«Les différentes observations de MM. de Fleurieu, Verdun et Borda ne laissent rien à désirer, dit-il, sur les îles de Madère, Salvages et Ténériffe. Aussi les nôtres n’ont-elles eu pour objet que la vérification de nos instruments...»

On voit par cette phrase que La Pérouse savait rendre justice aux travaux de ses devanciers. Ce ne sera pas la dernière fois que nous aurons à le constater.

Tandis que les astronomes occupaient leur temps à déterminer la marche des montres astronomiques, les naturalistes, avec plusieurs officiers, faisaient une ascension du Pic et recueillaient quelques plantes curieuses. Monneron était parvenu à mesurer la hauteur de cette montagne avec bien plus d’exactitude que ses devanciers, Herberdeen, Feuillée, Bouguer, Verdun et Borda, qui lui attribuaient respectivement 2409, 2213, 2100 et 1904 toises. Malheureusement, ce travail, qui aurait mis fin aux contestations, n’est jamais parvenu en France.

Le 16 octobre, furent aperçues les îles, ou plutôt les rochers de Martin-Vas. La Pérouse détermina leur position et fit ensuite route au plus près, vers l’île de la Trinité, qui n’était distante que d’environ neuf lieues dans l’ouest. Le commandant de l’expédition, espérant y trouver de l’eau, du bois et quelques vivres, dépêcha une chaloupe à terre avec un officier. Celui-ci s’aboucha avec le gouverneur portugais, dont la garnison était composée d’à peu près deux cents hommes, dont quinze vêtus d’un uniforme, et les autres d’une seule chemise. Le dénuement de la place était visible, et les Français durent se rembarquer sans avoir rien pu obtenir.

Après avoir vainement cherché l’île de l’Ascension, l’expédition gagna l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil.

«Après quatre-vingt-seize jours de navigation, lit-on dans la relation du voyage publiée par le général Millet-Mureau, nous n’avions pas un seul malade; la différence des climats, les pluies, les brumes, rien n’avait altéré la santé des équipages, mais nos vivres étaient d’une excellente qualité. Je n’avais négligé aucune des précautions que l’expérience et la prudence pouvaient m’indiquer: nous avions eu en outre le plus grand soin d’entretenir la gaieté en faisant danser les équipages chaque soir, lorsque le temps le permettait, depuis huit heures jusqu’à dix.

«L’île Sainte-Catherine,—dont nous avons eu plusieurs fois l’occasion de parler au cours de cet ouvrage,—s’étend depuis le 27° 19′ 10″ de latitude sud, jusqu’au 27° 49′; sa largeur de l’est à l’ouest n’est que de deux lieues; elle n’est séparée du continent, dans l’endroit le plus resserré, que par un canal de deux cents toises. C’est sur la pointe de ce goulet qu’est bâtie la ville de Nostra-Señora-del-Destero, capitale de cette capitainerie, où le gouverneur fait sa résidence; elle contient au plus trois mille âmes, et environ quatre cents maisons; l’aspect en est fort agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en 1712, de retraite à des vagabonds qui s’y sauvaient des différentes parties du Brésil; ils n’étaient sujets du Portugal que de nom et ne reconnaissaient aucune autre autorité. Le pays est si fertile, qu’ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines. Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange de leurs provisions, que des habits et des chemises, dont ils manquaient absolument.»

Cette île, en effet, est extrêmement fertile, et le sol se serait facilement prêté à la culture de la canne à sucre; mais l’extrême pauvreté des habitants les empêchait d’acheter les esclaves nécessaires.

Les bâtiments français trouvèrent en cet endroit tout ce dont ils avaient besoin, et leurs officiers reçurent un accueil empressé des autorités portugaises.

«Le fait suivant donnera une idée de l’hospitalité de ce bon peuple. Mon canot, dit La Pérouse, ayant été renversé par la lame dans une anse où je faisais couper du bois, les habitants, qui aidèrent à le sauver, forcèrent nos matelots naufragés à se mettre dans leurs lits, et couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre où ils exerçaient cette touchante hospitalité. Peu de jours après, ils rapportèrent à mon bord, les voiles, les mâts, le grappin et le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux et qui leur auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues.»

