Sans lui l'existence
N'est qu'un lourd fardeau
Ce monde si beau
N'est qu'un tombeau
Dans son absence.


LA CHAMBRE DE MARGUERITE.

MARGUERITE seule, assise près de sa quenouille.


MARGUERITE.

Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue
Elle est perdue,
Perdue à jamais.

Sans lui l'existence
N'est qu'un lourd fardeau
Ce monde si beau
N'est qu'un tombeau
Dans son absence.

De mon pauvre esprit
Le ressort s'arrête,
Ma pauvre tête
S'appesantit.

Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue,
Elle est perdue,
Perdue à jamais.

Dehors regardé-je,
C'est pour le revoir;
Au loin m'égaré-je,
C'est dans l'espoir
De le ravoir.

Sa taille admirable,
Son port gracieux,
Son sourire aimable,
L'ardeur de ses yeux;

Et de son langage
Le tour aisé,
Son beau visage,
Las! et son baiser...

Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue,
Elle est perdue,
Perdue à jamais.

Mon cœur soupire,
Rongé d'ennui.
Si devant lui
J'osais le dire,
Et l'embrasser,
Et le presser
À mon envie!...
Entre ses bras
Puissé-je, hélas!
Perdre la vie!...


LE JARDIN DE MARTHE.

MARGUERITE, FAUST.


MARGUERITE.

Promets-moi, Henri...

FAUST.

Tout ce qui est en ma puissance!

MARGUERITE.

Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.

FAUST.

Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa foi.

MARGUERITE.

Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.

FAUST.

Le faut-il?

MARGUERITE.

Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les saints Sacrements.

FAUST.

Je les respecte.

MARGUERITE.

Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe, que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?

FAUST.

Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse, il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.

MARGUERITE.

Tu n'y crois donc pas?

FAUST.

Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible, que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme, tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine fumée qui obscurcit la clarté des cieux.

MARGUERITE.

Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais en d'autres termes.

FAUST.

C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil, chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?

MARGUERITE.

À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.

FAUST.

Chère enfant!

MARGUERITE.

Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...

FAUST.

De qui?

MARGUERITE.

De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.

FAUST:

Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.

MARGUERITE.

Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!

FAUST.

Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.

MARGUERITE.

Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le cœur.

FAUST, à part.

Pressentiments d'un Ange!

MARGUERITE.

Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là, je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être de même pour toi, Henri.

FAUST.

Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.

MARGUERITE.

Voici le moment de me retirer.

FAUST.

Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi, appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la tienne?

MARGUERITE.

Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.

FAUST.

Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.

MARGUERITE.

Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun mal.

FAUST.

Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?

MARGUERITE.

O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.

(Elle s'en va.)

(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La brebis est-elle partie?

FAUST.

Tu viens encore d'espionner?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.

FAUST.

Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.

FAUST.

Vile engeance de boue et de feu!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...

FAUST.

Que t'importe?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.


PRÈS DE LA FONTAINE.

MARGUERITE, LISETTE, portant des cruches.


LISETTE.

N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?

MARGUERITE.

Pas un mot. Je vois si peu de monde!

LISETTE.

C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!

MARGUERITE.

Comment cela?

LISETTE.

Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit et mange.

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu!

LISETTE.

Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs.

MARGUERITE.

La pauvre fille!

LISETTE.

Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la torche au poing.

MARGUERITE.

Il la prend sûrement pour sa femme?

LISETTE.

Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.

MARGUERITE.

Ce n'est pas beau de sa part.

LISETTE.

Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille hachée devant sa porte.

(Elle s'en va.)

MARGUERITE retournant chez elle.

Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible... Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il était si bon, il était si aimable!


LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.


MARGUERITE met des fleurs fraîches dans les vases.

Abaisse,
O Mère de douleur,
Un seul regard sur ma détresse.

Le glaive dans le cœur,
Avec tant de tristesse
Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!

À ton Père et le sien
Confiant tes alarmes,
Tu répands de si chaudes larmes
Sur son supplice et sur le tien!

Le martyre
Qui me déchire,
Quel esprit l'entendra?
Quel cœur le sentira?
Le doute horrible où mon âme se plonge,
Le poison lent qui s'y glisse et la ronge,
Ce qui se passe en moi,
Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.

