«On a dit qu’elle aurait été plus piquante, continue-t-il, si la censure n’en eût rien retranché; mais alors on trouvait des allusions partout, et il n’était pas toujours permis de dire ce que l’on pensait, même sur Thamas-Kouli-Khan.

«M. Olivier ne tenait pas à ses allusions plus qu’à sa fortune; il effaça tranquillement tout ce qu’on voulut, et se restreignit, avec une entière soumission, au récit pur et simple de ce qu’il avait observé.»

De la Perse à la Russie, la transition n’est pas trop brusque. Elle l’était encore bien moins au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. A proprement parler, ce n’est qu’avec Pierre le Grand que la Russie entre dans le concert européen. Jusqu’alors, cette contrée, par son histoire, par ses relations, par les mœurs de ses habitants, était demeurée tout asiatique. Avec Pierre le Grand, avec Catherine II, les routes se percent, le commerce prend de l’importance, la marine se crée, les tribus russes se réunissent en corps de nation. Déjà, l’empire soumis au czar est immense. Ses souverains, par leurs conquêtes, l’agrandissent encore. Ils font plus. Pierre le Grand dresse des cartes, envoie des expéditions de tous les côtés pour être renseigné sur le climat, les productions, les races de chacune de ses provinces; enfin, il expédie Behring à la découverte du détroit qui doit porter le nom de ce navigateur.

Catherine II marche sur les traces du grand empereur, de l’initiateur par excellence. Elle attire des savants en Russie, se met en relation avec les littérateurs du monde entier. Elle sait créer une puissante agitation en faveur de son peuple. La curiosité, l’intérêt s’éveillent, et l’Europe occidentale a les yeux fixés sur la Russie. On sent qu’une grande nation est à la veille d’être constituée, et l’on n’est pas sans inquiétude sur les suites qu’amènera, infailliblement, son entremise dans les affaires européennes. Déjà la Prusse vient de se révéler, et son épée, jetée par Frédéric II dans la balance, a changé toutes les conditions de l’équilibre européen. La Russie possède bien d’autres ressources en hommes, en argent, en richesses de tout genre inconnues ou inexploitées.

Aussi, toutes les publications relatives à cette contrée sont-elles aussitôt lues avec empressement par les hommes politiques, par tous ceux qui s’intéressent aux destinées de leur patrie, aussi bien que par les curieux qui se plaisent à la description de mœurs si différentes des nôtres, si variées entre elles.

Aucun ouvrage n’avait encore été publié qui surpassât celui du naturaliste Pallas, Voyage à travers plusieurs provinces de l’empire russe, traduit en français de 1788 à 1793. Aucun n’eut autant de succès, et nous devons avouer qu’il le méritait à tous égards.

Pierre-Simon Pallas est un naturaliste allemand que Catherine II avait appelé en 1668 à Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait aussitôt nommer adjoint de l’Académie des Sciences, et qu’elle sut s’attacher par ses bienfaits. Pallas, en témoignage de reconnaissance, publie aussitôt son mémoire sur les ossements fossiles de la Sibérie. L’Angleterre et la France venaient d’envoyer des expéditions pour observer le passage de Vénus sur le disque du soleil. La Russie ne veut pas rester en arrière et fait partir pour la Sibérie toute une troupe de savants dont Pallas fait partie.

Sept astronomes et géomètres, cinq naturalistes et plusieurs élèves doivent parcourir en tout sens cet immense territoire. Pendant six ans entiers, Pallas ne s’épargne pas, explorant, tour à tour, Orembourg, sur le Jaïk, rendez-vous des hordes nomades qui errent sur les bords salés de la Caspienne; Gouriel, située sur cette mer ou plutôt ce grand lac qui se dessèche tous les jours; les montagnes de l’Oural et les nombreuses mines de fer qu’elles renferment; Tobolsk, la capitale de la Sibérie; le gouvernement de Koliwan, sur le versant septentrional de l’Altaï; Krasnojarsk, sur le Yenisseï; le grand lac Baïkal et la Daourie, qui touche aux frontières de la Chine. Puis c’est Astrakan, c’est le Caucase, aux peuples si divers et si intéressants, c’est le Don, qu’il étudie avant de rentrer à Pétersbourg, le 30 juillet 1774.

Il ne faut pas croire que Pallas soit un voyageur ordinaire. Il ne voyage pas en naturaliste seulement. Il est homme, et rien de ce qui touche l’humanité ne lui est indifférent. Géographie, histoire, politique, commerce, religion, beaux-arts, sciences, tout a pour lui de l’intérêt; et cela est si vrai, qu’on ne peut lire son récit de voyage sans admirer la variété de ses connaissances, sans rendre hommage à son patriotisme éclairé, sans reconnaître la perspicacité de la souveraine qui a su s’attacher un homme d’une telle valeur.

Une fois sa relation mise en ordre, écrite et publiée, Pallas ne songe ni à se reposer sur ses lauriers ni à se laisser enivrer par les fumées d’une gloire naissante. Pour lui, le travail est un délassement, et il participe aux opérations nécessaires à l’établissement de la carte de la Russie.

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Le fameux oiseau Leut-zé. (Page 418.)

Bientôt, son esprit, toujours enthousiaste, le porte à se livrer plus spécialement à l’étude de la botanique, et ses ouvrages lui assurent une place des plus distinguées entre les naturalistes de l’empire russe.

Un de ses derniers travaux a été une description de la Russie méridionale, Tableau physique et topographique de la Tauride, ouvrage que Pallas a publié en français et traduit en allemand et en russe. Engoué de ce pays qu’il a visité en 1793 et en 1794, il témoigne le désir d’aller s’y établir. L’impératrice lui fait aussitôt présent de plusieurs terres appartenant à la couronne, et le savant voyageur se transporte avec sa famille à Symphéropol.

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Portrait de La Condamine. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Pallas profita de la circonstance pour faire un nouveau voyage dans les provinces méridionales de l’empire, les steppes du Volga et les contrées qui bordent la mer Caspienne jusqu’au Caucase; enfin il parcourut la Crimée dans tous les sens. Il avait déjà vu une partie de ces pays une vingtaine d’années auparavant; il put y constater de profonds changements. S’il se plaint de l’exploitation à outrance des forêts, Pallas est obligé de reconnaître qu’en bien des endroits l’agriculture s’est développée, que des centres d’industrie et d’exploitation se sont créés, en un mot que le pays marche dans la voie du progrès. Quant à la Crimée, sa conquête est toute récente, et cependant on y reconnaît déjà des améliorations sensibles. Que seront-elles dans quelques années!

