On parla encore de Cinq ans chez les Sauvages, où il y a le récit poignant de l'enterrement d'Oscar Wilde. Mais ses derniers livres: l'Holocauste, le Boulevard, le Forçat honoraire ne connurent qu'un succès d'estime.
Les générations nouvelles parurent oublier cet homme aux cheveux ébouriffés, en veston gris, en pantalon tirebouchonnant, en chapeau mou de peluche, qui fut le dernier boulevardier.
De Sem à Rouveyre en passant par Capiello, tous les dessinateurs ont popularisé la figure d'Ernest La Jeunesse. C'était une silhouette bien parisienne.
* * *
Le style d'Ernest La Jeunesse qui appartenait à l'école de Jean de Tinan, est néologique, c'est son défaut; mais il est ému, c'est sa qualité. Mais cette qualité suffira-t-elle à garder certaines de ses pages de l'oubli? On peut en douter et penser que, si l'on doit se souvenir de lui, c'est surtout parce qu'il fut le dernier boulevardier.
Je vais le plus rarement possible dans les grandes bibliothèques. J'aime mieux me promener sur les quais, cette délicieuse bibliothèque publique.
Néanmoins je visite parfois la Nationale ou la Mazarine et c'est à la Bibliothèque du Musée social, rue Las Cases, que je fis connaissance d'un lecteur singulier qui était un amateur de bibliothèques.
«Je me souviens, me dit-il, de lassitudes profondes dans ces villes où j'errais et afin de me reposer, de me retrouver en famille, j'entrais dans une bibliothèque.
—C'est ainsi que vous en connaissez beaucoup.
—Elles forment une part importante de mes souvenirs de voyages. Je ne vous parlerai pas de mes longues stations dans les bibliothèques de Paris; l'admirable Nationale aux trésors encore ignorés, aux encriers marqués E. F. (Empire Français); la Mazarine, où j'ai connu des lettrés charmants: Léon Cahun, auteur de romans de premier ordre qu'on ne lit pas assez; André Walckenaer, Albert Delacour, les deux premiers sont morts, le troisième semble avoir renoncé aussi bien aux lettres qu'aux bibliothèques; la lointaine Bibliothèque de l'Arsenal, une des plus précieuses qui soient au monde pour la poésie et, enfin, la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, chère aux Scandinaves.
Je crois que, pour ce qui est de la lumière, la bibliothèque de Lyon est une des plus agréables. Le jour y pénètre mieux que dans toutes les bibliothèques de Paris.
À la petite bibliothèque de Nice, j'ai lu avec volupté l'Histoire de Provence de Nostradame et m'inquiétais du Fraxinet des Sarrasins, loin des musiques, des confetti de plâtre et des chars carnavalesques.
À la bibliothèque de Quimper, on conserve une collection de coquillages. Un jour que j'étais là, un monsieur fort bien entra et se mit à les examiner. «Est-ce vous qui avez peint ces babioles?» demanda-t-il à voix très haute en s'adressant au conservateur. «Non, répondit avec calme celui-ci, non. Monsieur, c'est la nature qui a orné ces coquillages des plus délicates couleurs.» «Nous ne nous entendrons jamais, repartit le visiteur élégant, je vous cède la place.» Et il s'en alla.
À Oxford, il y a une bibliothèque (je ne sais plus laquelle), où l'on a brûlé tous les ouvrages ayant trait à la sexualité, entre autres: la Physique de l'Amour, de Remy de Gourmont, Force et Matière, de Ludwig Büchner.
À Iéna, à la Bibliothèque de l'Université, par décision du Sénat universitaire, on a retiré de la salle publique les œuvres d'Henri Heine qui ne sont plus communiquées que sur autorisation spéciale, dans la salle de la Réserve.
À Cassel, j'espérais toujours voir passer l'ombre du marquis de Luchet, qui, vers la fin du XVIIIe siècle, en fut le directeur, et au dire des Allemands, la désorganisa en peu de temps, mettant Wiquefort parmi les Pères de l'Église, inscrivant dans les cartouches des barbarismes comme exeuropeana, qui paraissaient inadmissibles non seulement aux latinistes de Cassel, mais encore à ceux de Gœttingue et de Gotha. Ces derniers menèrent un tel bruit que Luchet dut cesser d'administrer la bibliothèque.