En quelque lieu que je me traîne,
Une peine, une affreuse peine,
Glace mon cœur, brise mes os.
Nuit et jour, à toute heure,
Je pleure, pleure, pleure.
Ni trêve, ni repos!

Les deux vases de ma fenêtre,
Je les arrosai de mes pleurs,
Lorsque, voyant l'aube paraître,
Je te cueillis ces fleurs.

Le soleil se montrait à peine,
Que, sur mon lit me soulevant,
Je regardais poindre en pleurant
Sa lueur incertaine.

Ah! sauve-moi du déshonneur!
Abaisse,
O Mère de douleur,
Un seul regard sur ma détresse!


LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.

VALENTIN soldat, frère de Marguerite.


VALENTIN.

Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?» Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne pourrais pas les appeler menteurs.

Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien mal; il ne sortira pas vivant d'ici.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

FAUST.

Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle, dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait également nuit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat, tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.

FAUST.

Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître au jour?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette. J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus neufs.

FAUST.

Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un collier de perles.

FAUST.

Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable. Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson morale, pour la séduire d'autant mieux.

(Il chante en s'accompagnant sur la guitare)

Hé! que fais-tu donc,
Jeune Margoton,
Devant la maison
De l'amoureux Léandre?
Va, petite, va,
Il te laissera
Fille monter là,
Mais non fille en descendre.

Veille sur tes pas.
Es-tu dans ses bras,
Bonne nuit, hélas!
Ma pauvre, pauvre fille.
Gardez toutes bien
De rien céder, rien,
Que l'anneau chrétien
À votre doigt ne brille.

VALENTIN s'avance.

Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.

VALENTIN.

En garde, maintenant!

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme, poussez, je pare.

VALENTIN.

Pare celle-ci!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi pas?

VALENTIN.

Et celle-ci!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute!

VALENTIN.

Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la main fatiguée.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Pousse!

VALENTIN tombe.

Oh!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.

MARTHE à la fenêtre.

À l'aide, au secours!

MARGUERITE à la fenêtre.

Vite un flambeau!

MARTHE de même.

On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.

LE PEUPLE.

Il y en a déjà un de mort!

MARTHE sortant.

Les meurtriers se sont donc enfuis?

MARGUERITE sortant.

Qui est resté sur la place?

LE PEUPLE.

Le fils de ta mère.

MARGUERITE.

Grand Dieu! Malheureuse que je suis!

VALENTIN.

Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et écoutez-moi. (Tous font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite, vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une catin, sois-le donc comme il faut.


Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud apprivoisé.


Meph... Il nous faut gagner promptement au large.


MARGUERITE.

Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?

VALENTIN.

Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la ville.

Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles; oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.

Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.

MARTHE.

Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore vos péchés?

VALENTIN.

Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je croirais racheter amplement tous mes péchés!

MARGUERITE.

Mon frère, quel supplice affreux!

VALENTIN.

Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.

(Il meurt.)


L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.

MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite.


LE MAUVAIS ESPRIT.

Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?... Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!

MARGUERITE.

Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!

CHŒUR.

Dies iræ, dies illa
Solvet sæclum in favilla
[18].

(L'orgue joue.)

LE MAUVAIS ESPRIT.

La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes éternelles tressaillent de terreur!

MARGUERITE.

Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration, ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.

CHŒUR.

Judex erbo cùm sedebit,
Quidquid latet apparebit,
Nil inultum remanebit[19].

MARGUERITE.

Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte m'écrase... De l'air!

LE MAUVAIS ESPRIT.

Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!


Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette sonne... Malheur à toi!

CHŒUR.

Judex erbo cùm sedebit,
Quidquid latet apparebit,
Nil inultum remanebit.


CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus?
Quem patronum rogaturus?
Cùm vix justus sit securus
[20].

LE MAUVAIS ESPRIT.

Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te tendre la main. Malheur!

CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus[21]?

MARGUERITE.

Ma voisine, votre flacon!...

(Elle tombe évanouie.)


NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien, quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore loin du terme de notre course.

FAUST.

Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres engourdis?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier. Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu, qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher. Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un, qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.

(UN FEU FOLLET s'approche.)

LE FEU FOLLET.

J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.

LE FEU FOLLET.

Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.


