CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.

Appréciation générale du principal état théologique de l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime théologique et militaire.

Des habitudes exclusives profondément enracinées tendent nécessairement, chez les esprits modernes, à procurer au monothéisme un ascendant presque irrésistible, qui doit s'y opposer éminemment à toute saine appréciation des divers autres modes généraux de l'état théologique. Mais les philosophes, assez dégagés, à cet égard, de toutes préoccupations personnelles pour comparer, avec une impartiale élévation, les différens âges religieux, pourront aujourd'hui reconnaître aisément, après une analyse approfondie, et malgré de spécieuses apparences, que le polythéisme a dû, par sa nature, constituer la principale forme du système théologique, considéré dans l'ensemble de sa durée. Quelle que soit, sous le rapport social, l'éminente destination réservée au monothéisme, comme je l'expliquerai soigneusement au chapitre suivant, la leçon actuelle rendra, j'espère, incontestable, même à ce titre, l'aptitude encore plus complète et plus spéciale du polythéisme à satisfaire spontanément aux besoins politiques de l'époque correspondante. Enfin, l'ensemble de ce double examen fera implicitement sentir que, malgré le caractère provisoire plus ou moins inhérent, selon notre théorie, à toute philosophie théologique, l'existence du polythéisme a dû être plus durable que celle d'aucune autre phase religieuse; tandis que le monothéisme, plus voisin d'une entière cessation de l'état théologique, devait surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant sa transition fondamentale du système ancien au système moderne.

Pour mieux éclaircir notre appréciation générale du polythéisme, il convient ici d'examiner d'abord abstraitement chacune de ses diverses propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, et de considérer ensuite les différentes formes nécessaires du régime correspondant; de manière à caractériser exactement l'indispensable participation de ce second âge religieux à la grande évolution humaine: en évitant d'ailleurs, autant que possible, toute discussion vraiment concrète, suivant les explications préalables indiquées au début du chapitre précédent. Avant tout, je crois devoir avertir que j'envisagerai toujours le polythéisme dans l'acception publique qui lui était communément attribuée, sans m'arrêter à aucune des nombreuses et incohérentes tentatives par lesquelles, chez les modernes surtout, une irrationnelle érudition s'est vainement efforcée, à l'aide d'une vague interprétation symbolique, dont les principes sont presque toujours radicalement arbitraires, de rattacher ces croyances à un prétendu monothéisme antérieur, ou même, ce qui serait encore plus étrange, à quelque système purement physique. Si jamais ces ténébreuses hypothèses pouvaient devenir moins contradictoires et mieux déterminées, elles ne mériteraient guère plus l'attention du vrai sociologiste; puisque toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit évidemment s'apprécier, en dynamique sociale, suivant la manière dont elle était habituellement entendue par les masses, et non d'après le sens plus raffiné qu'ont pu y attacher secrètement quelques initiés: d'autant plus que ces mystérieuses explications n'ont jamais dû être, au fond, qu'une sorte d'anticipation générale des esprits les plus cultivés sur la phase religieuse immédiatement suivante. Cette puérile obstination à obscurcir, sous d'inintelligibles subtilités, le polythéisme, éminemment clair et expressif, que les admirables chants d'Homère, par exemple, nous décrivent avec tant de naïveté, ne provient, sans doute, essentiellement, dans la plupart des cas, que d'une impuissance philosophique à se représenter suffisamment un état mental trop éloigné, surtout en vertu des dispositions trop exclusives que doit inspirer la prépondérance totale du pur monothéisme. Aux yeux de tout vrai philosophe, si l'enfance de la raison humaine exige préalablement, de toute nécessité, le régime théologique, il n'y est certes pas moins naturel d'admettre d'abord un très grand nombre de dieux, pleinement distincts et indépendans les uns des autres, et dont les attributions spéciales correspondent à l'infinie variété des phénomènes; comme l'indique évidemment l'analyse attentive du développement spontané de l'individu, directement confirmée, pour l'espèce, par l'exploration judicieuse des divers sauvages contemporains, chez lesquels nos docteurs ne sauraient assurément transporter cette nébuleuse symbolisation.

