«Soldats,
L’ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n’est plus Paris qu’ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ils veulent que nous évacuions l’Allemagne à l’aspect de leurs armées. Soldats!... il n’est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l’honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.
»Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens éprouvent le même sort qu’ils éprouvèrent il y a quatorze ans...»
Le lendemain 8 octobre, l’armée franchissait la Saxe, par trois colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers coups de sabre.
Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea en personne et décida de cette première victoire.
Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.
La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite ville universitaire d’Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les blessés. La déroute se propagea jusqu’à Weimar.
Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la Saale.
A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d’observer l’armée du prince de Hohenlohe, avait son quartier général.
Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se campa. Au centre d’un carré de quatre mille hommes, il établit sa tente. Depuis, l’on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.
Alors, avec une activité prodigieuse, il s’occupa d’amener son artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour livrer un passage au canon.
Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu’il eut vu les premières pièces hissées.
Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s’assit, à cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s’endormit, au milieu d’un cercle respectueux de soldats et d’officiers.
La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles, protégeait le sommeil du grand soldat.
Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine. Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des Russes, et la journée qui s’avançait allait renouveler les prodiges d’Austerlitz!...
Les cris de: «Vive l’Empereur!» éclatèrent et le signal d’attaquer fut donné à Lannes.
Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.
A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant compromise par le maréchal Ney qui s’était engagé imprudemment.
A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le jalousait et s’en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le 3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf dangereusement blessé.
Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l’armée prussienne. La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu’à Weimar les fuyards.
Sans l’inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala Napoléon: Il doit partager sa gloire.
Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.
Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d’un bouquet de bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.
Le numéro du régiment le frappa.
—De la 32e! s’écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des hommes de cet invincible régiment!
Et, l’Empereur, s’arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e demi-brigade, les soldats du pont d’Arcole et de Marengo.
Il continua sa ronde. A l’entrée du village d’Auerstaedt, se trouvait une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s’était livré, à en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées, jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.
Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l’Empereur aperçut la silhouette démesurée d’une sorte de maigre géant, debout, paraissant monter la garde.
Sous son bras, le géant tenait une longue canne.
Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l’étrange factionnaire:
—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.
Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit faire un vertigineux moulinet, la jeta en l’air, la rattrapa au vol et la présentant ensuite, dans l’attitude du soldat en armes devant un général, répondit:
—Sire, j’attends du renfort!
—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes grenadiers... Tu te nommes La Violette?
—Oui, sire, c’est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre Majesté l’a ordonné...
—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est ouverte à présent, dit en souriant l’Empereur... Mais, de quels renforts parlais-tu?
—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.
—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.
—Oui, des prisonniers que j’ai faits... Ils sont là... dans la grange... J’ai fermé la porte et j’attends...
—Tu as fait des prisonniers, toi?
—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes tapins... J’ai aperçu des dragons rouges démontés qui s’enfuyaient, je les ai sommés de se rendre... ils m’ont écouté. Ils croyaient probablement que j’avais derrière moi le régiment... ils se sont rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s’est passé, sire!
Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce colloque. Il vint rendre compte à l’Empereur de la vérité du fait. Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci, réclamant la vie sauve...
Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La Violette.
—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...
Et, saisissant l’oreille de La Violette, il la lui tira violemment.
La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l’Empereur fût bigrement content pour pincer si fort...
—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...
Et l’Empereur élevant la voix, dit:
—Rapp, venez près de moi!
Rapp avança son cheval.
Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha la croix de la Légion d’honneur, et la tendant à La Violette, tout abasourdi, lui dit:
—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur Iéna!
Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ de bataille.
La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif, la croix scintillant sur sa poitrine.
Il murmura d’un air profondément troublé:
—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc! Pourtant l’Empereur l’a dit...
Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:
—Enfin, ça y est... A présent il n’y a plus qu’à prouver à l’Empereur qu’il ne s’est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me faire casser la gueule pour lui!...
Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s’il commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de bataille pour rejoindre son régiment, en criant:
—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...
Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir aussitôt le maréchal Lefebvre.
Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant de long en large selon son habitude, ne s’interrompant que pour puiser de larges prises de tabac dans sa tabatière d’écaille.
—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de l’état-major, et par l’intrépidité rare de son brave corps d’armée. Les résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l’armée ennemie.»
Napoléon cessa de dicter. On sait qu’il lui était presque impossible d’écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que sa pensée. Il en résultait un entassement d’hiéroglyphes, absolument illisibles, même pour lui.
La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval, à force d’habitude, d’entraînement, d’attention, étaient parvenus à le suivre, dans ses fiévreuses improvisations.
Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter ses paroles à mesure qu’elles s’échappaient de sa bouche, comme une coulée de fonte du creuset.
Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en abrégé.
—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d’un ton sarcastique, en se tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la dictée.
Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:
—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers coups.»
Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d’homme contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un souverain ennemi.
Il s’était arrêté, comme s’il cherchait ses mots, lui d’ordinaire si pressé, au débit si précipité et qui souvent n’achevait pas ses phrases.
Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda l’Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition subite venait-elle de l’atteindre, lui, l’homme invulnérable, qui ne connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la maladie?
Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l’interrogation muette de son secrétaire:
—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L’Empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît que ce qu’on a dit d’elle est vrai. C’est une femme d’une jolie figure, mais de peu d’esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu’elle faisait. Il faut aujourd’hui, au lieu de l’accuser, la plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu’elle a faits à sa patrie et de l’ascendant qu’elle a exercé sur le roi, son mari, qu’on s’accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait la paix et le bien de ses peuples...»
De nouveau, Napoléon fit une pause...
Un personnage venait d’entrer sans bruit, tout crotté, l’uniforme déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...
Il attendait respectueusement que l’Empereur eût fini de dicter.
Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main vigoureusement:
—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés cette fois... Hein! qu’en dis-tu?
—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s’en tirera toujours!
—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...
—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n’était pas jaloux des autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa franche nature devinait la trahison.
—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à tes grenadiers ce soir: Soldats, l’empereur est content de vous!...
—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d’ailleurs ils ne l’ont pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze lieues d’une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous m’avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m’en offrir un autre... le mien est tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...
—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...
—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés d’induction n’étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...
—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...
—C’est vrai... mais l’épée?...
—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand je dictais cette note relative à la reine de Prusse...
—Oui, sire; est-ce que je puis parler...
—... Avec la liberté d’un soldat qui sait mal farder la vérité! dit avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie; je t’écoute, Lefebvre!...
—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.
—Elle a voulu la guerre, c’est elle qui est cause que tant de mes braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d’Iéna, dans les rues d’Auerstaedt!...
—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...
—La reine l’a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon. Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont seuls fait le tapage et le mal... il n’y a pas un homme sensé qui n’ait deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu’à Berlin...
—Ça c’est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le toupet qu’ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans m’oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité, qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.
—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent le voyage de l’empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s’est dès lors opéré dans l’esprit de la reine, de femme timide et modeste, s’occupant de son intérieur, devenue turbulente et guerrière, est dû à l’impression qu’a produite sur elle le bel empereur Alexandre...
—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?
—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s’est mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre... Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu’elle l’a conduit, en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes! femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains! Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et l’épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à cette reine téméraire et frivole!...
Et aussitôt l’Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui commanda:
—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une gravure qui excite le rire...
Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.
Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure:
—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, et de l’autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises. La reine, drapée d’un schall, à peu près comme les gravures de Londres représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l’air de regarder l’empereur de Russie. L’ombre du grand Frédéric n’a pu que s’indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses vœux, étaient avec la nation qu’il a tant estimée, et dont il disait que s’il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission...»
Ayant dicté, il s’arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction, et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.
Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d’un plan, étalé sur la table de l’Empereur.
Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres, couvraient les marges de ce plan.
Napoléon s’approcha de Lefebvre et lui dit:
—Tu vois là un beau travail... c’est d’un ingénieur du plus grand mérite... le général Chasseloup...
—Ah! oui! dit Lefebvre d’un ton assez indifférent, et il détourna la tête, ne s’intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui pour lui étaient de l’hébreu.
Napoléon insista:
—C’est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l’étude des distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place...
—Ah! c’est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit Lefebvre de plus en plus froid et n’attachant aucune importance à ce renseignement fourni par l’Empereur.
Celui-ci, toujours souriant, continua:
—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C’est un port de premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables... pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de Pologne... car nous allons au-devant des Russes...
—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y allons-nous au-devant de ces Russes?...
—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire et les difficultés sont grandes pour l’aborder. Elle se défend par l’espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans les neiges de la Pologne, ils n’atteindraient jamais le cœur de la Moscovie, si je ne m’assurais des magasins sur mes derrières... Voilà pourquoi il me faut Dantzig...
—S’il vous la faut, vous l’aurez!
—J’y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre... Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli... Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille Russes, la défend... C’est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de faire brûler les faubourgs afin d’ôter tout abri à l’assaillant... Ce n’est pas tout... suis avec moi sur le plan...
Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux, ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général du génie Chasseloup.
—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c’est un banc de sable, le Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n’a pas un arbre, pas une maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer, et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d’eau de trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s’ébouler en faisant brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te l’ai dit, Dantzig passe pour imprenable...
Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait toute cette explication de l’Empereur:
—Imprenable?... parfaitement, sire!...
Et il pensait tout bas:
—Pourquoi, diable! l’Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu’est-ce qu’il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de lignes et de points, avec des grandes barres qui s’en vont à droite, à gauche...
Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal:
—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c’est toi que j’ai chargé de la prendre!...
Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.
—Moi!... c’est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec mes grenadiers, parbleu!...
Napoléon haussa légèrement les épaules.
—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.
Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel, dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu’on prenait les villes avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c’est bon! Il l’enlèverait à l’assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait après!
Napoléon observait du coin de l’œil son vieux soldat.
Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s’en tenir sur ses qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons d’armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives, considérant toujours l’Empire comme la Révolution en armes, avec un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats. Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L’occasion du siège de Dantzig se présentait. Il la saisissait.
Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux d’attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent. Lefebvre l’exécuterait fidèlement, et au jour de l’assaut final, quand il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que rien ne résisterait à cette escalade de géants.
Lefebvre, hors d’état de commander en chef un corps d’armée, était très capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue l’armée française allait entreprendre sérieusement.
Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de compétence qu’il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il demanda d’être réservé pour une bataille où il n’aurait qu’à foncer sur les carrés ennemis.
—Vieille bête, lui dit l’Empereur, se haussant pour essayer de lui atteindre l’oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...
Lefebvre s’inclina, tout heureux de la confiance de l’Empereur. Celui-ci lui avait promis, d’ailleurs, de lui envoyer des instructions minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l’ingénieur Chasseloup et le général d’artillerie Lariboisière:
—Je m’en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en prenant congé de l’Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...
—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d’un ton dédaigneux... Ah!... tu y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.
Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.
—Si j’y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui, nous sommes restés les mêmes qu’au temps où, elle blanchisseuse et moi simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde impériale!... Si j’aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d’armes, moi!... je suis ignorant, j’ai à peine été à l’école... je ne suis capable que de trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l’aigle que vous m’avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le plus malin de tout l’empire, quand Bernadotte et votre Fouché s’en mêleraient, d’être plus fort que moi, sur ces articles-là!...
—C’est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l’Empereur, dissimulant sous un sourire une pensée qui lui était venue et qu’il ne jugeait pas à propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux pas t’empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s’inclinera si je pose sur le bonnet de l’ancienne blanchisseuse un trophée que tous envieront!...
—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j’ai déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh! sire! qu’est-ce qu’il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout cela, que dois-je tenter d’impossible?
—Je te l’ai dit: prendre Dantzig...
—J’y vais! répondit Lefebvre; et après s’être incliné devant Napoléon, en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que de coutume, comme s’il allait, en quittant l’Empereur, marcher sur la ville et l’emporter d’assaut, en deux temps et trois mouvements.
—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s’éloigner, quels hommes de Plutarque ces soldats d’autrefois!...
Il poussa un soupir et ajouta:
—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l’ai transformée... et l’on ne retrouvera plus d’hommes comme Lefebvre... ni comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!
Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs, la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu’il allait brusquement jeter:
—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre, je suis très mécontent de l’attitude de l’Académie française. L’abbé Sicard, recevant le cardinal Maury, s’est fort mal exprimé sur le compte de Mirabeau... On s’est élevé avec d’inutiles déclamations contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu’il y ait des réactions dans l’opinion. Faites parler de Mirabeau avec éloge dans les journaux...»
Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il passa immédiatement à un autre sujet:
—«Le directeur de l’Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s’abstiendra de toutes tracasseries à l’égard du machiniste qui m’est signalé. Ce n’est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste soit victime d’un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n’y monteront pas, mais je ne veux pas qu’on profite de cela pour intriguer...»
Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa merveilleuse ubiquité d’esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en leur disant:
—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!...
Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle grandiose, rappelant les scènes les plus pompeuses de la vie antique. Comme les légions romaines, la grande armée victorieuse faisait son entrée dans la capitale d’un état vaincu.
Dès l’aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres se garnissaient, et les balcons disparaissaient sous une triple rangée d’hommes et de femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient à toutes les maisons; en espaliers humains les avenues, les boulevards, les rues se transformaient.
L’avenue qui mène de Charlottenbourg au palais du roi était emplie d’une foule compacte. Beaucoup de femmes, se haussant curieusement sur la pointe du pied, encombraient les seuils des allées. Des pères portaient leurs enfants sur leurs épaules. Des échelles, des escabeaux, des tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés le long des maisons, dans les rues débouchant sur les voies du parcours.
Tous les regards étaient tournés vers la porte de Charlottenbourg, tenue fermée, et que deux agents de police gardaient, écartant les badauds trop empressés et les gamins trop familiers.
