[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain:
C'est un pont de planches pourries,
Un char traîné par les furies
Dont le diable emporta le train.
Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.—La souris d'Athènes.—La Sonnette enchantée.
J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;—ce n'était plus que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle, trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.
Malheureusement, toutes étaient fermées,—hors la Mazarine. J'allai donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une vague idée.
Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne vous laissera pas mettre au théâtre un abbé.
—C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»
*
Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman historique, genre Dumas.
—Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le livre tel qu'il est!
Il hocha la tête et me dit:—Nous l'avons.
—Ah!
—Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore catalogué... Il est dans les caves.
—Ah! si vous étiez assez bon...
—Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.
—Je commence le travail après-demain.
—Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.
—Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de Saint-Germain-des-Prés,—à cause des rats... On en a signalé tant d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais on parle à présent d'un nouveau rongeur arrivé depuis peu. C'est la souris d'Athènes. Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la France entretient à Athènes.
Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant tous ses soins.
Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en vacances; mais j'y connais un conservateur.—Il est à Paris: il a les clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa bibliothèque possède en grand nombre.
Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.
Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2], qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et le nouveau conservateur prit possession de son appartement.
Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le conservateur se lève et va ouvrir.
Personne.
Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;—le concierge n'avait rien vu.
Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière avec une longue série de carillons.
Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier rancuneux, affligé de trop de pensums, qui se sera caché dans la maison,—ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...
Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.
A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit devant lui que le concierge faisant des signes de croix.—C'est l'âme de votre prédécesseur qui revient:
—L'avez-vous vu?
—Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.
—Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.
—Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.
Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas le fantôme qui m'ouvrira?
Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,—dont le premier était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui j'ai fait présent d'un Faust, illustré de planches allemandes!
Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.
D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a France; il y a Merlin; il y a Techener...
M. France me dit: «Je connais bien le livre; je l'ai eu dans les mains dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai trouvé pour dix sous.
Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce rayon...»
Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages). Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: COMES. A. BVCQVOY.
Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul du pauvre abbé.—Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;—sa figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs succèdent aux hommes d'action.
En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m'arrêtai à la porte d'un oiselier.
Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.
Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.—La dame s'éloigna en soupirant.
J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....
La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords de n'avoir pu le faire.
M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la bibliothèque d'un amateur.
—Quel amateur?...
—X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,
—Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...
—On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les lots. La vente aura lieu le 11 novembre.
Le 11 novembre!
Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque, à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20 novembre.
Que faire d'ici là.—Et encore, à présent, le livre montera peut-être à un prix fabuleux...
[1] Piquillo, musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre Dumas.
[2] M. de Saint-Martin.
[3] Nodier.
[4] Soulié.
Un manuscrit des archives.—Angélique de Longueval.—Voyage à Compiègne.—Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est Longueval. En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.
C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé, et qui contient l'histoire d'Angélique de Longueval; j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la Bibliothèque de Compiègne.—Le lendemain était le propre jour de la Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude.
La vieille France provinciale est à peine connue,—de ces côtés surtout,—qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,—divisés par l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,—il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.
La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque chose d'italien,—ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.
Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant les Bucquoy sous toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.
A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil de monsieur le marquis.»
Il y a donc encore des marquis!
J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à laquelle ouvrait la Bibliothèque.
—Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.
—Et les autres jours!
—Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens,—parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une correspondance inédite de Voltaire, et un recueil de chansons mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir sans attendrissement la belle et nette exécution,—avec ce titre: Anciennes Chansons sur de nouveaux airs. Voici la première dans le style marotique:
Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,
Et plus ne saurais jamais l'être:
Mon doux printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre, etc.
Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,—ce qui est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Compiègne.
On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire au moins trois lieues à pied.—Pas une voiture directe. Mais demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai respectueusement,—tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.
Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande maison,—que les Confessions mêmes de Rousseau.
Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut, qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l'appelait à la cour ou à l'armée.
Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste et rêveur,—n'ayant goût, comme elle le disait, ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit. Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l'objet.
La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de province au temps de Louis XIII.
Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de Longueval:
«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes parfaite.»
Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le père,—et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.
Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.
Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique: lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était enfui.
Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.
Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:
«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!» auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur très-haut et très-courageux.»
Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion d'Angélique.
Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, malade d'une dyssenterie.—Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où il m'a grandement ennuyé.»
La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,—dit Angélique,—le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»
La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,—La Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.
