L'Ordre de la Délivrance était institué «tant pour la gloire du royaume que pour la consolation des sujets» et afin de rendre respectable dans toute l'Europe la noblesse de cette île, dont la valeur était si connue. Le roi promettait de faire tous ses efforts «pour obtenir du pape la confirmation de cet ordre». En attendant, Théodore déclarait nobles, non seulement en Corse, mais aussi dans tous les pays, ceux qui auraient l'honneur d'être faits chevaliers. Ceux-ci «porteront un habit bleu céleste avec une croix et une étoile émaillée en or sur laquelle sera représentée la justice, tenant d'une main une balance, sous laquelle sera un triangle au milieu duquel on mettra un T; et, de l'autre main, elle tiendra une épée sous laquelle sera un globe surmonté d'une croix et, dans les angles, on mettra les armes de la famille roïale». Les chevaliers seraient obligés de porter ce costume le jour de leur investiture et dans toutes les cérémonies publiques. Dans le courant de la vie, ils pourraient être vêtus à leur guise, pourvu que leur tenue fût décente.

Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence. Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent, sa vie durant. Les membres de l'Ordre de la Délivrance étaient tenus de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du noble Ordre de la Délivrance. Vous devez souffrir de Nous seul que Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas exemptés de la messe [315].

Après avoir institué l'Ordre de la Délivrance, le roi conféra les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la contrée [316]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui avait pour but la répression de la vendetta [317].

Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces étrangers [318]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu près inconnue en Corse [319].

Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue aux indigènes [320].

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il s'obstinait à promettre.

A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé. Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio se montrait agressif [321]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa Majesté [322].

Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la régence pendant son absence [323]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà.

Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge.

Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable.

En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore, comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des Giovannali [324].

La petite troupe dut ensuite traverser la forêt de Bavella. Ces forêts de l'intérieur, pour ainsi dire vierges alors, entremêlées de pins et de chênes, n'avaient aucun sentier tracé. Des blocs granitiques gisaient au milieu des arrachements de terrain. Les aiguilles gigantesques de l'Asinao s'élançaient vers le ciel. Les pentes étaient escarpées. A chaque instant les difficultés renaissaient. Les fugitifs devaient chercher leur route, tourner, aller de l'avant, revenir sur leurs pas, n'ayant fait que peu de chemin après bien des fatigues.

On atteignit enfin Coscione, un endroit «froid en cette saison, mais assez agréable en été». Là, dans la belle saison, les bergers menaient paître leurs troupeaux [325]. Maintenant, c'était un pays désolé, sans ressources.

Théodore avait hâte d'arriver sur le rivage de la mer, dont parfois, dans une éclaircie de paysage, il entrevoyait la raie bleue. Il pressait ses compagnons.

Après la forêt, ce furent des maquis impénétrables, où les arbousiers enchevêtraient leurs branches aux myrthes et aux cytises. La solitude était partout: rien de vivant, sauf parfois, le cri des oiseaux effarouchés. Les provisions s'épuisaient et les voyageurs furent heureux de trouver quelques fromages et du broccio [326]. Costa, toujours préoccupé du bien-être de son maître, se mit en quête d'une cabane de bergers. Il y alluma un grand feu, afin, dit-il, «que le roi eût le plaisir de se chauffer» [327].

Neuhoff et sa suite arrivèrent à Solaro, un pauvre hameau. Les habitants prirent cette troupe pour un clan ennemi, venant de l'autre versant de la montagne. Ils s'échappèrent dans le maquis. Il fallut courir après eux et Costa les désabusa. Le grand-chancelier leur apprit que c'était le roi Théodore et ses gens qui se trouvaient parmi eux. Les paysans, à demi-rassurés, rentrèrent au village. Ils se mirent à contempler avec curiosité les traits de ce souverain, dont ils avaient vaguement entendu parler. Ils lui rendirent hommage avec de grandes marques de respect et lui offrirent tout ce dont il pouvait avoir besoin. L'un d'eux tua un mouton qu'il fit rôtir, tandis que d'autres apportaient quelques provisions [328]. Le roi se sentit un peu réconforté par les soins de ces braves gens. Le souper fut «pastoral, mais agréable». Les malheureux purent se coucher dans de vrais lits. A la vérité «ils étaient durs, mais propres». Cette nuit fut douce et, pour bercer le sommeil de Sa Majesté, les gens de Solaro, selon la coutume, improvisèrent des chansons [329].

Le lendemain, la caravane se remit en route. Les difficultés recommencèrent. Pendant trois jours les fugitifs endurèrent de grandes fatigues. Ils souffraient; les nuits étaient froides. Le roi essayait de se garantir avec son manteau de pourpre déteinte et sa fourrure usée. Ce n'était plus le brillant seigneur portant fièrement la perruque cavalière et l'épée espagnole, distribuant des mirlitons d'or.

Les voyageurs atteignirent enfin une petite ville sur le bord de la mer, près de Solenzara [330]. Voulant dépister les espions génois, Théodore avait pris un habit ecclésiastique. Après une attente longue et pleine d'anxiété, une voile parut enfin. C'était une barque provençale de Saint-Tropez, commandée par le patron Décugis [331]. Ce bâtiment avait été frété pour transporter, sur le continent, des déserteurs espagnols réfugiés en Corse et que des officiers de Sa Majesté Catholique étaient venus réclamer.

Théodore et Costa s'embarquèrent tristement. Le roi remercia ses compagnons; il leur donna la poudre et les balles qu'il avait avec lui et leur remit un exemplaire de son manifeste pour être publié [332].

La barque partit; peu à peu la terre de Corse s'effaça pour ne devenir bientôt qu'une ombre indécise, comme avait été la royauté du baron de Neuhoff.

Pendant la traversée, Théodore fut sur le point de tomber entre les mains des Génois. Le gouverneur Rivarola, informé par ses espions de la fuite du roi, avait envoyé une felouque armée en guerre croiser devant Aléria. Le bâtiment génois aperçut la barque provençale faisant route vers les côtes de Toscane. Sans se soucier du pavillon français, la felouque avait donné la chasse au bateau qui portait Neuhoff, et l'accosta. Les Génois voulurent opérer une perquisition, mais un officier espagnol s'interposa en leur conseillant de respecter le pavillon d'une nation amie. Les Génois s'éloignèrent [333].

Théodore débarqua à Livourne le 14 novembre, à quatre heures de l'après-midi, en s'entourant du plus grand mystère [334]. Il n'avait plus rien avec lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une splendeur éphémère.