Mann se retira donc avec élégance d'une affaire qu'il avait engagée, tout en restant le maître de la situation pour le cas où les choses viendraient à tourner heureusement.
Le diplomate avait été bien inspiré en se tenant sur la réserve. Le projet n'aboutit pas. Théodore alla-t-il à Turin et eut-il une conférence avec Charles-Emmanuel? Il est très probable que cette entrevue eut lieu, puisque le gouvernement sarde, d'après la lettre de Mann, était décidé à s'entendre avec l'aventurier. Le roi de Sardaigne s'aperçut-il, dès la première conversation, que Neuhoff n'avait rien de ce qu'il fallait pour entreprendre une action énergique? Les exigences pécuniaires de Théodore furent-elles jugées exagérées? On peut le croire. D'ailleurs, le baron n'était plus jeune. Sa vie avait été une suite d'aventures et d'intrigues. Il s'était beaucoup remué et son audace devait être émoussée. Il revint en Toscane avec une désillusion de plus. Il ne lui restait plus que des espérances du côté de Vienne.
Au début de l'année 1747, Théodore était à Florence, attendant des réponses de la cour d'Autriche, à laquelle il avait exposé ses plans. Il allait souvent chez Mann, s'obstinant à vouloir lui faire goûter ses combinaisons; mais le résident anglais faisait de plus en plus la sourde oreille, «sachant que sa cour n'en veut plus rien savoir». Le discrédit du baron auprès des Corses était complet, et puis il se trouvait dans un état si misérable que cela pourrait coûter cher d'entendre ses histoires [790].
De jour en jour, sa détresse augmentait. Il était logé pauvrement. Parfois, il n'avait même pas de pain et il en était réduit à tendre la main. Au mois de février, Mann écrivait à Turin: «Le baron de Neuhoff, connu par le nom de Théodore, est encore ici et réduit à la dernière misère, jusqu'à demander qu'on fasse des contributions pour le soutenir. Il ne sort jamais d'une petite auberge où il est logé et dont le maître a souvent refusé de lui donner à manger. Il me tourmente tous les jours par des lettres et messages, mais je ne suis pas en état de le soulager [791].»
Le malheureux roi, pour avoir le nécessaire, avait engagé ses sceaux d'argent. De Vienne, on continuait à le bercer de folles espérances. Pour mettre ses projets à exécution, il réclamait deux barques armées en guerre, un régiment et de l'argent [792].
A Florence, on avait formé le nouveau régiment de marine. Le grand-duc François avait pris le titre de colonel de ce régiment et on équipait deux bateaux pour le transporter à Porto-Ferraio. On assurait que ce n'était pas là sa véritable destination; on gardait le secret sur celle-ci. Comme ces armements concordaient avec la demande de Théodore, on concluait qu'ils avaient été faits pour servir ses desseins. Le 24 février, le chevalier Farinacci était arrivé à Florence, venant de Venise. C'était cet aventurier, qui avait conspiré, à Vienne et à Turin, pour donner la Corse à qui voudrait la prendre. A son entrée en ville, il avait été arrêté, d'après un mandat délivré quelques jours auparavant, car on l'attendait. Il était venu à Florence, disait-on, pour tuer Théodore et toucher ainsi la prime promise par le Sénat de Gênes, suivant l'édit toujours en vigueur [793]. Si des coquins ne parvenaient pas à faire leurs affaires en entrant dans les combinaisons du baron, ils avaient au moins la ressource de gagner quelque argent en l'assassinant.
Un jour Théodore disparut. De suite, le bruit se répandit qu'il était allé à Livourne pour s'embarquer. Les deux barques, qui avaient conduit le régiment de marine à Porto-Ferraio, venaient justement de rentrer dans ce port [794]. Le pauvre baron n'était pas cependant en état de se mettre à la tête de quelque entreprise, car, si on ne le voyait plus, c'est qu'il était malade. Lorenzi avait su, par une personne très au courant de ces intrigues, que la cour de Vienne s'obstinait dans ses projets sur la Corse et qu'elle comptait toujours mettre à contribution la bonne volonté de Théodore pour les mener à bien. Seulement, on hésitait encore un peu, car on n'avait plus grande confiance dans la popularité du roi dans l'île. Il avait tellement trompé les insulaires [795]!
