Pauvre crâne vide qu'on veut lui dire avec ton grincement hideux!


Toi, sors maintenant de ton vieil étui, coupe d'un cristal pur, à laquelle il y a tant d'années que je n'ai songé! Tu brillais jadis aux festins de mes aïeux, et ton apparition déridait aussitôt leurs fronts chargés d'ennuis. Chacun d'eux à son tour, te prenant dans ses mains, s'imposait la loi de célébrer en vers la beauté des figures que l'artiste a ciselées sur tes bords, puis de te vider d'un seul trait. Tu me fais souvenir des nuits de ma jeunesse... Hélas! je n'ai plus de convive à qui je puisse t'offrir, il n'y a plus d'assemblée pour applaudir à mes chansons. La liqueur, qui te remplit, enivre vite; elle est épaisse et noirâtre: je l'ai préparée, je la choisis. Que cette boisson, la dernière de toutes, me serve de libation solennelle: je la consacre à l'aurore d'un jour nouveau!

(Il approche la coupe de ses lèvres. On entend le son des cloches et le chant des chœurs.)

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité.
Paix à l'âme immortelle,
Qui garde encore en elle
La tache originelle
De son iniquité!

FAUST.

Quels tintements sourds, quels tons éclatants, viennent arracher la coupe à mes lèvres avides? Cloches retentissantes, sonnez-vous déjà la première heure de la fête de Pâques? Chœurs, entonnez-vous déjà ces chants de consolation, qui percèrent jadis la nuit du tombeau, quand la voix des Anges s'éleva pour annoncer la nouvelle alliance?

CHŒUR DES FEMMES.

D'huiles nouvelles
Oignant son front pâli,
Nous, ses fidèles,
L'avions enseveli.
Hier encore
Nous étions là, couvrant de fins tissus
Ses membres nus;
Voici l'aurore,
Et Christ, hélas! Christ ne s'y trouve plus.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité,
Heureuse l'âme pure
Qui souffre sans murmure,
Et supporte l'injure
Avec humilité!

FAUST.

Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière? Faites-vous entendre aux hommes que vous touchez encore. Mon oreille saisit, aussi bien que la leur, le message que vous apportez; mais la foi me manque, et le miracle est l'enfant chéri de la foi. Je n'ose aspirer à cette région, d'où descend la bonne nouvelle... Et toutefois, accoutumé dès l'enfance à vos sons, ils me rappellent à la vie malgré moi. Jadis un baiser de l'amour divin me ravissait aux cieux, pendant la solennité grave et paisible du dimanche! La lente harmonie des cloches, berçant alors mon âme, l'agitait de doux pressentiments; et la prière était pour moi une jouissance ardente. Des désirs d'une pureté incroyable s'emparaient de moi, et m'entraînaient à parcourir les bois et les prairies; je versais de délicieuses larmes, j'entrevoyais un monde de bonheur. Ces chants préludaient aux ébats joyeux de la jeunesse, ils ouvraient l'aimable fête du printemps... Même à présent leur souvenir, si plein d'émotions enfantines, me fait reculer devant le pas que j'allais franchir. Oh! faites-vous entendre encore, chants célestes et doux! Une larme coule, la terre m'a reconquis.

CHŒUR DES DISCIPLES.

De sa tombe funeste
Quittant l'obscurité,
Vers la voûte céleste
Christ est monté.
Son âme prisonnière
Renaît à la lumière,
Pour ne jamais mourir;
Las! et nous, pour souffrir,
Nous restons sur la terre.
Entre tous ses élus
Nous qu'il aima le plus,
Il nous laisse en arrière
Sourd à notre douleur,
Il vient de disparaître...
O divin maître,
Nous pleurons ton bonheur.

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité
Du sein de la mort même.
Pour ceux qu'il aime
O bien suprême,
Pure félicité!
Âmes captives,
Rompez vos fers.
En de joyeux concerts,
Âmes plaintives,
Changez vos pleurs amers.
Et vous dont la bouche

Ne mentit jamais,
Hommes droits et vrais
Que sa loi touche;
Christ aujourd'hui
Est votre appui,
Christ vous appelle:
Troupe fidèle,
Venez à lui!


DEVANT LES PORTES.