Le bon Pallas, si enthousiaste de cette province, eut à subir, dans sa nouvelle résidence, toute espèce de tracasseries de la part des Tartares. Sa femme mourut en Crimée, et enfin, dégoûté du pays et des habitants, il revint finir ses jours à Berlin, le 8 septembre 1811.

Il laissait deux ouvrages d’une importance capitale, où le géographe, l’homme d’État, le naturaliste, le commerçant pouvaient puiser en abondance des renseignements sûrs et précis sur des contrées jusqu’alors très peu connues, et dont les ressources et les besoins allaient modifier profondément les conditions du marché européen.

CHAPITRE IV
LES DEUX AMÉRIQUES

La côte occidentale d’Amérique. — Juan de Fuca et de Fonte. — Les trois voyages de Behring-Vancouver. — Exploration du détroit de Fuca. — Reconnaissance de l’archipel de la Nouvelle-Géorgie et d’une partie de la côte américaine. — Exploration de l’intérieur de l’Amérique. — Samuel Hearne. — Découverte de la rivière de Cuivre. — Mackenzie et la rivière qui porte son nom. — La rivière de Fraser. — L’Amérique méridionale. — Reconnaissance de l’Amazone par La Condamine. — Voyage de A. de Humboldt et de Bonpland. — Ténériffe. — La caverne du Guachero. — Les «llanos». — Les gymnotes. — L’Amazone, le Rio-Negro et l’Orénoque. — Les mangeurs de terre. — Résultats du voyage. — Second voyage de Humboldt. — Les Volcanitos. — La cascade de Tequendama. — Les ponts d’Icononzo. — Le passage de Quindiu à dos d’homme. — Quito et le Pichincha. — Ascension du Chimboraço. — Les Andes. — Lima. — Le passage de Mercure. — Exploration du Mexique. — Mexico. — Puebla et le Cofre de Perote. — Retour en Europe.

A plusieurs reprises nous avons eu l’occasion de raconter certaines expéditions qui avaient pour but de reconnaître les côtes de l’Amérique. Nous avons parlé des tentatives de Fernand Cortès, des courses et des explorations de Drake, de Cook, de La Pérouse et de Marchand. Il est bon de revenir pour quelque temps en arrière et d’envisager, avec Fleurieu, la suite des voyages qui se sont succédé sur la rive occidentale de l’Amérique, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

En 1537, Cortès, avec Francisco de Ulloa, avait reconnu la grande péninsule de Californie et visité la plus grande partie de ce golfe long et étroit, qui porte aujourd’hui le nom de mer Vermeille.

Après lui, Vasquès Coronado, par terre, et Francisco Alarcon, par mer, s’étaient élancés à la recherche de ce fameux détroit, qui mettait en communication, disait-on, l’Atlantique et le Pacifique; mais ils n’avaient pu dépasser le trente-sixième parallèle.

Deux ans plus tard, en 1542, le Portugais Rodriguès de Cabrillo avait atteint 44° de latitude. Là, le froid, les maladies, le manque de provisions et le mauvais état de son navire l’avaient contraint de rétrograder. Il n’avait pas fait de découverte, il est vrai, mais il avait constaté que, du port de la Nativité, par 19° 3/4 jusqu’au point qu’il avait atteint, la côte se continuait sans interruption. Le détroit semblait reculer devant les explorateurs.

Il faut croire que le peu de succès de ces tentatives découragea les Espagnols, car, à cette époque, ils disparaissent de la liste des explorateurs. C’est un Anglais, Drake, qui, après avoir prolongé la côte occidentale depuis le détroit de Magellan et ravagé les possessions espagnoles, parvient jusqu’au quarante-huitième degré, explore tout le rivage en redescendant sur une longueur de dix degrés, et donne à cette immense étendue de côtes le nom de Nouvelle-Albion.

Vient ensuite, en 1592, le voyage, en grande partie fabuleux, de Juan de Fuca, qui prétendit avoir trouvé le détroit d’Anian qu’on cherchait depuis si longtemps, alors qu’il n’avait découvert en réalité que le pas qui sépare du continent l’île de Vancouver.

En 1602, Vizcaino jetait les fondations du port de Monterey, en Californie, et, quarante ans plus tard, avait lieu cette expédition si contestée de l’amiral de Fuente ou de Fonte,—suivant qu’on en fait un Espagnol ou un Portugais,—expédition qui a donné lieu à tant de dissertations savantes et de discussions ingénieuses. On lui doit la découverte de l’archipel Saint-Lazare au-dessus de l’île Vancouver; mais il faut rejeter dans le domaine du roman tout ce que Fonte raconte des lacs et des grandes villes qu’il assure avoir visitées et de la communication qu’il prétend avoir découverte entre les deux océans.

Au XVIIIe siècle, on n’acceptait déjà plus aveuglément les récits des voyageurs. On les examinait, on les contrôlait et l’on n’en retenait que les parties qui concordaient avec les relations déjà connues. Buache, Delisle et surtout Fleurieu ont, les premiers, ouvert la voie si féconde de la critique historique, et il faut leur en savoir le plus grand gré.

Les Russes, on l’a vu, avaient considérablement étendu le domaine de leurs connaissances, et il y avait tout lieu de croire peu éloigné le jour où leurs coureurs et leurs cosaques atteindraient l’Amérique, si surtout, comme on le supposait à cette époque, les deux continents étaient réunis par le nord. Mais ce n’aurait pas été, en tout cas, une expédition sérieuse, et qui pût donner des renseignements scientifiques auxquels on dût ajouter foi.

Le czar Pierre Ier avait tracé de sa main, peu d’années avant sa mort, le plan et les instructions d’un voyage dont il avait formé le projet depuis longtemps: s’assurer si l’Asie et l’Amérique sont réunies ou séparées par un détroit. Il n’était pas possible de trouver les ressources nécessaires dans les arsenaux et les ports du Kamtschatka. Aussi fallut-il faire venir d’Europe capitaines, matelots, équipements et vivres.

Le Danois Vitus Behring et le Russe Alexis Tschirikow, qui tous deux avaient donné mainte preuve de savoir et d’habileté, furent chargés du commandement de l’expédition. Celle-ci se composait de deux vaisseaux, qui furent construits au Kamtschatka. Ils ne furent prêts à prendre la mer que le 20 juillet 1720. Dirigeant sa route au nord-est, le long de la côte d’Asie, qu’il ne perdit pas un instant de vue, Behring parvint, le 15 août, par 67° 18′ de latitude nord, en vue d’un cap au delà duquel la côte s’infléchissait à l’ouest.

