Pour ses gardes à lui ... je veux dire pour sa bande de brigands tire-laine, déjà deux fois vainqueurs (lui les menant), des gardes royaux du Roi des Castilles...—et ces gardes royaux, messires et messeigneurs! soyez-m'en tous témoins!... étaient certes les premiers soldats de tous les soldats francs de ce temps: ceux-là qui avaient vaincu et capturé, sur un sinistre champ de bataille, le Roi François Ier lui-même!...—pour les bandits qui donc étaient ses gardes à lui, Achmet les avait postés aux portes et murs de la bastille...
Or, sortant de la geôle, il retrouva fort bien son prisonnier dans l'antichambre, et lui ouvrit, de sa main, la geôle royale... Mais, dans la salle des gardes, il ne retrouva plus les gentilshommes du Roi Carlos: à leur place, et prisonniers à leur tour, et désarmés, et garrottés, étaient ses propres hommes, à lui: la bande entière des coupe-jarrets dont il avait fait ses soldats! Oui-dà! Lui n'étant plus à leur tête, ces pauvres hères avaient tout aussitôt cessé d'être des guerriers, cessé d'être des hommes pour redevenir des vilains et des lâches. Toutefois, qui donc les avait en un clin d'œil vaincus et pris? Achmet s'en courut à la porte... Là, sur le seuil, avec tous les gentilshommes délivrés, quelqu'un se tenait ... quelqu'un qu'Achmet avait déjà vu peu avant, l'épée au fourreau ... et qu'il revoyait d'ailleurs, l'épée au fourreau pareillement ... mais qu'il eût mieux aimé voir changé en quelque autre, quelque autre, fût-il Iblis même glaive, griffes, cornes et dents nus.
Don Pedro salua, très bas:
—Señor—dit-il—je baise les mains de Votre Grâce ... et je rougirais de lui rappeler qu'elle daigna, l'autre mois...
Achmet pacha rendit salut pour salut:
—... Vous donner un serment, señor?... Je dis «donner!»: car, telle Votre Grâce elle-même, je donne ces dons-là et ne prête pas. Le tout est donc à vous. Oserai-je m'étonner de revoir si tôt et dans ce lieu?...
Don Pedro mit la main à l'épée:
—A la disposition de Votre Grâce!—s'écria-t-il:—Mais qu'Elle sache d'abord que c'était ma consigne, écrite de la main même du Roi mon maître ... ma consigne d'être ici, ce soir, à l'heure même où j'y suis venu. Et Votre Grâce peut voir que j'y suis venu seul!
La consigne écrite, qu'offrait don Pedro, tomba aux pieds d'Achmet, qui la ramassa, ne la lut point, et, pour la rendre à qui elle était, ploya le genou:
—Je fais mes excuses au marquis don Pedro,—dit-il:—au marquis don Pedro, plus loyal que je ne suis!
—Beaucoup moins!—protesta don Pedro.
—Mais mon souhait, señor?... daignez-vous?... Achmet pacha ne soupira point, et fit seulement le signe d'obéissance:
—Señor,—fit don Pedro,—je souhaite que Votre Grâce m'introduise elle-même auprès de Sa Majesté ... j'ai voulu dire auprès de Leurs Majestés!...
Ainsi fit Achmet.—Ainsi font, en pareilles occurrences, les hommes, qui sont vrais hommes de cœur.—Achmet pacha, le cimeterre au fourreau, rentra donc dans la geôle royale, précédant don Pedro, l'épée nue.
Or, les princes, messires et messeigneurs! comprennent mille choses que les sujets ne comprennent jamais. Et ces mille choses, mille fois plus vite! La Merveilleuse Histoire, que nul chanteur jamais ne leur avait chantée, François Ier de France et Charles-Quint d'Espagne n'en ignoraient déjà rien, l'un ni l'autre. Lors, Achmet pacha, le cimeterre au fourreau, ne but nulle honte; non plus que don Pedro, l'épée nue ... car celui-ci, fort plaisamment, fut tancé par l'Empereur et Roi:
—Armé devant moi, señor marquis? êtes-vous rebelle? remettez!... Au fait... non! rendez!...
Sire Charles-Quint s'était saisi de l'épée nue:
—Don Pedro, recevez!—il le frappa aux deux épaules:—C'est la Toison...
(La Toison, messires et messeigneurs, valait le Saint-Michel qui valait l'Ehrtogrul).
Le Roi d'Espagne avait détaché son collier.
Il n'en avait, comme juste, qu'un. Mais le Roi de France en portait, ce soir-là par extraordinaire, un pareil. Et le Roi d'Espagne lui dit:
—Mon frère, puisque vos bons sujets vous ont, ce soir, racheté contre rançon, avant même que ce compagnon-là n'ait failli vous échanger contre ce compagnon-ci,—il se touchait du doigt après avoir touché du doigt Achmet,—et puisque vous nous faites, en marque de réconciliation et d'amitié ravivée, l'honneur de porter nos Ordres comme je porte les vôtres, vous plaît-il de donner de notre part votre propre Toison au pacha amiral que naguère vous fîtes marquis et chevalier?
—De tout cœur affectueux!—cria le Roi de France!—Compère, prends donc et sois fier: La Toison est grande. Mais à ton noble ami, donne toi-même, et de ma part, non pas mon manteau, mais le manteau du Roi-Empereur: qu'il prenne...
