Mais au moins, dites-moi, madame, par quel sort
Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort.
Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime
Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt
Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?

Peut-être y avait-il un petit instrument destiné à tenir lieu de l'ongle. C'est au moins ce que semblent indiquer ces deux vers:

Grattez du peigne à la porte
De la chambre du roi[149].

Si un huissier vous demandait votre nom, il ne fallait jamais le faire précéder du mot monsieur, mais répondre: le marquis ou le comte de X.

Se promener dans l'antichambre en attendant qu'on vous introduisît était d'un goujat.

On devait, en visite, garder son manteau, mais il était défendu de s'y envelopper.

Si l'on vous offrait un objet, vous deviez vous déganter pour le prendre, et baiser la main qui vous l'offrait.

Si quelqu'un, fût-ce un laquais, venait vous parler de la part d'un supérieur, vous deviez vous lever et recevoir l'envoyé debout et découvert.

C'était une incivilité de joindre au mot monsieur le nom ou le titre de la personne à qui on s'adressait. Il ne fallait donc pas dire: oui, monsieur Cicerville, ou oui, monsieur le duc; mais simplement: oui, monsieur.

Un homme parlant de sa femme devait dire seulement: ma femme; y ajouter son nom ou son titre, l'appeler madame X ou madame la présidente, etc., était du plus mauvais goût. Une femme devait également dire: mon mari, jamais monsieur tout court. «C'est une faute pourtant, écrit Courtin, qui est assez ordinaire et sur tout parmy les bourgeoises.»

Si l'on parlait d'une femme à son mari, il fallait au contraire faire suivre le mot madame d'un nom ou d'un titre: Je suis bien aise que madame X soit heureusement accouchée, ou Je souhaite que madame la maréchale reprenne vite ses forces.

On voit que la plupart des règles de politesse observées aujourd'hui dans la conversation remontent à plus de deux siècles.

Les enfants parlant de leurs parents devaient dire: mon père, ma mère. Seuls les enfants de haute qualité pouvaient dire et écrire: monsieur le comte, monsieur le duc, etc.

Quand une personne éternuait, il ne fallait pas lui dire tout haut: Dieu vous assiste! On était tenu de se découvrir et de faire une profonde révérence, sans parler.

On avait déjà le droit de quitter une société sans saluer personne, en se retirant le plus discrètement possible. Gui Patin écrivait le 8 juin 1660: «Je fus hier souper chez M. le premier président... Comme nous achevions de souper survint le comte d'Albon, puis sa femme, et puis d'autre monde, ce qui fut cause que je m'en vins tout doucement, sans dire adieu à personne, comme on fait chez les grands[150]

Dans un carrosse, la place la plus honorable était celle du fond; puis, par ordre: le fond à gauche, le devant à droite, le devant à gauche.

Si étant en carrosse vous rencontriez un enterrement, un prince, un légat, votre cocher devait s'arrêter et vous étiez tenu de vous découvrir. Si le Saint-Sacrement venait à passer, vous deviez descendre de voiture et vous agenouiller par terre.

Je réserve pour d'autres notices ce qui est relatif aux actes de l'état civil, aux repas, aux parfums, aux gants, aux siéges, aux formules de politesse à la fin des lettres, etc., etc. Quand on avait appris cela et quelques autres petites choses, on avait le droit de se dire honnête homme. Un honnête homme alors, c'était un homme poli, bien élevé, de bonnes manières, possédant les qualités et les connaissances nécessaires pour figurer dans la haute société et pour s'y rendre agréable. L'académicien Nicolas Faret a publié un petit volume assez curieux qui a pour titre: L'honneste homme ou l'art de plaire à la cour[151]. Antoine de Courtin, dans un Traité du point d'honneur et de ses règles[152], ne fait pas grande différence entre l'honnête homme et l'homme d'honneur. Enfin Hamilton, voulant peindre un gentilhomme accompli, lui fait dire: «Tu sais que je suis le plus adroit homme de France; j'eus bientôt appris tout ce qu'on y montre; et, chemin faisant, j'appris encore ce qui perfectionne la jeunesse et rend honnête homme, car j'appris encore toutes sortes de jeux aux cartes et aux dés[153]

Mais nous voici bien loin des perruques. Rappelons que la Révolution eut la gloire de détrôner cette mode ridicule. Encore lui résista-t-elle longtemps. Les vieillards, que l'usage des faux cheveux avait rendus chauves, s'obstinèrent surtout dans les vieilles coutumes, et la jeunesse les qualifia fort impertinemment de têtes à perruque.

On ne sait quelle est la Parisienne au teint bruni qui eut la première l'idée de se coller sur la figure des petits morceaux de taffetas noir; mais je suis assez fier d'avoir retrouvé dans un livre peu connu l'origine de cette coutume. A la fin du seizième siècle, on soignait les maux de dents en appliquant sur les tempes de mignons emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours[154]. Il ne fallut pas longtemps à une coquette pour remarquer que ces taches noires faisaient ressortir la blancheur de sa peau, et que si le remède était inefficace contre l'odontalgie, il jouissait d'une vertu bien autrement précieuse, celle de donner de l'éclat au visage le plus fané. Les mouches firent ainsi leur entrée dans le monde, réunirent tous les suffrages, et triomphèrent des obstacles suscités contre elles par de sévères confesseurs et par des moralistes ennemis de la beauté.