Non seulement, dans ce premier voyage, Behring n’avait pas eu connaissance de la côte d’Amérique, mais il venait de franchir, sans s’en douter, le détroit auquel la postérité a imposé son nom. Le fabuleux détroit d’Anian était remplacé par le détroit de Behring.

Un second voyage, entrepris l’année suivante par les mêmes voyageurs, n’avait pas amené de résultat.

Ce fut seulement en 1741, le 4 juin, que Behring et Tschirikow purent partir de nouveau. Cette fois, dès qu’ils seraient arrivés par 50 degrés de latitude nord, ils entendaient porter à l’est, jusqu’à ce qu’ils rencontrassent la côte d’Amérique. Mais les deux vaisseaux, séparés dès le 20 juin par un coup de vent, ne purent se réunir pendant le reste de la campagne. Le 18 juillet, fut découvert par Behring le continent américain par 58° 28′ de latitude. Les jours suivants furent consacrés au relèvement d’une grande baie, comprise entre les deux caps Saint-Élie et Saint-Hermogène.

Pendant tout le mois d’août, Behring navigua au milieu des îles qui bordent la péninsule d’Alaska, nomma l’archipel Schumagin, lutta jusqu’au 24 septembre contre des vents contraires, reconnut l’extrémité de la presqu’île, et découvrit une partie des îles Aléoutiennes.

Mais depuis longtemps malade, ce navigateur fut bientôt incapable de relever la route que faisait le navire, et ne put éviter de se mettre à la côte sur une petite île qui a pris le nom de Behring. Là périt misérablement, le 8 décembre 1741, cet homme de cœur, cet explorateur habile.

Quant au reste de l’équipage, bien diminué par les fatigues et les privations d’un hivernage en ce lieu désolé, il parvint à construire une grande chaloupe avec les débris du vaisseau, et rentra au Kamtschatka.

Pour Tschirikow, après avoir attendu son commandant jusqu’au 25 juin, il atterrit à la côte d’Amérique entre les cinquante-cinquième et cinquante-sixième degrés. Il y perdit deux embarcations avec tout leur équipage, sans pouvoir découvrir ce qu’elles étaient devenues. N’ayant plus alors de moyen pour communiquer avec la terre, il avait regagné le Kamtschatka.

La voie était ouverte. Des aventuriers, des négociants, des officiers s’y engagèrent résolûment. Leurs découvertes portèrent principalement sur les îles Aléoutiennes et la presqu’île d’Alaska.

Cependant, les expéditions que les Anglais envoyaient à la côte d’Amérique, les progrès des Russes avaient excité la jalousie et l’inquiétude des Espagnols. Ceux-ci craignaient de voir leurs rivaux s’établir dans des pays qui leur appartenaient, nominalement, mais où ils n’avaient aucun établissement.

Le vice-roi du Mexique, le marquis de Croix, se souvint alors de la découverte faite par Vizcaino d’un excellent port, et il résolut d’y établir un presidio. Deux expéditions simultanées, l’une par terre, sous le commandement de don Gaspar de Portola, l’autre par mer, composée des deux paquebots le San-Carlos et le San-Antonio, quittèrent La Paz le 10 janvier 1769, atteignirent le port de San-Diego, et retrouvèrent, après une année de recherches, le havre de Monterey, indiqué par Vizcaino.

A la suite de cette expédition, les Espagnols continuèrent à explorer les côtes de la Californie. Les plus célèbres voyages sont ceux de don Juan de Ayala et de La Bodega, qui eurent lieu en 1775, et pendant lesquels furent reconnus le cap del ¡Engaño et la baie de la Guadalupa, puis les expéditions d’Arteaga et de Maurelle.

Les reconnaissances de Cook, de La Pérouse et de Marchand, ayant été précédemment racontées, il convient maintenant de s’arrêter avec quelque détail sur l’expédition de Vancouver. Cet officier, qui avait accompagné Cook pendant son second et son troisième voyage, se trouvait tout naturellement désigné pour prendre le commandement de l’expédition que le gouvernement anglais envoyait à la côte d’Amérique dans le but de mettre fin aux contestations survenues avec le gouvernement espagnol au sujet de la baie de Nootka.

Georges Vancouver reçut ordre d’obtenir, des autorités espagnoles, une cession formelle de ce port si important pour le commerce des fourrures. Il devait ensuite relever toute la côte nord-ouest depuis le trentième degré de latitude jusqu’à la rivière de Cook sous le soixante et unième degré. Enfin, on appelait tout particulièrement son attention sur le détroit de Fuca et sur la baie explorée en 1789 par le Washington.

Les deux bâtiments, la Découverte, de 340 tonneaux, et le Chatam, de 135, ce dernier sous le commandement du capitaine Broughton, partirent de Falmouth le 1er avril 1791.

Après deux relâches à Ténériffe et à la baie Simon, puis au cap de Bonne-Espérance, Vancouver s’enfonça dans le sud, reconnut l’île Saint-Paul, et cingla vers la Nouvelle-Hollande, entre les routes de Dampier et de Marion, sur des parages qui n’avaient pas encore été parcourus. Le 27 septembre, fut reconnue une partie de la côte de la Nouvelle-Hollande, terminée par un cap formé de falaises élevées, qui reçut le nom de cap Chatam. Comme un certain nombre de ses matelots étaient attaqués de la dysenterie, Vancouver résolut de relâcher dans le premier port qu’il rencontrerait, afin de s’y procurer l’eau, le bois, et surtout les vivres frais qui lui manquaient. Ce fut au port du Roi Georges III qu’il s’arrêta. Il y trouva des canards, des courlis, des cygnes, une grande quantité de poissons, des huîtres; mais il ne put entrer en communication avec aucun habitant, bien qu’on eût découvert un village d’une vingtaine de huttes tout récemment abandonnées.

Nous n’avons pas à suivre la croisière de Vancouver sur la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande; elle ne nous apprendrait rien que nous ne sachions déjà.