—Et sois fier, acheva sire Charles-Quint, si grande que soit la Toison, le Saint-Michel n'est pas plus petit.
Ainsi savent les vrais Maîtres honorer les vrais Serviteurs.
L'aurore est rose. L'aurore rougit. Messires, messeigneurs! on bâte les chameaux, le chant est chanté, l'histoire est dite,—la Merveilleuse Histoire d'Achmet Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, pacha, vali, grand d'Espagne, marquis de France, amiral d'Islam, ami de trois Sublimes Princes: François de France, Carlos d'Espagne et Souléïman le Magnifique! Elle est dite, du premier mot au dernier mot messires, messeigneurs! A présent, bénédiction d'Allah sur tous! Et de tous, sur le chanteur, générosité! générosité, messires, messeigneurs! générosité sur moi, votre serf, Abdullah, fils d'Atik-Ali, sur moi, le chétif! générosité! au nom de l'Unique! car voici le muezzin qui déjà chante, tel le troisième coq: La illah il Allah!...
[1] Han, auberge ou caravansérail en Anatolie.
[2] Messires, en turc: effendi; appellation très courtoise, originellement réservée aux seuls musulmans.
[3] Messeigneurs, en turc: Tchelebi, appellation d'une égale courtoisie, mais à l'usage des chrétiens.—Jules Verne, écrivant son Kéraban le-Têtu, eut tort de lui donner du «Seigneur Kéraban.» Il eût fallu: «Sire Kéraban,» puisque Keraban effendi était de la Foi.
[4] Le suffixe eddine équivaut à notre particule de; au von des Allemands; au van des Hollandais; au sir des Anglais; et octroie la noblesse.
[5] Vicaire, en turc Khalifa. Le Khalife de l'Islam n'est rien de plus que le Vicaire d'Allah.
[6] L'alaïk, l'esclave chargée du service des tchibouks, laquelle se tient à genoux auprès du maître, tout le temps que le maître fume le tchibouk,—qui est la longue pipe de merisier ou de jasmin.
[7] Les armes d'acier dur, niellé d'or, furent d'abord trempées en Perse. Puis Damas imita Ispahan. Puis Tolède imita Damas. Et, à chaque fois, la qualité baissa d'un degré.
[8] Le peintre Ribeira.
[9] 683 ans musulmans,—ans lunaires,—qui valent 632 ans solaires de notre calendrier.
Pour le capitaine Tewfik bey Kibrizli, pour l'émir Mohammed Arslan, morts pour leur patrie.
[1] Le conte précédent,—L'Extraordinaire Aventure...—nous reportait aux premiers temps, aux temps les plus héroïques de l'amitié franco-turque. Les Sept Lettres de Princesse... que voici nous reportent à la très pire époque d'il y a dix années. C'est, en effet, vers 1911 que la France,—je veux dire l'opinion française, plus encore que le gouvernement français, oublia son histoire et ses intérêts, et prit imbécilement, contre la Turquie isolée et attaquée, le parti des mauvaises nations qui attaquaient notre vieille alliée. De cette stupide erreur découla le ressentiment turc, et l'alliance germano-turque de 1914. La Turquie en est tout innocente. Et je l'atteste sur mon honneur de marin et de Français.—C. F.
La princesse Séniha Hâkassi-zadeh
à madame Simone de La Cherté,
91, rue de Varenne, Paris.
Constantinople, le 18 zilhidjé 1328[1].
Ma sœur jolie, tant aimée,
C'est une terrible résolution que je prends là, de vous écrire en français! Jusqu'ici, vous le savez, j'ai toujours écrit toutes mes lettres en turc, toutes, sans exception! Mais voilà! vous, vous ne savez pas lire le turc ... ou, du moins, vous ne savez pas très bien ... vous épelez seulement... Alors, ce serait une corvée pour vous, une affreuse corvée, quatre pages à déchiffrer de droite à gauche![2]. Sûrement, vous n'en viendriez pas à bout. Et vous ne les liriez pas, mes quatre pauvres pages. Alors, comme je tiens à ce que vous les lisiez ... même quand elles seront huit ... ou douze ... il faut bien que je me résigne et que je me risque à écrire en français... Par exemple, dites? mes deux chers beaux yeux[3]? vous ne vous moquerez pas trop j'ai si peu l'habitude du français! Comment voulez-vous que je fasse? Je vais penser chaque phrase en turc, et puis traduire. Ce sera ridicule, forcément, quoique vous m'avez dit parfois, jadis, que mes traductions faisaient en somme un français presque classique... En tout cas, soyez indulgente!
D'abord, il faut que vous soyez indulgente! Oui: il faut, parce que, si je fais trop de fautes, c'est vous qui serez responsable.—Vous, oui, vous, mes deux chers yeux! vous qui exigez que je vous écrive des lettres difficiles... Vous comprenez, s'il avait suffi de vous dire les choses ordinaires, les choses simples, par exemple, les choses tendres dont mon cœur est plein à déborder, pour vous:—que je suis au désespoir, à cause de votre départ, que j'en pleure à rider mes joues, que mon âme fidèle est partie aussi, avec vous, dans ce vilain Orient-express, que je n'ai pas ouvert une fois mon piano depuis que vous n'êtes plus là pour jouer à quatre mains ... oh! s'il avait suffi de dire cela, j'aurais su. Ces choses tendres, ça se dit certainement en français, tout comme en turc. On s'aime avec les mêmes baisers dans tous les pays, n'est-ce pas?—Mais, vous autres Françaises, vous n'êtes pas du tout, du tout sentimentales! Je me souviens: du temps que vous étiez ici, et que vous veniez me rendre visite, je n'ai jamais pu vous dire trois paroles un peu douces sans vous faire éclater de rire, très méchamment. Et après, vous vous moquiez, vous vous moquiez! Alors, je pense bien qu'à présent, lointaine comme vous voilà, vous vous moqueriez dix fois plus méchamment, dix fois au moins. Et si vous saviez quelle peur nous en avons, toutes tant que nous sommes, de vos terribles moqueries françaises![4] Je ne vais pas m'y risquer, soyez tranquille!
