[45] Émilie Robert était son modèle favori qui posa pour le torse de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le Massacre de Scio.

[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.

[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858, l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait produite au moment où je peignais le Massacre de Scio. Lui et Turner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a envoyés.» (Corresp., t. II, p. 193.)

[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette composition du Tasse. Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (Corresp., t. I, p. 42.)

Voir le Catalogue Robaut, n° 88.


17 décembre.—«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu et tendre attachement.»

*

22 ou 23 décembre, mardi, à minuit.—Je rentre chez moi dans des sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture d'un lâche.

—Je vais demain chez Leblond[49], le soir. J'aime bien ces soirées et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

—J'ai été en soirée chez Perpignan[50], samedi dernier. Thé à l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

—Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

*

Mardi 30 décembre.—Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque tous italiens, parmi lesquels est le Marcus Sextus de M. Guérin; nous nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et par-dessus tout un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles productions! J'ai repris ce soir mon Dante; je ne suis pas né décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens m'avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle Sainte Famille de Raphaël!

—Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

—La Saint-Sylvestre.[51] L'année va finir.

—C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.

—J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan[53], l'amateur de Scheffer, mon tableau exécrable de Ivanhoë... Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.

—Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault[54]. Quelle triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant. Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu tout enthousiasmé de sa peinture: surtout une étude de tête du carabinier... s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...

*

Sans date[55].-La question sur le beau[56] se réduit à peu près à ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.

C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.


[49] Frédéric Leblond fut un des intimes de Delacroix. Il était assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée dans l'Artiste, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature, si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous, voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?» (L'Artiste, 1864, p. 121.)

[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors: «Vous en promettez, vous en annoncez à Perpignan, qui n'est qu'un profane, qu'un Welche en peinture», et dans une autre lettre au même Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand vandale et un homme sans cérémonie.» (Corresp., t. I, p. 71 et 80.)

[51] Dans sa Correspondance, Delacroix parle à maintes reprises de la Saint-Sylvestre, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse, était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de Saint-Sylvestre!» (Corresp., t. I, p. 54.)

[52] Lelièvre, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V. CHESNEAU, Peintres et sculpteurs romantiques, p. 81.)

[53] M. Coutan, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.

[54] Géricault allait succomber aux suites d'un accident de cheval. Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux Naufrage de la Méduse, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de Géricault.

[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette seule mention: Fin 1823 et commencement 1824.

[56] Cette question du Beau inspira à Delacroix une de ses plus remarquables études critiques qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du maître sous ce titre: Variations du Beau. Le sujet était éminemment favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas voir un traité ex professo, mais une simple causerie sur un problème dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le Beau la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque maître...» (Paul MANTZ, Revue française, 1er octobre 1864.)


1824

Jeudi 1er janvier.—Je n'ai rapporté, comme je crois que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour est le plus-triste de l'année, j'entends aujourd'hui; hier, l'année n'était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous ou sont démoralisés.

*

Dimanche 4 janvier.—Malheureux! que peut-on faire de grand, au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire? Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions [58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non, la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.» (Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

*

Lundi 12 janvier.—-Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: Tito Eleutheria! Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa belle tête.

—Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave Balleste eut un tombeau digne de lui.

—En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce jour.

—Le soir, Dimier[59] nous donne un punch chez Beauvilliers[60].

—Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la fille du colonel, son frère[61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.

—Hier dimanche 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune impression que vulgaire.

—C'est donc aujourd'hui lundi 12 que je commence mon tableau.

*

Dimanche 18 janvier.—Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de Raphaël et de Michel-Ange.

—Aujourd'hui, Émilie Robert.

Hier samedi et avant-hier vendredi, fait en partie ou préparé la femme du devant.—Leblond venu à mon atelier.

—Hier samedi, D. Giovanni joué par Zuchelli[62].

—Vendredi, soirée passée chez Taurel.

—J'ai eu Provost, modèle, mardi 13, et commencé par la tête du mourant sur le devant.—Le lendemain mercredi et le jeudi 15, chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour aujourd'hui.

A Provost, environ............................  8 fr.
A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.

—J'ai lu ces jours-ci dans le Journal des Débats, à propos d'un ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par le pseudonyme Philemnestre, qu'un juge anglais, désirant vivre longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois réveillés. Chose très importante.

*

Samedi 24 janvier.—Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau; dimanche dernier 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le lundi précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le mardi 13; j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout est fait.

—Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans les livres; je n'en suis aucunement blasé.

—Hier vendredi 23, en sortant de dîner chez Rouget[63], il m'a pris une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.

Jeudi 22 janvier. Passé chez moi la soirée et une partie de la journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre[63]. Il m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

Le mercredi 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.

—Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer[64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez Soulier.

*

Dimanche 25 janvier.—Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés beaucoup.

En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...

Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.

—J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité mon pauvre ouvrage[65], qu'ils ont vu justement dans le moment du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux qui ne voudraient pas être Rubens! Par un bonheur dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si difficile que ces messieurs.

A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient... Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui promettre, elle me sera peut-être utile.

J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse qui taille une plume, debout devant une table.

*

Lundi 26 janvier.—J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances de mon tableau, 12 francs.

—J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une sorte de mémoire sur la peinture[66], où je pourrais traiter des différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du génie.

—Dufresne[67] est venu me voir à mon atelier.

—Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, sont au-dessus de la pensée; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

*

Mardi 27 janvier.—J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault[68]; je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j'avais fait.

J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin[69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!

—D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d'une manière tout avantageuse.


[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait fait ses études.

[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des hommes.» (Corresp., t. I, p. 19.)

[59] Probablement Abel Dimier, sculpteur, né en 1794.

[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire et la Restauration.

[61] Sans aucun doute le général Charles Jacquinot, cousin germain de Delacroix.

Son frère, le colonel Nicolas Jacquinot, devint sénateur sous l'Empire.

[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre 1822 dans le rôle de Pharaon de Moïse en Égypte, opéra de Rossini.

[63] Voir le Catalogue Robaut, n° 54.

[64] Berryer était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous. Il est probable que c'est à ce titre que le général Jacquinot avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment superficiel. (V. Souvenirs de M. Jaubert. Ce livre contient de très intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)

[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son Massacre de Scio au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles, dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien ne faisait pressentir.» Ce fut après le Massacre de Scio que M. de La Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».

[66] Cette idée de mémoire sur la peinture le poursuivit toute sa vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.

Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution. Le dimanche 11 janvier, il commence «un Essai d'un dictionnaire des Beaux-Arts, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».

[67] Il s'agit très probablement ici de Jean-Henri Dufresne, peintre, né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia également plusieurs livres d'éducation et de morale.

[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru intéressant de reproduire ici:

«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture. Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il avait formé pour y suppléer.

«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28 janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, sa vie et ses œuvres.)

[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des voleurs et des commis aux barrières!» (Corresp., t. II, p. 45.)


Mardi matin 2 février.—Je me lève à sept heures environ, chose que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: Je? qu'est-ce qu'un homme? Ils passent la moitié de leur vie à attacher pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.

*

Mardi 17 février.—Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.

—Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.

Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault....................... 7 ou 8 fr.
A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière ....... 7       "
A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12       "

—J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche prochain, je vais y dîner.

J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me rappelle: c'était le 13 février, il n'avait pas de bureau. Je faisais le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.

Minuit passé! couchons-nous.

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