Le 26 octobre, fut doublée la terre de Van-Diemen, et, le 2 novembre, on reconnut la côte de la Nouvelle-Zélande, où les deux bâtiments anglais allèrent mouiller à la baie Dusky. Vancouver y compléta les relèvements que Cook avait laissés inachevés. Un ouragan sépara bientôt de la Découverte le Chatam, qui fut retrouvé dans la baie de Matavaï, à Taïti. Pendant cette dernière traversée, Vancouver avait aperçu quelques îles rocheuses, qu’il appela les Embûches (the Snares), et une île plus considérable, nommée Oparra. De son côté, le capitaine Broughton avait découvert l’île Chatam à l’est de la Nouvelle-Zélande. Les incidents de la relâche à Taïti rappellent trop ceux du séjour de Cook, pour qu’il soit utile de les rapporter.

Le 24 janvier 1792, les deux bâtiments partirent pour les Sandwich et s’arrêtèrent quelque peu à Owhyhee, à Waohoo et à Attoway. Depuis le massacre de Cook, bien des changements étaient survenus dans l’archipel. Des navires anglais et américains, qui faisaient la pêche de la baleine ou le commerce des fourrures, commençaient à le visiter. Leurs capitaines avaient donné aux naturels le goût de l’eau-de-vie et le désir de posséder des armes à feu. Les querelles entre les petits chefs étaient devenues plus fréquentes, l’anarchie la plus complète régnait partout, et déjà le nombre des habitants avait singulièrement diminué.

Le 17 mars 1792, Vancouver abandonna les îles Sandwich, et fit route pour l’Amérique, dont il reconnut bientôt la partie de côte nommée par Drake Nouvelle-Albion. Il y rencontra presque aussitôt le capitaine Gray, qui passait pour avoir pénétré avec le Washington dans le détroit de Fuca, et avoir reconnu une vaste mer. Gray se hâta de démentir les découvertes qu’on lui avait si généreusement prêtées. Il n’avait fait que cinquante milles seulement dans le détroit qui courait de l’ouest à l’est, jusqu’à un endroit à partir duquel les naturels lui assuraient qu’il s’enfonçait dans le nord.

Vancouver pénétra à son tour dans le détroit de Fuca, y reconnut le port de la Découverte, l’entrée de l’Amirauté, la Birch-Bay, le Désolation-Sound, le détroit de Johnston et l’archipel de Broughton. Avant d’atteindre l’extrémité de ce long bras de mer, il avait rencontré deux petits bâtiments espagnols sous les ordres de Quadra. Les deux capitaines se communiquèrent leurs travaux réciproques, et donnèrent leurs deux noms à la principale île de ce nombreux archipel, qui fut désigné sous le nom de Nouvelle-Géorgie.

Vancouver visita ensuite Nootka, la rivière Columbia, et vint relâcher à San-Francisco. On comprend que nous ne puissions suivre dans tous ses détails cette exploration minutieuse, qui ne demanda pas moins de trois campagnes successives. L’immense étendue de côtes comprise entre le cap Mendocino et le port de Conclusion par 56° 14′ nord et 225° 37′ est, fut reconnue par les navires anglais.

«Maintenant, dit le voyageur, que nous avons atteint le but principal que le roi s’était proposé en ordonnant ce voyage, je me flatte que notre reconnaissance très précise de la côte nord-ouest de l’Amérique dissipera tous les doutes et écartera toutes les fausses opinions concernant un passage par le nord ouest; qu’on ne croira plus qu’il y ait une communication entre la mer Pacifique du Nord et l’intérieur du continent de l’Amérique dans l’étendue que nous avons parcourue.»

Parti de Nootka pour faire la reconnaissance de la côte méridionale de l’Amérique avant de revenir en Europe, Vancouver s’arrêta à la petite île des Cocos, qui mérite peu son nom, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, relâcha à Valparaiso, doubla le cap Horn, fit de l’eau à Sainte-Hélène, et rentra dans la Tamise, le 12 septembre 1795.

Mais les fatigues de cette longue campagne avaient tellement altéré la santé de cet habile explorateur, qu’il mourut au mois de mai 1798, avant d’avoir pu terminer la rédaction de son voyage, qui fut achevée par son frère.

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Carte pour les voyages de Hearne et de Mackenzie.

Carte pour les voyages de Hearne et de Mackenzie.

Pendant les quatre années qui avaient été employées à ce rude travail de relever neuf mille lieues de côtes inconnues, la Découverte et le Chatam n’avaient perdu que deux hommes. On le voit, l’habile élève du capitaine Cook avait mis à profit les leçons de son maître, et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, en Vancouver, ou des soins qu’il donna à ses matelots aussi bien que de son humanité envers les indigènes, ou de la prodigieuse habileté dont il fit preuve pendant tout le cours de cette dangereuse navigation.

Cependant, si les explorateurs se succédaient sur la côte occidentale d’Amérique, les colons n’étaient pas non plus inactifs. D’abord établis sur les bords de l’Atlantique, où ils avaient fondé une longue suite d’États jusqu’au Canada, ils n’avaient pas tardé à s’enfoncer dans l’intérieur. Leurs trappeurs, leurs coureurs des bois, avaient reconnu d’immenses espaces de terrain propres à la culture, et les squatters anglais les avaient envahis progressivement. Ce n’avait pas été sans une lutte continuelle contre les Indiens, ces premiers possesseurs du sol, qu’ils tendaient tous les jours à refouler dans l’intérieur. Appelés par la fertilité d’une terre vierge et les constitutions plus libérales des divers États, les colons n’avaient pas tardé à affluer.

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Plus de doute, c’était la mer. (Page 435.)

Leur nombre devint tel, qu’à la fin du XVIIe siècle, les héritiers de lord Baltimore estimaient à trois mille livres le produit de la vente de leurs terres, et qu’au milieu du siècle suivant, en 1750, les successeurs de William Penn se faisaient de la même manière un revenu dix fois plus considérable. Et cependant, on ne trouvait pas encore l’immigration assez considérable; on se mit à déporter les condamnés,—le Maryland en comptait 1981 en 1750,—mais surtout on recruta des émigrants auxquels on faisait signer un engagement, ce qui fut la source d’abus scandaleux.

Bien que toutes les terres qu’on avait achetées des Indiens ou qu’on leur avait enlevées fussent loin d’être occupées, le colon anglais allait toujours de l’avant au risque d’avoir maille à partir avec les légitimes possesseurs du sol.