D'ailleurs, vous m'avez expliqué très clairement ce que vous vouliez que j'y mette, dans ces longues lettres difficiles que vous exigez de votre petite sœur obéissante. Vous voulez que je vous donne les nouvelles d'ici, toutes les nouvelles, et les nouvelles vraies;—pas celles que choisissent, découpent, cuisinent et mijotent, prudemment, pour vos estomacs européens, nos journaux soi-disant libres[5]. Vous voulez que je vous montre, avec beaucoup, beaucoup de détails, notre vie actuelle dans nos harems d'aujourd'hui,—notre vie modifiée, transformée, moderne, enfin! celle que nous vivons depuis la Révolution, «depuis l'Affranchissement!» comme vous dites.—Vous voulez que je vous expose avec encore beaucoup, beaucoup de détails, nos idées, nos théories, nos vœux, nos revendications... (toujours comme vous dites); notre programme, enfin! Vous voulez que je vous fasse suivre le mouvement féministe en Turquie... Naturellement, je copie tout ça, mot à mot, sur votre lettre à vous ... parce qu'il y a là un tas de mots que, moi, je n'emploie guère souvent, et dont le sens précis m'échappe même un peu...
Au fait, avant de commencer ... voyons, ma grande sœur bien chérie! vous me demandez là des choses ... des choses assez extraordinaires, savez-vous?... Vous n'êtes pourtant pas, vous, une de ces Françaises qui, jamais, au grand jamais, n'ont mis leurs jolis pieds hors de France... Vous n'êtes pas de ces Parisiennes dont vous m'avez parlé jadis, et sur lesquelles vous-même faisiez tant de plaisanteries: de ces Parisiennes qui vivent toute leur vie dans l'un des trois arrondissements vraiment parisiens,—oh! je me rappelle même leurs numéros: le septième, le huitième et le seizième!—de ces Parisiennes qui naissent là, meurent là, et n'en sortent pas plus que le pauvre vieux Sultan Abd-ul-Hamid ne sortait jadis de ses palais d'Yildiz: en tout et pour tout, une fois par semaine! le vendredi:—lui pour aller à sa mosquée, faire la prière; elles pour aller à l'Opéra, manger des fruits glacés.—Que j'avais ri avec vous, le jour où vous m'aviez raconté ça!—Oui! mais, vous, c'est autre chose!... Vous, sœur aimée, vous êtes une voyageuse. Vous avez suivi M. de La Cherté dans tous ses postes diplomatiques, à Madrid, à Pétersbourg, à Pékin même. Et vous êtes restée un an ici, à Constantinople. Vous connaissiez plusieurs harems. Vous y étiez reçue familièrement, vous étiez mon amie la plus intime, et l'amie de beaucoup de mes amies. Alors? comment pouvez-vous employer des mots si considérables pour parler de nous? de nous qui sommes de si petites choses! Est-ce donc qu'à peine rentrée à Paris, Paris vous a fait oublier tout ce que Stamboul vous avait appris?
Alors, il faut donc que je vous redise tout?—comme je dirais tout à une étrangère?—mais, par exemple! plus franchement: car vous pensez bien qu'à une vraie étrangère, je n'oserais guère dire que ce que tout le monde sait.
Enfin!... commençons!—Mes deux chers beaux yeux, nous, femmes turques, nous sommes très inconnues de l'Europe, plus inconnues, je crois, que ne sont les femmes chinoises ou les femmes japonaises. Et pourtant, Pékin et Tokio sont bien loin de Paris, et Constantinople tout près.
N'importe! on se figure à notre sujet des choses impossibles, effarantes. On se figure que nous sommes des esclaves, vivant enfermées, encagées, presque enchaînées, et gardées à vue par d'autres esclaves, nègres et féroces, armés jusqu'aux dents, lesquels, de temps en temps, nous cousent dans des sacs et nous jettent dans des Bosphore. On se figure que nous vivons par groupes nombreux d'épouses rivales, chaque mari turc ayant pour soi seul tout un «harem», c'est-à-dire huit ou dix femmes, pour le moins. On se figure que, dans nos cages, nous vivons, vêtues de satin rose tendre ou de velours vert d'eau, d'une façon tout à fait poétique, parmi des danses, des chansons, des cigarettes et des confitures à la rose, parmi des narguilés, parmi des pipes d'opium aussi. On se figure enfin,—depuis que notre cher grand Loti a écrit son si beau livre, si mal compris, les Désenchantées,—on se figure également que la plupart d'entre nous savent à merveille le grec et le latin, l'algèbre et la philosophie, et que toutes, femmes savantes ou ignorantes, rêvons exclusivement, jour et nuit, de secouer «notre joug» et de reconquérir «notre liberté, notre dignité et nos droits de la femme». N'est-ce pas, mes deux beaux yeux, que c'est tout à fait ça qu'on se figure à Paris, au moins dans le monde des jolies dames qui jamais ne sortent des fameux septième, huitième et seizième arrondissements? Mais vous, ma grande sœur tant aimée, vous êtes une toute autre dame,—quoique la rue de Varenne en soit justement, ce me semble, des trois arrondissements sacrés?—N'importe! vous, vous savez!
