Entrée de la baie de Sidney. (Page 320.)
Un fort beau phare en indiquait l'entrée: c'était une tour en granit, de soixante-seize pieds anglais de hauteur, dont la lanterne, éclairée au gaz, pouvait s'apercevoir par un beau temps à huit ou neuf lieues de distance.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, fit un accueil cordial à l'expédition, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour la fourniture des vivres. Elle eut lieu par adjudication au rabais, et la bonne foi la plus grande présida à l'exécution du marché.
C'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall.» (Page 323.)
La corvette dut être échouée pour qu'il fût possible de rétablir son doublage; mais cette réparation, ainsi que celles, moins importantes, qui furent faites à la Thétis, n'exigèrent que peu de temps.
D'ailleurs, cette relâche fut mise à profit par tout l'état-major, qu'intéressaient profondément les progrès merveilleux de cette colonie pénitentiaire. Tandis que Bougainville dévorait tous les ouvrages jusqu'à ce jour parus sur la Nouvelle-Galles du Sud, les officiers parcouraient la ville et s'arrêtaient émerveillés à l'aspect des innombrables monuments élevés par le gouverneur Macquarie: casernes, hôpital général, marché, hospices des orphelins, des vieillards et des infirmes, prison, fort, églises, hôtel du gouvernement, fontaines, portes de la ville, enfin «les écuries du gouvernement, que l'on prendra toujours au premier abord pour le palais lui-même.»
Mais il y avait quelques ombres au tableau: les rues larges et bien alignées n'étaient ni pavées ni éclairées; elles étaient même si peu sûres la nuit, que plusieurs personnes furent assommées et dévalisées au beau milieu de Georges Street, la mieux habitée de Sydney. Si les rues de la ville étaient peu sûres, les environs l'étaient moins encore. Des convicts vagabonds parcouraient la campagne par bandes de «bush-rangers[4]», et ils s'étaient à ce point rendus redoutables que le gouvernement venait d'organiser une compagnie de cinquante dragons dans l'unique but de les poursuivre.
Les officiers français n'en firent pas moins plusieurs excursions intéressantes à Parramatta, sur les bords de la Nepean, rivière très encaissée, où ils visitèrent le domaine de Regent-ville, puis aux «plaines d'Emu», établissement agricole du gouvernement et sorte de ferme-modèle; enfin ils assistèrent au théâtre, à une grande représentation qui fut donnée en leur honneur.
On sait le plaisir qu'éprouvent tous les marins à monter à cheval. Ce fut donc de cette manière que les Français parcoururent les plaines de l'Emu. Les nobles animaux, importés d'Angleterre, n'avaient pas dégénéré à la Nouvelle-Galles; ils étaient toujours aussi vifs, comme put s'en apercevoir l'un des jeunes officiers. Celui-ci s'adressant à leur cicerone, M. Cox, lui disait en anglais: «J'aime beaucoup cet exercice de l'équitation,» lorsqu'il fut lancé brusquement par dessus son cheval et se retrouva sur l'herbe, avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui était arrivé. On rit d'autant plus que l'habile cavalier ne s'était fait aucun mal.
Au delà des cultures de M. Cox s'étend la forêt, «la forêt ouverte», comme disent les Anglais, qu'on peut parcourir à cheval, où rien n'entrave la marche, forêt d'eucalyptus et d'acacias d'espèces différentes, ainsi que de casuarinas au sombre feuillage.
Le lendemain, on fit en canot une promenade sur la rivière Nepean, affluent de l'Hawkesbury. Cette course fut fructueuse pour l'histoire naturelle. Bougainville y enrichit sa collection de canards, de poules d'eau, d'une très jolie espèce de martin-pêcheur «King's fisher» et de cacatoës. Dans les bois, on entendait le cri désagréable du faisan-lyre et de deux autres oiseaux, qui imitent à s'y méprendre le tintement d'une clochette et le bruit strident de la scie.
Ce ne sont pas les seuls oiseaux qui soient remarquables par la singularité de leur chant; il faut citer aussi le «siffleur», le «rémouleur», le «moqueur», le «cocher», qui imite le claquement du fouet, et le «laughing jackass», aux continuels éclats de rire, qui finissent par singulièrement porter sur les nerfs.
Sir John Cox fit également cadeau au commandant de deux taupes d'eau, autrement dites ornithorynques. Les mœurs de ce curieux animal amphibie étaient encore mal connues des naturalistes européens, et bien des musées n'en possédaient pas un seul échantillon.
Une autre course fut faite dans les montagnes Bleues, où l'on visita le fameux Plateau du Roi «King's table-land», d'où l'on jouit d'une vue magnifique. A grand'peine on arrive sur un coteau, et tout à coup un abîme de seize cents pieds de profondeur s'ouvre sous les pieds; c'est un immense tapis de verdure qui se déroule sur une étendue de vingt milles; à droite et à gauche, ce sont les flancs déchirés de la montagne, violemment écartés par quelque tremblement de terre et dont les assises se correspondent exactement; plus près, un torrent bondit en grondant et se précipite par cascades au fond de la vallée; c'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall». Puis, ce fut une chasse au kanguroo dans les Cow-Pastures avec M. Mac-Arthur, l'un des hommes qui avaient le plus fait pour la prospérité de la Nouvelle-Galles.
Bougainville mit encore à profit son séjour à Sydney pour poser la première pierre d'un monument à la mémoire de La Pérouse. Ce cénotaphe fut élevé dans la baie Botanique, sur l'emplacement même où le navigateur avait établi son camp.
Le 21 septembre, la Thétis et l'Espérance mirent enfin à la voile. Elles passèrent au large de Pitcairn, de l'île de Pâques et de Juan-Fernandez, devenue lieu de déportation pour les criminels du Chili, après avoir été occupée, durant un demi siècle, par des Espagnols qui y cultivaient la vigne. Le 23 novembre, la Thétis, qui pendant une brume épaisse s'était séparée de l'Espérance, mouillait à Valparaiso où elle trouvait la division de l'amiral de Rosamel.
Grande animation régnait dans la rade; une expédition se préparait contre l'île Chiloé, qui appartenait encore à l'Espagne, par le directeur suprême, le général Ramon Freire y Serrano, dont il a été déjà parlé.
Bougainville, comme le voyageur russe Lütké, est d'avis que la position de Valparaiso ne justifie pas son nom. Les rues sont sales, étroites et tellement escarpées qu'il est très fatigant de les parcourir. La seule partie agréable est le faubourg de l'Almendral qui, adossé à des jardins et à des vergers, le serait encore davantage sans les tourbillons de sable que soulève le vent pendant presque toute l'année. En 1811, Valparaiso ne comptait que quatre ou cinq mille âmes; cette population avait déjà triplé en 1825, et cette marche ascendante n'était pas près de s'arrêter.
