous nous en sommes assurés;—le propriétaire de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il fît? il ne pouvait pas décemment l'inviter à dîner. Eh bien! que M. de la Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse qu'il a eu tort et nous en resterons là. Parbleu! nous ne demandons pas la mort du pécheur.

—Vous oubliez, dit M. de Buffières, que c'est l'insulteur et non l'insulté, qui doit faire les excuses.

—Il y a, reprit le peintre, une autre façon de terminer cette absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la vérité; nous, nous empêcherons notre ami de se battre pour une femme qui n'en vaut pas la peine.

—Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu réparation de l'outrage qui lui a été fait.

—C'est ça même, dit M. de Buffières.

—Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye tuait M. Martin ou que M. Martin tuât M. de la Saulaye, cela prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et la réputation d'Adéonne en serait-elle moins avancée?

—Adéonne! s'écria le commandant de Vic, s'agirait-il de la chanteuse?

—Oui, répondit monsieur de Buffières; la connaissez-vous?

—Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu sa mère, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau d'une taupe, elle jouait la comédie à Saumur, et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la naissance de cette Adéonne, fut la cause d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.

—Allons donc!

—C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol prétendait que la petite était sa fille et moi je prétendais absolument la même chose. Je reçus dans le bras un coup de fleuret qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois d'arrêts forcés, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais pour prouver le contraire de ce que j'avançais alors. Dernièrement nous fûmes exprès à l'opéra-comique, Saint-Fayol et moi, pour voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mère, un alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir à de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.

—De quoi? demanda Paul Buck.

—Mais parbleu! de cette aventure, donc! répondit le commandant.

Clamens et M. de Buffières riaient. Paul comprit que tout nouvel effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta d'incliner la tête, lorsque M. de Vic, lui dit:—Eh bien, c'est entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous porterons chacun nos épées.


XXXV

Paul et Clamens conduisirent Eusèbe chez un maître d'armes renommé, Grisier ou Gatechair.

—Cher professeur, dit Clamens, je vous présente un de mes meilleurs amis, M. Eusèbe Martin, qui se bat demain et ne sait pas tenir une épée; je lui ai fait espérer que vous voudriez bien lui donner quelques conseils.

—Je ne puis lui en donner qu'un, dit le maître, c'est de ne pas se faire tuer. Je le lui donne de grand cœur; c'est tout ce que je puis faire.

—Comment, cher maître, vous pensez que vous ne pourriez pas lui démontrer quelques coups?

—L'escrime ne s'apprend pas en une heure.

—Sans doute, mais n'est-il point quelques bottes secrètes?...

—Toutes les bottes sont secrètes pour qui ne sait pas les parer.

—Ne pourriez-vous au moins montrer à mon ami la manière de se mettre en garde? Il se bat avec un homme du monde et il serait bon qu'il sache se faire tuer comme un garçon qui sait vivre.

—Pour ça, dit le maître, c'est facile; je suis à votre disposition.

Le professeur plaça Eusèbe, lui expliqua comment il devait tenir son arme, marcher à l'épée ou rompre; il lui fit comprendre que la raideur n'est point la force et bien d'autres choses encore. La facilité d'Eusèbe à saisir les démonstrations, son attitude et sa vigueur inspirèrent au maître beaucoup d'intérêt. Le savant praticien regardait partir le jeune homme avec tristesse; au moment où celui-ci après l'avoir remercié, allait se retirer, il le rappella.

—Remettez-vous en garde, dit-il, et écoutez-moi bien. Afin de vous donner une juste idée du duel, je vais vous charger avec cette épée qui est démouchetée, et comme vous voyez, très-acérée; suivez bien mes mouvements et tâchez de parer, car bien que je sois sûr de ne point vous porter de coups dangereux, il pourrait arriver que, dans la vivacité de l'attaque ou par votre maladresse, mon fer vous fasse des raflures ou des piqûres douloureuses. Et maintenant, prenez garde à vous.

Alors le maître se précipita sur Martin avec une violence extrême. Son épée toujours menaçante frôlait la poitrine du jeune homme qui rompait pour ne pas être atteint. Le maître s'arrêta; le jeune homme était arrivé contre le mur. Aucun trouble ne se manifestait en lui. Le professeur l'examina attentivement, et voyant son calme, il lui dit:

—Allez, monsieur, vous reviendrez, c'est, moi qui vous le promets.

—Dieu vous entende, répondit Eusèbe.

Le lendemain les trois amis arrivaient les premiers au rendez-vous. Un endroit convenable fut choisi, les épées mesurées, et le commandant de Vic prononça le mot sacramentel: Allez.

Eusèbe attaqua avec fureur son adversaire. Surpris par une vigueur à laquelle il était loin de s'attendre, et ne reconnaissant d'ailleurs dans les coups que le jeune homme cherchait à lui porter, aucun des coups écrits, enseignés dans les salles; celui-ci manifesta un embarras qui augmenta le courage de Martin, et lui fit précipiter ses attaques; M. de la Saulaye fut atteint au poignet; les témoins s'interposèrent, et Clamens enchanté s'écria:

—Messieurs, le combat est terminé.

—Pourquoi? demanda Eusèbe.