PROMENEURS DE TOUTE ESPÈCE, sortant de la ville.


PLUSIEURS COMPAGNONS OUVRIERS.

Pourquoi donc par là?

D'AUTRES.

Nous allons au rendez-vous de chasse.

LES PREMIERS.

Gagnons le moulin, nous autres.

UN COMPAGNON OUVRIER.

Je vous conseille plutôt d'aller au cours-d'eau.

UN AUTRE.

La route qui y mène est trop laide.

LES DEUX ENSEMBLE.

Et toi, que fais-tu?

UN TROISIÈME.

Je m'en vais avec les autres.

UN QUATRIÈME.

Venez à Burgdorf. Je vous jure que vous y trouverez les plus jolies filles et la meilleure bière du canton, et des affaires de première qualité.

UN CINQUIÈME.

Quel gaillard! est-ce que les épaules te démangent pour la troisième fois? Vas-y sans moi, j'ai trop peur de cet endroit-là.

PREMIÈRE SERVANTE.

Non, non, je m'en retourne à la ville.

SECONDE SERVANTE.

Nous le trouverons sûrement sous ces peupliers.

PREMIÈRE SERVANTE.

Grand bonheur pour moi! Il se pendra à ta robe: sur la pelouse, il ne danse qu'avec toi. Que me revient-il de tes plaisirs?

SECONDE SERVANTE.

Mais aujourd'hui il ne sera pas seul le blondin, m'a-t-il dit, doit être avec lui.

PREMIER ÉCOLIER.

Comme elles détalent, les petites friponnes! Viens, camarade, nous les accompagnerons. De la bière de mars, de bon tabac et une servante en toilette voilà mes goûts favoris.

UNE DEMOISELLE.

Regarde-moi ces jeunes gens, si ce n'est pas une honte! Ils pourraient avoir la meilleure société du monde, et ils courent après ces créatures.

SECOND ÉCOLIER au premier.

Pas si vite! En voici deux, derrière nous, qui sont très-bien mises: ma voisine est l'une d'elles, j'ai du goût pour cette jeune personne. Elles s'avancent à pas lents, et finiraient bien par nous donner le bras.

PREMIER ÉCOLIER.

Non, camarade, non; je n'aime point à être gêné. Vite! que nous ne perdions pas notre gibier. La main qui tient le balai samedi, c'est encore celle qui dimanche te caressera le mieux.

PREMIER BOURGEOIS.

Non, vous dis-je, le nouveau bourgmestre ne me plaît nullement: à présent qu'il est en place, il devient tous les jours plus fier. Et que fait-il donc pour la ville? Cela ne va-t-il pas de mal en pis? Il faut obéir plus strictement que jamais, et payer plus qu'en aucun temps.

UN MENDIANT chante.

Mes bons messieurs, mes belles dames,
Si brillants, si bien ajustés,
À ma détresse ouvrez vos âmes,
Soulagez mes infirmités.
Donner, rend l'âme satisfaite.
Ah! répondez à ma chanson!
Que, pour le pauvre, cette fête
Soit un jour de riche moisson.

SECOND BOURGEOIS.

Je ne connais pas de plus grand plaisir, les dimanches et les jours de fêtes, que de parler guerre et batailles. Pendant que loin de vous, dans la Turquie, les peuples en viennent aux mains et s'échinent d'importance, vous êtes tranquillement à votre fenêtre, à boire votre petit verre et à regarder le long de la rivière filer les bateaux; puis vous rentrez le soir chez vous, gai comme pinson et bénissant le ciel des temps de paix qu'il vous accorde.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Mon cher voisin, je vous en offre autant. Qu'ils se fendent le crâne, et que tout aille sens dessus dessous chez eux je m'en moque, pourvu qu'à la maison les choses demeurent comme ci-devant.

UNE VIEILLE aux demoiselles.

Voyez donc un peu, quelle toilette! Ce jeune sang pétille de gentillesse. Qui est-ce qui ne deviendrait fou, en vous regardant?... Pas de fierté, là, tout doux! Dites-moi ce que vous souhaitez, je saurai vous le procurer.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Viens, viens, Agathe! Prenons garde qu'on ne nous aperçoive avec une pareille sorcière... Elle me fit pourtant voir, à la Saint-André, mon futur mari en personne.