Au moment de la relâche de la Thétis, se trouvait également à Valparaiso la frégate anglaise la Blonde, commandée par lord Byron, le petit-fils de l'explorateur dont nous avons raconté les découvertes. Par une coïncidence pour le moins singulière, il venait d'élever dans l'île Havaï un monument à la mémoire de Cook, alors que Bougainville, le fils du circumnavigateur rencontré par Byron dans le détroit de Magellan, venait de poser à la Nouvelle-Galles du Sud la première pierre du monument à la mémoire de La Pérouse.
Bougainville profita du long espace de temps que nécessita le ravitaillement de sa division pour faire une excursion jusqu'à Santiago, capitale du Chili, à trente-trois lieues dans l'intérieur.
Les environs de cette ville sont d'une nudité désespérante, sans habitation ni culture. On n'est averti de l'approche de la cité que par la vue de ses clochers, et l'on se croit encore dans les faubourgs qu'on est au centre de Santiago. Ce n'est pas, cependant, que les monuments fassent défaut; on peut citer l'hôtel de la Monnaie, l'université, l'archevêché, la cathédrale, l'église des Jésuites, le palais et la salle de spectacle, cette dernière si mal éclairée qu'on ne peut y distinguer le visage des spectateurs. La Cañada avait remplacé l'Alameda, promenade où l'on se réunissait le soir sur les bords du rio Mapocho. Puis, dès qu'on eut épuisé les curiosités de la ville, on se rejeta sur celles des environs, et l'on alla visiter le Salto de agua, cascade de deux cents toises de haut, à laquelle il est assez difficile d'accéder, et le Cerito de Santa-Lucia, sur lequel est un fortin, seule défense de la ville.
La saison avançait, et il importait de se presser si l'on voulait ne pas manquer l'époque la plus favorable pour le passage du cap Horn. Aussi, le 8 janvier 1826, les deux bâtiments reprenaient-ils la mer. Ils doublèrent le cap sans avarie, ne purent, à cause des brumes et des vents contraires, atterrir aux Malouines, et, le 28 mars, ils jetèrent l'ancre dans la rade de Rio-de-Janeiro.
Les circonstances de cette relâche furent assez heureuses pour permettre aux Français de prendre une idée exacte de l'ensemble de la ville et de la cour.
«L'empereur, dit Bougainville, était en voyage lors de notre arrivée, et son retour donna lieu à des fêtes, à des réceptions qui mirent la population en mouvement, faisant trêve, pour un temps, à l'uniformité de la vie que l'on mène en cette ville, la plus triste et la plus maussade du monde pour les étrangers. Les environs en sont cependant charmants, la nature y a prodigué ses richesses, et son havre immense, rendez-vous des nations commerçantes de l'Atlantique, présente le tableau le plus animé: c'est un innombrable concours de navires entrants et sortants, d'embarcations qui se croisent; un tapage, à ne pas s'entendre, de canonnades tirées par les forts et les bâtiments de guerre faisant et rendant des saluts, célébrant un anniversaire ou la fête de quelque saint; enfin c'est un échange continuel de politesses entre les officiers des marines étrangères se visitant mutuellement, et les agents diplomatiques de ces puissances près de la cour de Rio.»
Le 11 avril, la division reprenait la mer et rentrait à Brest le 24 juin 1826, sans avoir fait escale depuis son départ de Rio-de-Janeiro.
Si Bougainville n'avait accompli aucune découverte dans ce voyage, il est bon de rappeler que ses instructions étaient formelles à cet égard: il n'avait qu'à montrer le pavillon français dans des localités où il ne se faisait que rarement voir.
On doit, cependant, à cet officier général des détails très intéressants et parfois nouveaux sur les pays qu'il visita. Quelques relèvements, opérés par cette division, devaient rendre service aux navigateurs, et il faut avouer que la partie hydrographique, la seule des sciences que le manque de savants spéciaux sur ses bâtiments lui permît d'étudier, est soignée et comporte des observations aussi nombreuses qu'exactes. On ne peut que se joindre au commandant de la Thétis, lorsqu'il regrette dans sa préface que le gouvernement ou l'Académie des Sciences n'ait pas jugé à propos d'utiliser cet armement pour recueillir quelques nouveaux documents, qui seraient venus augmenter les séries déjà si riches des prédécesseurs du baron de Bougainville.
L'expédition dont allait être chargé le capitaine Dumont d'Urville n'était, dans la pensée du ministre, qu'un moyen d'augmenter et de compléter la masse considérable de documents scientifiques, recueillis par le capitaine Duperrey, pendant sa campagne de 1822 à 1824.
Nul officier n'offrait autant de titres que Dumont d'Urville, puisqu'il avait été le second de Duperrey, et d'ailleurs, c'était lui qui avait conçu le plan et avait arrêté tous les détails de cette nouvelle exploration. Les parties de l'Océanie qu'il se proposait de reconnaître, parce qu'elles lui semblaient réclamer le plus impérieusement l'attention du géographe et du voyageur, c'étaient la Nouvelle-Zélande, l'archipel Viti, les Loyalty, la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Guinée.
On verra, en suivant pas à pas le voyageur, ce qu'il lui fut possible d'exécuter.
Un intérêt d'une autre sorte devait se rattacher à cette expédition, mais il est bon de laisser ici parler l'instruction qui fut remise au navigateur:
«Un capitaine américain, dit-elle, a dit avoir vu entre les mains des naturels d'une île située dans l'intervalle de la Nouvelle-Calédonie à la Louisiade, une croix de Saint-Louis et des médailles qui lui ont paru provenir du naufrage du célèbre navigateur (La Pérouse), dont la perte cause de si justes regrets. Sans doute, ce n'est là qu'un bien faible motif d'espérer que des victimes de ce désastre existent encore; cependant, monsieur, vous donneriez à Sa Majesté une satisfaction bien vive si, après tant d'années de misère et d'exil, quelqu'un des malheureux naufragés était rendu par vous à sa patrie!»
Le but que devait s'efforcer d'atteindre l'expédition était donc multiple, et, par le plus grand des hasards, elle obtint presque tous les résultats qu'on en attendait.
Dumont d'Urville reçut, dès le mois de décembre 1825, sa lettre de commandement, et fut autorisé à choisir toutes les personnes qui l'accompagneraient. Il s'attacha pour second le lieutenant Jacquinot, et pour collaborateurs scientifiques, Quoy et Gaimard, qui avaient fait la campagne de l'Uranie, et le chirurgien Primevère Lesson.
Le bâtiment choisi fut la Coquille, dont d'Urville avait pu apprécier les excellentes qualités; il lui donna seulement, en mémoire de La Pérouse, le nom d'Astrolabe et y embarqua un équipage de quatre-vingts hommes. L'ancre fut levée le 25 avril 1826, et l'on eut bientôt perdu de vue les montagnes de Toulon et les côtes de France.