—L'honneur est satisfait, répondit M. de Vic.

Le jeune homme pensa que l'honneur n'était pas difficile, et il reprit avec ses deux témoins la route de Paris.

Eusèbe jugea à propos de ne pas dire un mot de toute cette affaire à celle qui en était la cause involontaire; sa délicatesse le servit admirablement en cette circonstance. Adéonne se serait traînée à ses genoux pour l'empêcher de se battre, et l'aurait mis à la porte s'il ne s'était pas battu.


XXXVI

AB EXTRA

Il y avait environ trois quarts d'heure que les combattants avaient quitté le bois du Vésinet.

Deux gendarmes arrivèrent à franc étrier à l'avenue de la Grotte. Ils embrassèrent l'espace; un mouvement de dépit se manifesta dans leur attitude.

—Nous arrivons trop tard, dit l'un d'eux.

—Je m'en doutais, répondit l'autre.

—Mes bons messieurs, la charité, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la bonne sainte Vierge, mes bons messieurs, la charité, s'il vous plaît, disait une voix dolente.

—Brigadier, si nous demandions à cette mendiante quelques renseignements?

—Notre devoir est naturellement de pousser nos investigations jusque dans leur dernière limite.

—C'est aussi ma manière d'envisager, soit dit sans vous offenser.

—Oh hé! la femme, là-bas! cria le brigadier en s'adressant à une pauvre vieille ridée comme une poire sèche, vous n'avez pas vu passer des messieurs en cet endroit?

—Pour ce qui est de les avoir vus, répondit la pauvresse, je ne les ai point vus, bonnes gens, bien sûr, v'là tantôt vingt ans que je suis aveugle, privée de la lumière du bon Dieu.

—Le cas est différent, et l'on ne peut vous accuser de mauvaise volonté.

—Naturellement, répondit le simple gendarme.

—Non, pour ce qui est de les avoir vus, reprit la vieille, toujours avec la même voix dolente, je ne les ai point vus; mais sauf votre respect, je n'ai pas été sans les entendre.

—Ah, ah, ils ont donc passé par là?

—Passé et repassé, mon bon monsieur; à cette heure, ils doivent être à Paris, car ils seront arrivés à temps pour le train.

Le gendarme poussa un grognement; le brigadier désappointé grogna deux fois.

—Pas moyen de verbaliser, dit-il.

—Tout de même, reprit la vieille, vous êtes la gendarmerie?

—Oui, brave femme; pourriez-vous par hasard nous renseigner; avez-vous su ou vu quelque chose?

—Je n'ai rien su ni rien vu, mes excellents messieurs, mais je pourrais tout de même vous donner des renseignements.

—Alors parlez sans haine et sans crainte, dit le représentant de la loi.

—Ils étaient sept, trois d'un côté et quatre de l'autre, ces jeunes messieurs...

—Qui vous a dit qu'ils étaient sept? demanda le brigadier avec finesse.

—C'est qu'ils se sont arrêtés pour me faire la charité: cinq m'ont donné; des deux autres l'un a dit: Je n'ai pas de monnaie, l'autre a dit: Je ne suis pas superstitieux.

—Comment savez-vous qu'ils étaient jeunes?

—Parce qu'ils marchaient vite, et que, quand l'on est vieux, voyez-vous, on n'est point pressé de mourir.

—Comment, de mourir?

—Mon Dieu, oui, puisqu'ils allaient se battre.

—Qui vous l'a dit?

—Mais leurs aumônes, mes bons messieurs; quatre m'ont donné vingt sous chacun; dans leur idée ça devait porter bonheur à leurs amis; le cinquième, un brave jeune homme, celui qui allait se battre, m'a donné une pièce de cinq francs; on est généreux quand on est malheureux ou heureux, quand on pleure ou quand on rit. Le sixième, celui qu'a dit: J'ai pas de monnaie, c'était le médecin. Les médecins, eux, ne donnent jamais; que ça leur fait à ces gens-là qu'on vive ou qu'on meure! Pour le septième, celui-ci qui a dit: C'est de la superstition, c'est celui qu'était dans son tort.

—Naturellement, s'écria en riant le brigadier, vous trouvez, vous, que c'est celui qui vous a donné la pièce de cinq francs qui doit avoir raison; je comprends ça.

—Vous ne comprenez point, mon doux gendarme, je vous l'assure; je sais ça, moi; j'en ai tant vu passer qui allaient se tuer. Ceux qui n'ont pas le bon droit pour eux ne donnent jamais rien, pas par avarice, oui-da, mais ils savent bien que ça n'est pas avec cent sous qu'on peut forcer la main au bon Dieu.

—Et alors? reprit le sous-officier.

—Alors ils ont été dans le bois, pas bien loin, car ils ne sont pas restés dix minutes; ils se sont battus à l'épée, je n'ai point entendu tirer de coups de pistolet; puis ils sont repartis sans s'être blessés beaucoup.

—Jusqu'à présent, votre perspicacité n'est point en défaut. Mais, demanda le brigadier, comment savez-vous que la blessure était légère?

—Ah, mon bon fils, répondit la vieille, je suis bien sûre de ce que je dis; si la blessure avait été dangereuse, ils m'auraient tous donné en repassant.