Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane, Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à Tunis [92]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon.

On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui, après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de Théodore avec ces deux personnages [93]. Il était digne d'être l'ami de Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches tourneurs!

On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa disposition [94]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey. Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête.

Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur ses intrigues [95]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document.

Cette pièce est cotée sous ce titre:

Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo magistrato del Riscatto de' schiavi.Ribellione de' Corsi, filza 11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis, un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno [96]. Fidèle à ses habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey.

Le but avoué de ces conférences était de débattre le prix des esclaves. Mais comme on pouvait s'étonner de ne jamais voir le charitable personnage donner le moindre argent, il déclara n'être venu à Tunis que pour fixer le prix des Corses prisonniers. Les fonds étaient déposés à Livourne. Quand on se serait mis d'accord, il irait chercher l'argent qu'il rapporterait plus tard. Il aimait sans doute à marchander, car les entrevues se multiplièrent. Mais Théodore et ses trois compères parlaient certainement de toute autre chose que des esclaves.

Buongiorno était sicilien. Il habitait Tunis avec sa famille depuis plusieurs années. Chargé par sa nation de racheter des esclaves, il avait conservé pour lui l'argent destiné à ce rachat. Après cette belle action, il s'était bien gardé de retourner dans son pays. Les malheureux siciliens avaient continué leur dur esclavage. Mais lui, il avait ouvert un cabinet de médecin et il jouissait à Tunis d'une certaine considération. Dans ce cabinet, on ne s'occupait pas seulement de guérir les malades: on y faisait un peu de tout. Pour l'instant, chez Buongiorno, entre un allemand, un sicilien, un espagnol et un tunisien, s'élaborait le grand dessein d'arracher la Corse à la tyrannie génoise!

Ripperda, alors réfugié au Maroc, aurait également trempé dans le complot en essayant d'entraîner les Marocains dans une alliance avec les Tunisiens pour favoriser l'entreprise de Neuhoff [97].

Théodore n'avait pas d'argent. Il essaya d'emprunter aux Français quarante à cinquante mille francs; mais les Français ne se laissèrent pas faire. Buongiorno aboucha son ami avec des marchands grecs. Sous la caution du médecin et sous celle du Révérend Père espagnol, il obtint diverses marchandises et munitions: trois caisses de canons de fusils; deux caisses de lames de sabres; plusieurs barils de poudre et de balles; mille cinq cents bottes turques, dont la tige montait à mi-jambe. Le consul anglais, à Tunis, se serait également porté garant du payement de ces marchandises. Ces munitions furent embarquées sur un navire battant pavillon britannique et commandé par le capitaine Dick, fils naturel du consul.

Théodore racheta, également à crédit, deux esclaves corses, promettant sur son honneur de les payer plus tard. Ce mode de règlement était dans ses habitudes. Les deux corses se nommaient Quilico Fascianello, d'Aléria, et Patrone Francesco, du Cap Corse. Ils furent embarqués sur le bâtiment. Le frère du médecin, Cristoforo Buongiorno, et un certain Bigani, fils du capitaine du bagne de Livourne, faisaient aussi partie de l'expédition. Quand tout fut prêt, Neuhoff monta sur le navire. Avant de s'embarquer, il donna son véritable nom.

A peine le navire eut-il pris le large que le médecin Buongiorno fit une déclaration dont le bruit se répandit bientôt à Tunis. Le baron Théodore faisait voile vers la Corse avec armes et munitions pour assister les insulaires. L'infant Don Carlos, d'Espagne, lui avait promis son aide afin de délivrer l'île. Bientôt on devait voir arriver, sur les côtes corses, plusieurs navires destinés à empêcher l'accès de l'île aux Génois [98]. Ceux qui y demeureraient, n'ayant plus aucun secours, seraient aisément chassés.

Pour un si grand projet, Neuhoff ne possédait que des moyens très restreints: un peu d'argent et quelques munitions extorquées à des trafiquants trop confiants; mais il avait confiance dans son étoile. Il allait ceindre une couronne, et, pour la circonstance, il s'était revêtu d'un beau costume oriental.

«Histoire des Révolutions de l'Île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État.»

(La Haye, 1738.)