Après une relâche à Gibraltar, l'Astrolabe s'arrêta à Ténériffe pour y prendre quelques vivres frais avant de traverser l'Atlantique. Le commandant mit à profit cette station pour gravir le pic de Teyde. D'Urville, avec MM. Quoy, Gaimard et plusieurs officiers, suivit d'abord un chemin assez mauvais au travers de campagnes couvertes de scories.
Mais, à mesure qu'on approche de la Laguna, la scène s'embellit. Cette ville, assez grande, ne renferme qu'une population peu considérable, indolente et misérable.
Depuis Matanza jusqu'à Orotava, la végétation est magnifique, et la vigne, avec ses pampres verdoyants, vient ajouter à la richesse du tableau.
Orotava est une petite ville maritime dont le port n'offre qu'un mauvais abri; bien bâtie et bien percée, elle serait agréable, n'étaient ses pentes rapides qui y rendent la circulation presque impossible.
Après trois quarts d'heure d'escalade au milieu de campagnes bien cultivées, on atteint la région des châtaigniers. Au delà commencent les nuages, et le voyageur n'avance plus que baigné d'une brume humide excessivement désagréable. Plus loin c'est la région des bruyères, au delà de laquelle l'atmosphère s'éclaircit, les plantes disparaissent, et le sol devient plus maigre et plus stérile. On rencontre alors des laves décomposées, des scories et des pierres ponces en quantité, tandis qu'au-dessous s'étale la mer immense des nuages.
Jusqu'alors masqué par les nuées ou les hautes montagnes qui l'entouraient, le Pic se détache enfin. La pente n'est plus rapide, et l'on pénètre dans ces plaines immenses et d'une tristesse poignante, que les Espagnols ont appelées «cañadas», en raison de leur nudité.
Pour déjeuner, on s'arrête à la Grotte-du-Pin, avant de franchir les immenses blocs de basalte qui, disposés circulairement, forment l'enceinte du cratère, aujourd'hui comblé par les cendres du Pic.
Il faut alors attaquer le pic lui-même, au tiers duquel se trouve une sorte d'esplanade nommée Estancia-de-los-Ingleses.
C'est là que les voyageurs passèrent la nuit, non pas aussi bien que dans leurs cadres, mais sans souffrir trop violemment des malaises et des suffocations qu'avaient éprouvés tant d'autres explorateurs. Seules, les puces leur livrèrent des assauts répétés qui empêchèrent le commandant de fermer l'œil.
A quatre heures du matin, on se remit en route et l'on gagna bientôt une nouvelle esplanade qui porte le nom d'Alta-Vista. Au delà, tout sentier disparaît, et il faut péniblement grimper sur la lave nue jusqu'au Pain-de-Sucre, croisant à tout moment des paquets de neige que leur position abritée du soleil empêche de fondre. Le Piton est très escarpé, et son escalade est rendue encore plus difficile par les pierres ponces qui, roulant sous les pieds, empêchent d'avancer.
«A six heures trente minutes, dit Dumont d'Urville, nous arrivâmes à la cime du Pain-de-Sucre. C'est évidemment un cratère à demi oblitéré, à parois peu épaisses et échancrées, dont la profondeur est de soixante à quatre-vingts pieds au plus et semé sur sa surface de fragments d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfureuses s'exhalent de ses bords et forment, pour ainsi dire, une couronne de fumée, tandis que le fond est tout à fait refroidi. A la cime du Piton, le thermomètre était à 11°; mais je soupçonne qu'il se ressentait encore de l'exposition à la fumerolle, car, arrivé au fond du cratère, de 19° au soleil, il descendit en peu de temps à 9° 5 à l'ombre.»
La descente eut lieu sans accident, par une route différente, qui permit aux voyageurs d'explorer la Cueva de la Nieve et de visiter la forêt d'Agua-Garcia, que traverse un ruisseau limpide, et où d'Urville fit une récolte abondante de végétaux.
A Santa-Cruz, le commandant put voir dans le cabinet du major Megliorini, au milieu d'armes, de coquilles, d'animaux, de poissons et d'objets disparates, une momie complète de Guanche, qu'on lui dit être celle d'une femme. Enveloppée de peaux cousues, elle semblait avoir eu cinq pieds quatre pouces de hauteur; les mains étaient grandes et les traits du visage paraissaient avoir été assez réguliers.
Les grottes sépulcrales des Guanches contenaient aussi des vases en terre et en bois, des cachets triangulaires en terre cuite et une foule de petits disques de même matière qui, enfilés comme des chapelets, servaient peut-être à cette race disparue aux mêmes usages que les «quipos» des Péruviens.
La baie Jervis, où l'on trouva de magnifiques forêts d'eucalyptus. (Page 331.)
Le 21 juin, l'Astrolabe remit à la voile et s'arrêta à La Praya, aux îles du cap Vert, où d'Urville comptait trouver le capitaine anglais King, qui lui aurait donné des renseignements précieux pour la navigation des côtes de la Nouvelle-Guinée. Mais celui-ci avait quitté La Praya depuis trente-six heures. Aussi, le lendemain matin 30 juin, l'Astrolabe reprit-elle sa route.
Les rochers de Martin-Vaz et l'île de la Trinité furent aperçus le dernier jour de juillet. Cette dernière paraît complètement stérile; on n'y découvre qu'une maigre verdure et quelques bouquets de bois rabougris, qui font tache au milieu des rochers.
D'Urville aurait vivement désiré faire quelques recherches de botanique sur cette île déserte, mais le ressac était si violent qu'il jugea hors de propos d'y hasarder une embarcation.
Le 4 août, l'Astrolabe courut sur la position de Saxembourg, île qu'il faut définitivement rayer des cartes françaises, comme avaient déjà fait les Anglais; puis on passa, à la suite d'une série de coups de vent qui fatiguèrent considérablement le navire, à proximité des îles Saint-Paul et Amsterdam, et, le 7 octobre, le bâtiment mouilla dans le port du Roi-Georges, à la côte d'Australie.
Bien que la houle eût été très violente et le temps presque constamment mauvais pendant les cent huit jours que l'Astrolabe venait de tenir la mer, d'Urville n'en avait pas moins procédé à ses recherches habituelles sur les effets du roulis, sur la hauteur des lames, qu'il estima atteindre quatre-vingts et cent pieds, au banc des Aiguilles, en même temps que sur la température de la mer à différentes profondeurs.
Le capitaine Jacquinot ayant découvert, sur la rive droite du goulet de la Princesse, une fort belle aiguade, et non loin de là un lieu propice à l'établissement de l'observatoire, les voiliers vinrent bientôt y dresser les tentes, tandis que plusieurs officiers faisaient le tour entier de la baie de la Princesse et que plusieurs autres entraient en relations avec quelques aborigènes.
