[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay, au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877, produisirent un total de 17,235 francs. (Voir Catalogue Robaut.)
[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres hollandais. Le souvenir de Gérard Dow, évoqué par une scène marocaine, est curieux à noter ici.
[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de 1833 sous ce titre: Une famille juive.
[172] Delacroix se plaint dans la Correspondance de la difficulté qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là, arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril: «Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci, au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à cause de notre position d'envoyés.» (Corresp., t. I, p. 175 et 184.)
[173] M. Hay, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre.
[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure au musée du Louvre sous le litre: Noce juive dans le Maroc. Voici le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841: «Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de 2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il passa au Louvre. (Voir Catalogue Robaut.)
Vendredi 2 mars.—Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.
Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.
Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.
La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.—Devant, demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant: burnous bleu très foncé.—En avant, nous tournant le dos, la ligne de nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.
La course de cinq ou six cavaliers.—Le jeune homme tête nue, cafetan vert pisseux.—Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.
Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.
Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.
*
5 mars1832.—1er jour. Ahïn-El-Daliah. Parti à une heure de Tanger[175].
L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur; plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.
Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le fond.
L'iman le soir appelant à la prière.
*
6 mars.—A Garbia.
Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche; montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.
Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un moment.
—Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les broussailles.
Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement; la mer à droite et le cap Spartel.
Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard un homme à cafetan bleu de ciel.
La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie. Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière. Les bras retroussés dans l'élan[176].
A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte; dans le fond, montagne bleu cru.
Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule, devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.
Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur tour.
Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.
*
7 mars.—A Teleta deï Rissana.
La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.
—Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.
—Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte, burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe blanche.
—Nègre turban rouge et blanc.
—Les cinq lièvres pris dans la plaine.
—La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha. Musique à cheval.
—La prière près de la tente du commandant.
—Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.
—Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.
—Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre jaune dans la distance.
—Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.
*
Jeudi 8.—Alcassar-El-Kebir.
Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été défaite[177].
Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.—Montagne dans la demi-teinte.
Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...
Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les fantassins bariolés.
—Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.
*
Vendredi 9 mars.—Campé à Fouhouarat.
Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions. Tout en briques: Juives aux lucarnes.
Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en cannes mal assemblées.
Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord. Descente dangereuse.
Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté. Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux. Homme à demi nu.
Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.
Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.
Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.
—Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à moitié mort; remonté à cheval un instant après.
—Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.
*
Samedi 10 mars.—El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.
Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.
Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.
Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.
Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des aromates dans le thé.
—L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.
—Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.
Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.
Il fait un vent très froid, le ciel pur.—Nous sommes dans la province d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.
—Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres. Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.
*
Dimanche 11 mars.—A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem[178].
Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.
Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par l'espèce d'obligation que cette action impose.
Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.
En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et dix onces pour le donneur de coups.
Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de courir.
Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.
—Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des vêtements.
Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous la jambe blessée par l'étrier.
Beau temps, rien de remarquable.
—Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.
—Les chevaux se roulant au bord de la rivière.
—Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.
*
Lundi 12 mars.—Sur les bords du fleuve Sébou.
Passé le matin le Sébou.—Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les chevaux devant eux.
Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé en deux, la Barbarie et le reste.
Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son cafetan bleu seulement.
Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se roulant par terre.
Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.
Homme en cafetan jaune d'or.
Le caïd; turban à la mamelouk.—Son bourreau.
Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.
Carnet du Voyage au Maroc.—(Fac-similé d'une page.)
—Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du fleuve Sébou. Beau clair de lune.
*
Mardi 13 mars.—A Sidi-Kassem.
Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.
*
Mercredi 14 mars.—Zar Hône.
Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière. Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.
Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et nus en dessous. Marabouts.
Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et déjeuné.
Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.
Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des agrafes.
Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.
*
Jeudi 15 mars.—Meknez.
Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée dans laquelle est Meknez.
Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.
Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil assez de temps.
Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine, ils ont couru la poudre.
Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre. Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc, bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.
Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au nez.
Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.
Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le blanc dominant toujours.
—Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur le plus pur du ciel.
Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute. Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les tentes sur les remparts.
—Entrée de la ville[179]. Les drapeaux inclinés sous la porte.
Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.
Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie derrière les fantassins.
Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.
Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite et criant.
*
Jeudi 22 mars.—Audience de l'empereur.
Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule, de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.
Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons plus hautes qu'à Tanger.
Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies de clous.
Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des tentes et des soldats avec des chevaux attachés.
Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où nous devions voir le roi.