Sous le point de vue purement intellectuel, nous avons reconnu, au chapitre précédent, que le fétichisme était nécessairement caractérisé par l'incorporation la plus intime et la plus étendue possible de l'esprit religieux au système total des pensées humaines: en sorte que sa transformation en polythéisme constitue réellement un premier décroissement général de l'influence mentale propre à la philosophie théologique. Mais, malgré la haute importance scientifique d'une telle appréciation pour confirmer notre théorie fondamentale de l'évolution humaine, et quand même cet âge primitif serait moins éloigné et moins inconnu, l'admirable essor spontanément imprimé par le polythéisme à l'imagination de l'homme, aussi bien que sa haute efficacité sociale, doivent finalement nous déterminer à regarder ce second âge comme le véritable temps du plus intense développement propre de l'esprit religieux, quoique son énergie élémentaire eût déjà subi ainsi, au fond, un certain commencement d'altération. Jamais, en effet, depuis cette époque, un tel esprit n'a pu retrouver à la fois un champ aussi vaste et un aussi libre exercice que sous ce pur régime d'une théologie directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique, et nullement contenue par les conceptions positives, dont les premiers rudimens, alors imperceptibles, si ce n'est à l'aide d'une scrupuleuse analyse, ne pouvaient se rapporter qu'à quelques observations incohérentes et empiriques sur les plus simples cas de chaque ordre de phénomènes naturels. Tous les évènemens quelconques, toujours étroitement rattachés à la destinée humaine, étant immédiatement attribués à l'intervention continue d'une foule d'agens surnaturels plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires n'étaient presque aucunement assujéties à des lois invariables, il est clair que les idées théologiques devaient ainsi exercer une domination mentale beaucoup plus variée, mieux déterminée, et moins contestée, que sous aucun régime ultérieur, comme nous le reconnaîtrons expressément au chapitre suivant. En comparant aujourd'hui, par la pensée, dans le cours journalier de la vie active, l'existence habituelle d'un polythéiste sincère à celle du plus dévot monothéiste, une saine appréciation générale fera aussitôt ressortir, contrairement aux préjugés ordinaires, la prépondérance plus intime et plus prononcée de l'esprit religieux chez le premier, dont l'intelligence demeure toujours assaillie, presqu'à chaque occasion, sous les formes les plus variées, d'une foule d'explications théologiques très détaillées; en sorte que ses actions même les plus communes constituent, pour ainsi dire, autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale, sans cesse ranimée, autant que possible, par un renouvellement continu de forme et même de destination. Le monde imaginaire occupe alors certainement, eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système intellectuel de l'homme, que sous le régime monothéique: ainsi que le confirment clairement, par exemple, tant d'éloquentes plaintes des principaux docteurs chrétiens sur la difficulté radicale de maintenir le fidèle au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être certainement beaucoup moindre, et même presque nulle, sous l'empire, plus familier et moins abstrait, des croyances polythéiques. Comme le contraste général avec la doctrine de l'invariabilité des lois naturelles constitue nécessairement le meilleur critérium mental de toute philosophie théologique, il suffirait d'ailleurs d'indiquer ici, afin de dissiper à ce sujet toute incertitude, combien l'opposition du polythéisme est, sous ce rapport, plus profonde et plus intense que celle du monothéisme; ce que le chapitre suivant fera spontanément ressortir, en y considérant l'immense décroissement déterminé, avec tant d'évidence, dans les miracles et les oracles, par la prépondérance finale du monothéisme, même musulman. En se bornant, par exemple, au seul cas des visions ou apparitions, on voit que, d'après la théologie moderne, elles sont éminemment exceptionnelles, et réservées, de loin en loin, à quelques individus privilégiés, chez lesquels elles ont presque toujours une importante destination; tandis que, sous le paganisme, au contraire, tout personnage un peu qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une parenté plus ou moins directe.

La seule objection vraiment spécieuse qui puisse être faite, à ma connaissance, contre un tel jugement comparatif, consisterait à regarder l'influence mentale du polythéisme comme inférieure à celle du monothéisme, d'après le moindre dévouement qu'il semble pouvoir inspirer. Mais cette objection qui, lors même qu'elle resterait sans réponse, ne saurait certainement altérer l'irrésistible évidence des considérations précédentes et de celles non moins décisives que la suite de notre opération suggérera naturellement au lecteur attentif, repose d'abord sur une confusion radicale entre la puissance intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale, et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système entier de l'existence humaine, on doit éprouver plus de difficulté à déterminer avec précision sa participation propre à chaque action sociale; tandis que, sous le monothéisme, cette coopération, quoique, au fond, beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée, d'après la division plus nette qui s'établit alors entre la vie active et la vie spéculative, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Il serait d'ailleurs peu rationnel de chercher dans le polythéisme le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui doit naturellement appartenir surtout au monothéisme, dont l'esprit, nécessairement bien plus exclusif, inspire, envers toute autre croyance, cette profonde répugnance que ne sauraient éprouver au même degré ceux qui, admettant déjà un très grand nombre de dieux, doivent être peu éloignés d'y en adjoindre de nouveaux, aussitôt que la conciliation devient possible. On ne peut sainement apprécier l'efficacité morale et sociale du polythéisme qu'en la comparant au principal office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution humaine, et qui devait essentiellement différer de celui du monothéisme: or, de ce point de vue, nous reconnaîtrons bientôt que l'influence politique de l'un n'a certes été ni moins étendue ni moins indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération ne saurait aucunement affaiblir l'irrécusable concours de preuves variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement possible de l'esprit religieux, dont le monothéisme a réellement commencé la décadence directe et croissante.

Afin de mieux apprécier la vraie participation générale du polythéisme à l'évolution fondamentale de l'intelligence humaine, il faut l'examiner séparément, d'abord sous le point de vue scientifique, ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le point de vue industriel.

Sous le premier aspect, on doit aujourd'hui être d'abord frappé surtout des obstacles essentiels qu'une telle philosophie théologique devait, par sa nature, directement opposer à l'essor de tout véritable esprit scientifique, alors obligé de lutter, presqu'à chaque pas, contre des explications religieuses très détaillées de la plupart des phénomènes, tendant spontanément à repousser comme impie toute idée d'invariabilité des lois physiques. Les graves inconvéniens du polythéisme sont, à cet égard, assez évidens et assez connus pour n'exiger ici aucun examen formel, auquel suppléerait d'ailleurs, dans la leçon suivante, l'appréciation générale de l'influence contraire si heureusement inhérente au monothéisme. Mais, quelle que soit, sous ce rapport, l'admirable supériorité du monothéisme, et quoique la principale éducation scientifique de l'humanité ait dû s'accomplir sous sa tutelle, il faut bien cependant, puisque cette éducation a évidemment commencé sous l'empire du polythéisme, qu'il ne lui ait pas été absolument antipathique, et qu'il ait même primitivement tendu, à divers titres, à la seconder directement, suivant un certain mode nécessaire, que je dois maintenant caractériser sommairement.

