[1] Loges.
Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais qui avaient longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le grand peut-être. A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient adéquates, et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.
Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question philosophique, politique ou religieuse, à un certain Hum ou Heuh, diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème.
L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café ensemble, un article sur la fusion:
—Hum! disait l'un.
—Heuh! disait l'autre.
La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du temps d'Abeilard:
—Heuh! disait l'un.
—Hum! disait l'autre.
Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne, n'avait la vertu de les étonner autrement.
Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement silencieux et méditatif.
—Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres? Une grande capitale ne devrait jamais dormir!
—Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut.
—Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout après minuit.
—Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite.
—Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques, les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs, acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt.
—La routine! dit mon ami.
—Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous reviendrons souper, soit à la pâtisserie du boulevard Montmartre, soit à la boulangerie, que d'autres appellent la boulange, rue de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. Mais on n'y soupe guère à fond. Ce sont des pâtés, des sandwich, une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue Saint-Honoré.
Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage continuait ses exercices au café des Aveugles.
L'orchestre homérique[1] exécutait avec zèle les accompagnements. La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique; mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail.
Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent de ville.
Le spectacle éternel de l'Homme à la poupée nous fit fuir, parce que nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le français-belge.
Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire passer la nuit à Pantin.
[1] O μὴ ὁράων, aveugle.
Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille; mais ce dernier s'appelle, en argot, Pantruche. N'allons pas si loin.
En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien Athénée, inauguré par les doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet des Nations, contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches. Les blocs n'existent plus; le progrès a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de carambolage).
J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet devient peu à peu du sanscrit (langue savante). Le règne du prâcrit (langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant mon billet et celui de mon ami au bal situé rue Honoré, que les envieux désignent sous le nom de bal des Chiens. Un habitué nous a dit:
—Vous roulez (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est assez rigolo ce soir. Rigolo signifie amusant. En effet, c'était rigolo.
La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au rez-de-chaussée, le café-billard; au premier, la salle de danse; au second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype, instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui, détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.
Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit Décati, vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme en consommation. Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,—le prodrome.
Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien; on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un bal négligé.
Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres, et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de Musset sur les derviches turcs:
Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ...
Ne les insulte pas, car ils te valent bien!
Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne s'arrête que vers minuit.
Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle:
SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS
«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.
»Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la religion ou les mœurs sont formellement interdites.
»2° Les échos ne seront accordés que lorsque le président le jugera convenable.
»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la soirée, l'entrée lui en sera refusée.
»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après deux avertissements dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée de sortir immédiatement.
»Approuvé, etc.»
Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée d'une équerre dorée.
Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous), et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le chef d'ordre.
—Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il.
—Oui, nous sommes du bâtiment, répondit mon ami.
Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la salle.
Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un louveteau[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se croit obligé de la célébrer:
—Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?
Des menuisiers! des ébénisses!
Des entrepreneurs de bâtisses!...
Qu'on dirait un bouquet de fleurs,
Paré de ses mille couleurs!
Enfin nous étions du bâtiment, et le mot se dit aussi au moral, attendu que le bâtiment n'exclut pas les poëtes; Amphyon, qui élevait des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés.
Comme le louveteau, je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le chef d'ordre nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur aux Polonais!» Comme les traditions se perdent!
En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La mère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.
—Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule.
La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles,—pour l'auteur et pour le chanteur.
Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé les trois coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, mais qui, se dépouillant peu à peu (selon l'expression d'un de nos voisins), arrivait aux traits et aux fioritures les plus hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du Conservatoire.
O jeune fille à la voix perlée! tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire; tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée; et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, ou seulement dans un Café chantant!
Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.
Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs ..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La Pia, la Francesca, passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.
Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:
A la Grand' Pinte, quand le vent
Fait grincer l'enseigne en fer-blanc
Alors qu'il gèle,
Dans la cuisine, on voit briller
Toujours un tronc d'arbre au foyer,
Flamme éternelle,
Où rôtissent en chapelets,
Oisons, canards, dindons, poulets,
Au tournebroche!
Et puis le soleil jaune d'or
Sur les casseroles encor,
Darde et s'accroche!
Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.
—Allons ailleurs, dis-je.
—Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite pour faire d'excellent consommé.
Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper ordinaire des habitués.
Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.
Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux lumières.
—Vois-tu, muffeton, disait la dame, tu n'es pas fait pour ce métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette heure-ci.
—De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!
—Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.
—Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.
—Encore une bêtise!
—Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!
—Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.
—Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!
—Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui es capable de corriger une femme!
Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison de s'en prendre au mœurs des villes d'un principe de corruption qui s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant, n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule?
Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante:
—Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale ...[1]
A quoi je répondis sur un air de Mozart:—Andiam! andiam! andiamo bene!
—Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.
[1] Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels escaliers.
—Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par un portail dans le goût de Vignole!
Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe Saint-Eustache à la rue du Jour.
On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen. Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre ou de poirés. C'est rafraîchissant.
Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des Bretons qui puissent se plaire au cidre dur.—On nous répondit que les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la récolte était mauvaise.
—Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils avaient manqué l'année passée.