La Boussole et l’Astrolabe levèrent l’ancre le 19 novembre, dirigeant leur course vers le cap Horn. A la suite d’un violent orage, pendant lequel les frégates se comportèrent fort bien, et après quarante jours de recherches infructueuses de l’île Grande découverte par le Français Antoine de La Roche et nommée Georgie par le capitaine Cook, La Pérouse traversa le détroit de Lemaire. Trouvant les vents favorables dans cette saison avancée, il se détermina à éviter une relâche dans la baie de Bon-Succès et à doubler immédiatement le cap Horn, afin d’épargner un retard possible, qui aurait exposé ses vaisseaux à des avaries et ses équipages à des fatigues inutiles.

Les démonstrations amicales des Fuégiens, l’abondance des baleines, qui n’avaient pas encore été inquiétées, les vols immenses d’albatros et de pétrels ne purent changer la détermination du commandant. Le cap Horn fut doublé avec beaucoup plus de facilité qu’on n’aurait osé l’espérer. Le 9 février, l’expédition se trouvait par le travers du détroit de Magellan, et, le 24, elle jetait l’ancre dans le port de la Concepcion,—relâche que La Pérouse avait dû préférer à celle de Juan Fernandez, à cause de l’épuisement de ses vivres. La santé florissante des équipages surprit le commandant espagnol. Jamais peut-être aucun vaisseau n’avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili sans avoir de malades, et il n’y en avait pas un seul sur les deux bâtiments.

La ville, renversée par un tremblement de terre en 1751, avait été rebâtie à trois lieues de la mer, sur les bords de la rivière Biobio. Les maisons n’avaient qu’un seul étage, ce qui donnait à La Concepcion une étendue considérable, car elle ne renfermait pas moins de dix mille habitants. La baie est une des plus commodes qui soient au monde; la mer y est tranquille, et presque sans courants.

Cette partie du Chili est d’une fécondité incomparable. Le blé y rapporte soixante pour un, la vigne produit avec la même abondance, et les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables, qui y multiplient au delà de toute croyance.

Malgré ces conditions de prospérité, le pays n’avait fait aucun progrès, à cause du régime prohibitif qui florissait à cette époque. Le Chili, avec ses productions qui auraient sans peine alimenté la moitié de l’Europe, ses laines qui auraient suffi aux manufactures de France et d’Angleterre, ses viandes dont on aurait pu faire des salaisons, ne faisait aucun commerce. En même temps, les droits à l’importation étaient excessifs. Aussi la vie était-elle excessivement coûteuse. La classe moyenne, ce qu’on nomme aujourd’hui la bourgeoisie, n’existait pas. La population se divisait en deux catégories, les riches et les pauvres, comme le prouve le passage suivant:

«La parure des femmes consiste en une jupe plissée, de ces anciennes étoffes d’or ou d’argent qu’on fabriquait autrefois à Lyon. Ces jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme les diamants, être substituées dans les familles et passer des grand’mères aux petites-filles. D’ailleurs, ces parures sont à la portée d’un petit nombre de citoyennes; les autres ont à peine de quoi se vêtir.»

Nous ne suivrons pas La Pérouse dans les détails de la réception enthousiaste qui lui fut faite, et nous passerons sous silence les descriptions de bals et de toilettes, qui, d’ailleurs, ne lui faisaient pas perdre de vue l’objet de son voyage. L’expédition n’avait encore parcouru que des régions mainte fois sillonnées par les navires européens. Il était temps qu’elle se lançât dans un champ moins exploré. L’ancre fut levée le 15 mars, et, après une navigation sans incident, les deux frégates mouillèrent, le 9 avril, dans la baie de Cook, à l’île de Pâques.

La Pérouse affirme que M. Hodges, le peintre qui accompagnait le célèbre navigateur anglais, a très mal rendu la physionomie des insulaires. Elle est généralement agréable, mais on ne peut pas dire qu’elle ait un caractère distinctif.

