Méfiance réciproque des papistes et des huguenots.
Un «parti» catholique dans le colloque. Son impopularité. Relâchement des mœurs du clergé.
Le calvinisme religion d’État. Entraves à l’exercice du culte romain. Les catholiques exclus du gouvernement. Mesures vexatoires prises contre eux. Les rentiers des bénéfices dépouillés ou taxés pour l’entretien des pasteurs. Arrêts du Parlement et de la cour des Aides contre cet état de choses.
Il faut d’abord bien marquer que les profondes divisions qui avaient séparé les protestants et les catholiques ne s’étaient pas effacées avec la paix. Nous allons voir que l’édit de Follembray, s’il avait mis fin aux guerres civiles, n’avait pas rapproché les deux partis. L’édit de Nantes ne le fit pas davantage. En 1602, les protestants sortaient en armes de Nîmes et brûlaient les moissons des catholiques[573]. En 1614, ils maltraitaient un curé qui avait été porter les sacrements à une mourante[574]. Les exemples pourraient ainsi se multiplier. A plus forte raison, avant la publication de l’édit de Nantes, les deux partis restaient sur le qui vive. Au mois de mai 1600, le bruit court à Nîmes que les catholiques préparent une conspiration. Aussitôt, le consistoire délibère[575], et porte le fait à la connaissance du conseil de ville, qui ordonne des patrouilles de jour et de nuit, prend toutes les mesures nécessaires et fait avertir chacun des habitants réformés d’avoir l’œil et l’oreille au guet[576]. C’est beaucoup d’effroi pour rien. Peu après, le consistoire de Saint-Gilles prévient en grand secret celui de Nîmes que «despuys quelques jours en ça, les chanoines de Saint-Gilles tiennent la porte de leur église fermée à clef, [et] ont faict bastir plusieurs portes en forme de forteresse». Et les pasteurs d’avertir aussitôt les consuls, les magistrats et le colloque de ce grave événement[577]. Naturellement, c’était une fausse alerte.
Ces faits prouvent que la méfiance la plus absolue règne entre huguenots et papistes. Pour un rien, ils prendraient les armes. Il faut bien remarquer que les villes du colloque de Nîmes sont nettement divisées en deux partis, l’un fort, l’autre faible. Les protestants disposent du gouvernement et exercent le pouvoir à leur gré, tandis que les catholiques ont leurs intérêts spéciaux qui les opposent à eux. Il est nécessaire à ces derniers, moins nombreux, de s’organiser pour résister aux huguenots, fortement centralisés grâce à leurs assemblées qui ont action sur les consciences par l’intermédiaire des consistoires et sur les personnes par les consuls et les magistrats. Les catholiques se trouvent à Nîmes dans une situation correspondante à celle que les réformés occupent dans le reste de la France. La majorité qui les entoure de toutes parts augmente leur cohésion et les amène à former une petite ville dans la grande, de même que les protestants forment un État dans l’État.
Il existe donc un parti catholique de même qu’un parti protestant. Dans une délibération du conseil de ville de Nîmes, on rapporta que les papistes s’étaient réunis, avaient nommé un chef et que ceux du clergé avaient levé de l’argent «soubs le prétexte de l’employer à l’entretenement des ministres que se révolteront[578]». Ceci prouve au moins qu’il y avait entente entre les catholiques de la ville et qu’il leur était possible de conspirer. L’édit de Nantes dut favoriser leur accord et leur permettre de s’associer ouvertement. En effet comme, lors de son exécution, les protestants avaient nommé à Nîmes une commission spécialement chargée de faire les demandes aux commissaires et de rédiger les cahiers de remontrances[579], il est à croire que les catholiques, qui élisaient aussi des députations[580] et présentaient des cahiers[581], devaient avoir agi pareillement.
Ainsi, après l’édit de Follembray, les deux partis restent en présence; seulement, ils ne combattent plus les armes à la main: c’est une lutte d’influences politiques et morales qu’ils se livrent. Les catholiques sont impopulaires. Pour conserver leurs droits, ils sont forcés de recourir au parlement de Toulouse, et ne se maintiennent que par son autorité: c’est le cas du chapitre de Saint-Gilles, par exemple, qui est en procès contre les habitants de son village[582].