SECONDE DEMOISELLE.

Moi, elle me le fit voir à travers un cristal en uniforme, avec d'autres militaires. Eh bien, j'ai beau regarder autour de moi, j'ai beau chercher partout; il ne veut pas se montrer.

SOLDATS chantant.

Bourgades munies
De créneaux, remparts!
Fillettes jolies, Aux malins regards!
Vers vous je m'élance,
Et monte à l'assaut.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut.

D'une ardeur guerrière
On nous voit courir,
Pour jouir et plaire,
Comme pour mourir.
Chaudes escalades!
Moments courts et doux!
Filles et bourgades
Se rendent à nous.
La peine est immense,
Mais le prix la vaut;
Et qui porte lance
Le gagne bientôt.

FAUST et WAGNER.

FAUST.

Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des torrents; au léger souffle du printemps, la terre s'amollit, les vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il s'entoure de neiges et de frimats; le morne coup-d'œil, qu'il jette en fuyant sur le gazon des prairies, est une arme impuissante; le soleil ne souffre rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas encore de fleurs dans la campagne: prendrait-il pour des fleurs tous ces hommes chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons du soleil! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscités: échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, ils renaissent à la lumière. Vois donc, avec quelle précipitation la foule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois, que de barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne, qui ne brillent de l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux du village: voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous bondissent de joie ici je me sens homme, ici j'ose l'être.

WAGNER.

Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de se promener avec vous; mais je désirerais ne pas me mêler à ces villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces gens-là, me font un mal!... Ils hurlent comme des damnés, et ils appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!

PAYSANS sous la feuillée, dansant et chantant.

Le berger quitte ses brebis,
Et, mettant ses plus beaux habits,
À la danse il s'apprête.
Sous le bois ils sont déjà tous,
Et dansent là comme des fous.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Ainsi dit la musette.

Dans le cercle il entre à grands pas,
Et brusquement heurte du bras
Une jeune fillette.
La belle se tourne aussitôt,
Disant «Prenez-le un peu moins haut;
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Voyez ce malhonnête!»

Cependant vingt couples dansaient:
À droite, à gauche ils se lançaient,
Robes volaient en tête,
Tous les fronts étaient enflammées,
L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Quel chaos! Quelle fête

«Monsieur, point de ces privautés!
—Fi! point d'épouse à mes côtés!
Mieux vaut une grisette.»
Puis, à part la tirant un brin...
La danse allait toujours son train,
Ha! ha! ha! ha!
Landerira!
Les chants et la musette.

UN VIEUX PAYSAN.

C'est beau de votre part, monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous aujourd'hui, et de venir, savant comme vous l'êtes, vous mêler à la foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche, et buvez un coup: je vous l'offre de grand cœur, et je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que toutes les gouttes qui y sont s'ajoutent à vos jours.

FAUST.

J'accepte votre offre et vos vœux, en vous en remerciant mille fois, et je vous souhaite à tous une bonne santé.

(Le peuple se range en cercle autour d'eux.)

LE VIEUX PAYSAN.

Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête: dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a ici plus d'un, que votre père arracha aux griffes de la fièvre chaude, dans le temps qu'il mit fin à la contagion[4]. Et vous, qui n'étiez qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait des malades: on emportait maint cadavre hors des maisons; mais vous, vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes épreuves. L'homme qui secourait ses semblables, Celui qui est là-haut l'a secouru à son tour.

TOUS.

Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien long-temps encore.

FAUST.

Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut: lui seul enseigne à faire du bien, lui seul est la source de tout bien.

(Il poursuit son chemin avec Wagner.)

WAGNER.

O grand homme! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi honoré par tout ce peuple! Heureux qui peut retirer un pareil avantage de ses qualités naturelles! Le père te montre à son enfant, chacun interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi les violons se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant; ils forment une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.


Faust—Heureux qui peut conserver espérance de surnager sur cet océan d'erreurs!... l'esprit a beau déployer ses ailes, les corps, hélas! n'en a point à y ajouter


FAUST.

Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de soupirs, de convulsions, obtenir la fin de cette contagion du Maître des cieux... Et maintenant les suffrages de ce peuple sonnent à mon oreille, comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire dans mon cœur combien peu le père et le fils méritent une telle gloire! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie de réfléchir sur la nature et ses forces cachées ce qu'il faisait de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire; et, d'après certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un lion rouge, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède au lis sans tache; après quoi il les plaçait tous les deux dans un four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre. Alors paraissait dans un verre la jeune reine nuancée de mille couleurs[5]; on administrait la médecine, les patients mouraient, et nul ne demandait: «Qui a guéri?» C'est ainsi que, dans ces vallées et sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté de fureurs avec la contagion. J'ai moi-même présenté le poison à des milliers d'hommes: ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse éloge sur éloge à leur téméraire assassin.

WAGNER.

Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné? Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton fils pourra aspirer à de plus hautes conceptions encore.

FAUST.

Heureux qui peut conserver l'espérance de surnager sur cet océan d'erreurs! L'homme passe sa vie à user de ce qu'il ne sait point, et à ne pouvoir user de ce qu'il sait... Mais chassons ces tristes idées; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles heures! Regarde, comme au loin sur la pelouse les cabanes étincellent aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, et d'y porter une nouvelle vie. Oh! que n'ai-je des ailes, pour m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, que rien n'interrompt jamais! Je verrais, dans un éternel crépuscule, se balancer le monde à mes pieds; je verrais s'enflammer toutes les hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer en vagues d'or leurs vagues argentées... En vain la montagne oppose à ma course ses défilés sauvages: déjà mes yeux étonnés plongent sur la mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le Dieu semble-t-il vouloir disparaître; un second élan, et je poursuis ma route; je continue de boire à longs traits sa lumière éternelle, devant moi le jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tête et sous mes pieds les flots de l'océan... Charmant rêve, tant qu'il dure! Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas n'en a point à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal; quand, par delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes étendues; et quand la grue traverse les plaines et les mers, pour regagner les lieux qui l'ont vu naître.

WAGNER.

J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils désirs, je n'en éprouvai jamais. On est bientôt las des forêts et des prairies: non, je n'ai jamais eu envie de voler comme un oiseau. Les plaisirs de l'esprit nous transportent bien autrement, de livre en livre, de feuillet en feuillet cela embellit et réchauffe les nuits d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos membres, et vous n'avez pas plutôt déroulé un parchemin, que le ciel tout entier descend sur vous.

FAUST.

Tu ne connais qu'un désir, et puisse l'autre te rester toujours étranger! Deux âmes, hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend continuellement à se séparer de l'autre. L'une, vive et passionnée, participe du monde et s'y tient attachée au moyen des organes du corps; l'autre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de nos aïeux... S'il y a dans l'air des Esprits souverains et dépendants, qui tiennent le milieu entre la terre et le ciel, oh! qu'ils quittent leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie! Seulement, si j'avais un manteau enchanté qui pût me transporter sur des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des vêtements les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.

WAGNER.

Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute sorte de pièges. Du nord il en vient, qui vous enfoncent dans la chair des dents aigües et une langue à triple dard. De l'est ils soufflent un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre tête flamme sur flamme; et l'ouest en vomit un essaim, qui d'abord vous ravive, puis finit par vous engloutir, vous, les plaines et les moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers; ils obéissent volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper; ils se disent envoyés du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent... Mais retirons-nous; le ciel devient obscur, l'air fraîchit, le brouillard tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chez soi. D'où vient que vous restez là immobile? qu'avez-vous à considérer? qu'est-ce donc qui peut attirer votre attention dans ce crépuscule?

FAUST.

Ne vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?

WAGNER.

Il y a déjà long-temps que je le vois rien de moins étonnant, ce me semble.

FAUST.

Regarde-le bien! Pour qui prends-tu cet animal?

WAGNER.

Pour un barbet, qui cherche la trace de son maître.

FAUST.

Ne remarques-tu pas comme il décrit de longs spirales, et s'approche de nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque son passage.

WAGNER.

Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir: peut-être avez-vous des éblouissements.

FAUST.

Il me semble qu'il traîne à nos pieds de petits lacets, pour nous attacher.


Il grogne et n'ose vous aborder: Il se couche sur le ventre il remue la queue ...