De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et s est arrêté très près[180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe, plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en dessus et à compartiment, dessous rouge et vert[181].
Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite avec la musique.
La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert, traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.
Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de soldats de part et d'autre.
Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints. Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin. Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or; les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur; à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre, très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par terre. Joli tapis vers le fond.—Sur le devant natte jusqu'à l'entrée. Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur près de la porte d'entrée.—Filet au-dessus de la cour.
Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de paysage ou miroir.—Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.
Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée, dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour jouir de notre admiration.
Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs blanchis.
Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes, puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.
*
Vendredi 23 mars.—Sorti pour la première fois. La porte avec boiseries au-dessus.
Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.
Entré dans la juiverie.—Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.—Au bazar; ceinture.
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Samedi 24.—Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de la juiverie en rouge.
Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.—La jeune petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures mangeaient. Table peinte.
Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.
On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement, pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une couverture.
Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté sur deux habits.
L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et choisit ce qui est à sa convenance.
Le 30, l'empereur nous a envoyé des musiciens juifs de Mogador.[182] C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.
Cimetière juif.
Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de refaire une chose qu'il avait faite avant.
[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur, écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil, etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il paraît que le plus fort est passé.» (Corresp., t. I, p. 179.)
[176] Il agit ici de cet fantasias qui ont tenté le pinceau de tous les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira une aquarelle qui devait figurer à la vente Mornay. Le catalogue Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.»
[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom l'Alcaçar-quivir. Sébastien y perdit la bataille et la vie.
[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval. Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»
[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (Corresp., t. I, p. 180.)
[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs, jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui. Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.» (Corresp., t. I, p. 183.)
[181] La Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman est une des plus belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.—A propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de 1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus, délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix. Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été, quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»—P. S. «On dit qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie en l'expliquant.»
[182] Tableau exposé au Salon de 1847.
1er avril.—Le matin, la cour où sont les autruches; une d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher le sang de couler.
Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en sortant de la maison. Autre porte dans la rue.
Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.
Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis, éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau pendu.
Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.
Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas en général est blanc, très propre à détacher les figures.—Petite mosquée peinte en jaune.
Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses[183].
Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc, l'enfant auprès.
La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.
Autre côté.—Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.
Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur la grande place.
Corps de garde intérieur.—Intérieur de la cour.—Porte dégradée par en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.—La rue en montant; les hommes blancs sur les murs.
*
2 avril.—Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour donner la réponse de l'empereur.[184]
*
5 avril.—Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé beaucoup.—Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.
Belle vallée à droite, à perte de vue.
Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.
Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu nuageux.—Maison de Juifs, escalier.—Porte des marchands.
Plants d'oliviers.—Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.—Les enfants à cheval devant le père.—Les oliviers à droite et montant la montagne qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges [185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à mordre.—Vu des tentes noires placées circulairement.
*
6 avril.—Au fleuve Sébou.
Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches, violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve. Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver, rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir très vif.
*
7 avril.—A Reddat.
Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche.
A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers sur des rochers gris.
Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en même temps.
Le soir, la querelle des domestiques.
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8 avril.—A Emda.
Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un creux d'eau.
Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La bride de son cheval couverte d'acier.—Abou a dîné avec nous.
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9 avril.—A Alcassar-El-Kebir.[186]
Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris l'autre. Des soldats baisaient le genou.
Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au caïd et aux soldats.
Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.
Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham.
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10 avril.—Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.
Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.
Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs. Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche.
Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du Chameau; journée longue et fatigante.
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11 avril.—Ahïn-El-Daliah.
Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants, cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.
Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.
Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns très marquées.
Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert, tête de Michel-Ange. Couverture blanche.
Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.
Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut, on voit le cap Spartel, la mer en descendant.
Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche à présent.
Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.
Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.
Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion, rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en montant et pierres.
Vue superbe en se retournant.
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Le lendemain 12 avril.—Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.
A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre; se faire expliquer par Abraham.
Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui les interrogeait et leur donnait de l'argent.
Tanger,—Après le retour de Meknez.
Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.—La fille avec un simple fichu sur la tête et sa toilette.—Les nègres qui sont venus danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.—Un accès de fièvre vers le 16 avril.—Le 20, promenade. Ma première sortie avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.
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Tanger, 28 avril.—Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres une procession avec musique, tambours et haub2ois. C'était un jeune garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.
Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées soigneusement: les femmes retirées.—L'autre jour querelle des marins qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa savate au nez.
Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.
Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.
Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une civilisation plus avancée peut produire.
Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.