«Les mines appelées générales, dit-il, sont les plus voisines de la ville, dont elles sont distantes d’environ soixante-quinze lieues. Elles rendent au roi tous les ans, pour son droit de quint, au moins cent douze arobes d’or; l’année 1762, elles en rapportèrent cent dix-neuf. Sous la capitainerie des mines générales, on comprend celles de Rio-des-Morts, de Sabara et de Sero-Frio. Cette dernière, outre l’or qu’on en retire, produit encore tous les diamants qui viennent du Brésil. Toutes ces pierres, excepté les diamants, ne sont point de contrebande; elles appartiennent aux entrepreneurs, qui sont obligés de donner un compte exact des diamants trouvés et de les remettre entre les mains de l’intendant préposé par le roi à cet effet. Cet intendant les dépose aussitôt dans une cassette cerclée de fer et fermée avec trois serrures. Il a une des clés, le vice-roi une autre et le Provedor de hacienda reale la troisième. Cette cassette est renfermée dans une seconde, où sont posés les cachets des trois personnes mentionnées ci-dessus et qui contient les trois clefs de la première. Le vice-roi n’a pas le pouvoir de visiter ce qu’elle renferme. Il consigne seulement le tout à un troisième coffre-fort, qu’il envoie à Lisbonne, après avoir apposé son cachet sur la serrure.»

Malgré toutes ces précautions et la sévérité avec laquelle étaient punis les voleurs de diamants, il se faisait une contrebande effrénée. Mais ce n’était pas la seule branche de revenus, et Bougainville calcule qu’en défalquant l’entretien des troupes, la solde des officiers civils et toutes les dépenses d’administration, le revenu que le roi de Portugal tirait du Brésil dépassait dix millions de livres.

De Rio à Montevideo, aucun incident ne se produisit; mais, sur la Plata, pendant une tourmente, l’Étoile fut abordée par un bâtiment espagnol, qui lui rompit son beaupré, sa poulaine et quantité de manœuvres. Les avaries et la violence du choc qui avait augmenté la voie d’eau du navire, le forcèrent à remonter à Enceñada de Baragan, où il était plus facile qu’à Montevideo de faire les réparations nécessaires. Il ne fut donc possible de sortir de la rivière que le 14 novembre.

Treize jours plus tard, les deux bâtiments étaient en vue du cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan, où ils ne tardèrent pas à pénétrer. La baie Possession, la première qu’on y rencontre, est un grand enfoncement ouvert à tous les vents et n’offrant que de très mauvais mouillages. Du cap des Vierges au cap d’Orange, on compte près de quinze lieues, et le détroit est partout large de cinq à sept lieues. Le premier goulet fut franchi sans difficulté, et l’ancre fut alors jetée dans la baie Boucault, où une dizaine d’officiers et de matelots descendirent à terre.

Ils ne tardèrent pas à lier connaissance avec les Patagons et à échanger quelques bagatelles, précieuses pour ceux-ci, contre des peaux de vigogne et de guanaco. Ces naturels étaient d’une taille élevée, mais pas un n’avait six pieds.

«Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, dit Bougainville, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement dont il est susceptible.»

Du premier au second goulet, qui fut passé aussi heureusement, il peut y avoir six ou sept lieues. Ce goulet n’a qu’une lieue et demie de largeur et quatre de longueur. Dans cette partie du détroit, les bâtiments ne tardèrent pas à rencontrer les îles Saint-Barthélemy et Sainte-Élisabeth. Les Français descendirent sur cette dernière. Ils n’y trouvèrent ni bois ni eau. C’est une terre absolument stérile.

A partir de cet endroit, la côte américaine du détroit est abondamment garnie de bois. Si les premiers pas difficiles avaient été franchis avec bonheur, Bougainville allait cependant trouver à exercer sa patience. En effet, le caractère distinctif de ce climat, c’est que les variations de l’atmosphère s’y succèdent avec une telle promptitude qu’il est impossible de prévoir leurs brusques et dangereuses révolutions. De là des avaries qu’il est impossible de prévenir, qui retardent les bâtiments, lorsqu’elles ne les forcent pas à chercher un abri à la côte pour se réparer.

La baie Guyot-Duclos est un excellent mouillage, où l’on trouve, avec un bon fond, six ou huit brasses d’eau. Bougainville s’y arrêta pour remplir quelques futailles et tâcher de s’y procurer un peu de viande fraîche; mais il n’y rencontra qu’un petit nombre d’animaux sauvages. La pointe Sainte-Anne fut ensuite relevée. C’est là qu’avait été établie, en 1581, la colonie de Philippeville par Sarmiento. Nous avons raconté dans un volume précédent l’épouvantable catastrophe qui a valu à ce lieu le nom de port Famine.

Les Français reconnurent ensuite plusieurs baies, caps et havres où ils entrèrent en relâche. Ce sont la baie Bougainville, où l’Étoile fut radoubée, le port Beau-Bassin, la baie de la Cormandière, à la côte de la Terre de Feu, le cap Forward, qui forme la pointe la plus méridionale du détroit et de la Patagonie, la baie de la Cascade, sur la Terre de Feu, dont la sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité à faire de l’eau et du bois font un asile qui ne laisse rien à désirer aux navigateurs. Ces ports, que Bougainville venait de découvrir, sont précieux en ce qu’ils permettent de prendre des bordées avantageuses pour doubler le cap Forward, un des points les plus redoutés des marins à cause des vents impétueux et contraires qu’on y rencontre ordinairement.