D'abord, les philosophes ont presque toujours apprécié beaucoup trop faiblement l'importance capitale du pas vraiment décisif franchi par l'intelligence humaine, quand elle s'est enfin élevée du fétichisme au polythéisme proprement dit. Quelque simple que doive nous paraître aujourd'hui ce premier progrès, il était peut-être plus fondamental qu'aucun autre perfectionnement ultérieur; car cette grande création des dieux constitue certainement, par sa nature, le premier essor général de l'activité purement spéculative propre à notre intelligence, qui jusque-là n'avait fait essentiellement que suivre sans effort, à la manière des animaux, une tendance spontanée à animer directement tous les corps extérieurs, proportionnellement à l'intensité effective de leurs phénomènes[7]. Mais, outre que notre vie intellectuelle a ainsi commencé immédiatement à prendre un caractère distinct, par le seul exercice provisoire qui pût alors exister, cette grande révolution théologique a constitué, sous un autre aspect, pour l'état mental définitif, une première et indispensable préparation, sans laquelle la conception ultérieure des lois naturelles invariables fût demeurée indéfiniment impossible. A la vérité, le polythéisme, quoique représentant désormais la matière comme essentiellement inerte, subordonnait tous les phénomènes à une multitude de volontés éminemment arbitraires, incompatibles avec toute grande idée de règles constantes. Néanmoins, par cela même que chaque corps n'était plus directement divinisé, les détails secondaires des phénomènes commençaient à devenir accessibles au premier essor élémentaire de l'esprit scientifique, puisqu'on pouvait les contempler, à un certain degré, sans rappeler immédiatement la notion théologique correspondante, dès lors relative à un être distinct du corps et résidant presque toujours au loin; tandis que, sous le fétichisme, cette indispensable séparation était nécessairement impossible, d'après les explications contenues au chapitre précédent. D'ailleurs, le polythéisme, pleinement développé, introduit spontanément, sous le nom de destin ou de fatalité, une conception générale éminemment propre à fournir un point d'appui primordial au principe fondamental de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les divers phénomènes doivent, sans doute, paraître, dans l'enfance de la raison humaine, infiniment plus irréguliers que notre régime mental ne nous permet aujourd'hui de le supposer, il est clair cependant que le polythéisme, par la multiplicité et l'incohérence de ses indisciplinables divinités, avait, à cet égard, nécessairement dépassé le but, au point de devenir directement contraire à ce degré de régularité qu'a dû bientôt manifester l'examen attentif du monde extérieur. Afin de tout concilier, sans dénaturer une telle philosophie, il a donc fallu ajouter au système un indispensable complément général, en créant un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres dieux, malgré leur indépendance propre, devaient, à certains égards, reconnaître la prépondérance. C'est ainsi que la notion du destin constitue le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est, par sa nature, inséparable; sans parler encore de l'office capital qu'elle a dû remplir, comme on le verra plus loin, dans la transition finale du polythéisme au monothéisme. Par-là, le polythéisme avait donc spécialement ménagé un premier accès au principe ultérieur de l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant à quelques règles constantes, quoique profondément obscures, les nombreuses volontés qu'il introduisait habituellement. Il a même consacré, à certains égards, cette régularité naissante, envers le monde moral, qui lui servait, comme à toute autre théologie, de point de départ universel pour l'explication du monde physique: car, au milieu des caprices les plus désordonnés, il importe de noter que chaque divinité conserve toujours, au fond, son caractère propre, jusque dans les plus libres élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait évidemment nous inspirer aucun intérêt soutenu.

Note 7: Sous ce point de vue, on doit reconnaître la profonde justesse de l'ancienne maxime vulgaire qui représentait la croyance aux dieux comme l'apanage exclusif de l'entendement humain: puisque, en effet, les animaux supérieurs parviennent bien à un certain fétichisme, plus ou moins analogue au nôtre, quoique plus grossier et moins étendu; tandis que les plus intelligens ne paraissent jamais susceptibles de s'élever, du moins spontanément, jusqu'à la moindre ébauche du polythéisme proprement dit, qui exigerait de leur part une activité d'imagination supérieure à leur vraie portée mentale.

Pendant que le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative, permettait ainsi à l'esprit scientifique un faible essor rudimentaire, il tendait éminemment, d'une autre part, à exciter directement les méditations philosophiques, en établissant, entre toutes nos idées quelconques, une première liaison fondamentale, qui, malgré sa nature essentiellement chimérique, n'en était pas moins alors infiniment précieuse. Jamais, depuis cette époque, les conceptions humaines n'ont pu retrouver, à un degré aucunement comparable, ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui constitue l'état pleinement normal de notre intelligence, et qu'elle avait alors spontanément acquis sous la domination franche et uniforme du système théologique. C'est seulement à la prépondérance, plus pure encore et plus universelle, de la philosophie positive, qu'il appartiendra, dans un inévitable et prochain avenir, de réaliser, d'une manière beaucoup plus parfaite et surtout plus durable, cette propriété fondamentale. Le monothéisme lui-même, quoique résultant d'une systématisation plus avancée, n'a pu satisfaire autant que le polythéisme à une telle condition, parce que, dans l'état mental correspondant, une partie des spéculations humaines avait déjà commencé à échapper irrévocablement à la philosophie théologique proprement dite, de manière à en altérer sensiblement la nature primitive, comme on le verra au chapitre suivant. Il est donc aisé de concevoir pourquoi l'esprit d'ensemble, aujourd'hui si rare, devait, au contraire, se rencontrer fréquemment en un temps où, non-seulement la faible étendue des diverses notions permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où surtout leur commune subordination à une même philosophie théologique les rendait toujours immédiatement comparables entre elles. Quoique ces rapprochemens dussent alors être le plus souvent chimériques, cependant leur usage spontané et continu devait certainement constituer, à la longue, un état plus normal que l'anarchie philosophique qui caractérise la situation transitoire des modernes, et que tant d'esprits faux ou étroits s'efforcent maintenant d'éterniser. Aussi ne suis-je point surpris que d'éminens penseurs, appartenant surtout à l'école catholique, aient, de nos jours, expressément déploré, comme une sorte de dégradation fondamentale de notre intelligence, l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, se plaçant directement à la source de tout, ne laissait rien sans liaison et sans explication quelconques, par l'uniforme application de ses conceptions théologiques. Tous ceux qui, dans ce siècle, ont profondément senti la nécessité sociale de l'esprit d'ensemble, mais sans apprécier les vraies conditions essentielles qui lui sont désormais imposées, ont pu être conduits à une telle aberration, dont l'illustre de Maistre a offert un exemple si mémorable, surtout par son parallèle général, admirable à beaucoup d'égards, entre le principal caractère de la science antique et celui de la science moderne. Sans se laisser entraîner à ces regrets stériles, et même irrationnels, où l'on méconnaît directement la destination purement provisoire de la philosophie théologique, il est certainement impossible de ne point admirer son aptitude spéciale, non-seulement à déterminer, comme je l'ai tant prouvé, le premier essor fondamental de notre intelligence, mais encore à favoriser long-temps son développement graduel, en fournissant spontanément à son activité continue un aliment et une direction également indispensables, jusqu'à ce que le progrès des connaissances réelles ait pu enfin permettre un meilleur régime mental. En considérant même la détermination de l'avenir comme le but final de toutes les spéculations philosophiques quelconques, on doit reconnaître, en général, que la divination théologique a véritablement ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'inévitable antagonisme qui a dû ultérieurement s'établir entre elles, et qui a surtout manifesté l'irrécusable supériorité propre à la philosophie positive, sous la seule condition, encore inaccomplie, d'une généralisation suffisante.

Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme, quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme, principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple, incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré. C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc., des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers, ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée, et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens, déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse, j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques, dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques, l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance, qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.

Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause spéciale de destruction pour les recueils d'observations augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le changement général des croyances théologiques, et avant que le développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.

Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source générale, bien plus que les résultats effectifs.

Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un office tellement fondamental dans la société antique, que son économie générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps, ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques, etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer. Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur: seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse, les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique, de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage, et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux esclaves, qui en formaient toujours la masse principale.

Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire ressortir hautement cette condition préalable du développement normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions contemporaines. L'observation même des temps modernes la manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc., étaient certainement au niveau général des connaissances humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton, Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.

Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables: abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une manière évidente et directe, à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité, en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation, susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée. Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance, individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible, soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique, ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier, manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance, en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect, le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa rationnalité eût été gravement altérée.

On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce, comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison; tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme, en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la première cause de cette confusion philosophique, précédemment rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais, quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu, que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu, même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant, de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable, surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale, d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément, qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur développement général a été directement favorisé par le polythéisme, sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre.

Par cet ensemble de motifs, l'aptitude nécessaire du polythéisme à seconder spécialement l'évolution esthétique de l'humanité, se trouve donc ici suffisamment expliquée. Or, n'eût-il rendu que cet éminent service, il aurait certainement concouru, suivant un mode indispensable, au développement fondamental de notre espèce, dont une telle évolution devait constituer, par sa nature, l'un des principaux élémens. Dans le vrai système de l'économie humaine, individuelle ou sociale, les facultés esthétiques sont, en quelque sorte, intermédiaires entre les facultés purement morales et les facultés proprement intellectuelles: leur but les rattache aux unes, leur moyen aux autres. Aussi leur développement convenable peut-il très heureusement réagir à la fois sur l'esprit et sur le cœur, constituant ainsi spontanément l'un des plus puissans procédés généraux d'éducation, soit intellectuelle, soit morale, que nous puissions concevoir. Chez le très petit nombre d'organisations éminentes, où la vie mentale devient prépondérante, surtout à la suite d'un long exercice continu et presque exclusif, l'influence des beaux-arts tend à rappeler la vie morale, alors trop souvent oubliée ou dédaignée. Mais, dans l'immense majorité de notre espèce, où, au contraire, l'activité intellectuelle, spontanément engourdie, doit être essentiellement absorbée par l'activité affective, le développement esthétique sert habituellement de préambule indispensable au vrai développement mental, outre son importance propre et permanente, trop incontestable pour qu'il faille la signaler ici. Telle est la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous la direction du polythéisme, si éminemment propre, d'après les explications précédentes, à cette heureuse destination. C'est ainsi qu'il a indirectement tendu à exciter, non-seulement chez quelques hommes choisis, mais surtout dans la masse entière, un premier degré de vie intellectuelle permanente, par une douce et irrésistible influence, que chacun alors subissait avec délices, indépendamment d'ailleurs de son action mentale proprement dite, ci-dessus analysée. L'observation journalière du développement individuel des hommes ordinaires suffirait seule à faire apprécier toute la valeur de cet indispensable office, en vérifiant clairement qu'il n'y a presque jamais d'autre moyen d'éveiller, ou même d'entretenir, une certaine activité purement spéculative, distincte de l'exercice forcé que les nécessités humaines imposent habituellement à notre chétive intelligence: témoigner quelque intérêt pour les beaux-arts, sera certainement, en tout temps, le symptôme le plus commun d'une vraie naissance à la vie spirituelle. Sans doute, un tel progrès est encore loin du terme naturel de l'éducation humaine, individuelle ou collective, comme je l'ai indiqué au cinquantième chapitre. Car, le but essentiel, dans l'un et l'autre cas, consiste finalement à transférer, autant que possible, l'influence directrice à la raison, et non à l'imagination. Mais, si le caractère propre de l'humanité a commencé à se prononcer, dès sa première enfance, par l'ascendant du sentiment sur l'instinct animal, ce qui a été essentiellement le résultat spontané du fétichisme, il n'est pas douteux que cette prépondérance de l'imagination sur le sentiment, constituée par l'évolution esthétique accomplie sous le polythéisme, n'ait déterminé un grand pas général vers l'état définitif et pleinement normal, où la raison prend enfin directement et ouvertement les rênes du gouvernement humain; situation finale, dont le monothéisme a puissamment tendu à nous rapprocher, comme l'expliquera la leçon suivante, mais qui ne saurait être suffisamment réalisée que sous l'empire universel de la philosophie positive. Ainsi, la phase philosophique que nous apprécions dans le polythéisme ne pouvait, par sa nature, constituer qu'un degré intermédiaire, qu'il serait très dangereux de prétendre ériger en terme véritable de l'éducation humaine; mais c'était, non moins évidemment, un intermédiaire strictement indispensable, qui n'était pas susceptible d'être franchi, et sans lequel l'essor ultérieur des plus hautes facultés de l'homme serait resté essentiellement impossible. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique diffèrent certainement beaucoup, cependant ils emploient réellement, chacun à sa manière, les mêmes forces fondamentales du cerveau, en sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir, à un certain degré, de préambule ou d'introduction au second, sans dispenser aucunement toutefois d'une autre préparation plus spéciale, que nous apprécierons en son lieu, et à laquelle devait surtout présider le monothéisme. Sans doute, le génie, éminemment analytique et abstrait, de la principale observation scientifique proprement dite, envers le monde extérieur, est radicalement distinct du génie, essentiellement synthétique et concret, de l'observation esthétique, qui, dans tous les phénomènes quelconques, s'attache à saisir presque exclusivement le côté humain, en y étudiant leur influence effective sur l'homme, spécialement envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a évidemment entre eux quelque chose de profondément commun, la disposition, également nécessaire, à observer avec justesse, qui exige ou suggère des précautions mentales fort analogues pour prévenir et rectifier les aberrations dans l'un ou l'autre cas. L'analogie est beaucoup plus complète en ce qui concerne l'étude de l'homme lui-même, où le savant et l'artiste ont également besoin de certaines notions identiques, quoiqu'ils n'en doivent pas faire le même usage. On ne saurait donc méconnaître la secrète affinité directe qui existe, à divers titres, entre l'un et l'autre esprit, malgré leurs profondes différences caractéristiques, et qui, par suite, doit rendre le développement plus rapide du premier susceptible de préparer utilement l'essor plus tardif du second. Si cette relation a lieu nécessairement chez ceux d'abord qui, à l'un ou l'autre égard, participent activement à la culture intellectuelle, une influence analogue doit s'exercer aussi, à un moindre degré, sur la masse passive. Pour plus de clarté, je me suis borné, dans une telle appréciation, à considérer seulement, de part et d'autre, ce qui concerne la simple élaboration préalable, destinée à procurer les matériaux convenables. Or, le rapprochement serait jugé bien plus intime si je pouvais ici comparer également la combinaison finale de ces premiers élémens, inévitablement soumise aux mêmes lois essentielles, soit qu'il s'agisse d'une œuvre esthétique ou scientifique. Mais les notions ordinaires sur la marche générale des compositions intellectuelles, surtout quant aux beaux-arts, sont encore beaucoup trop vagues et trop obscures pour qu'un semblable parallèle pût avoir toute son utilité philosophique, à moins d'entraîner dans des explications fort étendues, entièrement incompatibles avec la nature et la destination de cet ouvrage. Quoi qu'il en soit, les indications précédentes suffisent, sans doute, à rendre incontestable l'influence spéciale que l'essor primitif du génie esthétique a dû exercer, sous le polythéisme, sur l'état mental de l'humanité, pour y préparer, sous le monothéisme, la naissance consécutive du vrai génie scientifique, indépendamment de son office général, ci-dessus apprécié, quant au premier éveil de l'activité spéculative, dans le seul mode qui fût d'abord possible. Les limites nécessaires de ce traité m'ont prescrit aussi de ne faire ici aucune distinction formelle entre les divers beaux-arts, soit en ce qui concerne leur relation au polythéisme, soit relativement à la liaison de leur développement avec l'évolution fondamentale de l'humanité. Mais, si je pouvais ici plus spécialement examiner cet intéressant sujet, il me serait aisé d'étendre la théorie que je viens d'esquisser jusqu'à la détermination rigoureuse de l'ordre spontané suivant lequel ces différens arts ont dû historiquement surgir et croître, en tout temps et en tout lieu, sauf les perturbations exceptionnelles, où la succession essentielle deviendrait encore appréciable à une scrupuleuse analyse. Ne devant point insister davantage sur les considérations esthétiques, je me borne donc à énoncer cet ordre, que tout lecteur familiarisé avec la vraie philosophie des beaux-arts pourra facilement examiner. Il consiste en ce que chaque art a dû se développer d'autant plus tôt, qu'il était, par sa nature, plus général, c'est-à-dire susceptible de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est point toujours, à beaucoup près, la plus nette ni la plus énergique: d'où résulte, comme série esthétique fondamentale, la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et enfin l'architecture, en tant que moralement expressive[10].

Note 10: La stricte exactitude historique, et même philosophique, exigerait peut-être que l'on fît commencer une telle série par cet art, plus spontané et plus primitif qu'aucun autre, qui, intimement lié au langage mimique, dont il ne constitue qu'une sorte d'exagération naturelle, à peu près comme la musique envers la parole, offre, avec tant d'évidence, dans les moindres degrés de la vie sauvage, le premier moyen d'expression animée, et jusqu'à un certain point idéalisable, de nos sentimens individuels ou sociaux, et surtout de nos passions les plus énergiques. Mais un tel art, essentiellement tombé en désuétude, depuis que le langage d'action a dû perdre graduellement presque toute son importance initiale, doit être de plus en plus envisagé comme éteint, si ce n'est à titre de simple auxiliaire subalterne de la plupart des autres; ainsi que le témoigne clairement, malgré tant d'encouragemens systématiques, sa misérable réduction, chez les modernes, à une froide et stérile combinaison de signes essentiellement conventionnels, devenus presque inintelligibles pour ceux même qui les assemblent, et où les cervelets émoussés trouvent seuls habituellement une stimulation réelle, bien qu'accessoire. Il y a long-temps, sans doute, que l'idéalisation des sentimens humains ne s'exprime plus que par des moyens plus parfaits et plus nobles; quoique leur développement ait dû être, en effet, postérieur, cette circonstance ne saurait désormais être prise en considération que dans un traité tout spécial sur l'ensemble de révolution esthétique de l'humanité.