Vous savez ce que nous sommes «pour de vrai»: des femmes, mash'Allah![6] à peu près pareilles aux autres ... à peu près pareilles à vous ... un peu plus naïves, un peu plus simplettes, un peu plus femmes-enfants; mais, somme toute, pas tellement différentes. Vous savez que nos maris sont aussi des hommes à peu près pareils à vos maris, quoiqu'un peu plus naïfs, un peu plus simples, un peu plus neufs,—comme sont leurs femmes... Tels époux, telles épouses, chacun sait! Il n'y a pas là de quoi s'étonner. Notre vie, vous la connaissez: nous sommes, tout bien compté, à peu près aussi libres que vous êtes:—Nous ne vivons pas à la maison beaucoup plus que vous; nous sortons comme il nous plaît, à pied ou en voiture; nous recevons nos amies; nous lisons les livres qui nous plaisent; nous jouons la musique que nous aimons... Bref, il ne s'en faut pas de beaucoup que nous ne soyons des Parisiennes,—identiques, ma foi, à toutes celles qui habitent votre quartier si parfaitement parisien...
Mais tout ça, nous l'étions avant la Révolution. Vous le savez, vous l'avez vu de vos yeux, jadis. Nous le sommes restées. Et voilà ... voilà tout...
Alors? je vous entends protester de toutes vos forces:—Quoi? elle n'aurait donc rien changé, cette Révolution si belle, si noble, si grande? Nous ne serions pas affranchies, après cet Affranchissement qui vous a si fort enthousiasmée? Est-ce possible, réellement?—Hélas! c'est très possible. C'est très certain.—Quoique... en y songeant bien ... il y ait peut-être quelque chose de nouveau parmi nous, quelque chose qu'il serait injuste de passer sous silence. Je vais vous expliquer en détail ce que c'est,—insh' Allah!—si Dieu permet...
Mais pas aujourd'hui, voulez-vous? Voilà qui est déjà beaucoup écrit, et ma main est très lasse. En outre, il me faut arranger les choses dans ma tête, mettre mes idées en ordre. Ce soir, je n'y arriverais jamais.
Je vous récrirai donc par le prochain Orient, voulez-vous? D'ici là, ne dites pas trop de mal de ma pauvre chère Turquie: elle ne le mérite pas, je vous assure! Au revoir, ma sœur si jolie, tant et tant aimée. Au revoir... Je suis votre petite sœur tendre, tendre,
Séniha.
[1] 20 décembre 1910.
[2] L'écriture turque se lit en commençant chaque ligne par la droite.
[3] Mes deux chers beaux yeux, traduits mot à mot du turc, correspond au français: Ma très chérie ou ma préférée.
[4] L'ironie française est en effet une terreur, non seulement pour nos amis de Turquie, mais même pour tous nos autres amis étrangers, et surtout pour tous nos ennemis, n'importe d'où.
[5] C'était alors le temps du comité Union et Progrès, qui commença la ruine de l'Empire des Khalifes. Et la presse,—prétendue libre,—l'était sensiblement moins qu'au temps d'Abd-ul-Hamid.
[6] Mash'Allah!... équivaut à peu près à notre: Mon Dieu!... ou à notre: Grâce à Dieu!... et Insh'Allah!... à notre: S'il plaît à Dieu!...
La princesse Séniha Hâkassi-zadeh
à madame Simone de La Cherté,
91, rue de Varenne, Paris.
Constantinople, le 9 mouharrem 1329[1].
Mes chers beaux yeux bleus,
Non, voyez-vous, il ne faut pas du tout me gronder pour ma paresse. C'est vrai que voilà quinze grands jours bien comptés, depuis ma dernière lettre. Mais j'ai eu trop de choses à faire, ces deux semaines passées. Trop, je vous jure! D'abord, mon cousin Mehmed bey s'est marié. Et vous savez qu'un mariage, chez nous, ce sont des réjouissances à n'en plus finir... A propos: une de vos anciennes relations d'ici, Mrs Hockley, de la légation américaine, y a assisté, à ce mariage de Mehmed bey. Et, comme elle n'a pas manqué de s'embrouiller à son ordinaire dans l'heure à la turque et à la franque[2], elle a fini par arriver en retard,—mais, là, en retard! vous ne vous figurez pas! Naturellement, par politesse, nous avions, nous, attendu, et le coltouk[3] s'est trouvé retardé d'autant, ce qui a mis la mariée dans un état d'énervement affreux. Mrs Hockley n'a pas eu l'air de s'en douter, et elle n'a pas dit un seul mot d'excuse. Vous auriez été autrement courtoise, vous, ma sœur aimée que j'aime si fort, si fort! Mais sans doute cette Américaine se croyait-elle chez des sauvages qu'elle honorait déjà beaucoup en daignant venir à leur fête. Peu importe: tout cela n'est que pour vous prouver que, vraiment, mon temps n'a pas été du tout à moi, ces jours derniers.