L’année 1768 fut commencée dans la baie Fortescue, au fond de laquelle s’ouvre le port Galant, dont le plan avait été autrefois très exactement levé par M. de Gennes. Un temps détestable, dont le plus mauvais hiver de Paris ne peut donner une idée, y retint l’expédition française pendant plus de trois semaines. Elle y fut visitée par une bande de «Pécherais», habitants de la Terre de Feu, qui montèrent à bord des navires.

«On les fit chanter, dit la relation, danser, entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils dévoraient tout ce qu’on leur présentait..... Ils ne témoignèrent aucune surprise, ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et ses phénomènes.... Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins, trop petites pour les envelopper...... Leurs femmes sont hideuses, et les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards.... Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans des cabanes, au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant, ils ont des chiens et des lacs faits de barbe de baleine... Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils sont si faibles, qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré... De tous les sauvages que j’ai vus, les Pécherais sont les plus dénués de tout.»

La relâche en cet endroit fut attristée par un pénible événement. Un enfant d’une douzaine d’années était venu à bord, où on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas l’usage qu’il en devait faire. Ces sauvages ont, paraît-il, l’habitude de s’enfoncer dans la gorge des morceaux de talc en guise de talisman. Ce garçon en avait, sans doute, voulu faire autant avec le verre; aussi, lorsque les Français débarquèrent, ils le trouvèrent en proie à des vomissements violents et à des crachements de sang. Son gosier et ses gencives étaient coupés et ensanglantés. Malgré les enchantements et les frictions enragées d’un jongleur, ou peut-être même à cause de ce massage par trop énergique, l’enfant souffrait énormément, et il ne tarda pas à mourir. Ce fut pour les Pécherais le signal d’une fuite précipitée. Ils craignaient sans doute que les Français ne leur eussent jeté un sort et qu’ils ne vinssent tous à mourir de la même manière.

Le 16 janvier, alors qu’elle essayait de gagner l’île Rupert, la Boudeuse fut entraînée par le courant à une demi-encâblure du rivage. L’ancre, qui avait été aussitôt jetée, cassa, et, sans une petite brise de terre, la frégate échouait. Il fallut regagner le havre Galant. C’était à propos, car, le lendemain, se déchaînait un épouvantable ouragan.

«Après avoir essuyé pendant vingt-six jours, au port Galant, des vents constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple que je crois unique d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement. J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire.... Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de Magellan (et ici Bougainville est absolument d’accord avec Byron), je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap Horn, depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. Pendant les autres mois de l’année, je prendrais le parti de passer à mer ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers, au lieu qu’il n’est pas sage de se mettre à tâtons entre des terres. On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce retard n’est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons, et assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le cap Horn que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan. Lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.»

Cette opinion de Bougainville a, jusqu’à ces derniers temps, rencontré de nombreux contradicteurs, et la route qu’il avait si chaudement recommandée demeura tout à fait abandonnée des navigateurs. A plus forte raison en est-il de même aujourd’hui que la vapeur a transformé complètement la marine et changé toutes les conditions de l’art nautique.

A peine avait-il pénétré dans la mer du Sud, que Bougainville, à sa grande surprise, trouva les vents du sud. Aussi dut-il renoncer à gagner l’île de Juan-Fernandez, comme il l’avait résolu.

Il avait été convenu avec le commandant de l’Étoile, M. de La Giraudais, que, dans le but de découvrir un plus grand espace de mer, les deux bâtiments se tiendraient aussi éloignés l’un de l’autre qu’il serait nécessaire pour ne pas se perdre de vue, et que chaque soir la flûte rallierait la frégate en se tenant à la distance d’une demi-lieue, de façon que, si la Boudeuse venait à rencontrer quelque danger, l’Étoile pût facilement l’éviter.

Bougainville chercha quelque temps l’île de Pâques sans la trouver. Puis, il gagna, pendant le mois de mars, le parallèle des terres et des îles marquées par erreur, sur la carte de M. Bellin, sous le nom d’îles de Quiros. Le 22 du même mois, il eut connaissance de quatre îlots, auxquels il donna le nom des Quatre-Facardins, et qui faisaient partie de cet archipel Dangereux, amas d’îlots madréporiques, bas et noyés, que tous les navigateurs, qui pénétraient dans l’océan Pacifique par le détroit de Magellan ou le cap Horn, semblaient s’être donné le mot pour rencontrer. Un peu plus loin fut découverte une île fertile, habitée par des sauvages entièrement nus et armés de longues piques qu’ils brandissaient avec des démonstrations de menace, ce qui lui valut le nom d’île des Lanciers.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons eu déjà l’occasion de dire à plusieurs reprises au sujet de la nature de ces îles, de leur difficulté d’accès, de leur population sauvage et inhospitalière. Cette même île des Lanciers fut appelée par Cook Thrum-Cap; et l’île de la Harpe, que Bougainville reconnut le 24, est l’île Bow du même navigateur.

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L’île des Lanciers. (Page 87.)

Le commandant, sachant que Roggewein avait failli périr en visitant ces parages et pensant que l’intérêt de leur exploration ne valait pas les dangers qu’on pourrait courir, marcha au sud et perdit bientôt de vue cet immense archipel, qui s’étend sur une longueur de cinq cents lieues et ne comprend pas moins de soixante îles ou groupes d’îles.