Au nord, la Compagnie de la baie d’Hudson, qui a le monopole du commerce des fourrures, est toujours à la recherche de nouveaux territoires de chasse, car ceux qu’elle a exploités ne tardent pas à s’épuiser. Elle pousse en avant ses trappeurs, recueille auprès des Indiens, qu’elle emploie et qu’elle grise, des renseignements précieux. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’une rivière qui se jette, au nord, près de riches mines de cuivre dont quelques indigènes ont apporté au fort du Prince-de-Galles de riches échantillons. La résolution de la Compagnie est aussitôt prise, et, en 1769, elle confie à Samuel Hearne le commandement d’une expédition de recherches.

Pour un voyage dans ces contrées glacées, où l’on ne trouve que difficilement à s’approvisionner, où la rigueur du froid est extrême, il faut des hommes bien trempés, en petit nombre, capables de supporter les fatigues d’une marche pénible au milieu de la neige et de résister aux tortures de la faim. Hearne ne prit avec lui que deux blancs et quelques Indiens dont il était sûr.

Malgré l’extrême adresse de ces guides qui connaissent le pays et sont au courant des habitudes du gibier, les provisions font bientôt défaut. A deux cents milles du fort du Prince-de-Galles, les Indiens abandonnent Hearne et ses deux compagnons, qui sont obligés de revenir sur leurs pas.

Mais le chef de l’entreprise est un rude marin, habitué à tout souffrir. Aussi ne se rebute-t-il pas. Si l’on a échoué la première fois, ne peut-on être plus heureux dans une seconde tentative?

Au mois de février 1770, Hearne s’élance de nouveau à travers ces contrées inconnues. Cette fois, il est seul avec cinq Indiens, car il a compris que l’inaptitude des blancs à supporter les fatigues engendre le mépris des sauvages. Déjà il s’est éloigné de cinq cents milles, lorsque la rigueur de la saison le force à s’arrêter et à attendre une température plus clémente. Ce fut un rude moment à passer. Tantôt dans l’abondance, avec du gibier plus qu’on n’en peut consommer, plus souvent n’avoir rien à se mettre sous la dent, être même obligé, pendant sept jours, de mâcher de vieux cuirs, de ronger des os qu’on avait jetés, ou de chercher sur les arbres quelques baies qu’on ne trouve pas toujours, souffrir, enfin, des froids terribles, voilà l’existence du découvreur dans ces contrées glacées!

Hearne repart au mois d’avril, continue jusqu’en août à courir les bois, et se prépare à passer l’hiver auprès d’une tribu indienne qui l’a bien accueilli, lorsqu’un accident, qui le prive de son quart de cercle, le force à continuer sa route.

Les privations, les misères, les déceptions n’ébranlent pas l’indomptable courage de Samuel Hearne. Il repart le 7 décembre, et, s’enfonçant dans l’ouest sous le soixantième degré de latitude, il rencontre une rivière. Le voilà construisant un canot et descendant ce cours d’eau, qui se jette dans une série interminable de lacs grands et petits. Enfin, le 13 juillet 1771, il atteint la rivière de Cuivre. Les Indiens qui l’accompagnaient se trouvaient depuis quelques semaines sur les territoires fréquentés par les Esquimaux, et se promettaient, s’ils en rencontraient, de les massacrer jusqu’au dernier.

Cet événement ne devait pas se faire attendre.

«Voyant, dit Hearne, tous les Esquimaux livrés au repos dans leurs tentes, les Indiens sortirent de leur embuscade et tombèrent à l’improviste sur ces pauvres créatures; je contemplais ce massacre, réduit à rester neutre.»

Des vingt individus qui composaient cette tribu, pas un n’échappa à la rage sanguinaire des Indiens, et ils firent périr dans les plus épouvantables tortures une vieille femme qui avait tout d’abord échappé au massacre.

«Après cet horrible carnage, continue Hearne, nous nous assîmes sur l’herbe et fîmes un bon repas de saumon frais.»

En cet endroit, la rivière s’élargissait singulièrement. Le voyageur était-il donc arrivé à son embouchure? Pourtant l’eau était absolument douce. Sur le rivage, paraissaient, cependant, comme les traces d’une marée. Des phoques se jouaient en grand nombre au milieu des eaux. Quantité de barbes de baleine avaient été trouvées dans les tentes des Esquimaux. Tout se réunissait enfin pour donner à penser que c’était la mer. Hearne saisit son télescope. Devant lui se déroule à perte de vue une immense nappe d’eau, interrompue, de place en place, par des îles. Plus de doute, c’est la mer.

Le 30 juin 1772, Hearne ralliait les établissements anglais, après une absence qui n’avait pas duré moins d’un an et cinq mois.

La Compagnie reconnut l’immense service que Hearne venait de lui rendre en le nommant gouverneur du fort de Galles. Pendant son expédition à la baie d’Hudson, La Pérouse s’empara de cet établissement et y trouva le journal de voyage de Samuel Hearne. Le navigateur français le lui rendit à la condition qu’il le publierait. Nous ne savons quelles circonstances ont retardé, jusqu’en 1795, l’accomplissement de la parole que le voyageur anglais avait donnée au marin français.

Ce n’est que dans le dernier quart du XVIIIe siècle que fut connue cette immense chaîne de lacs, de rivières et de portages qui, partant du lac Supérieur, ramasse toutes les eaux qui tombent des montagnes Rocheuses et les déverse dans l’océan Glacial. C’est à des négociants en fourrures, les frères Frobisher, et à M. Pond, qui arriva jusqu’à Athabasca, qu’est due en partie leur découverte.

Grâce à ces reconnaissances, le chemin devient moins difficile, les explorateurs se succèdent, les établissements se rapprochent, le pays est découvert. Bientôt même on entend parler d’une grande rivière qui se dirige vers le nord-ouest.

Ce fut Alexandre Mackenzie qui lui donna son nom. Parti, le 3 juin 1789, du fort Chippewayan, sur la plage méridionale du lac des Collines, il emmenait avec lui quelques Canadiens et plusieurs Indiens, dont l’un avait accompagné Samuel Hearne. Parvenu en un point situé par 67° 45′ de latitude, Mackenzie apprit qu’il n’était pas éloigné de la mer à l’est, mais qu’il en était encore plus près à l’ouest. Il approchait évidemment de l’extrémité nord-ouest de l’Amérique.