La bibliothèque de Neuchâtel, en Suisse, est la mieux située que je connaisse. Toutes ses fenêtres donnent sur le lac. Séjour enchanteur! La salle de lecture est charmante. Elle est ornée de portraits représentant les Neuchâtelois célèbres. Il faut ajouter qu'on y est fort tranquille pour lire, car on n'y voit presque jamais personne. L'administrateur—et par tradition ce poste est toujours confié à un théologien—dort sur son pupitre. On y trouve une riche collection de livres français du XVIIe et du XVIIIe siècle. Quand quelqu'un demande des livres difficiles à trouver, il est invité à les chercher lui-même. La bibliothèque s'honore avant tout de conserver des manuscrits de Rousseau dans une grande enveloppe jaune et c'est bien la seule chose qu'on vous communique sans rechigner, tant on en est fier.
À la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, on ne communiquait pas le Mercure de France dans la salle de lecture. Les privilégiés allaient le lire dans l'espace réservé aux bibliothécaires. J'y ai vu d'admirables manuscrits slaves écrits sur de l'écorce de bouleau. La bibliothèque était ouverte de 9 heures du matin à 10 heures du soir. Et dans la salle de lecture se tenaient beaucoup d'étudiants pauvres venus là pour se chauffer. Ce fut un vrai centre révolutionnaire. À tout moment, des descentes de police, où chaque lecteur devait montrer son passeport, venaient troubler l'atmosphère studieuse de la bibliothèque. On y voyait des gamines de douze ans qui lisaient Schopenhauer. Grâce à l'influence de Sanine d'Artybachew, on y vit ensuite des dames élégantes qui lisaient les œuvres des derniers symbolistes français.
L'influence de Sanine eut, un moment, les résultats les plus étranges. Des lycéens et des lycéennes de quatorze à dix-sept ans avaient fondé des sociétés de saninistes. Ils se réunissaient dans une salle de restaurant. Chacun d'eux apportait un bout de bougie que l'on allumait. Alors on chantait, on buvait, et lorsque la dernière bougie s'était éteinte, l'orgie commençait.
Peu avant la guerre, ce fut, chez les jeunes gens du même âge, une lamentable épidémie de suicides.
La bibliothèque d'Helsingfors est très bien fournie de livres français, même les plus récents.
Dans le transsibérien, le wagon-promenoir contenait, avec des pots de fleurs et des rocking-chair, une bibliothèque d'environ cinq cents volumes dont plus de la moitié étaient des livres français. On y voyait les œuvres de Dumas père, de George Sand, de Willy.
À la Martinique, Fort-de-France possède une bibliothèque, grande villa coloniale construite après le grand incendie d'il y a une vingtaine d'années. Quand j'y fus, le conservateur était un vieux brave qui est peint dans le célèbre tableau des Dernières Cartouches. Érudit charmant, il faisait lui-même les honneurs de sa bibliothèque, allait chercher les livres, etc. Il se nommait M. Saint-Félix et, s'il vit encore, je lui souhaite une longue vie.
J'ai eu l'occasion de connaître la bibliothèque du savant Edison. Je n'y ai pas vu l'Ève future, dont il est un des personnages. Peut-être ignore-t-il encore cette belle œuvre de Villiers de l'Isle-Adam. Par contre, Edison fait sa lecture favorite des romans d'Alexandre Dumas père. Les Trois Mousquetaires, le Comte de Monte-Cristo sont ses livres de chevet.
À New-York, j'ai fait de longues séances à la Bibliothèque Carnegie, immense bâtiment en marbre blanc qui, d'après les dires de certains habitués, serait tous les jours lavé au savon noir. Les livres sont apportés par un ascenseur. Chaque lecteur a un numéro et quand son livre arrive, une lampe électrique s'allume, éclairant un numéro correspondant à celui que tient le lecteur. Bruit de gare continuel. Le livre met environ trois minutes à arriver et tout retard est signalé par une sonnerie. La salle de travail est immense, et, au plafond, trois caissons, destinés à recevoir des fresques contiennent, en attendant, des nuages en grisaille. Tout le monde est admis dans la bibliothèque. Avant la guerre tous les livres allemands étaient achetés. Par contre, les achats de livres français étaient restreints. On n'y achetait guère que les auteurs français célèbres. Quand M. Henri de Régnier fut élu à l'Académie française, on fit venir tous ses ouvrages, car la bibliothèque n'en possédait pas un seul. On y trouve un livre de Rachilde: le Meneur de Louves, dans la traduction russe, et, dans le catalogue, on trouve le nom de l'auteur en russe, avec la traduction en caractères latins suivis de trois points d'interrogation. Cependant, la bibliothèque est abonnée au Mercure depuis une dizaine d'années. Comme il n'y a aucun contrôle, on vole 444 volumes par mois, en moyenne. Les livres qui se volent le plus sont les romans populaires, aussi les communique-t-on copiés à la machine. Dans les succursales des quartiers ouvriers il n'y a guère que des copies polygraphiées. Toutefois, la succursale de la quatorzième rue (quartier juif) contient une riche collection d'ouvrages en yddich. Outre la grande salle de travail dont j'ai parlé il y a une salle spéciale pour la musique, une salle pour les littératures sémitiques, une salle pour la technologie, une salle pour les patentes des États-Unis, une salle pour les aveugles, où j'ai vu une jeune fille lire du bout des doigts Marie-Claire, de Marguerite Audoux; une salle pour les journaux, une salle pour les machines à écrire à la disposition du public. À l'étage supérieur enfin se trouve une collection de tableaux.