Sous Henri IV, toutes les femmes en portaient[155], même à l'église, car on lit dans un couplet satirique du temps:

Portez-en à l'œil, à la temple[156],
Ayez-en le front chamarré,
Et, sans craindre votre curé,
Portez-en jusque dans le temple[157].

L'austère Fitelieu s'en indigne, et déclare aux coquettes qui se couvrent de mouches «qu'il y en a bien davantage dans leurs cervelles[158].» Les hommes pouvaient prendre leur part de ce compliment, puisque les Loix de la galanterie permettent aux «galands de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues, ou bien l'emplastre noire assez grande sur la temple, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dents[159]». La mode finit par gagner jusqu'au clergé: une mazarinade, écrite en 1649, menace de la colère de Dieu «les abbés frisez, poudrez, le visage couvert de mouches[160].» Parmi les lots de la Loterie d'amour, publiée vers 1654, figure «un traité excellent de la situation des mouches sur le visage des dames; avec des observations exactes de leur grandeur et de leur figure, selon les lieux où elles sont placées[161]

On portait des mouches même dans les couvents. Madame de Mazarin, plaidant en séparation, s'était réfugiée chez les religieuses de Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine. Son mari étant venu lui rendre visite, elle le reçut avec le visage couvert de mouches. Le duc, élevé dans les bons principes, déclara «qu'il ne lui parleroit point qu'elle ne les ôtât»; et la bonne petite femme ajoute: «Jamais homme ne demanda les choses avec une hauteur plus propre à les faire refuser, surtout quand il croyoit que la conscience y étoit intéressée, comme en cette occasion; et ce fut aussi ce qui me fit obstiner à demeurer comme j'étois, pour lui faire bien voir que ce n'étoit ni mon intention ni ma croyance d'offenser Dieu par cette parure[162].» On sait que la folle duchesse finit par courir le monde déguisée en homme.

En 1661, un poëte, peu soucieux de la vérité historique, eut l'idée d'écrire l'origine de cette mode, et il n'hésita pas à lui attribuer une généalogie tout à fait fantaisiste. Il suppose que, resté un beau jour auprès de sa mère:

L'Amour, sans dire un pauvre mot
Chassoit aux mouches comme un sot.

Vénus, impatientée, se fâche. L'Amour ne fait qu'en rire,

Et pour éviter la colère
De sa maman sut si Lien faire,
Qu'il lascha du creux de sa main
Une mouche dessus son sein.
Cette mouche à peine fut-elle
Sur le sein de cette immortelle
Que l'on vit, dans le même instant,
Qu'il en parut plus éclatant.
Comme quand un sombre nuage
Cache le ciel par son ombrage,
A l'entour de ce corps obscur
Le ciel prend un nouvel azur,
Et, rehaussé par son contraire,
Brille d'une façon plus claire.

La déesse est ravie. Elle promet à son fils deux tourterelles pour récompense, et celui-ci

Lors de ses doigts industrieux
Découpant une étoffe noire
Fit, si l'on en croit bien l'histoire,
Mille mouches sans se lasser;
Puis aussy tost les vint placer
Une près de l'œil de sa mère
(La chose icy n'est pas bien claire
Si ce fut le gauche et le droit).
Il en mit encore dans l'endroit
Où vola la première mouche,
Sur les temples et sur la bouche,
A costé du nez, sur le front,
Sur les joues, sur le menton[163].

Chacune de ces mouches avait un nom.

Placée
Près de l'œil, elle se nommait la passionnée;
Au coin de la bouche la baiseuse;
Sur les lèvres la coquette;
Sur le nez l'effrontée;
Sur le front la majestueuse;
Au milieu de la joue la galante;
Sur le pli de la joue en riant l'enjouée;
Sous la lèvre inférieure la discrète;
Sur un bouton la voleuse.

On comprend que des insectes jusqu'alors méprisés, chassés, persécutés, furent remplis d'orgueil en apprenant qu'ils avaient donné naissance à un artifice de coquetterie féminine, auquel leur nom restait attaché. Ils contèrent tout cela à La Fontaine, qui voulut immortaliser tant de gloire, et fit dire fièrement à la fourmi par la mouche:

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle,
Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C'est un ajustement des mouches emprunté[164].

En 1692, «la bonne faiseuse de mouches» demeurait rue Saint-Denis, à la perle des mouches[165]. Sous Louis XV, toutes les femmes avaient dans leur poche une boîte à mouches, petit coffret d'or, d'argent, d'ivoire ou d'écaille, qui renfermait un miroir, du rouge et des mouches. Ces dernières, faites en général de taffetas gommé, affectaient toutes les formes: il y en avait de rondes, de carrées, d'ovales. On s'amusa même à les découper de manière à imiter les étoiles, la lune, le soleil, un croissant, un cœur, des personnages, surtout des animaux, ce qui permettait d'avoir toute une ménagerie sur la figure. Pendant un moment, la grande mode fut de se coller sur la tempe droite une large mouche ronde en velours noir, qui ressemblait à un emplâtre[166] et que l'on ornait parfois de petits brillants[167].