WAGNER.

Moi, je le vois sauter autour de nous, l'air craintif et embarrassé, parce qu'au lieu de son maître il trouve deux inconnus.

FAUST.

Le cercle se resserre, il nous touche déjà.

WAGNER.

Voyez; c'est bien un chien, et non pas un fantôme. Il grogne et n'ose vous aborder, il se couche sur le ventre, il remue la queue: toutes choses que les chiens ont coutume de faire.

FAUST.

Accompagne-nous, viens ici, viens!

WAGNER.

C'est un drôle d'animal! Vous vous tenez tranquille, il fait le beau; vous lui parlez, il court à vous: perdez quelque chose, il vous le rapportera, il se jettera dans l'eau après votre canne.

FAUST.

Tu as raison; je ne vois rien qui indique un Esprit, et tout montre qu'il a été seulement bien dressé.

WAGNER.

Un chien, quand il est bien dressé, n'est pas indigne de l'affection d'un honnête homme. Oui, il mérite vos bontés; c'est le meilleur écolier de nos étudiants.

(Ils rentrent dans la ville.)


CABINET D'ÉTUDE.

FAUST entre, accompagné d'un barbet noir.


FAUST.

J'ai quitté les champs et les prairies, qu'enveloppe une nuit profonde. De secrets pressentiments m'agitent, et une sainte horreur m'avertit qu'au-dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent; j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me ravit.

Tiens-toi donc en repos, barbet! Ne cours donc pas çà et là dans la chambre. Que flaires-tu autour de la porte? Allons, couche-toi derrière le poêle; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout-à-l'heure, sur le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes bonds, sois le bien-venu chez moi; mais conduis-toi en hôte paisible.

Ah! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans notre cœur qui se connaît lui-même; la raison élève de nouveau sa voix, et l'espérance renaît; on aspire à se retremper aux sources du torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.

Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience! Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre, nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.

(Il ouvre un volume et se prépare.)

Il est écrit: Au commencement était la Parole. Me voici déjà arrêté! Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître la valeur de ce mot, la parole! Je dois le traduire autrement, si l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: Au commencement était l'Intelligence. Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'intelligence qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir: Au commencement était la Puissance. Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant ce qu'il faut, et j'écris avec confiance Au commencement était l'Activité.

Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité? Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi? Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de Démons, la Clef de Salomon[6] est ce qui convient.

ESPRITS sur l'avenue

Un de nous au piège est pris.
N'entrez point, restez, Esprits!
Vieux lynx de race infernale,
Il s'est pris dans cette salle,
Comme au piège une souris.
Restez, restez... Mais silence!
Sur nos brillants ailerons
Balançons-nous en cadence,
Formons, formons notre danse;
Et nous le dégagerons.
Voulez-vous qu'il sorte,
Au seuil de la porte
Ne le laissez point s'asseoir:
Formez-vous en essaim noir,
Volez autour de la porte.
Oui, volons à son secours,
Car il nous aima toujours.

FAUST.

Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»

Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés, n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.

«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin! brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure, Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»

Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.

Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui s'inclinent les noires phalanges.

Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent.

Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas le plus puissant de mes charmes

(Pendant que le nuage tombe, MÉPHISTOPHÉLÈS s'avance de derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son service?

FAUST.

C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant? L'aventure est risible.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer.

FAUST.

Comment te nommes-tu[7]?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde surtout au fond des êtres.

FAUST.

C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, qui donc es-tu?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait toujours le bien.

FAUST.

Que signifie cette énigme?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un mot le mal, c'est mon élément.

FAUST.

Tu te dis une partie, et pourtant te voilà devant moi en entier.


Méph: Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son service?


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances, s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.

FAUST.

Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en masse, et te rejettes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. Ce qui s'oppose au rien, le quelque chose, ce lourd monde, telles peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté. Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence, principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais rien pour moi.

FAUST.

Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre chose, ô bizarre enfant du chaos!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je, pour cette fois, me retirer?

FAUST.

Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce pied de sorcière, sur votre seuil...

FAUST.

Le Pentagramme[8] te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire, explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici. Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde la rue est, tu le vois, un peu ouvert.

FAUST.

Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de la maison.

FAUST.

Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés, par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté; autrement, nous sommes esclaves.