Et voilà les bibliothèques que je connais.
—J'en connais moins que vous, répondis-je. Et prenant l'Errant des bibliothèques par le bras, je m'efforçai de mettre la conversation sur un autre sujet.
* * *
Un jour, je rencontrai sur les quais. M. Ed. Cuénoud qui était gérant d'immeubles à Montparnasse, et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. Il me donna une petite brochure amusante dont il était l'auteur.
C'est une plaquette illustrée par Carlègle. Elle est inconnue et par la suite deviendra sans doute célèbre parmi les bibliophiles qui recherchent les catalogues fantaisistes.
En voici le titre:
Catalogue des livres de la bibliothèque de M. Ed. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants.
Voici quelques mentions tirées de ce catalogue facétieux:
ABEILARD. Incomplet, coupé.
ALEXIS (P.). Celles qu'on n'épouse pas. Nombr. taches.
ALLAIS (A.). Le Parapluie de l'Escouade. Percale rouge.
ANGE BÉNIGNE. Perdi, le couturier de ces dames. Av. notes.
ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais.
AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot.
BALZAC (H. de). La peau de chagrin. Rel. id.
BEAUMONT (A.). Le beau Colonel. Parf. état de conserv.
BOISGOBEY (F. DE). Décapitée. En 2 part., tête rog., tr. r.
BOREL, (PÉTRUS). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau.
CARLÈGLE ET CUÉNOUD. L'Automobile 217-UU. Beau whatman.
CLARETIE. La Cigarette. Papier de riz.
COULON. La mort de ma femme. Demi-chagrin.
COURTELINE. Un client sérieux. Rare, recherché.
DUBUT DE LAFORÊT. Le Gaga. Très défraîchi.
DUFFERIN (LORD). Lettres écrites dans les régions polaires. Papier glacé.
DUMAS (A.). Napoléon. Un grand tome.
DUMAS FILS (A.). L'Ami des femmes. Complètement épuisé.
DUMAS FILS (A.). Monsieur Alphonse. Dos vert.
FLEURIOT (Z.). Un fruit sec. Couronné par l'Acad. franc.
GAIGNET. Bossuet. Pap. grand-aigle.
GAZIER. Port-Royal des champs. Rel. janséniste.
GRANDMOUGIN. Le Coffre-fort. Ouvr. à clef.
GRAVE. (TH. DE). Le Rastaquouère. Av. son faux titre.
GUIMBAIL. Les Morphinomanes. Nombr. piq.
HAUPTMANN. Les Tisserands. Toile pleine.
HAVARD (H.). Amsterdam et Venise. Petites capitales.
HERVILLY (E. D'). Mal aux cheveux. Une jolie fig.
KARR (A.). Les Guêpes. Piq.
KOCK (P. DE). Histoire des cocus célèbres. Nombr. cornes.
LA FONTAINE. L'anneau d'Hans Cartel. Mis à l'index.
LA FONTAINE. Les deux pigeons. Format colombier.
Livre d'heures. In-18 Jésus.
MÆTERLINCK. La Vie des abeilles. Qques bourdons.
MAINDRON. Les Armes. Grav. sur acier.
MATTEY. Le billet de mille. Très rare.
MAURY (L.). Abd-el-Aziz. Maroq. écrasé.
MONTBART (G.). Le Melon. Tr. coupées.
RÉMUSAT (P. DE). Monsieur Thiers. Un petit tome.
THIERRY (G.-A.). Le Capitaine sans façon. Basane.
VIGNY. Cinq Mars. Tête coupée.
VILMORIN. Les oignons. Pap. pelure.
VOLTAIRE. Le Siècle de Louis XIV. Magnif. ill. en tous genres, etc., etc.
Et voilà un curieux divertissement bibliographique. Je revis plusieurs fois M. Ed. Cuénoud sur les quais. Il est mort récemment et quand je passe devant les boîtes des bouquinistes près de l'Institut j'évoque la silhouette singulière de ce gérant qui pour la bibliographie facétieuse rivalisait avec Rabelais et celle de Remy de Gourmont, qui ne manquait jamais avant la tombée de la nuit d'aller faire son tour le long des quais.