La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer de la chandelle.»
Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit,—ajoute la demoiselle,—nous la passâmes tous trois à rire.»
Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que la demoiselle et La Corbinière se riaient surtout en secret de la confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.
Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite du roy, où jamais personne n'entrait;—puis à la nuit on Fallait quérir. «Son manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte.»
La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie—distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre revue fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»
Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.
Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,—et ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous eûmes en trois ans de temps en France[1], il serait impossible.»
Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l'avaient-elles un peu gâté.—Il entra dans la chambre d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»
«Alors, ajoute Angélique,—comme je dormais, il se glissa tout d'un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à le faire sortir.»
L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;—et les parents en avaient quelque soupçon vague.—La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer.—Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses étaient pures...
[1] On disait alors ces mois: en France, de tous les lieux compris dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le Soissonnais. Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.
Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
C'était l'esprit du temps,—où la lecture des poëtes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.
Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le soupçonnant très-fort.
«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; pourtant l'on ne me dit rien du tout.»
Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,—ainsi que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant.....»
Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café.—L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.
Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire à Francfort,—et que j'avais négligé d'acheter.
Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres,—et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne et en Russie.—Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.
*
J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.
Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy,—dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre,—nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.
Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.
Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.
Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file (je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier vint nous demander très-poliment nos passeports.
Pardon de ces minces détails,—mais cela peut intéresser tout le monde...
Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée,—selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé avec cette chanson.)
On lui a demandé:
Où est votre congé?
—Le congé que j'ai pris;
Il est sous mes souliers!
La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:
Spiritus sanctus,
Quoniam bonus!
Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d'observation.
Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.
Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»
Nous répétons ce que nous avions dit déjà.
—Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d'arrestation.
Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de près,—à l'étranger,—des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.
—Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où j'ai traversé dix pays souverains,—y compris la Hesse:—on ne m'a pas même demandé mon passeport en Prusse.
—Eh bien! je vous le demande en France.
—Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
—Pas toujours...
Je m'inclinai.
—J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de propriétés...
—Mais vous n'avez pas de papiers?
—C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir?
—Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.
—Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des châteaux qu'ils possédaient dans la province.
Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:
—Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.
Un péril succédait à un autre;—le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne.—En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,—avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.
Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, —ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;—fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;—je reprends, des forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers,—et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.
Le jour des Morts.—Senlis.—Les tours des Romains,—Les jeunes filles.—Delphine.
C'est le jour des Morts que je vous écris;—pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles,—et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les cloches,—dont Rousseau aimait tant le son lointain,—résonnaient de tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se montrent pas!
Non:—le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraîne les populations vers l'Allemagne.—Je n'ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,—et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés.—Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.
Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,—et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.
En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre.
—En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte.
Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.
—Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!... Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche:—Allons, chante toute seule.
Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:
Les canards dans la rivière... etc.
Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.—C'est comme un manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.
Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, encore un souvenir:
Trois filles dedans un pré...
Mon cœur vole (bis)!
Mon cœur vole à votre gré!
«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à présent.»
Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.
Elles se mettent toutes,—comme on dit chez nous,—à la queue leleu; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe.
Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d'accent, autrefois entendues,—et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...
La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes—d'un mauvais goût ravissant.
On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle, peut-être,—ou d'oratorios du dix-septième.
J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.
On jouait un mystère,—comme aux temps passés.—La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui figurait un astre éteint.
Elle chantait:
Anges! descendez promptement,
Au fond du purgatoire!...
Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux.—Elle ajoutait:
Vous le verrez distinctement
Avec une couronne...
Assis dessus un trône!..
Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.—Je n'oublierai jamais ce nom!
Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille,»—et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide, d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»
«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres.»
Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils,—en tenant toujours le pistolet à la main:—Coupe-lui la moustache et les cheveux!
Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.
Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:
«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui;—lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix.»
La demoiselle ajoute:
«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»
La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui,—mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont.»
Ce qu'il fit avec grand déplaisir.
A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le fouillait, on ne trouvât rien.
Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai quelque chose pour vous.»
Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité de la voir.
Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait Court-Toujours: «Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»
Observations.—Le roi Loys.—Dessous les rosiers blancs.
Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que le poisson;—c'est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,—en dehors du récit matériellement vrai.
Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne,—où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.
Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce vieux pays de l'Ile de France, qui, du Parisis, s'étend jusqu'aux confins de la Picardie:
Le roi Loyt est sur son pont
Tenant sa fille en son giron.
Elle lui demande un cavalier...
Qui n'a pas vaillant six deniers!
—Oh! oui, mon père, je l'aurai
Malgré ma mère qui m'a porté.
Aussi malgré tous mes parents
Et vous, mon père ... que j'aime tant!
—Ma fille, il faut changer d'amour,
Ou vous entrerez dans la tour...
—J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père! que de changer d'amour!
—Vite ... où sont mes estafiers.
Aussi bien que mes gens de pied?
Qu'on mène ma fille à la tour,
Elle n'y verra jamais le jour!
Elle y resta sept ans passés
Sans que personne pût la trouver:
Au bout de la septième année
Son père vint la visiter.
—Bonjour, ma fille! comme vous en va?
—Ma foi, mon père ... ça va bien mal;
J'ai les pieds pourris dans la terre.
Et les côtés mangés des vers.
—Ma fille, il faut changer d'amour...
Ou vous resterez dans la tour.
—J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d'amour!
Nous venons de voir le père féroce;—voici maintenant le père indulgent.
Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,—qui sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût espagnol, sont musicalement rhythmés:
Dessous le rosier blanc
La belle se promène...
Blanche comme la neige,
Belle comme le jour:
Au jardin de son père
Trois cavaliers l'ont pris.
On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:
Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:
Le plus jeune des trois
La prit par sa main blanche:
—Montez, montez la belle,
Dessus mon cheval gris.
On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer en poésie;—c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.
Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»
Entrez, entrez, la belle;
Entrez sans plus de bruit,
Avec trois capitaines
Vous passerez la nuit!
Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu légère,—après avoir présidé au souper, elle fait la morte, et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.—Ils se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la reporter:
Au jardin de son père!—
dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont déposer le corps.
Le narrateur continue:
Et au bout des trois jours
La belle ressuscite!
—Ouvrez, ouvrez, mon père,
Ouvrez, sans plus tarder;
Trois jours j'ai fait la morte
Pour mon honneur garder.
Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours,—et il est probable qu'elle se maria plus tard fort honorablement.
Revenons à Angélique de Longueval.
«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte: lorsque celui[1] qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de s'en aller, comme était son devoir.
»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue, mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»
Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement et il me dit ces paroles: «C'est cette fois qu'il faut prendre résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»
«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me voilà donc résolue.».
Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut ravi de joie en apprenant la résolution de la demoiselle.
*
Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.
Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:
«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est afin qu'elle ne te crie.»
Le palefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle. Il s'agissait encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.
Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au souper à celle qui l'avait en garde: «Huberde, à cette heure que M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»
La demoiselle changea de couleur,—et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village pour lever la serrure du coffre,—sous prétexte que la clef était perdue.
«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même la première porte du château: «Ma sœur, si vous voulez voler papa et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver vitement maman.—Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la ferai bien moi-même.»—Mais c'était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur prie de taire.
La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même,—et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:
«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore...»
Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;—La Corbinière fut exact.
«Oh Dieu! quelle heure!—écrit Angélique;—je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était entré dans le petit jardin.»
Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:
«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le coffre.».
Sur ces paroles il me dit:
«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous ferons.»
Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle, où je trouvai mon cousin qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»—A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:
«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis: «Mets un peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»
*
Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein.»
Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»
Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque,—afin qu'ils ne fussent pas reconnus.
Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Charenton.
La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour.—Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»
—Messieurs, que vous plaît-il de souper?
—Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.
Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui alors se trouvait à Paris.»
Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:
*
—«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»
Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.
Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles:
—N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?
—A quoi La Corbinière répondit:
—Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?
*
Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeaurouge, où ils vendirent la vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore qu'il n'en eût du tout besoin,—un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.»
Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval,—et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... je puis dire à moi-même, puisque c'est ma femme.»
Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.
*
Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir, dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve regina. Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,—et commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.
«Voyez, dit Angélique, ce que c'est de l'amour;—encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»
*
Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque chose?—Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»
Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.
*
Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: «Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»
Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.
*
La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.
Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.—Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.
Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. «Ainsi,—dit Angélique,—je partis sans voir le pape...»
C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.
«Cette ville, quoique admirable—dit Angélique de Longueval—ne pouvait me plaire à cause de la mer—et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir.»
Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: «Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»
Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»