Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des inscriptions et belles lettres, en 1787.
Par l’Abbé BRIZARD.
Non ego, Te, meis
Chartis, inornatum silebo.
Horace, lib. IV, Ode VIII.
Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité. Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux. L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde, le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses, de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il trouva pourtant des amis et des lecteurs.
Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire: recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.
Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens, et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des sages que je parle.
Gabriel Bonnot de Mably naquit vers le commencement du siècle.[1] Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter, ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire, ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton général de son siècle.
Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile. Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage, mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit venue prêter des armes à son éloquence.
La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique, la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce, il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite, où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même, il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des passions dans chaque individu, et leur développement dans la société: de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats, de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits.
Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales: il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans celle des anciens, dont il fit sa principale étude.
Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique, afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier de tous ces membres épars, et donna son Droit public de l’Europe, fondé sur des traités.[a]
[a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la notice des ouvrages de l’abbé Mably, dans les notes historiques sur cet éloge No. III.[3].
Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force; tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille. Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix, trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie, qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale.
C’est à ce premier anneau que Mably attacha cette longue chaîne de traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe. Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos, c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes, c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes; c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes; c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute, il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices, ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie et envers l’humanité?
C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir la paix et l’union parmi les hommes.
La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé l’Europe.
Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux, s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. Mably s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui, il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de la ruse.
Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures, éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont Mably nous a tracé l’image.
L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance, l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le secret de leurs forces et leurs vrais intérêts!
Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de Mably, car nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans; c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont attachés les succès durables. Mably se montra le rival des Grotius et des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus.
Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur décadence.
Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats les mœurs et la liberté.
Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir; ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide: Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains.
Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. Mably suit la fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire; c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états; que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin, Mably présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent, les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique, le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice de Rome.
Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions, de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles de la Grèce et de Rome, Mably avoit vu des vertus et des hommes extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura tous les gouvernemens modernes.
Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin, quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute, des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. Mably résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.
Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates, raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens, n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales, débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens, marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période, déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire.
Mably tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire que nous ayons encore du gouvernement de la France.
Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves; mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens, deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.
La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et c’est sur une constitution libre et républicaine, que Mably place, pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser toutes ces landes de notre ancienne histoire.
La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme, qu’il regarde comme un phénomène en politique, que Mably s’est arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote, le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique, qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre, que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être heureuse, sans opprimer les autres».
Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle justesse et quelle sagacité, Mably trace la naissance et les progrès du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence. Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos antiquités.
L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que la suite des observations existe[b], et sans doute, ils n’en seront pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que Mably n’a point trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges.
[b] Note des Éditeurs. La suite dont parle ici l’abbé Brizard, est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.
Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois, non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables ou de l’allégorie.
C’est le parti que prit Mably. Pour mieux frapper ses contemporains, pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de Phocion, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon, c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens. Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs, enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet, que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la politique de Philippe.
Voilà celui que Mably a choisi pour donner des leçons aux modernes Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de ce grand homme!
Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie; il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la république.
Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres, heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme; qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république.
S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs, c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors; s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses? pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père, de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus.
Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état, cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus, de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges. Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie: la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme? Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous, qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].»
[c] Entretiens de Phocion, p. 148.
O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! «combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte violence et nous arrachât par force à nos vices![d]»
[d] Ibid. p. 183.
Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices. On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent, mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome.
Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche même de Socrate.
Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! Mably, Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes!
Dès-lors, si Mably l’eût voulu, tous les corps littéraires se seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne. Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être, de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à la reconnoissance de mes concitoyens.
Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de l’anarchie, s’adressoit à Mably pour lui demander des loix, comme autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent à Solon pour régénérer la république.
La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude. Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république.
Jean-Jacques et Mably travaillèrent chacun de leur côté, et nous avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous manquent également pour cette intéressante discussion.
Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses immortels écrits. Mably, plus circonspect, plus méthodique, et qui d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux, sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales, les rapports de la morale et de la politique, les principes propres à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus intolérable du liberum veto, le défaut de discipline, les désordres de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines, proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes, rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux, point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat. «N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,» s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature, dit Mably; la terre veut être cultivée par des mains libres; la servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot, faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent, peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur ou le bonheur des Polonois.
Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à leurs législateurs, et les noms de Jean-Jacques et de Mably seront associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule.
Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique. On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles de Mably, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois, les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume, et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes et de modèle aux princes.
En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle est encore une école de politique pour tous les princes destinés à régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant; qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.
En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée, Mably réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes, pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.
Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence, et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire.
Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures.
Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche à sortir de sa trop longue léthargie.
Mably avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique; en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité: il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de beaucoup d’indulgence.
Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances.
Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].» La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées des vues de la nature.
[e] Jean-Jacques Rousseau.
En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité. Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres; puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang, leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les auteurs?
Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine, ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke, Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de Mably. Ils ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer.
Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail, l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres. D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit à résoudre aux savans et aux académies.
Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil, l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu, et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle, cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la nature.
Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un habile législateur?
Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état: et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière. Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent? Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple, seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une patrie?
[f] Montesquieu.
Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées, qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels sont les premiers élémens du code qu’a tracé Mably.