En terminant cette appréciation capitale, propre à nous dispenser essentiellement de toute explication analogue dans presque tout le reste de notre opération historique, il importe d'y signaler son aptitude spéciale à résoudre spontanément la grande et célèbre objection que les beaux-arts semblent offrir nécessairement à la théorie générale du progrès continu de l'humanité, par le seul fait de leur incontestable prééminence en un temps qui, à tout autre titre, ne représente évidemment que l'enfance de notre espèce. On voit maintenant, en effet, comme je l'avais annoncé au quarante-huitième chapitre, à quoi tient ce paradoxe apparent, en reconnaissant ainsi par quel concours nécessaire de causes naturelles le principal essor des beaux-arts devait avoir lieu sous l'empire du polythéisme, sans qu'une telle correspondance puisse rationnellement indiquer aucune vraie diminution ultérieure dans l'ensemble de nos facultés esthétiques, qui seulement, malgré leur développement toujours continu, n'ont pu retrouver depuis ni une stimulation aussi directe et aussi énergique, ni d'aussi importantes attributions, ni des dispositions aussi favorables, toutes circonstances entièrement indépendantes de leur activité intrinsèque et du mérite propre de leurs productions. Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes, il est impossible de méconnaître les nombreux et éclatans témoignages qui prouvent, avec une irrésistible évidence, que le génie humain n'a nullement baissé au fond, même pendant la prétendue nuit du moyen-âge, surtout en ce qui concerne le premier des beaux-arts, dont le progrès général est, au contraire, incontestable. Même dans le genre épique, quoique le mode essentiel de conception en ait été jusqu'ici le moins adapté à la nature de la civilisation moderne, on ne saurait certainement citer, en aucun temps, un génie poétique plus fortement organisé que celui de Dante ou de Milton, ni une imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Quant à la poésie dramatique, l'énergie spontanée de Shakespeare, l'admirable élévation de Corneille, l'exquise délicatesse de Racine, et l'incomparable originalité de Molière, ne redoutent certainement aucun parallèle antique. A l'égard des autres beaux-arts, on ne peut plus contester aujourd'hui la haute prééminence de la musique moderne, soit italienne, soit allemande, malgré une moindre influence sociale dans un milieu moins favorable, sur la musique des anciens, essentiellement dénuée d'harmonie, et réduite, comme celle de toutes les sociétés peu avancées, à des mélodies extrêmement simples et uniformes, où la seule mesure constituait le principal moyen d'expression. Il en est sans doute de même relativement à la peinture, considérée non-seulement dans sa partie technique, dont le progrès continu est évident, mais dans sa plus haute expression morale, pour laquelle nous n'avons certes aucun sujet de penser que l'antiquité eût rien produit d'équivalent, par exemple, aux chefs-d'œuvre de Raphaël, ni à beaucoup d'autres ouvrages modernes. L'exception apparente relative à la sculpture s'expliquerait aisément, si elle est suffisamment réelle, comme essentiellement due aux mœurs et à la manière de vivre des anciens, qui devaient naturellement leur procurer une connaissance plus intime et plus familière des formes humaines. Enfin, pour l'architecture, indépendamment des immenses progrès qu'a évidemment reçus, chez les modernes, sa partie industrielle la plus usuelle, on ne saurait méconnaître, ce me semble, sous le seul point de vue esthétique, l'éminente supériorité de tant d'admirables cathédrales du moyen-âge, où la puissance morale d'un tel art est certainement poussée à un degré de sublime perfection, que ne pouvaient offrir, malgré leur régularité, les plus beaux temples antiques, comme j'aurai lieu de l'expliquer sommairement au chapitre suivant. Après avoir judicieusement opéré ces diverses comparaisons directes, il faudrait ensuite, pour parvenir à une appréciation vraiment rationnelle, prendre, d'une autre part, en haute considération la stimulation esthétique nécessairement beaucoup moindre inhérente jusqu'ici au caractère essentiel de la civilisation moderne, malgré de plus grands encouragemens personnels, dus surtout à la vulgarisation croissante du goût. Les beaux-arts étant, en général, destinés à retracer avec énergie notre existence morale et sociale, il est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de l'humanité, ils doivent nécessairement s'adapter de préférence à une sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère, plus complet et plus prononcé, comporte une représentation plus nette et mieux définie; ce qui avait éminemment lieu dans l'antiquité, sous l'empire du polythéisme. Or, nous reconnaîtrons, au contraire, que, depuis le commencement du moyen-âge, l'état social moderne n'a, pour ainsi dire, constitué jusqu'ici qu'une immense transition, essentiellement accomplie, sans une physionomie assez stable et assez tranchée, sous la présidence indispensable du monothéisme, qui, par sa nature, devait moins encourager le développement esthétique, et seconder davantage l'essor scientifique. Toutes les causes principales devaient donc concourir à y ralentir notablement la marche des beaux-arts; et, cependant, loin d'avoir subi aucune dégénération réelle, les faits témoignent, avec une éclatante évidence, que leur génie s'est élevé, dans presque tous les genres déjà créés, au niveau et même au-dessus des plus éminentes productions antiques, indépendamment des nouvelles issues qu'il est parvenu à s'ouvrir par beaucoup d'admirables chefs-d'œuvre, par exemple, dans ces compositions, éminemment modernes, qualifiées du nom impropre de romans: il n'y a eu de diminution réelle que dans l'influence sociale correspondante, d'après les motifs précédemment expliqués. Ainsi, l'accomplissement, même en ce genre, d'un véritable progrès, malgré des conditions peu favorables, montre clairement que les facultés esthétiques de l'humanité, loin de décroître, sont assujéties, comme toutes les autres, à un développement continu: aux yeux du moins de tous les vrais philosophes qui, à cet égard, sauront se préserver suffisamment de la tendance vulgaire à juger les beaux-arts uniquement sur l'effet produit; d'où il résulterait, par exemple, si l'on pouvait être pleinement conséquent à cet étrange principe, qu'il faudrait accorder le premier rang à la composition d'une danse nègre, susceptible, en cas opportun, de déterminer un entraînement plus irrésistible que celui dû à la plus puissante poésie ancienne ou moderne. Quand, après une longue et pénible préparation, la civilisation moderne aura finalement développé, avec la prépondérance suffisante, son vrai caractère propre, ce qui serait impossible sans l'ascendant général de la philosophie positive, l'humanité s'élèvera à un état social éminemment progressif, et néanmoins plus homogène et plus stable que celui de l'antiquité polythéiste, où les beaux-arts trouveront à la fois un nouveau champ et des attributions nouvelles, aussitôt que leur génie essentiel se sera convenablement adapté au nouveau régime intellectuel, comme je l'indiquerai sommairement à la fin du volume. C'est alors seulement que pourra être directement utilisée, dans toute sa plénitude, pour le bonheur commun de notre espèce, cette admirable éducation graduelle de nos facultés esthétiques, qui, continuée, avec tant de succès, chez les modernes, malgré tant d'entraves, y témoigne si clairement de leur irrésistible spontanéité: c'est alors enfin que se manifestera familièrement, aux yeux de tous, cette irrécusable affinité fondamentale qui, d'après les lois nécessaires de l'organisation humaine, unit spontanément le sentiment du beau, d'une part, au goût du vrai, et, d'une autre part, à l'amour du bon.