Je n'en ai pas moins sérieusement pensé à vos terribles questions. Et, à force d'y penser, je suis arrivée à croire que je saurai presque y répondre, ce qui représente une certaine présomption de la part d'une toute petite sœur cadette telle que moi, bonne seulement à vous aimer, à vous adorer de tout son cœur... Bon! qu'ai-je dit, vous allez encore vous moquer!... puisque vous m'avez répété une fois de plus, dans votre dernière lettre, que j'avais «à la rigueur» le droit de vous aimer, mais à la condition expresse «que ça ne se voie pas»!... Mash'Allah! que vous êtes peu sentimentales, vous autres Françaises! Nous, Turques, quand nous aimons, notre tendresse s'échappe hors de nous, et jaillit par toutes les paroles de notre bouche!...
Enfin! je sais bien que ce ne sont pas des lettres douces que vous attendez de moi: ce sont des lettres «documentaires»,—pouah! quel mot! Vous voulez savoir ce que sont devenus nos harems depuis la grande Révolution. Vous voulez savoir où en est «le mouvement féministe» en Turquie, où en est «la femme turque»... Bon! votre petite sœur va vous obéir, docilement...
Pour commencer, par exemple, il faut faire quelques distinctions.
«La femme turque»... Savez-vous que c'est un peu vague? Il y a beaucoup de femmes turques.—«Où en est la femme turque depuis la grande Révolution?»—Mais ... quelle femme turque?... Voulez-vous parler des princesses comme moi, des cadines, parentes ou alliées du Sultan? Voulez-vous parler des dames de notre aristocratie, des hanoums de ministres, ou de muchirs, ou de gouverneurs? Voulez-vous parler des femmes de la bourgeoisie, des femmes du peuple? Il faut s'entendre. En tout cas, j'espère que vous ne voulez pas parler exclusivement de ces rares, très rares Turques,—moins Turques qu'européennes,—de ces Désenchantées, comme les a très bien nommées Loti, qui aurait aussi pu les nommer les Déturquisées[4]. Car celles-ci sont terriblement loin de toutes les autres, par les idées comme par les désirs...
Parlons des autres. Et écoutez-moi bien, ma grande sœur si jolie! Écoutez-moi, car, maintenant, je suis sûre, sure, sûre d'avoir raison...
Notre vie d'autrefois,—d'avant la Révolution,—vous la connaissiez. Vous savez qu'elle était, en somme, exactement pareille à votre vie occidentale, sauf en ce qui concerne le tchartchaf—le voile obligatoire, pas beaucoup plus épais, d'ailleurs, que vos voilettes—et sauf en ce qui concerne cette interdiction qui nous est faite, absolue, de recevoir chez nous aucun homme étranger, et de jamais pouvoir, par conséquent, nouer aucune amitié masculine. Eh bien! cette vie-là, je vous l'affirme, je vous le jure ô mes deux chers yeux perçants comme deux flèches! cette vie-là, telle qu'elle était, telle qu'elle est encore, car la Révolution n'en a pas modifié un seul détail, cette vie-là, pour quatre-vingt-dix-neuf femmes turques sur cent, c'est le bonheur, le bonheur entier, complet, sans mélange et sans réserve!... oui, le bonheur.—Calculons plutôt:—D'abord, les femmes du peuple... Croyez-vous que ça leur manque beaucoup, la joie inconnue de montrer son nez aux passants et de flirter avec un chacun? Vos femmes du peuple, à vous, ont-elles donc un «jour»? Et la besogne quotidienne ne constitue-t-elle pas les quatre quarts de leurs soucis quotidiens? Or, cette besogne est cent fois moins dure à Constantinople qu'à Paris. Dame! la femme voilée ne va pas à l'atelier, ni à la manufacture. Elle s'occupe uniquement de son ménage. Et, dans ce ménage, le mari ne rentre jamais ivre, jamais au grand jamais, puisque le Turc (je ne dis pas l'Arménien, je ne dis pas le Grec!) ne boit ni vin, ni bière, ni alcool. Donc, point de batailles abominables entre femme et mari, point de «bleus» ni de meurtrissures, point de larmes non plus. Il y a toujours du pilaf[5] au logis, et souvent du kébab[6], sauf quand l'usurier chrétien s'en mêle. Croyez-vous qu'une ménagère turque changerait de bon cœur avec une ouvrière de votre douce France?
Les bourgeoises, maintenant... Ce sont de très petites bourgeoises, naturellement, parce qu'il n'y en a guère de grandes, chez nous. Donc, de petites bourgeoises, femmes d'employés, femmes de marchands, femmes d'officiers, même... Bon! vous figurez-vous que celles-ci diffèrent tellement de celles-là,—des femmes du peuple,—surtout dans notre Turquie si prodigieusement démocratique?... Souvenez-vous, sœur bien-aimée: vous avez ri, certain jour que nous nous promenions nous deux, de rencontrer un colonel en uniforme, lequel revenait du marché, un chou-fleur d'une main, une friture de l'autre. Allez! la femme de ce colonel n'est pas plus à plaindre qu'une femme de laboureur ou d'ouvrier.
Restent les femmes «du monde», les princesses, telles que moi;—moi, si vous voulez.