N'est-ce point la plus délicieuse promenade qui se puisse faire à Paris? Ce n'est pas trop, lorsqu'on a le temps, de consacrer un après-midi à aller de la gare d'Orsay au pont Saint-Michel. Et sans doute n'est-il pas de plus belle promenade au monde, ni de plus agréable.
Chaque fois que je passe à l'angle de la rue de Douai et de la place Clichy, à l'endroit où se trouve maintenant une école et où il y avait avant la séparation un couvent où fut imprimé mon premier livre: l'Enchanteur pourrissant, je songe à M. Paul Birault.
On connaît son histoire. M. Paul Birault parvint à former un comité composé de députés et surtout de sénateurs pour élever une statue à l'imaginaire démagogue Hégésippe Simon. L'auteur de cette mystification en révéla les savoureux détails dans l'Éclair, et le mystificateur devint plus célèbre que les inventeurs d'un mot que Voltaire trouva mal fait et qui bernèrent avec tant de malice ce sot Poinsinet qui devait se noyer dans le Guadalquivir. Au contraire de la farce dite de Boronali, qui ne mystifia personne, celle de Paul Birault fit «marcher» tous les parlementaires qui avaient été choisis pour victimes, aucun d'eux ne s'esclaffa en lisant l'épigraphe tirée des œuvres supposées d'Hégésippe Simon «précurseur de la Démocratie», qui ornait la circulaire destinée à hâter l'érection d'un monument dans la ville natale de ce grand homme, né dans plus de villes qu'Homère.
«Quand le soleil se lève, les ténèbres s'évanouissent», telle était la phrase que Paul Birault avait prêtée à Hégésippe Simon. Elle résume une part importante de l'éloquence dont les hommes sont si avides et qui, servie par le phonographe, a devant elle le plus bel avenir.
Nouveau Caillot-Duval, puisqu'il opérait par correspondance, M. Paul Birault se vit qualifié par les journaux de notre distingué confrère; il ne tenait qu'à lui de se faire donner de l'éminent et s'il lui avait plu un jour d'entrer à l'Académie, il ne lui restait plus qu'à se pousser dans les salons où, en qualité d'homme d'esprit, il n'aurait point eu de peine à briller.
J'ai connu M. Paul Birault en 1910, où il me fit l'honneur d'imprimer mon premier livre: l'Enchanteur pourrissant. M. Birault était à cette époque établi imprimeur dans ce couvent qui se trouvait alors au bout de la rue de Douai, à l'angle de la place Clichy. Il avait déjà imprimé ma première préface à un catalogue de peinture, celui de la première exposition du peintre Georges Braque, cubiste célèbre, illustre joueur d'accordéon, réformateur du costume bien avant la famille Delaunay, et danseur de gigue émérite, car je crois que les soucis de la peinture l'ont fait renoncer à la danse en 1915 au moment où on dansait le plus. C'est grâce à ses relations avec le peintre Kees van Dongen que Paul Birault était devenu et est encore aujourd'hui l'imprimeur ordinaire de l'éditeur du catalogue et de mon livre.
Il était entendu que je dirigerais l'impression conjointement avec l'illustrateur de l'ouvrage, mon ami André Derain, qui avait gravé les plus beaux des bois modernes que je connaisse.
Un matin ensoleillé, nous nous rendîmes au couvent de la rue de Douai, l'éditeur, André Derain et moi. Nous y trouvâmes M. Paul Birault. C'était alors un petit homme sans vivacité, aux traits fins et souffreteux. Il me parut que sa situation de petit imprimeur ne le contentait point. Il avait publié des chansons que l'on avait chantées dans les concerts et qu'il nous montra. Il aimait les calembours et, comme j'eus l'occasion de le revoir, il me raconta le détail de plusieurs mystifications qu'il avait imaginées; je crois même qu'il en avait exécuté une dont je me souviens plus bien, et qui avait trait au métro. Il s'occupait de son imprimerie, mais sa femme, intelligente et travailleuse, ne tarda pas à s'en occuper plus que lui, qui avait trouvé une place de nuit dans un grand journal.
Il me fut même donné d'entrer dans l'intimité de M. Paul Birault et de dîner chez lui. Et je dois dire qu'il me traita fort bien. J'ai remarqué que ceux qui savent manger sont rarement des sots. L'Enchanteur pourrissant fut imprimé et bien imprimé à cent quatre exemplaires par les soins de M. Paul Birault.