Le 12 juillet, Mackenzie atteignit une grande nappe d’eau qu’à son peu de profondeur et aux glaces qui la recouvraient, on ne pouvait prendre pour la mer, bien qu’on n’aperçût aucune terre à l’horizon. Et cependant, c’était bien l’Océan boréal que Mackenzie venait d’atteindre. Il en demeura convaincu, lorsqu’il vit les eaux monter, bien que le vent ne fût pas violent. C’était la marée. Le voyageur gagna ensuite une île qu’il apercevait à quelque distance de la côte. Il vit de là plusieurs cétacés qui se jouaient au milieu des flots. Aussi cette île, qui gît par 69° 14′ de latitude, reçut-elle du voyageur le nom d’île des Baleines. Le 12 septembre, l’expédition rentrait heureusement au fort Chippewayan.

Trois ans plus tard, Mackenzie, en qui la soif des découvertes n’était pas éteinte, remontait la rivière de la Paix, qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses. En 1793, après être parvenu à se frayer une route à travers cette chaîne difficile, il reconnaissait de l’autre côté des montagnes une rivière, le Tacoutche-tesse, qui coulait vers le sud-ouest. Au milieu de dangers et de privations qu’il est plus facile d’imaginer que de rendre, Mackenzie descendit ce cours d’eau jusqu’à son embouchure, c’est-à-dire au-dessous des îles du Prince-de-Galles. Là, sur la paroi d’un rocher, il traça, avec un mélange de graisse et de vermillon, cette inscription, aussi éloquente que laconique: «Alexandre Mackenzie, venu du Canada par terre, ce 22 juillet 1793.» Le 24 août, il rentrait au fort Chippewayan.

Dans l’Amérique méridionale, aucun voyage scientifique n’a lieu pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Il ne reste guère à parler que de La Condamine. Nous avons raconté plus haut les recherches qui l’avaient conduit en Amérique, et nous avons dit qu’une fois les mesures terminées, il avait laissé Bouguer revenir en Europe, et Jussieu prolonger un séjour qui devait enrichir l’histoire naturelle d’une foule de plantes et d’animaux inconnus, tandis que lui-même allait descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure.

«On pourrait appeler La Condamine, dit M. Maury dans son Histoire de l’Académie des Sciences, l’Alexandre de Humboldt du XVIIIe siècle. A la fois bel esprit et savant de profession, il fit preuve, dans cette mémorable expédition, d’un héroïque dévouement à la science. Les fonds, accordés par le roi pour son voyage, n’ayant pas suffi, il mit cent mille livres de sa bourse; les fatigues, les souffrances lui firent perdre les jambes et les oreilles. Victime de sa passion pour la science, il ne rencontra, hélas! à son retour, chez un public qui ne comprenait pas un martyr qui n’aspire pas au ciel, que le sarcasme et la malignité. Ce n’était plus l’infatigable explorateur qui avait bravé tant de dangers qu’on voyait dans M. de La Condamine, mais seulement le distrait et le sourd ennuyeux, ayant toujours à la main son cornet acoustique. Satisfait de l’estime de ses confrères, dont M. de Buffon se fit un jour un si éloquent interprète (réponse au discours de réception de La Condamine à l’Académie française), La Condamine se consolait en composant des chansons et poursuivait jusqu’à la tombe, dont la souffrance lui abrégea le chemin, cette ardeur d’observations de toutes choses, même de la douleur, qui le conduisit à interroger le bourreau sur l’échafaud de Damiens.»

Peu de voyageurs, avant La Condamine, avaient eu l’occasion de pénétrer dans les vastes régions du Brésil. Aussi, le savant explorateur espérait-il rendre son voyage utile en levant une carte du cours du fleuve et en recueillant les observations qu’il aurait l’occasion de faire, dans un pays si peu fréquenté, sur les coutumes singulières des Indiens.

Depuis Orellana, dont nous avons raconté la course aventureuse, Pedro de Ursua avait été envoyé, en 1559, par le vice-roi du Pérou, à la recherche du lac Parima et de l’El Dorado. Il périt par la main d’un soldat rebelle, qui commit, en descendant le fleuve, toute sorte de brigandages et finit par être écartelé dans l’île de la Trinité.

De pareilles tentatives n’étaient pas pour donner de grandes lumières sur le cours du fleuve. Les Portugais furent plus heureux. En 1636 et 1637, Pedro Texeira, avec quarante-sept canots et un nombreux détachement d’Espagnols et d’Indiens, avait suivi l’Amazone jusqu’à son tributaire, le Napo. Il avait alors remonté celui-ci, puis la Coca, et était arrivé à trente lieues de Quito, qu’il avait gagnée avec quelques hommes. L’année suivante, il était retourné au Para par le même chemin, accompagné des jésuites d’Acunha et d’Artieda, qui publièrent le récit de ce voyage, dont la traduction parut en 1682.

La carte, dressée par Sanson sur cette relation, naturellement copiée par tous les géographes, était extrêmement défectueuse, et, jusqu’en 1717, il n’y en eut pas d’autre. A cette époque, fut publiée dans le tome XII des Lettres édifiantes,—précieux recueil où l’on rencontre une multitude d’informations des plus intéressantes pour l’histoire et la géographie,—la copie d’une carte dressée, dès 1690, par le père Fritz, missionnaire allemand. On y voit que le Napo n’était pas la vraie source de l’Amazone et que ce dernier, sous le nom de Marañon, sort d’un lac Guanuco, à trente lieues de Lima vers l’orient. La partie inférieure du cours du fleuve était assez mal tracée, parce que le père Fritz, lorsqu’il le descendit, était trop malade pour observer exactement.

Parti de Tarqui, à cinq lieues de Cuenca, le 11 mai 1743, La Condamine passa par Zaruma, ville autrefois célèbre par ses mines d’or, et traversa plusieurs rivières sur ces ponts en liane, attachés aux deux rives, qui ressemblent à un immense hamac tendu d’un bord à l’autre. Puis, il gagna Loxa, située à quatre degrés de la ligne. Cette ville est placée quatre cents toises plus bas que Quito. Aussi y remarque-t-on une notable différence de température, et les montagnes, couvertes de bois, ne paraissent plus que des collines auprès de celles de Quito.

De Loxa à Jaen-de-Bracamoros, on traverse les derniers contreforts des Andes. Dans ce canton, la pluie tombe tous les jours pendant les douze mois de l’année; aussi n’y faut-il pas faire un séjour de quelque durée. Tout ce pays était bien déchu de son antique prospérité; Loyola, Valladolid, Jaen et la plupart des villes du Pérou, éloignées de la mer et du grand chemin de Carthagène à Lima, n’étaient plus alors que de petits hameaux. Et cependant, toute la contrée aux alentours de Jaen est couverte de cacaoyers sauvages, auxquels les Indiens ne font d’ailleurs pas plus d’attention qu’au sable d’or charrié par leurs rivières.