Mais que suis-je, moi? la fille de ma mère! Et qu'était ma mère? une petite Circassienne de rien du tout! la fille d'un chef montagnard de race très noble, mais très sauvage; la sœur d'une demi-douzaine de femmes très voilées qui, aujourd'hui encore, vivent sous une tente, au flanc d'un des monts du Caucase. Or, on ne lit pas les romans de M. Bourget, sous cette tente-là; et on n'y rêve pas des «droits imprescriptibles de la femme». Ma mère, amenée un jour à Constantinople, pour le harem d'un effendi du sang d'Osman, crut entrer dans le palais d'Aladdin quand elle entra dans notre vieux conak de Stamboul. Ne lui demandez donc pas de jamais vouloir en sortir! Moi-même, mes deux chers yeux, moi, fille de ma mère, élevée par elle, j'avoue très humblement que la seule pensée d'ôter mon tchartchaf ou de parler à un homme, fût-ce à votre propre mari ... oh!... cette pensée me fait, à moi, le même effet qu'à vous celle d'ôter votre robe et votre chemise en pleine rue de la Paix!...
Et il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, de femmes pareilles à moi, dans notre société turque.
Alors, qui trouverons-nous, dans tout l'empire, quelles femmes, pour souffrir de notre vie soi-disant murée? Exclusivement, les petites-filles des sœurs de ma mère—les filles de mes sœurs à moi; ma fille, tenez! ma mignonne Leïlah, et ses pareilles, celles que nous, demi-civilisées, élevons tout à fait à l'occidentale. Quand Leïlah sera grande, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose et flirter avec votre amour de petit garçon... Elle, oui... je ne dis pas...
Mais combien y en a-t-il, des Leïlah, dans tout l'Empire? combien y en aura-t-il, plutôt? dans quinze ou vingt ans? Faisons bonne mesure... Cinq cents? cinq mille?... Non! je ne crois pas qu'il y en aura cinq mille... Enfin, admettons! cinq mille donc, sur les dix millions de musulmanes qui peuplent l'Anatolie et la Roumélie—l'Asie et l'Europe!... Cinq mille, pour exagérer.—Celles-là souffriront, soit! Mais, chose digne d'être dite, c'est surtout par la faute de la Révolution qu'elles souffriront.
Eh oui!—Parce que, hier, elles étaient résignées; et parce que, demain, elles ne le seront plus. Dès le premier jour de l'ère nouvelle, les Jeunes-Turcs, frais arrivés d'exil,—de Paris ou de Londres, et de Berlin davantage, où ils avaient vécu longtemps et oublié la vieille Turquie, la vraie Turquie, à supposer qu'ils l'eussent jamais connue, ce dont je ne suis pas très sûre,—les Jeunes-Turcs, donc, promirent tout de suite à «leurs sœurs captives» l'affranchissement.
Ils ont peut-être promis de très bonne foi.
Mais ils n'ont pas tenu.
Ils ne pouvaient pas tenir! Sur dix millions de «sœurs captives», neuf millions neuf cent quatre-vingt-quinze mille—au moins—refusaient énergiquement d'être affranchies!
Et voilà pourquoi, chère grande sœur chérie, voilà pourquoi la Révolution n'a encore rien changé à notre sort, et n'y changera rien, de très longtemps.
Mais j'aurai encore là-dessus beaucoup à vous dire...
Pour l'instant, au revoir. Voici ma Leïlah qui, de toutes ses petites forces, me tire par ma manche. Je lui dis que je vous écris, et qu'elle-même pourra, dès qu'elle voudra, vous écrire aussi. Bon! il n'y a plus d'enfants turcs! Savez-vous ce qu'elle me répond, cette mignonne rose? «Certainement, je lui écrirai: j'ai une main comme toi!»
Adieu, mes deux chers yeux. Je suis votre petite sœur aimante,
Séniha.
[1] 12 janvier 1911.
[2] L'heure à la turque varie tous les jours, car la douzième heure se règle sur le coucher du soleil.
[3] Le coltouk est la plus importante cérémonie du mariage turc. Il consiste en une sorte de promenade rituelle que le marié fait faire à la mariée, en la conduisant par le bras, d'une porte à l'autre, à travers la salle de réception, où attend l'assistance conviée.
[4] Certaines dames turques devenues françaises, et qu'il n'est pas besoin de nommer, ne m'en voudront pas de ce mot-là, «déturquisées». Car ce n'est qu'au pur point de vue des idées, des goûts, bref de la vie intellectuelle, qu'elles ont échappé plus ou moins à leur ancienne patrie. Et cette patrie, je sais fort bien qu'elles ont continué de l'aimer, de l'aimer davantage peut-être en aimant chèrement leur patrie nouvelle. Quiconque prend femme ne saurait renoncer à sa mère.
[5] Pilaf, plat national des Turcs, fait de riz cuit à l'étouffée.
[6] Kébab, viande de mouton.
La princesse Séniha Hâkassi-zadeh
à madame Simone de La Cherté,
91, rue de Varenne, Paris.
Constantinople, le 19 sepher 1329[1].
Mes deux yeux si beaux, que j'aime tant!