Le 2 avril, Bougainville aperçut une montagne haute et escarpée, à laquelle il imposa le nom de pic de la Boudeuse. C’était l’île Maïtea, que Quiros avait déjà nommée la Dezana. Le 4, au lever du soleil, les navires étaient en présence de Taïti, longue île composée de deux presqu’îles réunies par une langue de terre qui n’a pas plus d’un mille de large.

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Pirogues des îles Marquises. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Plus de cent pirogues à balancier ne tardèrent pas à entourer les deux bâtiments; elles étaient chargées de cocos et d’une foule de fruits délicieux, qu’on échangea facilement contre toute sorte de bagatelles. Lorsque la nuit survint, le rivage s’éclaira de mille feux, auxquels on répondit du bord en lançant quelques fusées.

«L’aspect de cette côte, élevée en amphithéâtre, dit Bougainville, nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient d’une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres jusqu’à sa cime isolée, qui s’élevait au niveau des montagnes, dans l’intérieur de la partie méridionale de l’île; il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et il diminuait de grosseur en montant; on l’eût pris de loin pour une pyramide immense, que la main d’un décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets, et, dans toute l’étendue de la côte, il règne sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie couverte de plantations. C’est là que, au milieu des bananiers, des cocotiers et d’autres arbres chargés de fruits, nous aperçûmes les maisons des insulaires.»

Toute la journée du lendemain se passa en échanges. Outre des fruits, les indigènes offraient des poules, des pigeons, des instruments de pêche, des outils, des étoffes, des coquilles, pour lesquels ils demandaient des clous et des pendants d’oreilles.

Le 6 au matin, après trois jours passés à louvoyer pour reconnaître la côte et y chercher une rade, Bougainville se détermina à mouiller dans la baie qu’il avait vue le jour de son arrivée.

«L’affluence des pirogues, dit-il, fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant «Tayo!» qui veut dire «ami», et nous donnant mille témoignages d’amitié.... Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour l’agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage.»

Le cuisinier de Bougainville avait trouvé moyen de s’échapper, malgré les défenses qui avaient été faites, et de gagner le rivage. Mais il ne fut pas plus tôt arrivé à terre, qu’il se vit entouré d’une foule considérable, qui le déshabilla entièrement pour considérer toutes les parties de son corps. Il ne savait ce qu’on allait faire de lui et déjà il se croyait perdu, lorsque les indigènes lui remirent ses habits et le ramenèrent à bord plus mort que vif. Bougainville voulait le réprimander; mais le pauvre homme lui avoua qu’il aurait beau le menacer, jamais il ne lui ferait autant de peur qu’il venait d’en avoir à terre.

Dès que le bâtiment fut amarré, Bougainville descendit sur le rivage avec quelques officiers pour reconnaître l’aiguade. Une foule énorme ne tarda pas à les entourer et à les considérer avec une extrême curiosité tout en criant: «Tayo! tayo!» Un indigène les reçut dans sa maison et leur fit servir des fruits, des poissons grillés et de l’eau. En regagnant la plage, les Français furent arrêtés par un insulaire d’une belle figure qui, couché sous un arbre, leur offrit de partager le gazon qui lui servait de siège.

«Nous l’acceptâmes, dit Bougainville. Cet homme alors se pencha vers nous, et d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle un autre Indien soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute anacréontique; scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu d’artifice composé de fusées et de serpenteaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d’effroi.»

Avant d’aller plus loin et de reproduire d’autres extraits du récit de Bougainville, nous croyons à propos de prévenir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre ces tableaux dignes des Bucoliques. L’imagination fertile du narrateur veut tout embellir. Les scènes ravissantes qu’il a sous les yeux, cette nature pittoresque ne lui suffisent pas, et il croit ajouter de nouveaux agréments au tableau, quand il ne fait que le charger. Ce travail, il l’accomplit de bonne foi, presque inconsciemment. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne faut accepter toutes ces descriptions qu’avec une extrême réserve. De cette tendance générale à cette époque, nous trouvons un exemple assez singulier dans le récit du second voyage de Cook. Le peintre qui avait été attaché à l’expédition, M. Hodges, voulant représenter le débarquement des Anglais dans l’île de Middelbourg, nous peint des individus qui n’ont pas le moins du monde l’air océanien, et qu’avec leur toge on prendrait bien plutôt pour des contemporains de César ou d’Auguste. Et, cependant, il avait eu les originaux sous les yeux, et rien ne lui eût été plus facile que de représenter avec fidélité une scène dont il avait été témoin! Comme nous savons mieux aujourd’hui respecter la vérité! Nulle broderie, nul enjolivement dans les relations de nos voyageurs! Si quelque fois ce n’est qu’un procès-verbal un peu sec, qui ne plaît que médiocrement à l’homme du monde, le savant y trouve presque toujours les éléments d’une étude sérieuse, les bases d’un travail utile à l’avancement de la science.

Ces réserves faites, continuons à suivre le narrateur.

Sur les bords de la petite rivière qui débouchait au fond de la baie, Bougainville fit installer ses malades et ses pièces à eau avec une garde pour leur sûreté. Ces dispositions ne furent pas sans éveiller la susceptibilité et la méfiance des indigènes. Ceux-ci voulaient bien permettre aux étrangers de débarquer et de se promener dans leur île pendant le jour, mais à la condition de les voir coucher à bord des bâtiments. Bougainville insista, et, finalement, il dut fixer la durée de son séjour.