Un de ces derniers consentit à monter à bord. On eut toutes les peines du monde à obtenir qu'il laissât de côté un tison de banksia, qui lui servait à conserver longtemps du feu et à se chauffer le ventre et toute la partie antérieure du corps. Au reste, il passa deux jours à bord très tranquillement, buvant, mangeant devant le feu de la cuisine. Ses compatriotes, qui étaient restés à terre, firent tout le temps preuve de dispositions pacifiques et ne craignirent même pas d'amener au camp trois de leurs enfants.
Pendant cette relâche, une embarcation, montée par huit Anglais, se présenta. Ils demandèrent à être pris à bord comme passagers. Ils racontèrent une histoire d'abandon peu vraisemblable, qui donna au commandant l'idée que ce devaient être des convicts échappés, et cette présomption devint une certitude à la grimace qu'ils firent, lorsqu'ils s'entendirent proposer d'être ramenés à Port-Jackson. Le lendemain, cependant, l'un d'eux s'engagea comme matelot, deux autres comme passagers; quant aux cinq autres, ils se décidèrent à rester sur ces plages et à continuer l'existence misérable qu'ils menaient au milieu des sauvages.
Pendant ce temps, les opérations hydrographiques et astronomiques se poursuivaient, tandis qu'à terre les chasseurs et les naturalistes essayaient de se procurer des échantillons d'espèces nouvelles. Cette relâche, qui se prolongea jusqu'au 24 octobre, permit à l'équipage de se remettre de la pénible traversée qu'il avait eue à supporter, de procéder aux réparations nécessaires, de faire l'eau et le bois, de dresser le plan de tous les environs et de recueillir d'importantes collections de plantes et de zoologie.
D'après les observations de tout genre qu'il avait faites, d'Urville s'étonnait que les Anglais ne se fussent pas encore établis au port du Roi-Georges, admirablement situé, tant pour les navires qui se rendent directement d'Europe à la Nouvelle-Galles que pour ceux qui vont du Cap en Chine ou aux îles de la Sonde à contre-mousson.
L'exploration de cette côte fut continuée jusqu'à Port-Western, relâche que d'Urville préféra au port Dalrympe, dont l'entrée et la sortie étaient difficiles et souvent dangereuses. D'ailleurs Port-Western n'était encore connu que par les rapports de Baudin et de Flinders. Il y aurait donc bien plus de profit à explorer cette terre peu fréquentée. Les travaux, qui avaient été accomplis au port du Roi-Georges, furent également faits à Port-Western, et ils amenèrent le commandant à cette conclusion:
«Port-Western, dit-il, offre un mouillage aussi facile à prendre qu'à quitter; la tenue en est excellente, le bois abondant et facile à faire. En un mot, dès qu'on aura découvert une aiguade commode (et elle se trouvera probablement), ce sera un point de relâche très important dans un détroit comme celui de Bass, où les vents soufflent souvent avec fureur d'un même côté durant plusieurs jours de suite et où les courants peuvent rendre la navigation difficile dans ces sortes de circonstances.»
Du 19 novembre au 2 décembre, l'Astrolabe continua à prolonger la côte, sans autre arrêt qu'à la baie Jervis, où l'on trouva de magnifiques forêts d'eucalyptus.
L'accueil qui fut fait aux Français, à Port-Jackson, par le gouverneur Darling et par les autorités de la colonie, fut on ne peut plus cordial, bien que les relâches que d'Urville avait faites sur divers points de la Nouvelle-Hollande eussent fort intrigué les autorités anglaises.
Depuis trois ans, la ville s'était singulièrement accrue et embellie; quoique la population de la colonie ne fût encore évaluée qu'à cinquante mille âmes, cependant les Anglais créaient toujours de nouveaux établissements.
Le commandant profita de sa relâche à Sydney pour expédier ses dépêches en France, ainsi que plusieurs caisses d'échantillons d'histoire naturelle. Puis, aussitôt qu'il eut embarqué ses vivres et qu'il se fut procuré tous les objets qui lui étaient nécessaires, il remit à la voile.
S'arrêter avec Dumont d'Urville à la Nouvelle-Galles serait inutile; il consacre un volume tout entier de sa relation à l'histoire et à l'état de cette colonie en 1826, et nous en avons déjà parlé en détail. Mieux vaut quitter avec lui Sydney, le 19 décembre, et le suivre à la baie Tasman, à travers les calmes, les vents debout, les courants et les tempêtes, qui ne lui permirent d'atteindre la Nouvelle-Zélande que le 14 janvier 1827.
Aucune expédition n'avait encore fait connaître la baie Tasman, que Cook seul avait vue durant son second voyage.
Des pirogues portant une vingtaine de naturels, dont la moitié paraissaient être des chefs, accostèrent l'Uranie. Ils furent assez confiants pour monter à bord; quelques-uns même y restèrent plusieurs jours. D'autres arrivèrent enfin, qui s'établirent dans le voisinage, et les échanges commencèrent.
Plusieurs officiers grimpèrent sur les hauteurs qui dominent la baie, au milieu de fourrés épais.
«Point d'oiseaux, dit d'Urville, point d'insectes, pas même de reptiles; cette absence complète de tout être animé, ce silence absolu a quelque chose de solennel et de lugubre.»
Telle est l'impression pénible que produisirent ces tristes déserts.
Du haut de ces coteaux, le commandant avait aperçu une nouvelle baie, la baie de l'Amirauté, qui communiquait par un chenal avec celle où l'Astrolabe était mouillée. Il voulut l'explorer, car, de haut, elle lui avait semblé encore plus sûre que la baie Tasman. Mais à plusieurs reprises, les courants le mirent à deux doigts de sa perte. Si l'Uranie avait été jetée sur cette côte rocheuse et accore, l'équipage aurait péri tout entier, il ne serait par resté trace du naufrage. Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, d'Urville parvint à franchir cette passe en ne perdant que quelques fragments de la contre-quille du navire.
«Pour consacrer, dit la relation, le souvenir du passage de l'Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de passe des Français; mais, à moins d'un cas urgent, je ne conseillerais à personne de le tenter.... Nous contemplâmes alors tout à notre aise le beau bassin où nous nous trouvions. Il mérite certainement tous les éloges que Cook en a faits, et je recommanderais surtout un joli petit havre, à quelques milles au sud de l'endroit où mouilla ce capitaine... Notre navigation par la passe des Français venait d'établir positivement l'existence comme île de toute la partie de terre qui se termine au cap Stephens de Cook. Elle se trouve divisée de Tavaï-Pounamou par le bassin des Courants. La comparaison de notre carte avec celle que dressa Cook pour le détroit montrera combien ses travaux laissaient à désirer....»