C'est comme un fait exprès! Il me faut toujours commencer mes lettres par des excuses... Cette fois encore, je suis en retard avec vous, en retard horriblement. Grondez-moi! Tout de même, grondez-moi moins fort que pour ma dernière lettre, car je suis moins coupable: le mois passé, c'était seulement un mariage qui m'avait volé tout mon temps; ce mois-ci, c'est une crise ministérielle. Vous le savez d'ailleurs aussi bien que moi: les journaux en ont assez parlé, hélas! et assez sévèrement pour que mon cœur turc en saigne! C'est bien triste et bien humiliant, ma sœur tant chérie, de constater ainsi, tous les jours, que l'Europe s'entête dans son injustice et ne veut pas admettre notre nation ottomane parmi les vraies nations—parmi les nations qui ont droit de cité, droit d'indépendance, droit de vie! Ah! votre préjugé chrétien est terrible! Sous prétexte que nous sommes des Musulmans, on ne veut pas que nous soyons des Européens! Les Russes sont des Européens![2] Les Serbes sont des Européens. Les Grecs eux-mêmes! et jusqu'aux Bulgares! sont des Européens... (Quels Européens, dieux!) Mais les Turcs sont des Asiatiques, des barbares, des sauvages, des hors la loi; et contre eux tout est permis, tout est bon, tout est juste: le mensonge, la mauvaise foi, la trahison, le vol. Osez dire que j'ai tort! Osez, vous la femme d'un diplomate français, vous qui savez! En Crète, où est le bon droit? Du côté des chrétiens bavards qui ameutent l'Europe par leurs criailleries, ou du côté des Musulmans silencieux, qui subissent sans se plaindre l'injure et la violence? Ce sont pourtant ceux-ci que l'Europe sacrifie à ceux-là, sacrifie davantage chaque jour! En Macédoine, où est le bon droit? Du côté de ces comitadjis féroces, qui toujours trouvèrent asile, après leurs plus affreux crimes, dans les États voisins, faussement neutres? ou du côté des Turcs, silencieux toujours, frappés toujours et toujours meurtris, auxquels l'Europe marchandait jusqu'à la liberté de mobiliser les soldats et les gendarmes indispensables?[3] Je n'ai que faire d'essayer de vous convaincre, vous qui avez vu, et qui êtes convaincue. Mais je n'aurais non plus que faire d'essayer de convaincre vos amies de France, celles qui n'ont pas vu et qui ne veulent pas voir: je ne suis pas chrétienne! donc, à leurs yeux j'aurais tort. Est-ce vrai, dites?
Est-ce vrai aussi, pourtant, dites, mes deux-chers yeux bleus, est-ce vrai que nous autres Turcs—hommes et femmes—ne sommes pas du tout de méchantes gens? Est-ce vrai, même, qu'il n'y a que nous, Turcs, à n'être pas du tout de méchantes gens, dans cette terrible péninsule balkanique où, vraiment, les chrétiens ont presque toujours joué de très vilains rôles? Mais l'Europe ne le sait pas et ne le saura jamais, parce que son préjugé chrétien s'applique sur ses yeux chrétiens, comme un bandeau. Et les pauvres Turcs, tout honnêtes, tout probes, droits, courageux et doux qu'ils puissent être—ils le sont! vous-même me l'avez avoué, vous-même me l'avez proclamé, jadis, dans votre belle franchise de Française!—les pauvres Turcs n'en sont pas moins condamnés par l'Europe à disparaître, pour le plus grand bénéfice de leurs voisins, qui ne sont pourtant pas grand'chose de bien propre!...
Par exemple, mash'Allah! que me prend-il de vous parler ainsi, moi, à vous? Pardonnez, c'est très absurde... Je me suis laissé emporter par ma petite colère contre tous ces affreux journaux d'Occident, si injustes envers nous... Et voilà...
Je voulais seulement vous dire ceci: que j'ai beaucoup attendu pour vous écrire, espérant pouvoir, à la fin, vous raconter, sur notre crise ministérielle, des choses intéressantes. Mais c'était un espoir bien chimérique! Et je ne sais, en vérité, rien de plus, aujourd'hui, que le premier jour. J'étais pourtant assez bien placée pour tout apprendre. Vous savez le rôle considérable que joue mon mari dans l'État. Toute la crise durant, il a été, plus que jamais, personnage important. Chaque jour, du matin au soir, il galopait du palais à la Porte[4], et de la Porte à la Chambre. Ma petite Fatima n'en finissait plus de se précipiter dans ma chambre pour m'avertir: «Maîtresse! Le cheval du pacha arrive du bout de la rue!... Maîtresse, le pacha a ordonné qu'on lui selle tout de suite un autre cheval!...» Oui ... et, néanmoins, je ne sais rien de ce qui s'est passé, et rien de ce qui se passe... Je sais seulement ceci, et mes esclaves le savent aussi bien que moi, sinon mieux: que les affaires de la Turquie vont très mal, mais cependant qu'Allah est le Plus Puissant!... Rien davantage, et ma pauvre lettre risque, cette fois encore, de vous ennuyer sans grand profit...
Mon mari... Au fait, vous le connaissez—mieux que je ne le connais, peut-être?... Il est bon, je n'en doute pas... Il m'aime... Je ne regrette nullement de l'avoir épousé, même à notre mode turque, qui défend aux fiancés de se voir et de se parler avant la cérémonie du mariage... Évidemment, une union pareille est une loterie ... plus loterie encore, si possible, que ne sont vos unions occidentales!—Mais, encore une fois, je ne me plains pas: j'ai tiré un bon, un très bon numéro, et je n'imagine guère de mari, en France non plus qu'en Turquie, qui vaille Ahmed pacha, mon mari! Vous me l'avez affirmé vous-même, et je m'en doutais déjà...