La Condamine s’embarqua sur le Chincipe, plus large à cet endroit que la Seine à Paris, et le descendit jusqu’à son confluent avec le Marañon. A partir de cet endroit, le Marañon commence d’être navigable, bien qu’il soit interrompu par quantité de sauts ou de rapides, et rétréci en bien des endroits jusqu’à n’avoir plus que vingt toises de large. Le plus célèbre de ces détroits est le pongo ou porte de Mansériché, lit creusé par le Marañon au milieu de la Cordillère, coupée presque à pic, et dont la largeur n’a pas plus de vingt-cinq toises. La Condamine, resté seul avec un nègre sur un radeau, y eut une aventure presque sans exemple.

«Le fleuve, dit-il, dont la hauteur diminua de vingt-cinq pieds en trente-six heures, continuait à décroître. Au milieu de la nuit, l’éclat d’une grosse branche d’arbre cachée sous l’eau s’étant engagé entre les pièces de bois de mon train, où il pénétrait de plus en plus à mesure que celui-ci baissait avec le niveau de l’eau, je me vis au moment, si je n’eusse été présent et éveillé, de rester avec le radeau accroché et suspendu en l’air à une branche d’arbre. Le moins qui pouvait m’arriver, eût été de perdre mes journaux et cahiers d’observations, fruit de huit ans de travail. Je trouvai heureusement enfin moyen de dégager le radeau et de le remettre à flot.»

Près de la ville ruinée de Santiago, où La Condamine arriva le 10 juillet, habitent, au milieu des bois, les Indiens Xibaros, en révolte depuis un siècle contre les Espagnols, afin de se soustraire au travail des mines d’or.

Au delà du pongo de Mansériché, c’était un monde nouveau, un océan d’eau douce, un labyrinthe de lacs, de rivières et de canaux au milieu de forêts inextricables. Bien qu’il fût depuis sept ans habitué à vivre en pleine nature, La Condamine ne pouvait se lasser de ce spectacle uniforme, de l’eau, de la verdure et rien de plus. Quittant Borja le 14 juillet, le voyageur dépassa bientôt le confluent du Morona, qui descend du volcan de Sangay dont les cendres volent quelquefois au delà de Guyaquil. Puis, il traversa les trois bouches de la Pastaca, rivière alors si débordée qu’il fut impossible de mesurer aucune embouchure. Le 19 du même mois, La Condamine atteignit la Laguna, où l’attendait depuis six semaines don Pedro Maldonado, gouverneur de la province d’Esmeraldas, qui avait descendu la Pastaca. La Laguna formait, à cette époque, un gros bourg de mille Indiens en état de porter les armes et rassemblés sous l’autorité des missionnaires de diverses tribus.

«En m’engageant à lever la carte du cours de l’Amazone, dit La Condamine, je m’étais ménagé une ressource contre l’inaction que m’eût permise une navigation tranquille, que le défaut de variété dans des objets, même nouveaux, eût pu rendre ennuyeuse. Il me fallait être dans une attention continuelle pour observer, la boussole et la montre à la main, les changements de direction du cours du fleuve, et le temps que nous employions d’un détour à l’autre, pour examiner les différentes largeurs de son lit et celles des embouchures des rivières qu’il reçoit, l’angle que celles-ci forment en y entrant, la rencontre des îles et leur longueur, et surtout pour mesurer la vitesse du courant et celle du canot, tantôt à terre, tantôt sur le canot même, par diverses pratiques, dont l’explication serait ici de trop. Tous mes moments étaient remplis. Souvent j’ai sondé et mesuré géométriquement la largeur du fleuve et celle des rivières qui viennent s’y joindre, j’ai pris la hauteur méridienne du soleil presque tous les jours, et j’ai observé son amplitude à son lever et à son coucher dans tous les lieux où j’ai séjourné.»

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Pongo de Manseriche, rive des Amazones. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Le 25 juillet, après avoir passé devant la rivière du Tigre, La Condamine arriva à une nouvelle mission de sauvages appelés Yameos, que les pères avaient récemment tirés des bois. Leur langue était difficile et la manière de la prononcer encore plus extraordinaire. Certains de leurs mots exigeaient neuf ou dix syllabes, et ils ne savaient compter que jusqu’à trois. Ils se servaient avec beaucoup d’adresse de la sarbacane, avec laquelle ils lançaient de petites flèches trempées dans un poison si actif qu’il tuait en une minute.

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Portrait de Humboldt. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Le lendemain fut atteinte l’embouchure de l’Ucayale, l’une des plus fortes rivières qui grossissent le Marañon et qui peut en être la source. A partir de ce confluent, la largeur du fleuve croît sensiblement.

Le 27, fut accostée la mission des Omaguas, nation autrefois puissante, qui peuplait les bords de l’Amazone sur une longueur de deux cents lieues au-dessous du Napo. Étrangers au pays, ils passent pour avoir descendu le cours de quelque rivière qui prend sa source dans le royaume de Grenade, afin d’échapper au joug des Espagnols. Le mot «omagua» signifie «tête plate» dans la langue du Pérou, et ces peuples ont en effet la coutume bizarre de presser entre deux planches le front des nouveau-nés, dans le but, disent-ils, de les faire ressembler à la pleine lune. Ils font aussi usage de deux plantes singulières, le «floripondio» et le «curupa», qui leur procurent une ivresse de vingt-quatre heures et des rêves fort étranges. L’opium et le hatchich avaient donc leur similaire au Pérou!

Le quinquina, l’ipécacuanha, le simaruba, la salsepareille, le gaïac et le cacao, la vanille, se trouvent partout sur les bords du Marañon. Il en est de même du caoutchouc, dont les Indiens faisaient des bouteilles, des bottes et des «seringues qui n’ont pas besoin de piston, dit la Condamine. Elles ont la forme de poires creuses, percées d’un petit trou à leur extrémité, où ils adaptent une canule. Ce meuble est fort en usage chez les Omaguas. Quand ils s’assemblent entre eux pour quelque fête, le maître de la maison ne manque pas d’en présenter une par politesse à chacun des conviés, et son usage précède toujours parmi eux les repas de cérémonie.»