Meph:—Nous sommes encore loin du terme de notre course.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement.

Dans la sphère des mensonges,
Des chimères, des vains songes,
Nous voici tous deux entrés.
Sois-nous un fidèle guide.
Effleurons le sol aride,
Foulons les rocs déchirés.

Que de sapins qui se pressent,
Et dont tous les troncs paraissent
Saisis d'un long tremblement,
Fuir au loin rapidement!
Que de sommets qui s'abaissent!
Que de nuages mouvants!
Que de pics battus des vents!
Que de brouillards, qui se fondent,
Qui renaissent et qui grondent!

Sur un tapis de gazon
Roule un torrent noir de fange
Et blanc d'écume... Qu'entends-je?
Un murmure? une chanson?
Serait-ce la voix d'un Ange?
Ou bien, seraient-ce les sons
De la voix que nous aimons?
L'écho de ce doux ramage,
Comme le cri d'un autre âge,
Va mourant de monts en monts.

Ouhou! chouchou! bruits funèbres,
Retentissent près de nous:
Merles, geais, corbeaux, hiboux,
Veillent-ils dans les ténèbres?
Qui frappe ici nos regards?
Ventres plats, longues échines.
Scorpions, serpents lézards,
Rampent-ils sous les épines?
De toutes parts les racines,
Comme un million de bras,
S'allongent devant nos pas.
Ici, cachant une fosse,
Raboteuses, suant l'eau,
Elles tendent un réseau
Flexible, où le pied se fausse;
Là, du tronc des arbres morts
Elles s'élancent en gerbes,
Ou bien confondent aux herbes
Leurs longs filaments retors.
Et ces taupes bigarrées,
Sur la bruyère égarées,
La mousse humide grattant,
Broutant, trottant, voletant;
Et ces mouches fugitives,
Dont l'impétueux essaim
Sème sur notre chemin
Des étincelles si vives!...

Dis-nous si nous resterons,
Ou si nous avancerons?
Ici tout pend, tout menace:
Ces sapins déracinés
Qui déchirent notre face,
Et ces rochers calcinés,
Ces eaux vertes, ces feux sombres,
Et ces brouillards, et ces ombres!...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire, d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la montagne.

FAUST.

Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers s'allument dans toute leur hauteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà l'approche de ses convives turbulens.

FAUST.

Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes épaules à coups pressés.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la montagne résonne un horrible chant magique.

SORCIÈRES EN CHŒUR.

Nous montons au Brocken désert[23].
Le chaume est jaune et le blé vert.
Monseigneur Bélial[24], notre maître,
Sur le froid sommet tient sa cour.
On se presse tout à l'entour,
On danse à l'ombre du grand hêtre.
Plus d'une sorcière debout
.........................

UNE VOIX.

Baubo gallop par derrière:
La vieille est à califourchon
Sur le râblé d'un vieux cochon.
Reculez-vous, place à la mère!

CHŒUR.

Honneur sans doute à qui de droit!
En avant, Baubo, marche droit.
D'abord la mère et qui la porte,
Puis à quelques pas son escorte.

UNE VOIX.

Holà! quel chemin prends-tu?

UNE VOIX.

Moi?
Celui d'Ilsenstein, où je vois
Un chat-huant d'humeur accorte,
Qui se blottit dans les buissons,
Et qui me fait des yeux!

UNE VOIX.

Chansons!
Viens en enfer, petite...
Pourquoi fuis-tu si vite?

UNE VOIX.

Il m'a mordue au flanc.
Vois-tu couler mon sang?

SORCIÈRES, chœur.

Le mont est haut, longue est la traite.
Quel bruit confus, quel tourbillon!
Maint balai traîne, et maint fourchons;
L'enfant se plaint, la mère p......

SORCIERS, premier demi-chœur.

Vrais escargots, nous marchons mal:
Les femmes ont sur nous l'avance.
Car, s'agit-il de tendre au mal,
La femme a mille pas d'avance.

SORCIERS, deuxième demi-chœur.

Oui, oui, votre calcul est bon;
Femme, il est vrai, le fait en mille.
Mais en quoi l'homme est plus agile,
C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.

UNE VOIX d'en haut.

Venez, venez joindre vos frères,
Quittez cet océan de pierres.