Après avoir ainsi suffisamment accompli l'appréciation intellectuelle du polythéisme, d'abord sous le point de vue scientifique, et ensuite sous l'aspect esthétique, il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à caractériser expressément son influence générale sur le développement continu des aptitudes industrielles de l'humanité. Cette dernière détermination s'effectuera d'ailleurs spontanément ci-dessous, en ce qu'elle peut offrir d'utile à notre principale opération, quand nous considérerons celle des trois formes essentielles du polythéisme qui devait surtout présider à un tel développement, résultat complexe de l'essor mental et de l'essor social. Nous avons, en outre, déjà reconnu, au chapitre précédent, l'importance initiale de la philosophie théologique, même à l'état de simple fétichisme, pour exciter et soutenir d'abord l'activité humaine dans sa première conquête du monde extérieur. Or, il suffit maintenant d'ajouter, à ce sujet, que le polythéisme devait nécessairement exercer, sous ce rapport, une influence plus directe et plus étendue que celle du pur fétichisme. Celui-ci, en effet, en divinisant la matière, ne pouvait évidemment, sans une sorte d'inconséquence sacrilége, en tolérer l'altération journalière; du moins jusqu'à ce que la naissance d'un vrai sacerdoce, sous l'astrolâtrie, eût permis, comme je l'ai expliqué, de commencer à discipliner cette logique spontanée de l'esprit religieux. Le polythéisme, au contraire, isolant nettement chaque divinité des corps soumis à son empire, n'interdisait plus, par sa nature, la modification volontaire du monde extérieur, et y provoquait même souvent à divers titres; outre qu'il réalisait directement, au plus haut degré, la propriété stimulante inhérente à toute philosophie théologique, en mêlant l'action surnaturelle à la plupart des entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime qu'on n'a pu la concevoir depuis: en sorte que, pour peu que l'action devînt importante, chacun pouvait s'y sentir familièrement appuyé de quelque divine assistance. En même temps, l'inévitable organisation d'un puissant sacerdoce tendait à régulariser ces vagues influences, qui, livrées à leur jeu naturel, devaient produire tant d'incertitudes ou d'aberrations. On conçoit, enfin, que la multiplicité des dieux fournissait, à cet égard, de précieuses ressources spéciales, pour neutraliser spontanément, d'après leur opposition mutuelle, cette disposition anti-industrielle plus ou moins attachée, de toute nécessité, à la nature intime de l'esprit religieux, ainsi que je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Sans un tel expédient, sagement appliqué par l'autorité sacerdotale, il est évident que le dogme général du fatalisme, précédemment signalé comme indispensable au polythéisme, aurait tendu directement à arrêter l'essor naissant de l'activité humaine. Aussi le monothéisme, où ce dogme prend surtout la forme, non moins oppressive, d'un optimisme absolu, et qui est radicalement privé de ce puissant correctif dû au croisement immédiat des volontés directrices, serait-il, par sa nature, moins favorable que le polythéisme à l'action progressive de l'humanité sur le monde, si l'époque même de son avènement spontané ne coïncidait point nécessairement, comme je l'expliquerai au chapitre suivant, avec cet état plus avancé de l'évolution humaine qui, malgré les apparences vulgaires, diminue au fond l'influence et le besoin de l'esprit religieux dans la vie réelle. Quand cette indispensable coïncidence n'a pas lieu suffisamment, par suite d'un passage prématuré à l'état monothéique, d'après une aveugle imitation, cette tendance délétère se fait nettement sentir: ainsi que l'histoire ne le témoigne que trop, envers plusieurs nations dont les progrès ultérieurs eussent été certainement plus fermes et plus rapides, si elles fussent restées plus long-temps sous le régime polythéique, au lieu de s'élever trop brusquement au monothéisme, avant d'y être encore convenablement préparées, et uniquement entraînées par une indiscrète ardeur, provenue d'exemples hétérogènes. On ne saurait donc méconnaître les propriétés spéciales du polythéisme pour encourager le développement spontané de notre activité industrielle, jusqu'à ce que, par le progrès continu de l'étude de la nature, elle puisse commencer à prendre son vrai caractère rationnel, sous l'influence correspondante de l'esprit positif, qui, en lui ouvrant le plus vaste champ, lui imprime directement le mouvement à la fois le plus sage et le plus hardi.