D’ailleurs, un grand relâchement s’était introduit dans les mœurs du clergé pendant les guerres civiles. Des prieurs et des curés délaissaient le service divin sans se donner «aulcune peyne que de jouir de leurs bénéfices, sans faire aulcune résidance», et, lorsque l’évêque voulait les contraindre à remplir leur devoir, ils en appelaient au parlement[583]. Les «chanoynes, prieurs, curés et chappelains» se refusaient à aider l’évêque de leurs revenus, lorsqu’il se décidait à faire reconstruire les églises ruinées[584]. Il était nécessaire de rappeler aux chanoines de Saint-Gilles qu’ils ne devaient «conférer aucunement de jour ny de nuit avec femme de mauvaise renommée», ou aller au cabaret et y jouer «à jeux deshonnestes et deffendus»; il fallait les exhorter à psalmodier «distinctement» à l’église, à «sçavoir chanter tout ce qu’il est besoin sçavoir», à ne parler avec leurs voisins pendant les services que «bien rarement», et à ne pas sortir de l’église avant la fin du service; enfin, à se procurer des bonnets carrés, à se faire couper les cheveux et tondre leur «corone» au moins six fois l’an. Ce règlement comprend encore des recommandations touchant la manière dont il convient de suivre la messe qui prouvent la singulière ignorance des religieux auxquels il s’adressait[585]. Il se produisit, après l’édit de Nantes, une véritable renaissance catholique lorsque le chapitre et l’évêque de Nîmes eurent le moyen de réagir contre ce relâchement des mœurs du clergé. Mais les chanoines de Saint-Gilles, qu’il fallait rappeler eux-mêmes à l’observance des coutumes catholiques, n’auraient guère pu avoir d’influence sur les habitants protestants de leur ville.
La religion réformée avait gagné en développement tout ce que perdait la catholique; à Nîmes, elle était passée au rang de religion d’État, ce qui revient à dire qu’elle opprimait «la romaine». Ne le lui reprochons pas, c’était dans les mœurs du temps et les catholiques rendaient bien aux réformés ce qu’ils avaient à en souffrir dans quelques villes. Quoi qu’il en soit, au colloque de Nîmes les huguenots empêchaient à peu près le culte romain. Ainsi, le service divin était complètement interdit à Calvisson, Galargues et Sommières[586]. A Nîmes, les églises se trouvaient détruites ou entre les mains des protestants[587], qui s’en servaient comme de citadelles[588]; il était défendu de célébrer la messe publiquement, de faire des processions, de dresser des autels et de tapisser les maisons les jours des fêtes de l’Église[589]; les enterrements à la mode romaine étaient généralement interrompus à coups de pierres et d’immondices, et les prêtres portant dehors le Saint-Sacrement s’exposaient à en recevoir autant[590]. Enfin, les jours de fêtes chômées, les consuls avaient coutume de faire clore les portes de la ville afin d’empêcher les habitants des environs de venir entendre la messe[591].
Outre qu’on les empêchait de célébrer leur culte librement, les catholiques se trouvaient, à Nîmes, privés de leurs droits politiques. Ils étaient absolument exclus de la garde bourgeoise ainsi que leurs serviteurs, et cependant on levait sur eux des impositions pour son entretien[592]. De même, ils ne pouvaient être admis au consulat, au conseil de ville, ni aux autres charges publiques. Cette question des consulats créa des difficultés sans nombre lors de l’exécution de l’édit de Nantes: catholiques et réformés envoyèrent députation sur députation aux commissaires, au connétable, au roi, aux assemblées, aux seigneurs influents de la cour. Les premiers eurent d’abord gain de cause, puis ce furent les huguenots qui l’emportèrent, quoi qu’on en ait dit[593].
Ce n’était pas seulement par point d’honneur que les catholiques voulaient être admis au consulat et au conseil de ville: en effet, les consuls et le conseil, composés exclusivement de réformés, prenaient à chaque instant contre eux des mesures vexatoires. Ainsi, ils avaient grand soin de choisir les maisons des ecclésiastiques pour le logement des gens de guerre, malgré les ordonnances du roi[594]. Pour entrer à Nîmes, il fallait déclarer aux gardiens des portes quelle religion on professait, et les catholiques étrangers se voyaient souvent repoussés[595]. En outre, les consuls avaient l’administration des finances dont, comme nous l’avons vu[596], une certaine partie était consacrée au paiement des assemblées, à l’entretien des proposants et des ministres, ou encore à faire venir «M. Pacius..... mandé quérir de Genève» et à racheter «l’estat de viguier affin de fere tumber les estatz entre [les] mains de ceulx de lad. Religion[597]». C’est pour empêcher les protestants de consacrer les revenus de la ville aux intérêts de la Religion que les catholiques exigèrent d’être admis aux consulats. Il ne leur était point agréable de payer les frais d’un culte qu’ils détestaient.