Dès ce moment, la bonne harmonie se rétablit. Un hangar très vaste fut désigné pour recevoir les scorbutiques, au nombre de trente-quatre, et leur garde, qui se composait de trente hommes. Ce hangar fut soigneusement fermé de tous les côtés, et l’on n’y laissa qu’une issue devant laquelle les indigènes apportaient en masse les objets qu’ils voulaient échanger. Le seul ennui qu’on eut à supporter, ce fut d’avoir constamment l’œil sur tout ce qui avait été débarqué, car «il n’y a point en Europe de plus adroits filous que ces gens-là.» Suivant une louable coutume qui commençait à se généraliser, Bougainville fit cadeau au chef de ce canton d’un couple de dindes et de canards mâles et femelles, puis il fit défricher un terrain, où il sema du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons, etc.

Le 10, un insulaire fut tué d’un coup de feu, sans que Bougainville, malgré les plus exactes perquisitions, pût connaître l’auteur de cet abominable assassinat. Les naturels crurent sans doute que leur compatriote s’était mis dans son tort, car ils continuèrent à alimenter le marché avec leur confiance accoutumée. Cependant, le capitaine savait que la rade n’était pas bien abritée; de plus, le fond était d’un gros corail.

Le 12, pendant un coup de vent, la Boudeuse, dont le grelin d’une ancre avait été coupé par le corail, faillit causer de grosses avaries à l’Étoile, sur laquelle elle avait dérivé. Tandis que les hommes restés à bord étaient occupés à réparer les avaries, et qu’un canot était allé à la recherche d’une seconde passe qui aurait permis aux bâtiments de sortir par tous les vents, Bougainville apprit que trois insulaires avaient été tués ou blessés dans leurs cases à coups de bayonnette, et que, l’alarme s’étant répandue, tous les naturels avaient fui dans l’intérieur du pays.

Malgré le danger que pouvaient courir les bâtiments, le capitaine descendit aussitôt à terre et fit mettre aux fers les auteurs présumés d’un crime qui aurait pu soulever contre les Français toute la population. Grâce à cette mesure rigoureuse et immédiate, les indigènes se calmèrent et la nuit se passa sans incident.

D’ailleurs, les inquiétudes les plus vives de Bougainville n’étaient pas de ce côté. Il rentra donc à son bord dès que ce fut possible. Pendant un fort grain accompagné de rafales, d’une grosse houle et de tonnerre, les deux navires eussent été jetés à la côte sans un vent de terre qui s’éleva fort à propos. Les grelins des ancres se rompirent, et peu s’en fallut que les bâtiments ne s’échouassent sur des brisants, où ils n’auraient pas tardé à être démolis. Par bonheur, l’Étoile put prendre le large, et bientôt la Boudeuse fit de même, abandonnant sur cette rade foraine six ancres, qui lui eussent été d’un grand secours pendant le reste de la campagne.

Dès qu’ils s’étaient aperçus du prochain départ des Français, les insulaires étaient venus, en foule, avec des rafraîchissements de toute sorte. En même temps, un indigène, appelé Aotourou, demanda et finit par obtenir la permission de suivre Bougainville dans son voyage. Arrivé en Europe, Aotourou demeura onze mois à Paris, où il trouva, auprès de la meilleure société, l’accueil le plus empressé et le plus bienveillant. En 1770, lorsqu’il voulut retourner dans sa patrie, le gouvernement saisit une occasion pour le faire passer à l’Ile de France. Il devait se rendre à Taïti aussitôt que la saison le permettrait; mais il mourut dans cette île, sans avoir pu transporter dans son pays l’immense cargaison d’outils de première nécessité, de graines et de bestiaux qui lui avait été remise par le gouvernement français.

Taïti, qui reçut de Bougainville le nom de Nouvelle-Cythère, à cause de la beauté de ses femmes, est la plus grande du groupe de la Société. Bien qu’elle ait été visitée par Wallis, comme nous l’avons dit plus haut, nous reproduirons certains des renseignements que nous devons à Bougainville.

Les principales productions étaient alors le coco, la banane, l’arbre à pain, l’igname, le curassol, la canne à sucre, etc. M. de Commerson, naturaliste, embarqué sur l’Étoile, y reconnaissait la flore des Indes. Les seuls quadrupèdes étaient les cochons, les chiens et les rats, qui pullulaient.

«Le climat est si sain, dit Bougainville, que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les scorbutiques que nous y avions débarqués et qui n’y ont pas eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en très peu de temps, au point que quelques-uns ont été depuis parfaitement guéris à bord. Au reste, la santé et la force des insulaires, qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents, et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents, qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants!»

Le caractère de ces peuples parut doux et bon. S’il ne semble pas qu’il y ait chez eux de guerres civiles, bien que le pays soit partagé en petits cantons dont les chefs sont indépendants les uns des autres, ils sont toutefois assez fréquemment en guerre avec les habitants des îles voisines. Non contents de massacrer les hommes et les enfants mâles pris les armes à la main, ils leur enlèvent la peau du menton avec la barbe, et conservent précieusement ce hideux trophée. Bougainville ne recueillit sur leur religion et leurs cérémonies, que des notions extrêmement vagues. Il fut cependant à même de constater le culte qu’ils rendent aux morts. Ils conservent longtemps les cadavres à l’air libre, sur une sorte d’échafaud abrité par un hangar. Malgré la puanteur qu’exhalent ces corps en décomposition, les femmes vont pleurer dans le voisinage de ces monuments une partie du jour, et arrosent de leurs larmes et d’huile de coco les dégoûtantes reliques de leur affection.