L'Astrolabe donna bientôt dans le détroit de Cook, passa devant la baie de la Reine-Charlotte, et doubla le cap Palliser, formé de montagnes entassées. Avec une profonde surprise, d'Urville reconnut que bien des inexactitudes s'étaient glissées dans les travaux du grand navigateur anglais, et, dans la partie hydrographique de son voyage, il discute certains points pour lesquels il a trouvé des erreurs de quinze à vingt minutes.
L'intention du commandant était alors de reconnaître la côte orientale d'Ika-Na-Mawi, l'île nord, sur laquelle on trouve des cochons et pas de «pounamou», ce jade vert dont les Zélandais font leurs instruments les plus précieux, tandis que sur l'île méridionale on en trouve et pas de cochons.
Deux naturels, qui avaient absolument voulu rester à bord, étaient devenus tristes et mélancoliques en voyant s'effacer à l'horizon les côtes du district qu'ils habitaient. Ils regrettaient maintenant, mais trop tard, l'audace qui les avait portés à voyager. Le mot d'audace «n'est vraiment pas trop fort», car, à plusieurs reprises, ils demandèrent aux Français s'ils n'allaient pas les manger, et les bons traitements ne les rassurèrent qu'au bout de quelques jours.
D'Urville continua à remonter la côte. Les caps Turn-again et Kidnappers de Cook, furent doublés et l'on reconnut l'île Stérile avec son ipah.
Dans la baie de Tolaga de Cook, des naturels apportèrent à la corvette des cochons et des pommes de terre, qu'ils échangèrent contre des objets de peu de valeur. D'autres pirogues s'étant présentées, les Néo-Zélandais, qui étaient sur le bâtiment, harcelaient le commandant pour le déterminer à faire feu dessus et à tuer leurs compatriotes. Mais lorsque ceux-ci montaient à bord, les premiers arrivés allaient au-devant d'eux et les accueillaient avec les plus vives démonstrations d'amitié. Cette conduite singulière se comprend par la défiance et la jalousie qu'ils se portent mutuellement. «Ils voudraient tous profiter exclusivement des avantages qu'ils attendent des visites des étrangers, et sont désespérés de voir leurs voisins y participer.» Cette explication était si exacte qu'elle reçut bientôt confirmation.
Sur l'Astrolabe se trouvait un certain nombre de Zélandais, mais surtout un certain Shaki, que sa haute taille, son tatouage complet, son maintien altier, et l'air de soumission avec lequel lui parlaient ses compatriotes, avaient fait reconnaître pour un chef. En voyant s'approcher de la corvette une pirogue montée par sept ou huit hommes seulement, Shaki et les autres vinrent supplier avec instance d'Urville de tuer ces nouveaux arrivants; ils allèrent même jusqu'à demander des fusils pour tirer eux-mêmes. Cependant, les nouveaux venus ne furent pas plus tôt montés à bord, que tous ceux qui s'y trouvaient déjà les accablèrent de marques de respect, et Shaki, bien qu'il se fût montré l'un des plus acharnés, changea de ton et alla leur offrir quelques haches qu'il venait d'acquérir.
Ces chefs, à l'attitude guerrière et farouche, au visage complètement tatoué, n'étaient à bord que depuis quelques instants, et d'Urville s'apprêtait à les interroger au moyen du vocabulaire publié par les missionnaires, lorsqu'ils le quittèrent brusquement, sautèrent dans leurs pirogues et gagnèrent le large.
Leurs compatriotes, pour se débarrasser d'eux, leur avaient simplement insinué que leur existence n'était pas en sûreté sur l'Astrolabe, et que les Français avaient formé le projet de les tuer.
C'est dans la baie de Tolaga, dont le vrai nom est Houa-Houa, que d'Urville se procura les premiers renseignements sur le «kiwi», au sujet d'une natte garnie des plumes de cet oiseau, un des objets de luxe de ces indigènes. Cet oiseau, gros comme un petit dindon, serait privé, comme l'autruche, de la faculté de voler. Ce serait la nuit, au flambeau et avec des chiens, qu'on lui ferait la chasse.
C'est ce même oiseau qui a reçu le nom d'«apteryx». Les informations que d'Urville avait recueillies auprès des naturels étaient exactes en grande partie. L'apteryx, avec la taille d'une poule et le plumage d'un brun de fer, se rapproche de l'autruche; il habite les forêts sombres et humides, et ne sort que le soir pour chercher sa nourriture. Les chasses actives que les naturels lui ont faites ont considérablement diminué cette espèce curieuse, aujourd'hui devenue fort rare.
D'Urville continua donc la reconnaissance hydrographique de la côte orientale de l'île septentrionale de la Nouvelle-Zélande, ayant des communications quotidiennes avec les naturels, qui lui apportaient des pommes de terre et des cochons.
Au dire des indigènes, les guerres seraient continuelles de tribu à tribu, et ce serait la cause la plus réelle de la diminution du nombre des habitants. Ceux-ci demandaient toujours des fusils et finissaient par se contenter de la poudre qu'on leur donnait en échange de leurs marchandises.
Le 10 février, dans les parages du cap Runaway, la corvette eut à supporter une tempête qui dura trente-six heures, et elle fut plus d'une fois au moment de sombrer.
Puis, elle s'enfonça dans la baie de l'Abondance, au fond de laquelle s'élève le mont Edgecumbe, elle continua à suivre la côte, elle vit les îles Haute, Major; mais le temps fut tellement mauvais pendant cette exploration de la baie, que la carte n'en mérite pas une grande confiance.
La corvette gagne ensuite la baie Mercure, reconnaît l'île de la Barrière, pénètre dans la baie Shouraki (aliàs Hauraki), reconnaît la Poule-et-les-Poussins, les Pauvres-Chevaliers et arrive à la baie des Iles.
Les tribus que d'Urville rencontra en cet endroit étaient engagées dans une expédition contre celles des baies Shouraki et Waikato. D'Urville redescendit pour explorer la baie Shouraki, qui avait été incomplètement reconnue par Cook, et découvrit qu'en cet endroit la Nouvelle-Zélande est découpée en une quantité de havres et de bassins plus profonds, plus sûrs les uns que les autres. D'Urville, ayant appris qu'en suivant le cours du Waï-Magoïa on arrivait à un endroit séparé par une marche très courte du grand port de Manukau, sur la rive occidentale de l'île, fit parcourir cette route par plusieurs de ses officiers, qui constatèrent la vérité de ces informations.
«Cette découverte, dit Dumont d'Urville, peut devenir d'un grand intérêt pour les établissements qui auront lieu à la baie Shouraki, et cet intérêt augmentera encore si de nouvelles reconnaissances peuvent démontrer que le port de Manukau est susceptible de recevoir des navires d'une certaine dimension, car un pareil établissement se trouverait alors à la portée des deux mers, orientale et occidentale.»