Les rentiers des bénéfices étaient particulièrement molestés: on trouva, en effet, mille manières ingénieuses de les faire contribuer aux charges publiques ou à l’accroissement des revenus seigneuriaux[598]. La plus radicale fut de leur enlever leurs bénéfices. Voici un des moyens employés: «les consulz, collecteurs de tailles» et même de simples particuliers faisaient, «soubz colleur du payement des taille, décretter» les bénéfices dont les titulaires avaient été forcés de s’enfuir, par suite de la démolition de leurs «eiglizes et maisons presbytéralles», et jouissaient ainsi du revenu, «n’estant ce qu’il reste.... suffizant» pour permettre aux titulaires de résider sur les lieux[599]. D’autres fois, des «gentilshommes, cappitaines et autres particuliers» avaient «impétrez» par des hommes de paille les bénéfices dont un petit nombre seulement étaient, «par la malice du siècle...., demeurés en leur entier»; ils se les étaient appropriés et les avaient joints à leurs propres biens[600]. Certaines personnes faisaient «trafic de vendre et achepter bénéfices, conséquemment le don du Saint-Esprit, jusques à les bailler en dot..... à leurs filles», et forçaient «aulcuns pouvres ecclésiastiques les leur bailer[601]». Tous ces usurpateurs des bénéfices n’étaient naturellement pas disposés à rendre ce qu’ils se trouvaient bien d’avoir pris. Retirés dans leurs maisons plus ou moins fortifiées, ils recevaient si mal et à tel renfort de bâtons les sergents qui venaient leur signifier les actes de justice, qu’il n’y avait plus aucun huissier pour s’y risquer et que même, en certains lieux, on ne trouvait plus personne pour se charger de la recette des décimes auxquels les bénéfices étaient taxés.
Quant aux «pouvres bénéficiers» restés en possession de leurs biens, il y avait aussi différents moyens d’en tirer de l’argent. Des gentilshommes et même des «juges et officiers» royaux, partisans des réformés, les empêchaient «de pouvoir jouir de leurs dixmes ..... et de les pouvoir bailler par arrentement aux laboureurs et paroissiens du lieu»: en effet, ils menaçaient et intimidaient les «serviteurs desd. ecclésiastiques, les laboureurs et merchans» qui les voulaient prendre, souvent même ils les rossaient, ou les faisaient «manger et ruyner par des gendarmes», si bien que les pauvres gens étaient «constraintz de composer avec eulx et leur bailler telle quantité de bled» qu’il leur plaisait. «Conséquemment», ajoute l’auteur du cahier de plaintes dont je tire ces renseignements, lesd. seigneurs «constraignent le pouvre peuple de payer les dixmes deux ou trois foys pour une..... sans que le pouvre peuple s’en oze plaindre, et, par ce moyen, l’ecclésiastique est privé de pouvoir vivre, faire le service divin et de payer les décymes et charges[602]».
Comme je l’ai dit[603], les consuls de Nîmes ne s’étaient pas privés d’imposer les rentiers des bénéfices au même titre que les autres habitants pour l’entretien des ministres et «autres usages». Cette coutume était d’ailleurs adoptée généralement, si l’on en croit le syndic du clergé Berthier, en Languedoc, Guyenne et Dauphiné, c’est-à-dire dans les pays où les huguenots étaient maîtres[604]. Ceux-ci n’avaient pas pu obtenir que les ministres fussent exemptés des tailles, puisqu’ils le demandent encore en 1611[605]. D’autre part, ils n’avaient jamais reçu la subvention de 45.000 écus que le roi leur avait promise pour l’entretien de leurs pasteurs[606]. C’est pourquoi ils n’hésitèrent pas à taxer les bénéficiers suivant leurs besoins. A Nîmes, ils faisaient des emprunts forcés sur les rentiers des bénéfices. D’après un document catholique, ceux qui résistaient se voyaient empêchés, par force au besoin, de toucher leurs dîmes, on leur fermait les portes de la ville lors de la levée des blés, leurs aires étaient fossoyées, leurs gerbes brûlées la nuit, leurs serviteurs battus, blessés, tués[607]. Ces persécutions sont, sans aucun doute, exagérées par le papiste qui les raconte, mais il faut qu’elles aient un fonds de vérité, puisqu’elles sont rapportées aux commissaires de l’édit de Nantes qui pouvaient les faire vérifier.
Le Parlement de Toulouse et la cour des Aides rendirent quelques arrêts pour interdire aux huguenots d’imposer les ecclésiastiques. Il y en a de 1596[608], de 1598[609], de 1601[610], de 1602[611]. En outre, des comptes présentés à la cour de Montpellier prouvent que les religionnaires d’Aigues-Mortes jouissaient encore en 1622 des revenus du chapitre de cette ville[612], ce qui montre que l’édit de Nantes ne put empêcher dans le colloque de Nîmes la coutume illégale de taxer et dépouiller les ecclésiastiques.
En résumé, on peut dire que les catholiques et les protestants se trouvaient aussi nettement séparés qu’au temps des guerres civiles. Les huguenots, plus forts, opprimaient à Nîmes les papistes en les empêchant d’exercer librement leur culte et en les forçant à payer des impositions dont une bonne part servait à solder les frais de la Religion. Les catholiques, d’autre part, étaient dans l’impossibilité de se défendre, puisque, se trouvant en minorité, ils ne pouvaient pénétrer dans le conseil de ville. C’était le contraire exactement de ce qui se passait dans le reste de la France. Aussi, à Nîmes, l’édit de Nantes ne pouvait qu’être favorable aux catholiques et défavorable aux réformés. C’est pourquoi ceux-ci l’accueillirent fort mal[613].