Les productions du sol sont tellement abondantes, elles exigent si peu de travail, que les hommes et les femmes vivent dans une oisiveté presque continuelle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le soin de plaire soit l’unique occupation de ces dernières. La danse, les chants, les longues conversations où règne la plus franche gaieté, avaient développé chez les Taïtiens une mobilité d’impressions, une légèreté d’esprit qui surprirent même les Français, peuple qui ne passe cependant pas pour sérieux, sans doute parce qu’il est plus vif, plus gai, plus spirituel que ceux qui lui font ce reproche. Impossible de fixer l’attention de ces indigènes. Un rien les frappait, mais rien ne les occupait. Malgré ce manque de réflexion, ils étaient industrieux et adroits. Leurs pirogues étaient construites d’une façon aussi ingénieuse que solide. Leurs hameçons et tous leurs instruments de pêche étaient délicatement travaillés. Leurs filets ressemblaient aux nôtres. Leurs étoffes, faites avec l’écorce d’un arbre, étaient habilement tissées et teintes de diverses couleurs.

Nous croyons résumer les impressions de Bougainville, en disant que les Taïtiens sont un peuple de «lazzaroni».

Le 16 avril, à huit heures du matin, Bougainville était à dix lieues environ dans le nord de Taïti, lorsqu’il aperçut une terre sous le vent. Bien qu’elle parût former trois îles séparées, ce n’en était qu’une en réalité. Elle se nommait Oumaitia, suivant Aotourou. Le commandant, ne jugeant pas à propos de s’y arrêter, dirigea sa route de manière à éviter les îles Pernicieuses, que le désastre de Roggewein lui commandait de fuir. Pendant tout le reste du mois d’avril, le temps fut très beau, mais avec peu de vent.

Le 3 mai, Bougainville fit porter sur une nouvelle terre, qu’il venait de découvrir, et ne tarda pas, dans la même journée, à en apercevoir plusieurs autres. Les côtes de la plus grande étaient partout escarpées; ce n’était, à vrai dire, qu’une montagne couverte d’arbres jusqu’à son sommet, sans vallées ni plage. On y vit quelques feux, des cabanes construites à l’ombre des cocotiers et une trentaine d’hommes qui couraient au bord de la mer.

Le soir, plusieurs pirogues s’approchèrent des navires, et, après quelques instants d’une hésitation bien naturelle, les échanges commencèrent. Les insulaires, pour des cocos, des ignames et des étoffes moins belles que celles de Taïti, exigeaient des morceaux de drap rouge, et repoussaient avec mépris le fer, les clous et ces pendants d’oreilles qui venaient pourtant d’obtenir un si grand succès dans l’archipel Bourbon, nom sous lequel Bougainville désigne le groupe taïtien. Les naturels avaient la poitrine, et les cuisses, jusqu’au-dessus du genou, peintes d’un bleu foncé; ils ne portaient pas de barbe, et leurs cheveux étaient relevés en touffe sur le haut de la tête.

Le jour suivant, de nouvelles îles, qui appartenaient au même archipel, furent reconnues. Leurs habitants, qui semblaient assez sauvages, ne voulurent jamais accoster les navires.

«La longitude de ces îles, dit la relation, est à peu près la même par laquelle s’estimait être Abel Tasman, lorsqu’il découvrit les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, des Pilstaars, du Prince-Guillaume, et les bas-fonds de Fleemskerk. C’est aussi celle qu’on assigne, à peu de chose près, aux îles de Salomon. D’ailleurs, les pirogues que nous avons vues voguer au large et dans le sud semblent indiquer d’autres îles dans cette partie. Ainsi, ces terres paraissent former une chaîne étendue sous le même méridien. Les îles qui composent cet archipel des Navigateurs gisent sous le quatorzième parallèle austral entre 171 et 172 degrés de longitude à l’ouest de Paris.»

Le scorbut commençait à reparaître avec l’épuisement des vivres frais. Il fallait donc songer à relâcher de nouveau. Le 22 du même mois et les jours suivants, furent reconnues les îles de la Pentecôte, Aurore et l’île des Lépreux, qui font partie de l’archipel des Nouvelles-Hébrides, qu’avait découvert Quiros en 1606. L’abordage paraissant facile, le commandant résolut d’envoyer à terre un détachement qui rapporterait des cocos et d’autres fruits antiscorbutiques. Pendant la journée, Bougainville alla le rejoindre. Les matelots coupaient du bois, et les indigènes les aidaient à l’embarquer. Malgré ces bonnes dispositions apparentes, ces derniers n’avaient pas abandonné toute méfiance et conservaient leurs armes à la main; ceux mêmes qui n’en avaient pas, tenaient de grosses pierres, qu’ils étaient prêts à lancer. Quand les bateaux furent chargés de bois et de fruits, Bougainville fit rembarquer tout son monde. Les indigènes s’approchèrent à ce moment en troupe nombreuse, firent voler une grêle de flèches, de lances et de zagaies; quelques-uns entrèrent même dans l’eau pour mieux ajuster les Français. Plusieurs coups de fusil tirés en l’air n’ayant produit aucun effet, une décharge bien nourrie fit fuir les naturels.

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CARTE de la côte orientale de la NOUVELLE HOLLANDE
d'après Cook.

CARTE de la côte orientale de la NOUVELLE HOLLANDE
d'après Cook.

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L’aventure de Barré. (Page 99.)