La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse. Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien son homme.—Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon:
Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur les grandes tables.
En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui campent, d'autres s'allumaient des foyers intérieurs dans les cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence, couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse.
—Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment sont les moutons, ou les simples voituriers.
—46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave.
—48, fin courant, ajouta un autre.
—Les suisses blancs sont hors de prix.
—Les nains 28.
—La vesce à 13-34... Les flageolets sont mous, etc.
Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux!
Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il s'adressa à la mère en lui disant:
—Mais votre demoiselle est charmante... A-t-elle le sac? Cela veut dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»
—Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!
—Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait... Nous recauserons de cela!
—Va-t'en donc, vieux mufle! cria la jeune fille avec un accent entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.
Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de Faust, qui, causant tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris rouge.
Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.
—Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles, fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie... Mais autant vaudrait la Maison d'or.
—En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré aux choux.
—Y penses-tu? Ce sont les charniers. C'est là que des poëtes en habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts par les mains de la nature!»
Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sous par quelque merlan en plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la comtesse de Beauharnais.
Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département.
—Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus, mes petits amours? nous crie une marchande.
En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et, au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.
Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de fleurs.—L'une crie:
—Mes petits choux! Feurissez vos dames!
Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquets.—Une autre chante la chanson de son état.
«Pommes de reinette et pommes d'api!—Calville, calville, calville rouge!—Calville rouge et calville gris!
»Étant en crique,—dans ma boutique,—- j' vis des inconnus qui m' dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!
»Nenni, messieurs!—je n' puis, d'ailleurs,—car il n' m' reste qu'un artichaut et trois petits choux-fleurs!»
Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.
La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.—Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.—C'est une affaire de sept francs par personne environ.
On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.
Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet.—Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très-utiles dans le cas d'une rixe violente.
On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce;—c'est du moins ce qui se passait autrefois.
Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.
Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.
—Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.
—Eh bien, alors, un petit verjus! mon amour de Polyte! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que j'ai été!
Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.
—Un autre verjus! dit mon ami.
—Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; tu me happelles le p'tit Ba'as (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oiseaux, mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai! z'un bel homme comme toi!
Après le second verjus, elle nous dit:
—Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a des mirlifiores et des généraux qui se sont battus pour moi!
—Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce qu'il est à présent, ton phaéton?
—Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le diable!
Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva en trébuchant:
—Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.
—Et un petit verre! dit mon compagnon.
—J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine ...
La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mon ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.
Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.
Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions?—Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains?
Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.
La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.
Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.
Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!
Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré jusqu'aux plus profondes souricières; je n'avais guère, au fond, rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme.
L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants de la Marne, Pantin à droite, d'abord,—le vrai Pantin,—Chelles à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.
Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon, et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge conçue en ces termes:
PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE. (de Meaux)
MERVEILLE SURPRENANTE
Tout ce que la nature offre de plus bizarre:
UNE TRÈS-JOLIE FEMME
Ayant pour chevelure une belle
TOISON DI MÉRINOS
Couleur marron.
«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu encore le définir.
CE PHÉNOMÈNE
consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui, au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.
»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes.
»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.
»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre.
»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine, comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc.
»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant.
»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué.
»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes pensionnés.
»Prix d'entrée: 25 centimes.—Enfants et militaires: 10 centimes.»
A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation qu'après minuit.
J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté.
XVII
CAPHARNAUM
Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes?
J'aimerais mieux vivre!
Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau: qu'est-ce que cela veut dire?
Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres de verjus ...
«Monsieur et marne le maire est-il content?»
Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons.
«Brûler n'est pas répondre!»
Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené mes doigts dans sa chevelure de mérinos?
«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire.
Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence:
«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose.»
Les petits gnomes chantent ainsi:
«Profitons de son sommeil!—Il a eu bien tort de régaler le saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,—à ce même café—de Mars, avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de clarinette et de basson.
»Travaillons, frères,—jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du coq,—jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,—et qu'il puisse entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE MEAUX.
»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,—non moins que la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;—cependant, les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le saltimbanque:—notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez méfié du boniment.
»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.—Commençons par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,—oui, de marteau,—nous descellerons les parois de ce crâne philosophique—et biscornu!
»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son cerveau—l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos! Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;—que le sang circule plus clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des vertèbres.
»Le moi et le non-moi de Fichte se livrent un terrible combat dans cet esprit plein d'objectivité.—Si seulement il n'avait pas arrosé la bière de Mars—de quelques tournées de punch offert à ces dames!... L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle avait de faux mollets,—et sa cachucha parassait due aux leçons de Mabille.
»Travaillons, frères, travaillons;—la boîte osseuse se nettoie.—Le compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de faits.—La causalité,—oui, la causalité,—le ramènera au sentiment de sa subjectivité.—Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que notre tâche soit finie.
»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la Faculté qualifierait d'épanchement au cerveau,—et c'est nous qu'on accuserait là-haut.—Dieux immortels! il fait un mouvement; il respire avec peine.—Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier coup de foulon,—oui, de foulon.—Le coq chante,—l'heure sonne... Il en est quitte pour un mal de tête... Il le fallait!»