Ce n’est pas, d’ailleurs, sur ce seul point que le voyageur français n’est pas d’accord avec le capitaine Cook. Il croit que ces fameuses statues, dont un de ses dessinateurs prit une vue très intéressante, pourraient être l’œuvre de la génération alors vivante, dont il estimait le nombre à deux mille personnes. Il lui parut aussi que le défaut absolu d’arbres et, par cela même, de lacs et de ruisseaux, provenait de l’exploitation exagérée des forêts par les anciens habitants. Au reste, nul incident désagréable ne vint marquer cette relâche. Les vols, il est vrai, furent fréquents; mais les Français, ne devant rester qu’une journée dans cette île, jugèrent superflu de donner à la population des idées plus précises sur la propriété.

En quittant l’île de Pâques, le 10 avril, La Pérouse suivit à peu près la même route que Cook en 1777, lorsqu’il fit voile de Taïti pour la côte d’Amérique; mais il était à cent lieues plus dans l’ouest. La Pérouse se flattait de faire quelque découverte dans cette partie peu connue de l’océan Pacifique, et il avait promis une récompense au matelot qui le premier apercevrait la terre.

Le 29 mai, l’archipel Hawaï fut atteint.

Les montres marines furent d’un très grand secours en cette circonstance et rectifièrent l’estime. La Pérouse, en arrivant aux îles Sandwich, trouva cinq degrés de différence entre la longitude estimée et la longitude observée. Sans les montres, il aurait placé ce groupe cinq degrés trop à l’est. Cela explique que toutes les îles découvertes par les Espagnols, Mendana, Quiros, etc., sont beaucoup trop rapprochées des côtes d’Amérique. Il en conclut aussi à la non-existence du groupe appelé par les espagnols la Mesa, los Majos, la Disgraciada. Il y a d’autant plus de raisons de considérer ce groupe comme n’étant autre que les Sandwich, que Mesa veut dire table en espagnol et que le capitaine King compare la montagne appelée Mauna-Loa à un plateau, table-land. D’ailleurs, il ne s’en était pas tenu à ces raisons spéculatives, il avait croisé sur l’emplacement attribué à los Majos et n’avait pas trouvé la moindre apparence d’une terre.

«L’aspect de Mowée, dit La Pérouse, était ravissant... Nous voyions l’eau se précipiter en cascades de la cime des montagnes et descendre à la mer, après avoir arrosé les habitations des Indiens; elles sont si multipliées qu’on pourrait prendre un espace de trois à quatre lieues pour un seul village. Mais toutes les cases sont sur le bord de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain habitable m’a paru avoir moins d’une demi-lieue de profondeur. Il faut être marin, et être réduit comme nous, dans ces climats brûlants, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des sensations que nous éprouvions. Les arbres qui couronnaient les montagnes, la verdure, les bananiers qu’on apercevait autour des habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable; mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et, nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des yeux ce qu’il nous était impossible d’atteindre.»

A peine les deux frégates avaient-elles mouillé qu’elles furent entourées de pirogues et de naturels, qui apportaient des cochons, des patates, des bananes, du taro, etc. Très adroits à conclure leurs marchés, ils attachaient le plus grand prix aux morceaux de cercles de vieux fer. Seule, cette connaissance du fer et de son emploi, qu’ils ne devaient pas à Cook, est une nouvelle preuve des relations que ces peuples avaient eues autrefois avec les Espagnols, auxquels il faut vraisemblablement attribuer la découverte de cet archipel.

La réception faite à La Pérouse fut des plus cordiales, malgré l’appareil militaire dont il avait cru devoir s’entourer. Quoique les Français fussent les premiers qui eussent abordé à l’île Mowée, La Pérouse ne crut pas devoir en prendre possession.

«Les usages des Européens, dit-il, sont, à cet égard, trop complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir, sans doute, de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des bayonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables; que, sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leurs sueurs, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»

La Pérouse ne s’arrête pas à donner des détails sur les habitants des Sandwich. Il n’y passa que quelques heures, tandis que les Anglais y séjournèrent quatre mois. Il renvoie donc fort justement à la relation du capitaine Cook.