Quelques jours plus tard, un canot, qui cherchait un mouillage sur la côte de l’île aux Lépreux, se mit dans le cas d’être attaqué. Deux flèches, qui lui furent tirées, servirent de prétexte à la première décharge, bientôt suivie d’un feu si nourri, que Bougainville crut son embarcation en grand danger. Le nombre des victimes fut considérable; les indigènes poussaient des cris épouvantables dans les bois où ils s’étaient réfugiés. Ce fut un véritable massacre. Le commandant, très inquiet de cette mousquetade prolongée, allait détacher au secours de son canot une nouvelle embarcation, lorsqu’il le vit doubler une pointe. Il lui fit aussitôt le signal de ralliement. «Je pris, dit-il, des mesures pour que nous ne fussions plus déshonorés par un pareil abus de la supériorité de nos forces.»

Qu’elle est triste, cette facilité de tous les navigateurs à abuser de leur puissance! Cette manie de la destruction, sans aucun mobile, sans nécessité, sans attrait même, ne soulève-t-elle pas l’indignation? A quelque nation qu’appartiennent les explorateurs, nous les voyons commettre les mêmes actes. Ce n’est donc pas à tel ou tel peuple qu’il faut faire ce reproche de cruauté, mais bien à l’humanité tout entière.

Après s’être procuré les ressources dont il avait besoin, Bougainville reprit la mer.

Il semble que ce navigateur ait tenu surtout à faire beaucoup de découvertes, car toutes les terres qu’il rencontre, il les reconnaît très superficiellement, à la hâte, et de toutes les cartes, pourtant assez nombreuses, qui illustrent sa relation de voyage, il n’en est aucune qui embrasse en entier un archipel, qui résolve les diverses questions que peut faire naître une nouvelle découverte. Ce n’est pas ainsi que devait procéder le capitaine Cook. Ses explorations, toujours conduites avec soin, avec une persévérance très rare, l’ont, par cela même, classé bien au-dessus du navigateur français.

Ces terres, que les Français venaient de rencontrer, n’étaient autres que les îles du Saint-Esprit, de Mallicolo, avec Saint-Barthélemy et les îlots qui en dépendent. Bien qu’il eût parfaitement reconnu l’identité de ce groupe avec la Tierra del Espiritu-Santo de Quiros, Bougainville ne put se dispenser de lui donner un nouveau nom, et l’appela archipel des «Grandes-Cyclades»,—dénomination à laquelle on a préféré celle de «Nouvelles-Hébrides».

«Je croirais volontiers, dit-il, que c’est son extrémité septentrionale que Roggewein a vue sous le onzième parallèle, et qu’il a nommée Thienhoven et Groningue. Pour nous, quand nous y atterrîmes, tout devait nous persuader que nous étions à la Terre australe du Saint-Esprit. Les apparences semblaient se conformer au récit de Quiros, et ce que nous découvrions chaque jour encourageait nos recherches. Il est bien singulier que, précisément par la même latitude et la même longitude où Quiros place sa grande baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, sur une côte qui paraissait, au premier coup d’œil, celle d’un continent, nous ayons trouvé un passage de largeur égale à celle qu’il donne à l’ouverture de sa baie. Le navigateur espagnol a-t-il mal vu? A-t-il voulu masquer ses découvertes? Les géographes avaient-ils deviné, en faisant de la Terre du Saint-Esprit un même continent avec la Nouvelle-Guinée? Pour résoudre ce problème, il fallait suivre encore le même parallèle pendant plus de 350 lieues. Je m’y déterminai, quoique l’état et la quantité de nos vivres nous avertissent d’aller promptement chercher quelque établissement européen. On verra qu’il s’en est peu fallu que nous n’ayons été les victimes de notre constance.»

Tandis que Bougainville était dans ces parages, certaines affaires de service l’ayant appelé sur sa conserve l’Étoile, il y vérifia un fait singulier, objet, depuis quelque temps déjà, des conversations de tout l’équipage. M. de Commerson, le naturaliste, avait pour domestique un nommé Barré. Infatigable, intelligent, déjà botaniste très exercé, on avait vu Barré prendre part à toutes les herborisations, porter les boîtes, les provisions, les armes et les cahiers de plantes avec un courage qui lui avait mérité du botaniste le surnom de sa «bête de somme». Or, depuis quelque temps déjà, Barré passait pour être une femme. Son visage glabre, le son de sa voix, sa réserve, et certains autres indices semblaient justifier cette supposition, lorsqu’un fait, arrivé à Taïti, vint changer les soupçons en certitude.

M. de Commerson était descendu à terre pour herboriser, et, suivant sa coutume, Barré le suivait avec les boîtes, lorsqu’il est entouré par les indigènes, qui, criant que c’est une femme, se mettent en devoir de vérifier leurs assertions. Un enseigne, M. de Bournand, eut toutes les peines du monde à le tirer des mains des naturels et à l’escorter jusqu’à l’embarcation.

Durant sa visite à l’Étoile, Bougainville reçut la confession de Barré. Tout en pleurs, l’aide naturaliste lui avoua son sexe, et s’excusa d’avoir trompé son maître, en se présentant sous des habits d’homme, au moment même de l’embarquement. N’ayant plus de famille, ruinée par un procès, cette fille avait pris le vêtement masculin pour se faire respecter. Elle savait, d’ailleurs, en s’embarquant, qu’elle devait faire un voyage de circumnavigation, et cette perspective, loin de l’effrayer, l’avait affermie dans sa résolution.