Ce livre est aujourd'hui presque célèbre, la plupart des planches qui l'illustrent ont été reproduites dans les revues d'art du monde entier. Je crois que l'impression de M. Paul Birault est un des seuls produits de l'imprimerie française contemporaine qui, sans rien devoir à l'étranger, aient eu de l'influence sur l'imprimerie étrangère. Ces cent quatre petits in-quarto, portant la marque à la coquille Saint-Jacques, dessinée par André Derain, ont sauvé le renom typographique de la France au moment où tous les yeux en France s'étaient tournés pour admirer la typographie allemande, anglaise, belge et hollandaise. Personne ici n'en a encore parlé et moi-même, pour que j'en parlasse, il a fallu que mon imprimeur devînt célèbre comme mystificateur.
C'est que M. Paul Birault, en véritable homme d'esprit, n'avait point de vanité. Je suis certain que, depuis sa célébrité, sa modestie était restée la même et que les gourmets du club des Cent qui eurent à le traiter ne trouvèrent en lui qu'un homme aussi averti qu'eux-mêmes sur les choses de bouche et sans trace d'orgueil.
Depuis le temps de l'Enchanteur pourrissant, et avant son invention du «Précurseur de la Démocratie», j'eus l'occasion de rencontrer encore M. Paul Birault; c'était déjà un journaliste répandu. Il s'occupait d'aviation à Paris-Journal, il était chef des échos à la France, chef des informations à l'Opinion, collaborait à l'Éclair et ne cessait de s'intéresser à son imprimerie, où furent encore imprimés les livres de Max Jacob.
Il resta dans le couvent de la rue de Douai jusqu'à la fin, jusqu'au moment de la démolition. Retors, il se fit, je crois, expulser, et l'on démolissait déjà le monastère, les nègres danseurs qui se montrèrent longtemps à cet endroit faisaient déjà leurs bamboulas, que M. Paul Birault, sa petite femme et son enfant, se réunissaient encore chaque soir sous la lampe familiale dans la cellule qui leur servait de salle à manger.
Devenu célèbre dans le monde des journalistes comme mystificateur, Paul Birault resta connu dans les milieux de la nouvelle littérature et de la jeune peinture, comme imprimeur.
Dans la petite imprimerie de la rue Tardieu où il s'installa en quittant la rue de Douai, furent imprimées les premières plaquettes de Pierre Reverdy, de Philippe Soupault et composés un certain nombre des poèmes formels de mon recueil intitulé Calligrammes. Les livres imprimés par Paul Birault resteront dans les bibliothèques des bibliophiles.
Pendant la guerre il fut le plus spirituel des collaborateurs du Bulletin des Armées de la République. Il mourut dans le courant de 1918, tandis que les Berthas et les Gothas menaient sinistre bruit.
Peu avant la guerre, m'étant rencontré avec M. Michel Pons, le restaurateur-poète qui eut, à une élection académique, la voix de Maurice Barrés, il m'invita à aller le visiter. Et quelques jours après cette rencontre, j'arrivai au Bouillon Michel Pons, rue des Moulins, vers 5 heures de l'après-midi.
Une femme à cheveux blancs et très avenante de visage me dit que le patron était au premier étage où je montai par un petit escalier en spirale.
Là, dans une salle basse, en compagnie de son ami, le cordonnier-philosophe André Gayet, Michel Pons collait, à la lueur d'un bec de gaz, les coupures de journaux relatives à son dernier livre de vers: les Chants d'un déraciné.
Michel Pons est un homme dans la force de l'âge, il est brun, pas très grand, mais large d'épaules et bien campé sur ses jambes. Il s'enthousiasme facilement et rit encore plus volontiers, accompagnant ses récits de gestes à mains fermées.
Son ami, le cordonnier-philosophe, présente avec lui un contraste frappant. Il est très grand et très mince, ce qui, malgré ses cheveux blancs, lui laisse l'air très jeune. Son visage est plein de tranquillité. Un strabisme assez prononcé donne à son regard je ne sais quoi de lointain et de mystérieux. Il parle rarement et toujours avec bon sens, et, tandis qu'il écoute, on comprend qu'il suppute la valeur de ce qu'il entend, cependant qu'il s'efforce de juger son interlocuteur avec bienveillance. Ses vêtements, très propres, sont ceux d'un artisan, mais sa taille et sa tenue leur confèrent une véritable élégance. Il m'a rappelé aussitôt un de mes amis auquel il ressemblait beaucoup, René Dalize, le plus ancien de mes camarades.
Après les présentations, j'examinai avec mes deux confrères les coupures que venait de coller Michel Pons. Ensuite, je vis toutes celles qu'il avait reçues précédemment, et elles sont très nombreuses.
Rien n'excite tant la curiosité qu'un homme de métier ayant des préoccupations intellectuelles. Et la réunion chez Michel Pons des qualités du poète et de celles du restaurateur a étonné jusqu'en Australie. On l'a interviewé plus fréquemment que M. Edmond Rostand et sa photographie a été publiée presque aussi souvent que celle d'une grande actrice.