Pourtant...
Dites-moi, ma grande sœur si belle et si savante? est-ce vrai que, chez vous, les femmes jouent un rôle considérable, quoique discret, dans la vie de la nation?—je veux dire dans la vie politique et diplomatique?—Est-ce vrai que beaucoup de vos grands hommes—hommes d'État, orateurs, écrivains, artistes—possèdent cette chose extraordinaire que vous m'avez jadis expliquée: une Egérie? une Egérie, c'est-à-dire une bonne fée doublée d'un ange gardien; une amie intime, femme de cœur et d'intelligence, qui consacre tout ce cœur et toute cette intelligence à l'homme qu'elle a choisi; une sœur d'élection, sûre et sage, qui conseille cet homme, le guide, le soutient, le protège, le défend, l'enveloppe de sa tendresse mi-amoureuse et mi-maternelle, et ne se trompe jamais: elle-même guidée, conseillée, soutenue, dans la lutte commune, par cette tendresse merveilleuse qui est la sienne, tendresse clairvoyante infailliblement?—Est-ce vrai que ces influences féminines si fécondes sont fréquentes? Est-ce vrai que plusieurs de vos génies les plus vastes ont avoué, ont proclamé qu'ils devaient tout: succès, fortune et gloire, à la compagne anonyme, dans les pas de laquelle ils avaient aveuglément marché, la main dans la main? Hélas! si tout cela est bien vrai, notre part, à nous, femmes d'Orient, est moins belle! Oh! je vous le disais dans ma dernière lettre, et je ne m'en dédis pas: la plupart d'entre nous sont très heureuses! plus heureuses, certes, que ne sont les femmes d'Occident. Nous ne souffrons guère de cette prétendue claustration, dont l'Europe daigne nous plaindre avec tant de compassion. Mais peut-être souffrons-nous d'autre chose...
Ce n'est pas très facile à expliquer. Il me semble pourtant que vous devinez déjà un peu...
Tenez! l'autre mois, à propos de ma mignonne Léïlah, je vous écrivais:
«Quand elle sera grande, elle, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose, et flirter avec votre amour de petit garçon...»
Peut-être, oui. Mais, d'abord, et sûrement, je crois que ma Léïlah souhaitera autre chose,—plus et mieux qu'un simple droit au flirt.—Le flirt, c'est tellement loin de la femme turque d'aujourd'hui!...
Non, j'imagine que ma Léïlah souhaitera ce que je souhaite parfois moi-même, ce que souhaitent beaucoup de femmes turques—toutes les femmes turques dont le souhait conscient a quelque valeur!—ma Léïlah souhaitera connaître et fréquenter des hommes, non pour en être désirée ou sollicitée, mais pour en être enseignée, instruite, armée; pour être élevée jusqu'à ces hommes, pour devenir leur égale, et l'égale de celui d'entre eux qui sera son mari. Elle souhaitera n'être plus, pour cet homme, une simple maîtresse légitime, une poupée très belle qui sait saluer, sourire, se taire, et aussi gouverner la maison, mais rien davantage. Elle souhaitera, comme je vous le disais tantôt, devenir plus que tout cela, et mieux: une amie, une alliée, une compagne,—une Egérie, au besoin ... quoique cela puisse être douloureux quelquefois, j'y songe ... très douloureux!... d'être une Egérie... N'importe! ma Léïlah le souhaitera.
Songez-y, ma sœur très chérie: il est humiliant parfois de n'être qu'une petite chose insignifiante—aimée, certes! mais dédaignée, tenue à l'écart, à qui l'on ne dit rien, jamais. Que m'a-t-on dit, à moi, de cette crise ministérielle où se jouait, avec le destin de l'empire, de notre empire, le destin d'Ahmed pacha, de mon mari? Rien.
On n'a peut-être pas eu tort. Si l'on m'avait parlé, qu'aurais-je dit? Je ne sais rien. J'ai vécu toute ma vie en cage ... en cage, entendons-nous! pas dans la vraie cage à barreaux qu'imaginent vos Parisiennes autour de nos harems! Il n'y a pas de barreaux à mes fenêtres, ni à ma porte! mais j'ai tout de même vécu dans la cage—peut-être pire—de nos préjugés, de nos coutumes... Et dans cette cage,—la cage de toutes les femmes turques!—pas un homme, jamais n'entre. Que saurais-je de ce que disent les hommes? Et quelle vraie femme pourrais-je être pour mon mari, s'il s'en souciait?
Et voilà peut-être la plus exacte vérité qu'il faille dire, à propos de la femme turque; la vérité absolue, équitable, celle qui domine d'égale hauteur tous les mensonges: la vérité «juste milieu», exempte de toutes les erreurs, en trop comme en trop peu:
—La femme turque n'est pas, ne peut pas être, dans l'entière acception du mot, la femme de son mari. Elle n'en est que la femme-enfant.
Et, de cela,—de cela seul!—elle souffre un peu;—confusément;—davantage, toutefois, depuis qu'une ombre d'affranchissement lui a permis de regarder vers ses sœurs d'Europe, et de mesurer la place qu'elles occupent au foyer conjugal.
Ma Léïlah, peut-être, conquerra une place pareille. C'est tout ce que lui souhaite sa maman, qui vous embrasse, ma sœur très aimée, de tout son cœur enflammé pour vous, en vous disant au revoir!
Séniha.