Rangui, l'un des «rangatiras», chefs de cet endroit, avait, à plusieurs reprises, demandé au commandant du plomb pour faire des balles, et celui-ci lui en avait toujours refusé. Au moment du départ, d'Urville fut averti que le plomb de sonde venait d'être volé. Le commandant fit aussitôt des reproches à Rangui, lui disant d'un ton sévère qu'il était indigne d'honnêtes gens de commettre de tels larcins. Ce reproche parut affecter profondément le chef, qui s'excusa en prétendant que ce délit avait été commis à son insu et par des étrangers.
«Un instant après, dit la relation, le bruit de coups frappés avec force, et des cris pitoyables partant de la pirogue de Rangui, attirèrent de nouveau mon attention de ce côté. Alors je vis Rangui et Tawiti frappant à coups redoublés, avec leurs pagaies, sur un manteau qui semblait recouvrir un homme. Mais il me fut facile de reconnaître que les deux chefs astucieux ne frappaient que sur un des bancs de la pirogue. Après avoir joué quelque temps cette farce, la pagaie de Rangui se brisa entre ses mains. L'homme fit semblant de tomber par terre, et Rangui, m'interpellant, me dit qu'il venait d'assommer le voleur et me demanda si j'étais satisfait. Je lui répondis affirmativement, riant en moi-même de la ruse de ces sauvages, ruse, au reste, dont il s'est trouvé souvent des exemples chez beaucoup de peuples plus avancés en civilisation.»
Néo-Zélandais. (Page 333.)
D'Urville reconnut la belle île Wai-hiki, et termina ainsi la reconnaissance du canal de l'Astrolabe et de la baie Hauraki. Il remonta alors vers le nord jusqu'à la baie des Iles et de là jusqu'au cap Maria-Van-Diemen, extrémité septentrionale de la Nouvelle-Zélande, «où les âmes des morts, les Waïdouas, viennent se rendre de tous les points d'Ika-Na-Mawi pour prendre leur dernier essor vers la gloire ou les ténèbres éternelles.»
La baie des Iles, lors de la station de la Coquille, était animée par une assez nombreuse population, avec laquelle on avait eu des relations amicales. Maintenant, le silence du désert avait remplacé l'animation des anciens jours. L'ipah, ou plutôt le pâ de Kahou-Wera, qui abritait une tribu active, était abandonné; la guerre avait en ce lieu causé ses ravages ordinaires. La tribu de Songhui avait pillé les propriétés et dispersé les membres de celle de Paroa.
Attaque des indigènes de Tonga-Tabou. (Page 339.)
C'est à la baie des Iles que s'étaient établis les missionnaires anglais. Malgré tout leur dévouement, ils n'avaient encore fait aucun progrès auprès des naturels, et l'inutilité de leurs efforts était évidente.
C'est en cet endroit que se termina la très importante reconnaissance hydrographique de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande. Depuis Cook, aucune exploration n'avait été faite sur cette terre avec autant de soin, au milieu de tant de dangers et sur un si long parcours de côtes. D'Urville, par cette savante et minutieuse opération, venait de rendre un signalé service à la science géographique et à la navigation. Il avait dû, au milieu de bourrasques subites et terribles, déployer des qualités exceptionnelles; mais, sans tenir compte de tant de fatigues et de dévouement, on allait, à son retour en France, le laisser à l'écart ou ne lui donner que des fonctions où il était impossible de se distinguer et qu'aurait aussi bien remplies n'importe quel capitaine de vaisseau.
En quittant la Nouvelle-Zélande le 18 mars 1827, d'Urville fit route vers Tonga-Tabou. Il reconnut tout d'abord les îles Curtis, Macauley, Sunday, chercha vainement l'île Vasquez de Maurelle, arriva, le 16 avril, en face de Namouka. Deux jours plus tard, il distingua Eoa; mais, avant d'atteindre Tonga-Tabou, il eut encore à essuyer une violente tempête, qui mit l'Astrolabe en perdition.
Des Européens, établis depuis longues années à Tonga-Tabou, furent très utiles au commandant pour le tenir au courant des dispositions des naturels. Trois chefs, trois «éguis», se partageaient le pouvoir, depuis que le chef religieux ou «touï-tonga», qui jouissait d'une influence immense, avait été exilé.
Une mission wesleyenne était établie à Tonga; mais, au premier abord, il parut évident que ces prêtres méthodistes n'avaient su acquérir aucune influence sur les naturels. Ceux mêmes qu'ils avaient convertis étaient méprisés pour leur apostasie.
Lorsque l'Astrolabe parvint au mouillage, après avoir heureusement échappé aux dangers imminents que les vents contraires, les courants et les récifs lui avaient fait courir, elle fut aussitôt envahie par une abondance invraisemblable de fruits, de racines, de cochons et de volailles que les indigènes cédaient presque pour rien. D'Urville acheta également, pour le musée, des armes et des objets divers de l'industrie des sauvages. C'étaient des casse-têtes, le plus souvent en casuarina, parfaitement ciselés ou enrichis d'incrustations artistiques en nacre ou en os de baleine.
La coutume de se couper une ou deux phalanges pour l'offrir à la divinité, en cas de maladie grave d'un proche parent, subsistait encore.
Depuis le 28 avril, les naturels n'avaient montré que des dispositions conciliantes, pas une querelle ne s'était élevée, lorsque, le 9 mai, d'Urville fit avec presque tous ses officiers visite à l'un des chefs les plus importants, nommé Palou. Celui-ci le reçut avec une contrainte tout à fait extraordinaire et peu d'accord avec les démonstrations bruyantes et enthousiastes des jours précédents. La défiance des insulaires éveilla celle du commandant, qui, songeant au peu d'hommes laissés sur l'Astrolabe, éprouvait les inquiétudes les plus vives. Il n'était cependant rien arrivé pendant son absence. Seule, la timidité de Palou avait fait échouer un complot, qui ne tendait à rien moins qu'à enlever d'un seul coup tout l'état-major; on aurait ensuite eu bien facilement raison de l'équipage, déjà en partie désireux de vivre de la vie facile des naturels. Telle fut du moins la conviction que le commandant se forma. Les événements allaient confirmer sa manière de voir.