L'usage de se poudrer les cheveux date également du seizième siècle. Henri III allait par les rues de Paris, fardé comme une vieille coquette, le visage empâté de blanc et de rouge, les cheveux couverts de poudre[168] de violette musquée. Mais les Parisiens, si faibles pourtant en présence de toute mode nouvelle, ne l'imitèrent pas. C'est seulement à la toilette des mignons que l'on voyait un valet «ayant en ses mains une boiste pleine de poudre semblable à celle de Chipre[169], avec une grosse houppe de soye, laquelle il plongeoit dans cette boiste, et en saupoudroit la teste du patient[170]». Lestoile parle en 1593 de religieuses qui se montrèrent publiquement «masquées, fardées et pouldrées[171]». Cette fois, c'en était fait, et pour longtemps, en dépit de l'Église et des sermonnaires qui, comme le petit Père André[172], reprochaient aux femmes de se présenter dans le saint lieu «poudrées comme des meuniers[173]».

Dès 1624, il était entendu qu'

Une dame ne peut jamais estre prisée
Si sa perruque n'est mignonnement frisée,
Si elle n'a son chef de poudre parfumé[174].

La poudre la plus recherchée était l'argentine. Mais on en faisait de toutes les couleurs, et l'engouement était si grand, que les filles pauvres, n'osant montrer leurs cheveux tels que les avait faits la nature, les «saupoudroient de poudre de bois pourri qu'on trouve parmy les vieux bastimens aux poutres et pièces de bois sur lesquels il n'a point pleu[175].» Quand un irréparable malheur venait à frapper une femme, et qu'elle prétendait renoncer, momentanément au moins, à ce que l'existence offre de plus agréable, si elle devenait veuve par exemple, elle cessait de se poudrer[176]. Ce sacrifice modifiait tout à fait l'aspect d'une toilette, car une élégante ou un petit-maître ne se bornaient pas à poudrer leur tête, les vêtements devaient participer à la distribution:

Ça qu'on lui donne son manteau,
Dont le collet sera fort beau,
Pourvu qu'il ait de la farine
Jusques au milieu de l'échine,

dit une très-curieuse mazarinade[177] que j'ai déjà citée.

Louis XIV avait une répugnance instinctive pour ces cheveux blanchis, cette vieillesse anticipée, et il ne se soumit que fort tard à une mode, inutilement maltraitée par les poëtes satiriques:

Avec plus de succès je rimeray peut-être
Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître.
Juste ciel! que de poudre! il en a jusqu'aux yeux.
De quoy s'avise-t-il? Veut-il paroître vieux?
Que n'attend-il du moins que l'âge le blanchisse[178]?
LA TOILETTE DU CLERC DE PROCUREUR.
D'après Carle Vernet.

Le monopole de la fabrication de la poudre ne tarda pas à être accordé aux gantiers, qui eurent à ce sujet de fréquents démêlés avec les merciers[179], les barbiers[180] et les amidonniers[181]. Sous Louis XV et sous Louis XVI, tout le monde, hommes, femmes, enfants[182], portait de la poudre; elle faisait même partie de la tenue militaire. Afin de ne pas être obligées de se poudrer tous les jours, les femmes couchaient avec une coiffe de taffetas blanc qui emprisonnait leur chevelure. La fureur pour cette mode inepte et sale était telle encore en 1786 que Sobry écrivait très-sérieusement: «L'usage modéré de la poudre tient autant à la bienséance qu'à la commodité, et il a été regardé comme de première nécessité chez tous les peuples policés[183]

Aussi se fit-il pendant deux siècles une effroyable consommation de poudre. Les philantrophes en gémissaient, disant qu'avec la farine ainsi employée «on nourriroit dix mille infortunés[184].» M. Paul Boiteau, qui a le tort de ne pas citer ses sources, écrit qu'en 1789, au moment où la farine était si rare, on transformait chaque année en poudre à poudrer vingt-quatre millions de livres d'amidon[185]. «L'accommodage, dit M. Quicherat[186], était devenue une véritable opération de meunerie. Elle avait lieu au milieu d'un nuage épais que le coiffeur faisait voler sur la tête du patient, enveloppé d'un peignoir et le visage fourré dans un cornet de carton, afin de n'être point aveuglé.» Et comme les industriels qui distribuaient si généreusement la farine à leurs pratiques en prenaient une bonne part pour eux-mêmes, ils justifièrent le nom de merlans qui leur fut donné par le peuple. Dans l'exercice de leur profession, ils ressemblaient en effet à des merlans qu'on va mettre à la poêle.

La Révolution eut grand'peine à détrôner la poudre. L'élégant Robespierre était toujours fraîchement poudré, et Bonaparte n'abandonna cette mode qu'après sa campagne d'Italie.