Cependant, les desseins de l'Autriche prenaient de la consistance. Neuhoff fut bientôt guéri. Il disait qu'il comptait s'embarquer dans un mois et demi. On affirmait de plus en plus que le régiment de marine n'avait été envoyé à Porto-Ferraio que pour masquer sa véritable destination: la Corse [796].
Le gouvernement français finit par s'émouvoir de ces manœuvres louches. Lorenzi reçut l'ordre de s'éclairer et d'envoyer sans retard des renseignements précis [797].
Voici ce que l'envoyé apprit d'une façon sûre.
Quelques mois auparavant, les insulaires avaient présenté un mémoire à la reine de Hongrie. Ils proposaient de se soulever en sa faveur si on leur fournissait des armes et des munitions. La cour de Vienne avait agréé cette offre et expédié un matériel de guerre en Toscane. C'était pour cette entreprise qu'on avait levé le régiment de marine; quatre autres, de mille hommes chacun, étaient en formation. L'Angleterre, qui avait retiré son concours au roi de Sardaigne, quand l'affaire était en train, se trouvait mêlée à cette nouvelle combinaison. Une escadre anglaise devait appuyer l'expédition autrichienne et forcer Bastia et Calvi à se rendre à Marie-Thérèse. Tout était prêt, et on allait passer à l'exécution de ce projet, lorsque surgirent des difficultés. Elles provenaient des chefs corses qui ne pouvaient pas s'entendre. Les uns voulaient se donner à la reine de Hongrie, les autres s'opposaient énergiquement à la chose. On attendait qu'ils se fussent mis d'accord. Au surplus, le siège de Gênes par les Autrichiens durait toujours; on espérait que la ville capitulerait bientôt et, dès qu'elle serait tombée, l'expédition de Corse aurait lieu. Le consul de France à Livourne avait écrit qu'on attendait Théodore. Il devait passer à Porto-Ferraio, et, de là, dans son royaume. «On lui avait préparé vingt-quatre habits de livrée verte, parements jaunes et vestes galonnées d'argent, pour lui faire sans doute jouer son rôle plus décemment.» On espérait que ses sujets tomberaient en admiration devant cette mascarade. Un colonel lorrain, au service du grand-duc, était désigné pour prendre le commandement des troupes dans l'île. On se méfiait, non sans raison, des aptitudes militaires du baron. En attendant que tout fût réglé, il se tenait caché dans Florence. Peu de personnes parvenaient jusqu'à lui; mais il n'était pas difficile de se rendre compte que le gouvernement toscan le protégeait. «L'on voit par là que la cour de Vienne met en œuvre, pour augmenter sa puissance, toutes sortes de moyens sans trop en examiner la justice ni la décence [798].»
Une expédition n'aurait pas été complète sans une proclamation du roi à ses sujets. Du reste, tant qu'il ne s'agissait que de faire des phrases, on était sûr de le trouver disposé. Il rédigea donc un édit par lequel il promettait son pardon à tous les Corses qui auraient embrassé le parti de la république, pourvu qu'ils prissent les armes en faveur de Marie-Thérèse. Le gouverneur de l'île d'Elbe, tandis que le régiment de marine se préparait, avait fait armer une felouque qu'on pensait destinée à transporter Théodore, car les huit rameurs qui la montaient étaient habillés de bleu et coiffés de bonnets noirs, à la mode anglaise [799]. On envoya trois cents bombes de Livourne à Porto-Ferraio, et Neuhoff disait qu'il se mettrait en route dès que Richecourt lui aurait remis la somme convenue. Il prétendait aussi que les insulaires avaient menacé Rivarola de le pendre s'il ne quittait pas l'île de suite [800].