Ces craintes engagèrent d'Urville à quitter le plus rapidement possible Tonga-Tabou, et, le 13, tout était paré pour mettre à la voile le lendemain. L'élève Dudemaine se promenait sur la grande île, pendant que l'élève Faraguet, avec neuf hommes, était occupé sur l'îlot Pangaï-Modoz à faire de l'eau ou à observer la marée. Un des éguis, Tahofa, était sur l'Astrolabe avec beaucoup d'indigènes, lorsque, sur un signe de leur chef, les pirogues débordèrent toutes à la fois et gagnèrent la terre. On se demandait la cause de cette retraite subite, lorsqu'on aperçut sur Pangaï-Modou les matelots entraînés de force par les naturels. D'Urville fut sur le point de faire tirer un coup de canon, mais il trouva plus sûr d'expédier, à force de rames, une embarcation qui recueillit deux hommes et l'élève Dudemaine. Le même canot, envoyé peu après pour brûler des cases et essayer de capturer quelques otages, fut reçu à coups de fusil. Un naturel fut tué, plusieurs autres blessés, mais un caporal de marine reçut tant de coups de baïonnette, qu'il expira deux heures plus tard.
D'Urville était on ne peut plus inquiet sur le sort de ses matelots et de Faraguet qui les commandait. Il ne lui restait d'autre ressource que d'attaquer le village sacré de Mafanga, qui contient les tombeaux de plusieurs familles de chefs. Mais, le lendemain, une foule de naturels entouraient cette place de redoutes en terre et de palissades, si bien qu'il ne fallait plus songer à l'enlever dans une descente.
On rapprocha donc la corvette de terre et l'on canonna le village, sans autre effet que de tuer un des insulaires. Cependant, la difficulté de se procurer des vivres, la pluie, les alertes continuelles, dans lesquelles les Français les tenaient par leurs coups de canon, les déterminèrent à faire la paix. Ils rendirent les hommes, qui avaient été tous fort bien traités, ils firent un présent de cochons et de bananes, et, le 24 mai, l'Astrolabe quittait définitivement les îles des Amis.
Il était temps, d'ailleurs, que cela finît, car la position de d'Urville n'était plus tenable, et, d'une conversation avec le maître d'équipage, il était ressorti qu'on ne pouvait compter que sur cinq ou six matelots; tout le reste aurait passé du côté des sauvages.
Tonga-Tabou est de formation madréporique. On y trouve une très épaisse couche d'humus. Aussi, les plantes et les arbres s'y développent-ils dans la perfection; les cocotiers, dont la tige est plus grêle qu'ailleurs, et les bananiers y poussent avec une rapidité et une puissance étonnantes. Le pays est plat, monotone, et celui qui a fait un quart de lieue n'a pas besoin de parcourir l'île entière pour s'en faire une idée. La population peut être évaluée à sept mille individus à physionomie franchement polynésienne.
«Ils réunissent, dit d'Urville, les qualités les plus opposées. Ils sont généreux, complaisants, hospitaliers, en même temps que cupides, audacieux et surtout profondément dissimulés. Au moment même où ils vous accablent de caresses et d'amitiés, ils sont capables de vous assaillir et de vous dépouiller, pour peu que leur avidité ou leur amour-propre soit suffisamment stimulé.»
Les naturels de Tonga l'emportent évidemment de beaucoup sur les habitants de Taïti en intelligence. Les Français ne pouvaient se lasser d'admirer l'ordre merveilleux avec lequel étaient tenues les plantations de kawa, de bananes ou d'ignames, l'extrême propreté des habitations, l'élégance des clôtures. L'art de la fortification ne leur était point inconnu, ainsi que d'Urville l'éprouva et comme il avait pu s'en rendre compte en visitant le village fortifié de Hifo, garni de solides palissades, entouré d'un fossé large de quinze à vingt pieds et à demi rempli d'eau.
Le 25 mai, d'Urville commença l'exploration de l'archipel Viti ou Fidji. Il eut tout d'abord la bonne fortune de rencontrer un naturel de Tonga, qui, habitant les Fidji pour son commerce, avait autrefois visité Taïti, la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Cet homme, ainsi qu'un insulaire de Guaham, fut très utile au commandant pour lui donner les noms de plus de deux cents îles qui composent ce groupe et lui indiquer à l'avance leur position et celle des récifs qui les entourent.
En même temps, l'hydrographe Gressier recueillait tous les matériaux nécessaires pour dresser la carte des Fidji.
Une chaloupe reçut l'ordre d'accoster l'île de Laguemba, où se trouvait une ancre, que Dumont d'Urville, qui avait perdu deux des siennes devant Tonga, aurait bien voulu se procurer. Tout d'abord, Lottin, qui commandait cette embarcation, n'aperçut sur le rivage que des femmes et des enfants; mais les guerriers accoururent, firent retirer les femmes et prirent leurs dispositions pour retenir les matelots et s'emparer de la chaloupe. Leurs intentions étaient trop claires pour laisser place au doute; aussi Lottin fit-il aussitôt relever le grapin et gagna-t-il le large avant qu'une collision eût pu se produire.
Pendant dix-huit jours consécutifs, malgré un gros temps et une mer houleuse, l'Astrolabe parcourut l'archipel des Fidji, reconnaissant les îles Laguemba, Kandabon, Viti-Levou, Oumbenga, Vatou-Lele, Ounong-Lebou, Malolo, etc., et notamment la partie méridionale du groupe, qui était alors presque entièrement inconnue.
La population, si l'on en croit d'Urville, forme la limite de la race cuivrée ou polynésienne et de la race noire ou mélanésienne. Ces naturels ont une apparence de force et de vigueur que justifie leur haute stature. Ils sont anthropophages et ne s'en cachent pas.
Le 11 juin, la corvette faisait route vers le havre Carteret; elle reconnut tour à tour les îles Erronan et Annatom, les Loyalty, groupe où d'Urville découvrit les îles Chabrol et Halgan, le petit groupe des îlots Beaupré, les récifs de l'Astrolabe, d'autant plus dangereux qu'ils sont éloignés de près de trente milles des îles Beaupré et de soixante milles de la Nouvelle-Calédonie, l'île Huon et la chaîne septentrionale des récifs de la Nouvelle-Calédonie.
De ces parages, d'Urville gagna la Louisiade en six jours; mais le mauvais temps qui l'assaillit sur ces côtes le détermina à ne pas poursuivre le plan de campagne qui lui était tracé et à éviter le détroit de Torrès. Le commandant pensa que l'exploration immédiate de la côte méridionale de la Nouvelle-Bretagne et de la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée serait plus profitable pour la science.
L'île Rossel et le cap de la Délivrance furent aperçus, et l'on fit route pour la Nouvelle-Irlande, afin d'y remplacer le bois et l'eau consommés.
On y arriva le 5 juillet, par un temps sombre et pluvieux, et l'on eut toutes les peines du monde à distinguer l'entrée du havre Carteret, où d'Entrecasteaux avait séjourné pendant une huitaine de jours.
Les Français y reçurent à plusieurs reprises la visite d'une vingtaine de naturels, qui semblaient former toute la population de cet endroit. C'étaient des êtres sans intelligence et sans aucune curiosité pour tant d'objets qui leur étaient inconnus.