Je vis, du reste, que Michel Pons et André Gayet, faisant grand cas de la publicité, s'occupaient avec beaucoup d'application de celle qui pouvait être faite autour de leur nom.
«Quand on croit que, par ses écrits, on rend service aux hommes, me dit le cordonnier-philosophe, n'est-il pas légitime de ne négliger aucun moyen de les atteindre?»
Plus tard, un grand rousseau très éveillé et d'une figure très agréable, qui me fit penser à l'aîné des frères du petit Poucet, arriva et, se jetant au cou d'André Gayet, l'embrassa sur les deux joues. C'était son fils, apprenti pâtissier.
«Il veut être cuisinier, dit le philosophe, et j'ai pensé qu'il lui fallait d'abord apprendre la pâtisserie... J'ai des relations du côté de la cuisine et s'il pouvait devenir un grand cuisinier, rival de Carême ou d'Escoffier, son sort serait certainement enviable.»
Je vis ainsi que ce brave homme, plein de raison, au lieu de pousser son fils hors de sa condition, voulait lui donner, dans cette condition même, le moyen d'acquérir une situation importante.
Quant à Michel Pons, oubliant la destinée de son nouveau livre, il interrogeait son ami, lui demandant s'il avait fait le service de son volume, la Théorie du succès, à tel ou tel personnage utile. Il lui donnait encore des conseils sur les démarches qu'il fallait faire et je sus qu'après s'être occupé personnellement de l'édition de ce livre il avait fait lui-même mainte démarche en sa faveur, comme il avait écrit plusieurs articles pour le vanter.
Et, lorsque je quittai ces deux amis, tenant les Chants d'un déraciné sous le bras, j'ouvris la Théorie du succès et me mis à fredonner la chanson provençale citée par Mistral:
À la Fontaine de Nîmes
Il y a un savetier
Qui tout le jour chante
En faisant ses souliers.
Et si toujours il chante,
Il ne chante pas pour nous;
Il chante pour sa mie
Qui est auprès de lui.
Depuis la guerre j'ai été dire bonjour à l'ami de M. Maurice Barrés. M. Michel Pons a un peu vieilli, mais il aime toujours la poésie et la bonne cuisine bourgeoise. Son restaurant fait de bonnes affaires et l'on y voit parfois encore parmi les midinettes, des poètes et des journalistes.
Si vous passez rue de Poissy, arrêtez-vous au 14 et essayez de visiter le petit musée napoléonien qui s'y trouve.
Avant la guerre, ce musée avait son organe, le Journal du Musée.
Je ne sais s'il y eut en France et même dans le monde entier de plus curieuse gazette que le Journal du Musée. Bimensuelle, 1er et le 15 de chaque mois. Direction: 14, rue de Poissy. Abonnement: 3 fr. par an. Imprimé en violet au polycopiste, il paraissait sur deux pages à trois colonnes. Cette feuille était publiée par un enfant de dix ans pour servir d'organe de publicité au petit musée qu'il a fondé à la même adresse et qui est consacré à Napoléon.
Ce musée napoléonien est peu connu. Il contient des choses intéressantes et précieuses réunies par ce gamin. Des libraires, des antiquaires, des amateurs, séduits par l'initiative de cet enfant, augmentent par des dons les richesses du musée imprévu. Les abonnés étaient nombreux, m'a-t-on dit, et le journal paraissait en général très régulièrement. Il se vendait à raison de dix centimes le numéro.
J'ai sous les yeux un exemplaire de ce journal singulier. Pour article de tête, la Suite d'une Vie de Napoléon, par G. Ducoudray, s'étend sur une colonne et demie. Après quoi, la rubrique le Musée contient d'importants renseignements.
«Le musée est rouvert. Personne ne le reconnaîtrait. De grands changements se sont produits. Nombreux dons enrichissant le musée parmi lesquels ceux de MM. Thiébaut et Mattei.»
Un conte d'Alphonse Daudet en feuilleton anime d'une façon fort littéraire le Journal du Musée et ce qui reste de place est consacré à l'esprit et à la fantaisie. Voici quelques devinettes.
Quel café fréquent (sic) les spéculateurs? Quel café fréquent les gens propres? Quel café fréquent les horlogers? Qui passe la rivière sans se mouiller? Combien de côtés a un pâté carré?
Voici une épigramme:
Monsieur Binet n'a pas, bien que dans l'opulence, Le confort, le bien-être aujourd'hui si goûtés. Quant à moi, si j'avais ce qu'a Binet d'aisance J'aurais certainement plus de commodités.