UNE VOIX d'en bas.

Las! nous ne demandons pas mieux
Que de vous suivre jusqu'aux cieux.
Nous caquetons sans fin ni cesse,
Nous ne perdons pas un moment:
Mais inutilement.
Ah! maudite faiblesse!

LES DEUX CHŒURS.

Le vent se tait, l'étoile fuit,
La lune se cache, il est nuit.
Le chœur entier battant des ailes
Frappe les airs d'un triste bruit,
Et jette au loin mille étincelles.

UNE VOIX d'en bas.

Arrêtez! arrêtez!

UNE VOIX d'en haut.

Qui crie au fond du gouffre,
En ces rocs écartés?

UNE VOIX d'en bas.

Oh! prenez-moi! Je souffre;
Je monte depuis trois cents ans,
Et ne puis atteindre le faîte.
Quel bonheur pour moi, quelle fête,
Si je rejoignais mes parents!

LES DEUX CHŒURS.

Tant pis pour vous! Le balai porte,
Et le vieux bouc, et le cloporte.
Qui ne peut monter en ce jour
Est perdu, perdu sans retour.

UNE DEMI-SORCIÈRE en bas.

Voilà de si longues années
Que je patauge dans mon coin!
Comment sont-ils déjà si loin?
J'y passe pourtant mes journées,
J'y consacre tout mon temps, tout;
Et ne suis pas encore au bout.

LE CHŒUR DES SORCIÈRES.

Pour les Sorcières ce flacon
Renferme un excellent collyre;
Une auge est le meilleur navire,
La meilleure voile un torchon.
Qui n'a pu voguer à cette heure
Au grand jamais ne voguera.

LES DEUX CHŒURS.

Lorsqu'au sommet l'on touchera,
Que chacun à son rang demeure.
Tous à la fois d'un même vol,
En tournoyant, rasez le sol,
Et courbez au loin les bruyères
Sous vos escadrons de Sorcières.

(Ils font halte.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?

FAUST dans l'éloignement.

Ici!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître. Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici, Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.

FAUST.

Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous reléguer seuls dans un coin.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble. Avec ces petits êtres on n'est pas seul.

FAUST.

J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis: ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase, on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver meilleure compagnie?

FAUST.

Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre: tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.

UN GÉNÉRAL.

Aux nations qui se fie est un sot.
On perd sa peine à travailler pour elles;
Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles,
C'est la jeunesse qui prévaut.

UN MINISTRE.

Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde!
Moi je suis fort de l'avis des barbons;
Oui, sans mentir, alors que nous régnions,
C'était bien l'âge d'or du monde.

UN PARVENU.

Nous n'étions pas non plus des moins adroits,
Et de nos mains nous poussions à la roue:
Mais à présent que nous sommes les rois,
À notre tour on nous bafoue.

UN AUTEUR.

Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours
Un écrit juste, et d'un contenu sage?
Jamais encore on n'a vu le jeune âge
Aussi tranchant dans ses discours.

MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé.

Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure;
Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin,
Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure,
Le vieux monde est sur son déclin.

UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.

Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion, regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte, et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de paix, ou frappé l'ennemi par derrière.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a que les nouveautés qui attirent.

FAUST.

Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es poussé.

FAUST.

Qui aperçois-je de ce côté?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde bien, c'est Lilith.

FAUST.

Qui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.

FAUST.

Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont déjà beaucoup dansé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse: viens, prenons-les.

FAUST dansant avec la jeune.

J'eus un beau rêve un soir d'été:
Sur un pommier dans les prairies
Reluisaient deux pommes fleuries;
Elles me plurent, j'y montai.

LA BELLE.

Pour ces pommettes si vermeilles
Votre appétit date d'Éden.
Il m'est doux de voir mon jardin
En porter de toutes pareilles.

MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille.

J'eus un mauvais rêve une nuit
En un tronc mou, jaune et stérile
..........................
..........................

LA VIEILLE.

Je suis la très-humble servante
Du chevalier au pied cornu.
Qu'il........................
Si............. ne l'épouvante.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous autres hommes!

LA BELLE dansant.

Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?

FAUST dansant.

Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu. Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le payer en profondes révérences.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!

LA BELLE.

Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.) Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.