Leur extérieur ne plaidait pas, non plus, en leur faveur. Complètement nus, noirs de peau, les cheveux crépus, la cloison du nez traversée par un os, ils ne montraient d'avidité que pour le fer, sans cependant paraître comprendre qu'on ne leur en donnerait que contre des fruits et des cochons. Sombres et défiants, ils se refusèrent à conduire qui que ce fût à leurs villages. Pendant cette relâche peu fructueuse, d'Urville fut violemment attaqué d'une entérite, qui, pendant plusieurs jours, le fit cruellement souffrir.
Le 19, l'Astrolabe reprit la mer et prolongea la côte méridionale de la Nouvelle-Bretagne. Cette exploration fut contrariée par un temps pluvieux et brumeux, par des averses et des grains, qui forçaient le bâtiment à s'éloigner de terre aussitôt qu'il avait pu s'en rapprocher.
«Il faut avoir, comme nous, dit d'Urville, pratiqué ces parages, et dans les mêmes circonstances, pour se faire une juste idée de ces incroyables averses; il faut, en outre, avoir à exécuter des travaux semblables à ceux qui nous étaient imposés, pour juger sainement des soucis et des inquiétudes qu'entraîne une pareille navigation. Rarement notre horizon s'étendait à cent toises de distance, et nos manœuvres ne pouvaient être que fort incertaines, puisque notre vraie position était un problème. En général, notre travail entier sur la Nouvelle-Bretagne, nonobstant les peines inouïes qu'il nous a coûtées et les périls qu'il a fait courir à l'Astrolabe, est loin d'être comparable, pour l'exactitude, aux autres reconnaissances de la campagne.»
Dans l'impossibilité de reprendre la route du canal Saint-Georges, d'Urville dut passer par le détroit de Dampier, dont l'ouverture, du côté du sud, est presque entièrement barrée par une chaîne de récifs, sur lesquels l'Astrolabe talonna par deux fois.
Comme Dampier et d'Entrecasteaux, d'Urville fut enthousiasmé de l'aspect délicieux du rivage occidental de la Nouvelle-Bretagne. Une côte saine, un sol disposé en amphithéâtre, des forêts au feuillage sombre ou des prairies jaunissantes, les deux pitons majestueux du mont Glocester donnent à cette partie de la côte une variété que venaient encore augmenter les lignes ondulées de l'île Rook.
A la sortie du canal se dessinent, dans toute leur splendeur, les montagnes de la Nouvelle-Guinée; bientôt elles forment une sorte d'hémicycle et une vaste baie qui reçut le nom de golfe de l'Astrolabe. Les îles Schouten, l'anse de l'Attaque, où d'Urville eut à repousser une aggression des naturels, la baie Humboldt, la baie du Geelwinck, les îles des Traîtres, Tobie et Mysory, les monts Arfak, sont successivement reconnus et dépassés, et l'Astrolabe vient enfin mouiller au port Doreï, afin de lier ses opérations à celles de la Coquille.
En cet endroit, des relations amicales furent aussitôt entamées avec les Papous, qui apportèrent à bord quantité d'oiseaux de paradis, mais fort peu de rafraîchissements. Doux et timides, ces naturels ne s'aventuraient qu'à regret dans les bois, par crainte des Arfakis, habitants des montagnes et leurs ennemis jurés. Un des matelots occupés à faire de l'eau fut blessé d'une flèche par un de ces sauvages, qu'il fut impossible de punir de cette lâche agression que rien n'était venu motiver.
Ici, la terre est partout si riche, qu'il suffirait de la remuer et d'enlever les mauvaises herbes pour lui faire produire d'abondantes récoltes; mais les Papous sont si paresseux, si peu intelligents en fait de culture que les plantes alimentaires sont le plus souvent étouffées par les parasites.
Quant aux habitants, ils sont d'origines très mélangées. D'Urville les divise en trois grandes variétés: les Papous, les métis, tenant plus ou moins à la race malaise ou polynésienne, et les Harfours ou Alfourous, qui rappelleraient le type ordinaire des Australiens, des Néo-Calédoniens et en général des Océaniens de la race noire. Ce seraient les véritables indigènes du pays.
Le 6 septembre, après une relâche peu intéressante et pendant laquelle d'Urville n'avait pu se procurer que peu d'objets d'histoire naturelle, si ce n'est des mollusques, et encore moins d'informations précises sur les mœurs, la religion et la langue des diverses races de la Nouvelle-Guinée, l'Astrolabe reprenait la mer et se dirigeait vers Amboine, où elle arrivait sans accident, le 24 septembre.
Bien que le gouverneur, M. Merkus, fût en tournée, le commandant n'en trouva pas moins en ce port tous les objets dont il avait besoin. Il y fut reçu de la façon la plus amicale par les autorités et les habitants, qui firent tout leur possible pour faire oublier aux Français les fatigues de cette longue et pénible campagne.
D'Amboine, d'Urville se dirigea vers la Tasmanie et Hobart-Town, lieu qu'aucun navire français n'avait revu depuis Baudin; il y arriva le 17 décembre 1827.
Trente-cinq ans auparavant, d'Entrecasteaux n'avait trouvé sur ces plages que quelques misérables sauvages, et, dix ans plus tard, Baudin n'y avait plus rencontré personne.
La première chose que Dumont d'Urville apprit en entrant dans la rivière Dervent, avant même d'avoir mouillé devant Hobart-Town, c'est que le capitaine anglais Dillon avait recueilli à Tucopia des renseignements positifs sur le naufrage de La Pérouse à Vanikoro; il avait même rapporté une garde d'épée qu'il supposait avoir appartenu à ce navigateur. Arrivé à Calcutta, Dillon ayant fait part de sa découverte au gouverneur, celui-ci l'avait immédiatement renvoyé sur les lieux avec mission de recueillir les naufragés qui pourraient encore exister et tout ce qui resterait des bâtiments.
On peut juger avec quel intérêt d'Urville apprit ces nouvelles, lui qui, ayant reçu pour instructions de rassembler tous les documents de nature à jeter quelque lumière sur le sort de l'infortuné navigateur, avait acquis, à Namouka, la preuve du séjour de La Pérouse dans l'archipel des Amis.
Les opinions étaient partagées, dans la colonie anglaise, sur la créance qu'on devait ajouter au récit du capitaine Dillon; mais le rapport que cet officier avait adressé au gouverneur de l'Inde vint lever tous les doutes de d'Urville. Aussi, renonçant à ses projets ultérieurs sur la Nouvelle-Zélande, cet officier résolut-il de conduire immédiatement l'Astrolabe à Vanikoro, qu'il ne connaissait encore que sous le nom de Mallicolo, d'après Dillon.