Changeant d’équipage à San-Joaquin, La Condamine arriva à temps à l’embouchure du Napo pour observer, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, une émersion du premier satellite de Jupiter; ce qui lui permit de fixer avec exactitude la longitude et la latitude de cet endroit; observation précieuse, sur laquelle devaient reposer tous les relèvements du reste du voyage.

Pevas, qui fut atteinte le lendemain, est la dernière des missions espagnoles sur les bords du Marañon. Les Indiens, qui y étaient réunis, appartenaient à des nations différentes et n’étaient pas tous chrétiens. Ils portaient encore des ornements d’os d’animaux et de poissons passés dans les narines et dans les lèvres, et leurs joues criblées de trous servaient d’étui à des plumes d’oiseaux de toute couleur.

Saint-Paul est la première mission des Portugais. Là, le fleuve n’a pas moins de neuf cents toises, et il s’y élève souvent des tempêtes furieuses. Le voyageur fut agréablement surpris de voir les femmes indiennes porter des chemises de toile et posséder des coffres à serrure, des clefs de fer, des aiguilles, des miroirs, des ciseaux et d’autres ustensiles d’Europe que ces sauvages se procurent au Para, lorsqu’ils y vont porter leur récolte de cacao. Leurs canots sont bien plus commodes que ceux dont se servent les Indiens des possessions espagnoles. Ce sont de vrais petits brigantins de soixante pieds de long sur sept de large, que manœuvrent quarante rameurs.

De Saint-Paul à Coari se jettent dans l’Amazone de grandes et belles rivières appelées Yutay, Yuruca, Tefé, Coari, sur la rive méridionale, Putumayo, Yupura, qui viennent du nord. Sur les bords de cette dernière rivière habitaient encore des peuplades anthropophages. C’est là qu’avait été plantée, le 26 août 1639, par Texeira, une borne qui devait servir de frontière. Jusqu’en cet endroit, on s’était servi de la langue du Pérou pour communiquer avec les Indiens; il fallut dès lors employer celle du Brésil, qui est en usage dans toutes les missions portugaises.

La rivière de Purus, le Rio-Negro, peuplé de missions portugaises sous la direction de religieux du Mont-Carmel, et qui met en communication l’Orénoque avec l’Amazone, furent successivement reconnus. Les premiers éclaircissements sérieux sur cette grave question de géographie sont dus aux travaux de La Condamine et à sa critique sagace des voyages des missionnaires qui l’avaient précédé. C’est dans ces parages qu’avaient été placés le lac Doré de Parimé et la ville imaginaire de Manoa-del-Dorado. C’est la patrie des Indiens Manaos, qui ont si longtemps résisté aux armes portugaises.

L’embouchure du rio de la Madera,—ainsi nommé de la grande quantité de bois qu’il charrie,—le fort de Pauxis, au delà duquel le Marañon prend le nom d’Amazone et où la marée commence à se faire sentir, bien qu’on soit encore éloigné de la mer de plus de deux cents lieues, la forteresse de Topayos, à l’embouchure d’une rivière qui descend des mines du Brésil et sur les bords de laquelle habitent les Tupinambas, furent successivement dépassés.

Ce ne fut qu’au mois de septembre qu’on aperçut des montagnes dans le nord,—spectacle nouveau, car, depuis deux mois, La Condamine naviguait sans avoir vu le moindre coteau. C’étaient les premiers contreforts de la chaîne de la Guyane.

Le 6 septembre, en face du fort de Paru, on quitta l’Amazone pour entrer, par un canal naturel, dans la rivière de Xingu, que le père d’Acunha appelle Paramaribo. On gagna ensuite le fort de Curupa et, enfin, Para, grande ville aux rues droites, aux maisons bâties en pierres et en moellons. La Condamine, qui, pour terminer sa carte, tenait à visiter l’embouchure de l’Amazone, s’embarqua pour Cayenne, où il arriva le 26 février 1744.

Cet immense voyage avait eu des résultats considérables. Pour la première fois le cours des Amazones était établi d’une manière vraiment scientifique; on pouvait pressentir la communication de l’Orénoque avec ce fleuve; enfin, La Condamine rapportait une foule d’observations intéressantes touchant l’histoire naturelle, la physique, l’astronomie et cette science nouvelle qui tendait à se constituer, l’anthropologie.

Nous devons raconter maintenant les voyages d’un des savants qui comprirent le mieux les rapports de la géographie avec les autres sciences physiques, Alexandre de Humboldt. A lui revient la gloire d’avoir entraîné les voyageurs dans cette voie féconde.

Né en 1769, à Berlin, Humboldt eut pour premier instituteur Campe, l’éditeur bien connu de plusieurs relations de voyage. Doué d’un goût très vif pour la botanique, Humboldt se lia, à l’université de Göttingue, avec Forster le fils, qui venait d’accomplir le tour du monde à la suite du capitaine Cook. Cette liaison, et particulièrement les récits enthousiastes de Forster, contribuèrent vraisemblablement à faire naître chez Humboldt la passion des voyages. Il mène de front l’étude de la géologie, de la botanique, de la chimie, de l’électricité animale, et, pour se perfectionner dans ces différentes sciences, il voyage en Angleterre, en Hollande, en Italie et en Suisse. En 1797, après la mort de sa mère, qui s’était opposée à ses voyages hors d’Europe, il vient à Paris, où il fait la connaissance d’Aimé Bonpland, jeune botaniste avec lequel il forma aussitôt plusieurs projets d’explorations.

Il était convenu que Humboldt accompagnerait le capitaine Baudin; mais les retards auxquels fut soumis le départ de cette expédition lassèrent sa patience, et il se rendit à Marseille dans l’intention d’aller retrouver l’armée française en Égypte. Pendant deux mois entiers, il attendit le départ d’une frégate qui devait conduire le consul suédois à Alger; puis, fatigué de tous ces délais, il partit pour l’Espagne, avec son ami Bonpland, dans l’espoir d’obtenir la permission de visiter les possessions espagnoles d’Amérique.

Ce n’était pas chose facile; mais Humboldt était doué d’une rare persévérance, il avait de belles connaissances, de chaudes recommandations, et il possédait déjà une certaine notoriété. Aussi fut-il, malgré la très vive répugnance du gouvernement, autorisé à explorer ces colonies et à y faire toutes les observations astronomiques et géodésiques qu’il voudrait.

Les deux amis partirent de la Corogne le 5 juin 1799, et, treize jours après, ils atteignirent les Canaries. Pour des naturalistes, débarquer à Ténériffe sans faire l’ascension du pic, c’eût été manquer à tous leurs devoirs.