«Elle sera la première femme qui ait fait le tour du monde, dit Bougainville, et je lui dois la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide ni jolie, et n’a pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux eussent fait naufrage sur quelque île déserte, la chance eût été fort singulière pour Barré.»

Ce fut le 29 mai que l’expédition cessa de voir la terre. La route fut dirigée à l’ouest. Le 4 juin, par 15° 50′ de latitude et 148° 10′ de longitude est, fut aperçu un très dangereux écueil, qui émerge si peu de l’eau, qu’à deux lieues de distance on ne le voit pas du haut des mâts. La rencontre d’autres brisants, de quantité de troncs d’arbres, de fruits et de goémons, la tranquillité de la mer, tout indiquait le voisinage d’une grande terre au sud-est. C’était la Nouvelle-Hollande.

Bougainville résolut alors de sortir de ces parages dangereux, où il n’avait chance de rencontrer qu’une région ingrate, une mer semée d’écueils et de bas-fonds. Une autre raison le pressait de changer de route: ses provisions tiraient à leur fin, la viande salée infectait, et l’on préférait se nourrir des rats que l’on pouvait prendre. Il ne restait plus que pour deux mois de pain et quarante jours de légumes. Tout commandait de remonter au nord.

Malheureusement, les vents du sud cessèrent, et, lorsqu’ils se rétablirent, ce fut pour mettre l’expédition à deux doigts de sa perte. Le 10 juin, la terre fut aperçue au nord. C’était le fond du golfe de la Louisiade qui a reçu le nom de Cul-de-Sac-de-l’Orangerie. Le pays était splendide. Au bord de la mer, une plaine basse, couverte d’arbres et de bosquets, dont les senteurs embaumées parvenaient jusqu’aux navires, se relevait en amphithéâtre vers les montagnes qui perdaient leur cime dans les nues.

Bientôt, il devint impossible de visiter cette riche et fertile contrée, tout autant que de chercher, dans l’ouest, un passage au sud de la Nouvelle-Guinée, qui, par le golfe de Carpentarie, aurait rapidement conduit aux Moluques. D’ailleurs, ce passage existait-il? Rien n’était plus problématique, car on croyait avoir vu la terre s’étendre au loin dans l’ouest. Il fallait sortir au plus tôt du golfe où l’on s’était imprudemment engagé.

Mais il y a loin du désir à la réalité. Jusqu’au 21 juin, les deux bâtiments s’efforcèrent, vainement, de s’éloigner, dans l’ouest, de cette côte semée d’écueils et de brisants, sur laquelle le vent et les courants semblaient vouloir les affaler. La brume et la pluie se mirent si bien de la partie qu’il n’y avait moyen de marcher de conserve avec l’Étoile qu’en tirant des coups de canon. Si le vent venait à changer, on en profitait aussitôt pour prendre du large; mais il ne tardait pas à souffler encore de l’est-sud-est, et le chemin qu’on avait gagné était bientôt reperdu. Pendant cette rude croisière, il fallut diminuer la ration de pain et de légumes, défendre, sous des peines sévères, de manger les vieux cuirs, et sacrifier la dernière chèvre qui fût à bord.

Le lecteur, tranquillement assis au coin de son feu, se figure difficilement avec quelles inquiétudes on naviguait sur ces mers inconnues, menacé de toutes parts de la rencontre inopinée d’écueils et de brisants, avec des vents contraires, des courants ignorés et un brouillard qui cachait la vue des dangers.

Ce fut seulement le 26 que fut doublé le cap de la Délivrance. Il était désormais possible de faire route au nord-nord-est.

Deux jours plus tard, on avait fait à peu près soixante lieues dans le nord, lorsqu’on aperçut plusieurs terres à l’avant. Bougainville, dans sa pensée, les rattachait au groupe de la Louisiade; mais elles sont plus ordinairement considérées comme dépendant de l’archipel Salomon, que Carteret, qui les avait vues l’année précédente, ne croyait pas plus avoir retrouvées que le navigateur français.

De nombreuses pirogues sans balancier ne tardèrent pas à entourer les deux navires. Elles étaient montées par des hommes aussi noirs que des Africains, aux cheveux crépus, longs et de couleur rousse. Armés de zagaies, ils poussaient de grands cris et annonçaient des dispositions peu pacifiques. Au reste, il fallut renoncer à accoster. La lame brisait partout avec violence, et la plage était si étroite qu’à peine semblait-il y en avoir.

Entouré d’îles de tous côtés, noyé dans une brume épaisse, Bougainville donna, d’instinct, dans un passage large de quatre ou cinq lieues, où la mer était si mauvaise que l’Étoile fut forcée de fermer ses écoutilles. Sur la côte orientale fut aperçue une jolie baie, qui promettait un bon mouillage. Des embarcations furent envoyées pour sonder. Tandis qu’elles étaient occupées à ce travail, une dizaine de pirogues, sur lesquelles pouvaient être embarqués cent cinquante hommes armés de boucliers, de lances et d’arcs, s’avancèrent contre elles. Ces pirogues se séparèrent bientôt en deux bandes pour envelopper les embarcations françaises. Les naturels, dès qu’ils furent arrivés à portée, firent pleuvoir sur les bateaux une nuée de flèches et de javelots. Une première décharge ne les arrêta pas. Il en fallut une seconde pour les mettre en fuite. Deux pirogues, dont l’équipage s’était jeté à la mer, furent capturées. Longues et bien travaillées, elles étaient décorées, à l’avant, d’une tête d’homme sculptée, dont les yeux étaient de nacre, les oreilles d’écaille de tortue, les lèvres peintes en rouge. Le cours d’eau où cette attaque s’était produite reçut le nom de rivière des Guerriers, et l’île prit celui de Choiseul, en l’honneur du ministre de la marine.