Du reste, afin qu'une telle appréciation soit suffisamment exacte, il ne faut jamais oublier que la guerre constituait alors, de toute nécessité, la principale occupation de l'homme, et que, par conséquent, on jugerait très mal l'industrie ancienne si, comme nos habitudes doivent nous y porter aujourd'hui, on y négligeait les arts dont la destination était essentiellement militaire. Ces arts ont dû être long-temps prépondérans, en vertu de leur importance supérieure, et aussi d'après la plus grande facilité intrinsèque de leur perfectionnement propre. Les premiers outils de l'homme ont toujours été nécessairement des armes, soit contre les animaux, soit contre ses compétiteurs. Pendant une longue suite de siècles, son adresse et sa sagacité pratique ont dû être principalement occupées, par un exercice énergique et continu, à instituer et à améliorer les appareils militaires, offensifs ou défensifs; et ces efforts, outre leur indispensable utilité primitive, n'ont pas d'ailleurs été entièrement superflus pour le progrès ultérieur de l'industrie proprement dite, qui, par d'heureuses transformations, en a souvent tiré des indications importantes. Sous cet aspect, il faut constamment regarder l'état social de l'antiquité comme radicalement inverse de notre état moderne, où la guerre est devenue enfin purement accessoire, tandis que, chez les anciens, elle devait avoir habituellement une haute prépondérance. Aussi dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels, les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient-ils essentiellement à la guerre, qui y donna lieu à tant de créations vraiment prodigieuses, surtout pour l'art des siéges. Chez les modernes, au contraire, quoique l'immense progrès des arts mécaniques et chimiques ait dû accessoirement y déterminer d'importantes innovations militaires, dont toutefois on s'exagère beaucoup la valeur, il est néanmoins certain que le système des armes se présente comme beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble actuel des moyens humains, qu'il ne l'était, chez les Grecs et les Romains, eu égard à l'état industriel correspondant[11]. Il est donc indispensable de considérer aussi cet art prépondérant, si l'on veut convenablement caractériser l'influence générale du polythéisme sur le développement industriel de l'humanité.

Note 11: J'ai souvent entendu un marin distingué (mon malheureux ami feu le capitaine Montgéry), qui avait embrassé, avec une éminente rationnalité relative, le système entier de l'art de la guerre, à la fois terrestre et navale, conception extrêmement rare aujourd'hui, déplorer amèrement, pour caractériser la faible consommation intellectuelle exigée par la guerre moderne, que l'art de détruire, quoique, par sa nature, le plus facile de tous, se trouvât beaucoup moins perfectionné maintenant que l'art de produire, malgré la difficulté supérieure de celui-ci. Mais, si ce militaire vraiment philosophe eût suffisamment complété son intéressante observation, comme son érudition spéciale, aussi judicieuse qu'étendue, le lui eût aisément permis, en reconnaissant que, chez les anciens, la relation était essentiellement inverse, il y eût aperçu une nouvelle confirmation de cette heureuse transformation sociale qui, chez les modernes, faisant de plus en plus de la guerre une affaire habituellement accessoire, ne détourne ordinairement à cet usage que la moindre partie des efforts intellectuels, comme je l'expliquerai ailleurs.

Pour compléter l'appréciation abstraite du polythéisme, il nous reste maintenant à juger directement son aptitude sociale proprement dite, analysée d'abord sous le point de vue politique, alors nécessairement prépondérant, et ensuite sous l'aspect purement moral, qui manifeste plus qu'aucun autre l'imperfection radicale d'un tel régime théologique.

L'ensemble des explications déjà contenues dans ce volume et dans le dernier chapitre du précédent, a dû faire d'avance apprécier hautement l'importance fondamentale de cette première propriété du polythéisme qui consiste à détacher enfin nettement de la masse sociale une classe éminemment spéculative, également affranchie des soins militaires et industriels, et susceptible, par son ascendant spontané, de donner graduellement à la société humaine une consistance durable et une organisation régulière. Tandis que le fétichisme, ainsi que nous l'avons reconnu, ne déterminait point nécessairement l'institution d'un vrai sacerdoce, si ce n'est dans sa dernière phase, à l'état d'astrolâtrie, d'où il a passé au polythéisme, il est évident que celui-ci, au contraire, devait être, de sa nature, éminemment favorable à un tel établissement, par cela seul qu'il introduisait des divinités pleinement indépendantes de la matière, et qui, habituellement inaccessibles, ne pouvaient communiquer avec l'humanité que par l'intermédiaire indispensable de ministres spéciaux, prédestinés en quelque sorte à cette mystérieuse fonction. La multiplicité des dieux était même très propre à faire d'abord sentir avec plus d'énergie cette urgente nécessité sociale, aussi bien qu'à étendre et à accélérer le développement de la classe sacrée, quoiqu'elle ait dû ensuite beaucoup contribuer, par l'inévitable dispersion de l'autorité sacerdotale, à diminuer sa consistance et à altérer son indépendance, comme je l'expliquerai ci-dessous. C'est ainsi que le polythéisme, pendant qu'il constituait la seule philosophie alors susceptible d'imprimer à l'esprit humain un premier essor, soit scientifique, soit surtout esthétique, soit même industriel, instituait, d'une autre part, non moins spontanément, la seule corporation sociale qui pût alors acquérir assez de loisir et de dignité pour se livrer avec succès à cette triple culture intellectuelle, vers laquelle son ambition spéciale devait d'abord la pousser autant que sa vocation naturelle. Mais j'ai déjà suffisamment signalé, quoique d'une manière implicite, les heureuses conséquences sociales de cette institution vraiment fondamentale, organe nécessaire, en un genre quelconque, de ce progrès primitif, dont nous venons d'apprécier le principe essentiel et la marche générale. Il s'agit maintenant d'examiner surtout les conséquences directement politiques d'un tel établissement, en déterminant son influence nécessaire sur l'économie caractéristique des sociétés anciennes, considérées quant à la haute destination politique qui devait leur appartenir spécialement dans l'ensemble de l'évolution humaine.