Les semaines s'écoulaient et l'expédition ne partait pas. Les chefs corses étaient plus désunis que jamais [801]. Théodore continuait à vivre mystérieusement à Florence [802]. Pourtant, il avait touché ses fonds, car il avait retiré ses sceaux d'argent, qui étaient en gage chez quelque usurier. Cette opération s'était effectuée par l'entremise des officiers généraux au service du grand-duc. Ceux-ci le pressaient vivement de partir [803].
A la fin d'août, Neuhoff avait quitté Florence et était allé dans une maison de campagne aux environs de Pistoia. Il avait fait ce voyage, disait-on, pour s'entendre avec un anglais nommé Mills. Cet individu venait de Vienne. Il avait été recommandé par Richecourt à un certain Yharce, anglais également, capitaine du port de Livourne. Mills avait résidé à Pise jusqu'à l'arrivée de Richecourt. Il s'était alors rendu à Florence, où il avait eu de nombreuses conférences avec le conseiller de la Régence. Il se disait colonel au service de l'Autriche. Mann n'avait pu avoir aucun renseignement précis sur lui. On supposait qu'il était destiné à commander l'expédition de Corse [804].
Cependant, l'exécution de ce projet devenait chaque jour plus incertaine. On parlait du roi Théodore avec un profond mépris [805].
Soudain, une nouvelle à sensation se répandit dans Florence. Le baron de Neuhoff, par l'ordre du grand-duc, avait été chassé de Toscane et renvoyé chez lui, en Westphalie. Le gouvernement, écrivait Lorenzi, a été «bien aise de s'en défaire sur ce qu'il en a reconnu l'inutilité». L'appui que la France donnait aux Génois rendait au surplus très difficile toute entreprise sur l'île [806].
L'expulsion de Théodore surprit tout le monde. Puisieux demanda à son agent de vérifier le fait et de découvrir le motif exact de cette mesure [807].
Lorenzi envoya son rapport. «J'ai toute la certitude qu'on peut avoir dans ces matières que le baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie, car, outre l'avis de son départ, j'ai appris par ceux qui y ont eu la main, qu'il était arrivé dans ce pays-là, ainsi que vous aurez pu le voir, Monseigneur, dans l'extrait de ma lettre à M. le comte de Maurepas du 24 du mois dernier [808]. Ce renvoi a été fait, selon mes notions, d'assez bonne grâce et avec l'argent de M. le grand-duc. A l'égard du motif qui a déterminé ce prince à se défaire de cet aventurier, j'ai tout lieu de croire qu'il est dérivé de ce qu'il est tombé dans le plus grand mépris, tant auprès des Anglais que des Corses, et qu'on ne lui trouvait point de talent pour recouvrer son crédit, tellement qu'on le jugeait absolument inutile, tandis qu'il causait à son gouvernement de la dépense et de l'embarras. Au reste, vous aurez vu, Monseigneur, par ma dernière, que la révolte dans la Corse est devenue des plus sérieuses, si les cours de Vienne, de Turin et de Londres fournissent aux rebelles les secours dont ils ont besoin [809].»
Le ministre fut satisfait de ces renseignements et déclara que toute nouvelle recherche devenait inutile [810].
François de Lorraine faisait emprisonner ou expulser ceux avec qui il conspirait. Il n'avait pas trouvé dans les habitués de sa Retirade le fripon d'une assez haute envergure pour servir utilement ses ambitions. Il devait ceindre bientôt la couronne impériale. Il se consola peut-être alors de n'avoir pas pu avoir celle de Corse.
Mann dut pousser un soupir de soulagement.
Quant à Théodore, son rôle politique était fini. Les temps sombres allaient commencer; le calvaire de la misère se dressait devant lui. Pendant neuf ans, il le gravira degré par degré, jusqu'au bout.