FAUST.

L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas, messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser partir.

FAUST.

Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras.

FAUST.

Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne le ressaisira pas de sitôt.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre agréable le temps que nous passerons ensemble.

FAUST.

Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit divertissant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez!

ESPRITS.

Arcs surbaissés,
Voûtes antiques,
Sombres portiques,
Disparaissez!
Laissez, laissez
Le soleil luire,
Et nous sourire
Avec amour!...
Devant le jour
La nuit s'écoule;
Brillant et pur,
Le ciel déroule
Ses plis d'azur;
Des feux sans nombre,
Sillonnent l'ombre;
De sa prison
La jeune Aurore,
Timide encore,
S'échappe, et dore
Le frais gazon;
Un doux frisson
Court dans les veines,
Et le réveil
Du lourd sommeil
Brise les chaînes;
Les vêtements
S'en vont flottants
Par les rivages,
Par les bocages,
Où les amants
À mille orages
Livrent leurs sens.
Bourgeons naissants!
Heureux bocages!

Aux pampres noirs
Les raisins pendent,
Puis seuls, se rendent
Sous les pressoirs
Qui les attendent;
En longs ruisseaux,
De leurs tonneaux
Les vins descendent;
Sur des tapis
De fins rubis
Leurs flots s'épandent,
Et, vagabonds,
Autour des monts
En lacs s'étendent
Lacs transparents,
Miroirs errants,
Où se répètent
Les monts lointains,
Où se reflètent
Les cieux sereins.

La vague humide
Chasse et poursuit,
Dans son réduit,
Le daim timide;
D'un vol rapide,
L'oiseau s'enfuit
Vers d'autres plages,
Vole aux nuages,
Vole aux îlots
Qui sur les flots
Tremblent, s'agitent.
Parés de fleurs,
Là mille chœurs
Aux chants s'excitent;
De leurs accents
Vifs et puissants
L'accord entraîne,
Ravit les sens;
De chœurs dansants
La rive est pleine:
Aux rocs déserts
Les uns s'avancent;
D'autres s'élancent
Au sein des mers,
Et se balancent
Sur leurs flots verts.
Tous pour la vie;
Tous pour jouir,
Dans la folie,
Du court plaisir
De cette vie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes, plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.

Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux[9], t'enjoint de mordre le seuil de cette porte, comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir!

FAUST s'éveillant.

Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu? Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a sauté après moi?...


CABINET D'ÉTUDE

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore?

MÉPHISTOPHÉLÈS en dehors.

C'est moi.

FAUST.

Entrez.

MÉPHISTOPHÉLÈS de même.

Il faut que tu le dises trois fois.

FAUST.

Entrez donc!

MÉPHISTOPHÉLÈS ouvrant.

Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre enfin, éprouver ce que c'est que la vie.

FAUST.

Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!» Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu, qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la mort, et j'ai la vie en horreur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu.

FAUST.

O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur brune...

FAUST.

Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long.

FAUST.

Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil, elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite, d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant, esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse! Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et maudite avant tout la patience!

CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.

Ah! ah!
Tu l'as renversé,
Le beau, l'heureux monde!
Par ton souffle immonde
Il est effacé;
Il s'est éclipsé.
Le beau, l'heureux monde,
Un demi-Dieu l'a renversé!
Tous les débris de sa beauté passée
Dans le néant nous les précipitons,
Et nous pleurons
Cette beauté pour jamais effacée
Nous la pleurons!

O le plus grand des enfants de la terre,
Ce monde heureux construis-le de nouveau;
Relève-le de sa poussière,
Plus heureux encore et plus beau.
Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde,
Recommence de nouveaux jours:
Que sur nous ton espoir se fonde,
Nous t'accorderons nos secours;
Sur toi, sur tes travaux, sans cesse
Nous veillerons,
Et chanterons,
Pour alléger le poids de ta tristesse.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même ton valet, je me fais ton esclave.

FAUST.

Mais que dois-je te promettre en retour?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh! tu auras le temps d'y penser.

FAUST.

Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition nettement il y a péril à loger un tel serviteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me dévouerai ici à ton service, et courrai sans fin ni cesse au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons là-bas, tu me rendras la pareille.

FAUST.

Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.

