Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté. Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête; si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature.

Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur, loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence: comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a adoptées, soit la mère commune des citoyens?

Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture, l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien code criminel de presque tous les états de l’Europe.

Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur; si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes.

Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien que d’être exécutées.

Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur constant sans une constitution saine et robuste.

Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle, et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté, lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il aura véritablement une patrie et des mœurs.

Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans sont l’éducation et le culte public.

Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes, leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en préceptes et en vain babil.

Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à la patrie.

Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec Mably, si nos législateurs ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques, et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et même il est plus sage de laisser parler les faits.

L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles; les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les législateurs du monde[g]

[g] De la législation, page 262, de la seconde partie.

Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit régénérer sa nation.

«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];» et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice, il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés; il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple, le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous, et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix, et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors, que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire. Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie.

[h] De la législation, seconde partie, page 45.

C’est ainsi que Mably, s’abandonnant aux illusions d’une ame vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale, plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le méditer, et dignes de l’entendre.

Plusieurs regardent ce livre de Mably comme le plus profond et le meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées, s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence. Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois seroient son guide et son flambeau.

Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit donc à Mably, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot, de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de législation, qui est la morale publique.

Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous les liens de la société. Mably osa renverser ces rapports mal combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au maintien et au bonheur de la société.

Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi, énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à déchirer cette page de Mably; mais après ce sacrifice, s’il nous est permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu.

C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la vie de Mably est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous, mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards sur le livre de Mably, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière d’écrire l’histoire.

Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse; ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si j’ose le dire, la poëtique de l’histoire.

Mably exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer, et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages.

Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce lucidus ordo, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes, d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes, que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand les autres sont éloquens et sensibles.

Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre, je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions; je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère, je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour. Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein, et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide; elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?

Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh! qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il dire à ses élèves?

Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.

En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs des Germains.

Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a dit, ce qu’a répété l’abbé de Mably; et au lieu d’être frappé de la sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés, pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la secte dominante; on lui en fit un crime. Mably prit le parti que la vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le silence.

Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis d’Amérique.

C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives, d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société, qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme; si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la philosophie.

Mably mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin; il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir; il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis; il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe. Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce; qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide. Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures! Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de Mably, le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre fera un jour la gloire ou la honte des Américains.»

[i] John Adams, successeur de Francklin.

C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes; la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la vertu! Mably a pleinement joui de ce double triomphe.

Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres. Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En général les compositions de Mably sont sérieuses et mêmes sévères; son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens: il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états. Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations à venir!

C’est ainsi que, pendant quarante ans, Mably n’a cessé de travailler pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine, et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même, rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4].

Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action.

Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit peut-être que Platon le comparât à Socrate.

Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer, lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si Mably nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de reste pour faire du bien.

Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole; il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse. On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier. Mably ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il, ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les sots.... habitent dans des hôtels».

Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre, parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de Mably, c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il montroit du caractère:—Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été quelque chose.

C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire, mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère.

Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie? Peut-être l’orgueil de Mably étoit-il secrétement flatté de ce qu’on demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres, également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.» Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit, et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste, c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts.

Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer Mably d’avoir conservé son caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses, les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui de Caton et celui de la vertu.

Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain, généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le charme. Mably, incapable de se plier aux convenances d’une société qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5].

Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu. Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de l’ordre et des mœurs.

O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans, les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité, l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité entière!

Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les gens de bien qui chérissent sa mémoire!