A la sortie de ce passage, une nouvelle terre fut découverte: c’est l’île Bougainville, dont l’extrémité septentrionale ou cap de Laverdy semble se joindre à l’île de Bouka. Cette dernière, que Carteret avait vue l’année précédente et qu’il avait appelée Winchelsea, paraissait excessivement peuplée, si l’on en juge d’après le nombre de cases dont elle était couverte. Les habitants, que Bougainville qualifie de nègres, sans doute pour les distinguer des Polynésiens et des Malais, sont des Papuas, de la même race que les indigènes de la Nouvelle-Guinée. Leurs cheveux crépus et courts étaient teints de rouge, leurs dents avaient emprunté la même couleur au bétel, qu’ils mâchent constamment. La côte, plantée de cocotiers et d’autres arbres, promettait des rafraîchissements en abondance; mais les vents contraires et les courants entraînèrent rapidement les deux navires.

Le 6 juillet, Bougainville jetait l’ancre sur la côte méridionale de la Nouvelle-Irlande, qui avait été découverte par Schouten, dans le port Praslin, à l’endroit même où Carteret s’était arrêté.

«Nous envoyâmes à terre nos pièces à l’eau, dit la relation; nous y dressâmes quelques tentes, et l’on commença à faire l’eau, le bois et les lessives, toutes choses de première nécessité. Le débarquement était magnifique, sur un sable fin, sans aucune roche ni vague; l’intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait quatre ruisseaux. Nous en prîmes trois pour notre usage; un destiné à faire l’eau de la Boudeuse, un second pour celle de l’Étoile, le troisième pour laver. Le bois se trouvait au bord de la mer, et il y en avait de plusieurs espèces, toutes très bonnes à brûler, quelques-unes superbes pour les ouvrages de charpente, de menuiserie et même de tabletterie. Les deux vaisseaux étaient à portée de la voix l’un de l’autre et de la rive. D’ailleurs, le port et ses environs, fort au loin, étaient inhabités, ce qui nous procurait une paix et une liberté précieuses. Ainsi, nous ne pouvions désirer un ancrage plus sûr, un lieu plus commode pour faire l’eau, le bois et les diverses réparations dont les navires avaient le plus urgent besoin, et pour laisser errer à leur fantaisie nos scorbutiques dans les bois. Tels étaient les avantages de cette relâche; elle avait aussi ses inconvénients. Malgré les recherches que l’on en fit, on n’y découvrit ni cocos, ni bananes, ni aucune des ressources qu’on aurait pu, de gré ou de force, tirer d’un pays habité. Si la pêche n’était pas abondante, on ne devait attendre, ici, que la sûreté et le strict nécessaire. Il y avait alors tout lieu de craindre que les malades ne s’y rétablissent pas. A la vérité, nous n’en avions pas qui fussent attaqués fortement; mais plusieurs étaient atteints, et, s’ils ne s’amendaient point ici, le progrès du mal ne pouvait plus être que rapide.»

Il y avait à peine quelques jours que les Français étaient arrêtés en cet endroit, lorsqu’un matelot trouva un morceau de plaque de plomb, sur lequel se lisait encore un fragment d’inscription en anglais. On n’eut pas de peine à retrouver l’endroit où Carteret avait campé l’année précédente.

Les ressources que le pays offrait aux chasseurs étaient des plus médiocres. Ils aperçurent bien quelques sangliers ou cochons marrons, mais il leur fut impossible de les tirer. En revanche, ils abattirent des pigeons de la plus grande beauté, au ventre et au cou d’un gris blanc, au plumage vert doré, des tourterelles, des veuves, des perroquets, des oiseaux couronnés et une espèce de corbeau dont le cri ressemble, à s’y méprendre, à l’aboiement d’un chien. Les arbres étaient grands et magnifiques; c’étaient le bétel, l’arec, le jonc, le poivrier, etc.

Les reptiles malfaisants fourmillaient dans ces terrains marécageux, au milieu de ces forêts vierges, serpents, scorpions et quantité d’autres animaux venimeux. Il n’y en avait malheureusement pas que sur terre. Un matelot qui cherchait des «marteaux», molusque bivalve très rare, fut piqué par une espèce de serpent. Après cinq ou six heures de souffrances terribles et de convulsions effrayantes, les douleurs diminuèrent, et enfin, la thériaque et l’eau de lusse, qu’on lui avait administrées après la morsure, le remirent sur pied. Cet accident ralentit singulièrement le zèle des amateurs de conchyliologie.

Le 22, après une grosse tourmente, les navires ressentirent plusieurs secousses de tremblement de terre, la mer haussa et baissa plusieurs fois de suite, ce qui effraya terriblement les matelots occupés à pêcher. Malgré la pluie et les orages, qui se succédaient sans discontinuer, tous les jours, un détachement partait à la recherche des lataniers, des palmistes et des tourterelles. On se promettait monts et merveilles; mais, le plus souvent, on revenait les mains vides et sans autre résultat que d’être trempé jusqu’aux os. Une curiosité naturelle, mille fois plus belle que les merveilles inventées pour l’ornement des palais des souverains, attirait chaque jour, à quelque distance du mouillage, de nombreux visiteurs qui ne se lassaient pas de l’admirer.