Je ne crois pas que l'enfant de dix ans en fût l'auteur. De toute façon elle donnait au Journal du Musée un caractère gaulois qui tranchait nettement sur la pruderie contemporaine. La dernière colonne est occupée par les Réponses aux questions contenues dans le numéro précédent, qui sont suivies par la Réponse au Rébus: «Aide-toi le ciel t'aidera.» Trois personnes seulement ont deviné ce rébus: MM. Grund, Henri Guérard et Mattei.
Un avertissement final nous fait savoir que: «Par suite d'un accident survenu au tirage, le n° est paru avec 15 jours de retard. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs.»
Aucun nom de gérant, aucune mention d'imprimeur ne légalise la publication de ce petit journal dont une des principales singularités, l'âge de son directeur et rédacteur en chef, est appelée à disparaître tandis que, pour nous comme pour lui, s'écouleront les années.
J'ai connu d'autres enfants qui s'amusaient à publier des journaux. Mais c'étaient toujours des journaux manuscrits à un exemplaire qu'on se passait de main en main au collège. Je me souviens notamment de l'un de ces pamphlets calligraphié en encres de couleurs variées: noir, violet, vert, bleu, jaune, rouge. Il devait paraître toutes les semaines et l'abonnement se payait en friandises: réglisse, cassonades, boîtes de coco, etc.; mais il n'y eut point de second numéro.
Une petite fille, qui est aujourd'hui presque une jeune fille, s'était associée, lorsqu'elle avait dix ans, avec un petit garçon de sept ans dans le but de publier un journal. Elle recueillit des abonnements pour la somme de trente francs, sur lesquels elle donna cinq francs au petit garçon et avec le reste s'acheta du chocolat. Car ce qui lui paraissait la réussite anticipée de ses espérances avait donné une entière satisfaction à son besoin d'activité; c'est ainsi qu'un succès prématuré est presque toujours une cause de décadence pour un poète, un artiste quel qu'il soit.
Près du boulevard, au 8, rue Lafitte, il y avait avant la guerre une boutique, véritable capharnaüm où s'entassaient les tableaux des peintres contemporains et où la poussière régnait partout.
Depuis la guerre, elle est close. M. Vollard sans doute, a renoncé à son commerce pour se livrer tout entier à sa fantaisie d'écrivain et à la rédaction de ses souvenirs sur les peintres et les auteurs qu'il a fréquentés. Il n'oubliera pas d'y parler de sa cave qui fut fameuse de 1900 à 1908, époque à laquelle il m'annonça qu'il renonçait à manger dans sa «cave de la rue Lafitte»; elle était devenue trop humide.
Tout le monde a entendu parler de ce fameux hypogée. Il fut même de bon ton d'y être invité pour y déjeuner ou y dîner. J'ai assisté pour ma part à quelques-uns de ces repas. Carrelée, les murs tout blancs, la cave ressemblait à un petit réfectoire monacal.
La cuisine y était simple, mais savoureuse: mets préparés suivant les principes de la vieille cuisine française, encore en vigueur dans les colonies, des plats cuits longtemps, à petit feu, et relevés par des assaisonnements exotiques.
On peut citer parmi les convives de ces agapes souterraines, tout d'abord un grand nombre de jolies femmes, puis M. Léon Dierx, prince des poètes, le prince des dessinateurs, M. Forain; Alfred Jarry, Odilon Redon, Maurice Denis, Maurice De Vlaminck, José-Maria Sert, Vuillard, Bonnard, K. X. Roussel, Aristide Maillol, Picasso, Émile Bernard, Derain, Marius-Ary Leblond, Claude Terrasse, etc., etc.
Bonnard a peint un tableau représentant la cave et, autant qu'il m'en souvienne, Odilon Redon y figure.
* * *
Léon Dierx fut de presque tous ces repas. C'est là que j'appris à le connaître. Sa vue baissait déjà. Ceux qui l'ont vu dans la rue ou aux cérémonies poétiques qu'il présidait avec tant de sereine majesté n'ont pas idée de la bonne humeur du vieux poète.
Sa gaité ne diminuait que lorsqu'on récitait de ses vers et il y avait presque toujours quelque jeune personne qui, se levant soudain, lui jetait à la tête une de ses poésies.
Un soir Mme Berthe Raynold avait récité un de ses poèmes et l'avait si bien dit que le prince des poètes n'en avait pas été fâché. Mais voilà qu'un des convives, qui prétendait cependant connaître sur le bout des doigts et Paris et la poésie de son temps, demande à haute voix: «Est-ce de Lamartine ou de Victor Hugo?» Il fallut que M. Vollard racontât vingt histoires touchant les naturels de Zanzibar pour que M. Dierx se redécidât à sourire.