FAUST.

Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?... Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire la vie en toute sécurité.

FAUST.

Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Top!

FAUST.

Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.

FAUST.

Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu qu'on me remette une couple de lignes.

FAUST.

Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin, papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en laisse le choix.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton nom, de te tirer une goutte de sang[10].

FAUST.

Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le sang est un suc tout particulier.

FAUST.

N'aie pas peur que je viole ce traité! L'accomplissement de ce que je promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis trop enflé; force est maintenant que je crève ou que je t'appartienne. Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir, le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à s'occuper sans relâche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse attachez-vous à moi.

FAUST.

Tu sais trop bien qu'il ne s'agit pas ici d'amusement. Je me livre au tourbillon qui produit le vertige, je cherche la jouissance au sein de la douleur, l'amour dans la haine, la paix dans le chagrin. Mon cœur, guéri de la manie du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune souffrance; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver dans le plus intime de mon être; je veux, avec le secours de mon esprit, atteindre à ce qu'il y a en elle de plus hauts de plus profond; je veux accumuler dans mon sein tout ce qu'elle enferme de bien et de mal; m'élargissant ainsi par degrés, je veux confondre ma propre existence dans la sienne, et, me perdant enfin comme elle, échouer au même écueil.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs milliers d'années à mâcher un aliment si dur), je te proteste que, depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu. Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière: nous, il nous a créés pour les ténèbres; et pour vous le jour vaut la nuit, la nuit vaut le jour.

FAUST.

Mais je le veux!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà parler, cela s'entend. Néanmoins, je l'avoue, un point m'embarrasse: le temps est court, l'art est long et j'imagine que vous feriez bien mieux de m'écouter. Associez-vous avec un poète; laissez-le se livrer aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête tout ce qu'il y a de nobles qualités et de sentiments honorables, le courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien et la persévérance de l'homme du Nord; qu'il trouve le secret d'allier en vous la grandeur d'âme à l'astuce et de vous douer au déclin de l'âge des passions brûlantes de la jeunesse: j'aurais plaisir à connaître un pareil original, je l'appellerais monsieur Microcosme[11].

FAUST.

Et que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre à cette couronne de l'humanité, objet continuel de tous mes désirs?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.

FAUST.

Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de l'esprit humain; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle ne s'est manifestée au-dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme tout le monde les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux, avant que la vie vous échappe. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c.., sont bien à toi; mais ce dont je me sers pour la première fois, en est-ce pour cela moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc, plus de vaines rêveries, et en route avec moi dans ce monde! En vérité, je te le dis, un homme qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de beaux pâturages verdoyants.

FAUST.

Par où commençons-nous?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous partons à l'instant même. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu de torture? Et appellerait-on vivre, s'ennuyer soi et les marmots qu'on instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi te tourmenter à battre cette paille vide? Le meilleur de ce que tu peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves... Ah! j'en entends un marcher dans l'avenue.

FAUST.

Il ne m'est pas possible de le voir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le pauvre garçon attend depuis long-temps, on ne saurait en conscience le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce costume me siéra merveilleusement (il s'habille). Tu peux t'en fier à mon savoir; je ne demande qu'un petit quart-d'heure. Pendant ce temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voyage.

(Faust sort.)

MÉPHISTOPHÉLÈS dans les longs habits de Faust.

Oui, oui, méprise bien la raison et la science, dédaigne l'énergie suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et, quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait pas moins.

(Entre UN ÉCOLIER.)

L'ÉCOLIER.

Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme, dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien d'autres. Avez-vous déjà fait des études?

L'ÉCOLIER.

Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter pour apprendre quelque chose d'utile.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes justement au bon endroit.

L'ÉCOLIER.

Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté d'entendre, de voir et de penser.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.

L'ÉCOLIER.

Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous choisissez.

L'ÉCOLIER.

Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser distraire.

L'ÉCOLIER.

J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second, le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel. La chimie l'appelle encheiresin naturæ, et, sans le savoir, se moque ainsi d'elle-même.

L'ÉCOLIER.

Je ne vous comprends pas entièrement.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez appris à tout résumer et classer convenablement.

L'ÉCOLIER.

Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble que j'ai une roue de moulin dans la tête.