Plus de cent cochons, des nattes, des fruits, une pirogue à balancier, de petits meubles en plumes et en coquillages, de beaux casques recouverts de plumes rouges, tels furent les objets achetés pendant cette courte relâche.

Les instructions que La Pérouse avait reçues à son départ lui prescrivaient de reconnaître la côte d’Amérique, dont une partie, jusqu’au mont Saint-Élie, à l’exception toutefois du port de Nootka, n’avait été qu’aperçue par le capitaine Cook.

Il l’atteignit le 23 juin par 60° de latitude, et reconnut, au milieu d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers, M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.

Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude, fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie. Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’Astrolabe fut rejetée en pleine mer par un courant violent, et la Boussole dut la rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles, les bâtiments se présentèrent de nouveau.

«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du rivage. L’Astrolabe avait mouillé sur le même fond et par le même brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant était un grand obstacle....»

La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.

Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.

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CARTE DU VOYAGE DE LA PÉROUSE
d'après l'atlas publié par le Général Millet-Mureau.
Fac-simile. Gravure ancienne.

CARTE DU VOYAGE DE LA PÉROUSE
d'après l'atlas publié par le Général Millet-Mureau.
Fac-simile. Gravure ancienne.

La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet établissement fût gardé avec vigilance,les naturels, «se glissant sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille, parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point éveillés.»

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Types de femmes du port des Français. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient; mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça, La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient qu’au sommet du mont Beau-Temps.

Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné l’expédition.

«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe, sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut. Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible de prévoir, nous attendait à ce terme.»

Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet, il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la passe que si la mer n’y brisait pas.

Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner sous les arbres.

«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant, quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.

«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe, pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant, pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au dehors, à reculons, par la marée.

«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée; enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M. Boutin rentra à la marée étale.

«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque espérance pour la biscayenne de l’Astrolabe; il n’avait vu périr que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier, poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.

«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers, pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion, au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est très beau.»

Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.

Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:

A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;
QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.

Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le récit de ce déplorable événement.

Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage contribua à tenir les équipages en bonne santé.

La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles, des capelans et des plies.

Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines, des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes, des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.

«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée, dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il n’était pas à une des extrémités de la terre.»

Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite d’être conservé:

«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre; ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout, par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»

Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois pouces.»

La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte de Tartarie.

Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound, où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,—le mont et le cap Edgecumbe de Cook,—l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle, compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et le cap Hector.

Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte, dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.

La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres, mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une série d’îles et non pas un continent dans la succession des points qu’il avait relevés.

Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»

Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse trouva deux bâtiments espagnols.

La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des arts ni le goût de l’industrie.

«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc; ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à quinze pas.

«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de flèches.»

La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.

«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes, soixante ou cent.»

Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires. Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce, qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.

La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps; mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.

Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois à l’épreuve la patience des navigateurs.

«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour, que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»

Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé île Necker.

Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux encâblures de l’avant de la Boussole. La mer était si calme, qu’elle ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.

«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre perte.»

Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des frégates françaises».

Le 14 décembre, l’Astrolabe et la Boussole eurent connaissance des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les dangers qu’ils avaient courus.

Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao. Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et, le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.

La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation intolérable.

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Naufrage des chaloupes dans le port des Français. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!

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Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)

Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille, et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour atteindre ce dernier port.

«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que dans un des meilleurs ports de l’Europe.»

Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse, accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.

«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens, situés au milieu du territoire le plus fertile.

«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions, les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la fortune de plusieurs familles.

«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de l’Amérique.»

Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux, qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par la frégate la Subtile, des dépêches d’Europe et un renfort de huit matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.

Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan, capitale de cette île.

La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais, mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.

Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et des courants variables et violents. Le premier point intéressant à fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert, connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin sur un prolongement de douze lieues.

«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre. Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île encore plus agréable.»

Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations de longitude et de latitude,—ce qui était d’autant plus important que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et japonaises publiées par les jésuites.

Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués toutes les demi-heures.

Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous les détails.

Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle reçut le nom d’île Dagelet.

La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.

«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le parti de diriger ma route.»

Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes et les lithologues pussent faire quelques observations.