Léon Dierx racontait avec complaisance des histoires du temps où il était au ministère. Il y faisait sa besogne en songeant à la poésie. Une fois, il devait écrire à un archiviste de sous-préfecture et au lieu de Monsieur l'Archiviste, il écrivit Monsieur l'Anarchiste, ce qui causa un grand scandale dans la sous-préfecture.
Les peintres préférés de Léon Dierx étaient Corot, Monticelli et Forain.
Un soir que nous sortions de la cave de M. Vollard, le Prince des Poètes m'invita à aller le trouver chez lui aux Batignolles. Il me reçut avec bonté.
Aux murs, des Décamérons peints par Monticelli voisinent avec des croquis de Forain, et les personnages anciens et diaprés de l'un semblent se mêler aux silhouettes modernes et spirituelles de l'autre, pour former une cour étrange et lyrique à ce prince presque aveugle de l'aristocratique République des lettres.
Parnassien, il avait de l'indulgence pour les poètes de toutes les écoles (c'est ainsi que l'on nomme les partis au pays de la poésie).
«Toutes les théories peuvent être bonnes, disait-il, mais les œuvres seules comptent.»
Il s'exprimait avec réserve sur les lettres contemporaines, mais s'il lui arrivait de prononcer le nom de Moréas, sa voix s'enflait et l'on devinait qu'une préférence secrète déterminerait son choix, si un souverain avait à choisir.
Il me dit aussi:
«Notre époque de prose et de science a connu les poètes les plus lyriques. Leur vie, leurs aventures constituent la partie la plus étrange de l'histoire de notre temps.
«Gérard de Nerval se tue pour échapper aux misères de l'existence, et le mystère qui entoure sa mort n'est pas encore expliqué.
«Baudelaire est mort fou, ce Baudelaire dont on connaît si mal la vie, en dépit des biographes et des éditeurs épistolaires. N'a-t-on pas parlé de ses vices et de ses maîtresses? On assure maintenant que, dans ses Mémoires, Nadar se fait fort de démontrer que Baudelaire est mort vierge.
«En ce moment même, un poète du premier ordre, un poète fou erre à travers le monde... Germain Nouveau quitta un jour le lycée où il professait le dessin et se fit mendiant, pour suivre l'exemple de saint Benoit Labre. Il alla ensuite en Italie, où il peignait et vivait en vendant ses tableaux. Maintenant il suit les pèlerinages et j'ai su qu'il avait passé à Bruxelles, à Lourdes, en Afrique. Fou, c'est trop dire, Germain Nouveau a conscience de son état. Ce mystique ne veut pas qu'on l'appelle un Fou et Poverello lyrique, il veut qu'on n'emploie à son endroit que le mot Dément.
«Des amis ont publié quelques-uns de ses poèmes, et comme il a renoncé à son nom, on n'a mis sur ce livre que cette indication mystique comme un nom de religion: P. N. Humilis. Mais son humilité serait choquée de cette publication, s'il la connaissait.»
Léon Dierx ralluma sa pipe d'écume. Il secoua sa belle tête aux longs cheveux blancs.
«Germain Nouveau peut encore peindre, dit-il, je ne peux plus le faire. Ma vue a baissé au point que je suis presque aveugle. Je ne peux plus lire les livres qu'on m'envoie. Autrefois, je me récréais en peignant. Et je ne connais rien de plus heureux que la vie d'un paysagiste...»
Ce prince qui venait des îles a fait place à un autre prince des poètes, Paul Fort, à peine notre aîné.
* * *
C'est dans la cave de la rue Lafitte que fut composé le Grand Almanach illustré. Tout le monde sait que les auteurs en sont Alfred Jarry pour le texte, Bonnard pour les illustrations et Claude Terrasse pour la musique. Quant à la chanson, elle est de M. Ambroise Vollard. Tout le monde sait cela et cependant personne ne semble avoir remarqué que le Grand Almanach illustré a été publié sans noms d'auteurs ni d'éditeur.
Le soir où il imagina presque tout ce dont se compose cet ouvrage digne de Rabelais, Jarry épouvanta ceux qui ne le connaissaient pas, en demandant après dîner la bouteille aux pickles qu'il mangea avec gloutonnerie.
Nombre des anciens convives regretteront ce coin pittoresque de Paris, la voûte blanche de cette cave où, près des boulevards, on goûtait une grande quiétude et sans aucun tableau aux murs.
TABLE
Souvenir d'Auteuil
La librairie de M. Lehec
1, rue Bourbon-le-Château
Les Noëls de la rue de Buci
Du «Napo» à la Chambre d'Ernest La Jeunesse
Les Quais et les Bibliothèques
Le couvent de la rue de Douai
Le Bouillon Michel Pons
Un musée napoléonien inconnu
La cave de M. Vollard