Toute cette masse populaire chuchotait, s’entretenait à mi-voix, bourdonnait sourdement. On se racontait, avec l’effroi de jeunes enfants écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse succession d’événements qui avaient amené Napoléon et son armée jusque dans Berlin.
Aucun cri de colère ne s’élevait de cette population, oppressée par la défaite, mais intimidée et presque subjuguée par la grandeur de la victoire.
La curiosité, le désir de voir de près le grand Napoléon, de considérer les traits, le costume, les allures du vainqueur de quarante batailles rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler ses soldats invincibles, sur les prouesses desquels de surprenantes légendes déjà couraient, avaient dominé le sentiment de douleur et de prostration qui devait se trouver au fond de toutes ces âmes.
Et puis, on se disait que c’était la première fois que le César français exigeait ainsi les honneurs du triomphe. Berlin avait le privilège douloureux d’être le théâtre d’un inoubliable et extraordinaire spectacle.
Aussi, un long et prolongé murmure, où il y avait de l’angoisse mêlée au plaisir comme il s’en produit quand on assiste de loin à la sublime horreur d’une catastrophe, sortit de toutes les poitrines et se transmit de bouche en bouche, par toutes les rues avoisinant le palais, quand la porte de Charlottenbourg s’ouvrit...
—Ah! ah!... les voici!... Attention!...
Immense et lumineux, dominant comme un phare une mer d’hommes, apparut tout d’abord un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils à ganse d’or...
Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour de ce plumet et de ce bonnet à poils, une canne voltigeait, s’élevait dans l’arcature de la porte de Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre mobile de la reine des batailles...
Majestueux, plus haut que jamais, se redressant et se cambrant dans un dandinement rythmique des épaules, La Violette, ainsi que l’Empereur l’avait promis, le premier, entrait dans Berlin.
Et la canne du tambour-major des grenadiers de la garde semblait un peu cousine de l’épée de Napoléon.
Sur la poitrine de La Violette scintillait l’étoile...
La physionomie placide de l’ancien aide-cantinier paraissait scintiller aussi dans l’éclat de cette belle journée...
En se balançant devant les Berlinois, la canne haute et le plumet pointant au ciel, La Violette paraissait dire:
—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France est le plus beau pays du monde... l’armée est ce qu’il y a de plus beau dans la France... le plus beau régiment de France, c’est le 1er régiment de grenadiers... le plus bel homme du 1er régiment de grenadiers, c’est moi, son tambour-major... regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez sous les yeux le plus bel homme de toute la terre!...
Et il ajoutait, et cela avec un soupir:
—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!...
Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme son héroïsme et grand comme sa taille...
Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé, derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes, dispos, râblés, pleins d’entrain...
Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier, Augereau, les glorieux maréchaux de l’empire, dont la foule se redisait les noms.
Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre, foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et son gilet blanc, l’Empereur...
Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les généraux d’Hautpoul et Nansouty...
L’admiration et l’étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect.
Au milieu d’une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville.
Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l’hommage mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde et emphatique ne s’élevèrent des rangs de cette nation vaincue et humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée...
Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris... les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite, et des mouchoirs s’agitaient aux fenêtres, tandis que des cris de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes s’époumonnaient à hurler: «Vive l’empereur Alexandre! vive le roi de Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la France...
Il a fallu, pour l’effacer, la sublime et tragique attitude de Paris, dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871.
Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d’un village ravagé par l’épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne encore que celui de Berlin courant admirer l’entrée de la Grande-Armée dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de la Concorde. Et qu’aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de l’obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de crêpe noir, afin de ne pas voir l’approche des vainqueurs!... Touchant symbolisme du patriotisme accablé.
L’entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n’était pas la victoire des chouans, des émigrés, des amis de l’Angleterre, comme à l’époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et n’attendaient pas de lui un gouvernement.
Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs de la ville, accorda audience aux magistrats et s’efforça de les rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline et prévenir les violences, les rixes, les exactions.
Avec une grande bienveillance, l’Empereur accueillit le prince de Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin.
L’empereur demanda au prince de Hatzfeld s’il voulait résigner ses fonctions, lui assurant qu’un traitement honorable lui serait réservé. Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui permettre d’administrer, comme par le passé, la ville, mais à une condition c’est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux contre les Français, qu’il ne tirerait aucun parti des renseignements qu’il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville sous ses ordres. C’était raisonnable et équitable.
Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement l’Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et, faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement de ne rien entreprendre contre l’armée française ni contre son chef et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de troupes qu’il serait à même de surprendre.
Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent et éclairé, à prendre cet engagement.
Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d’agir.
Mais dans l’intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui était accordée pour nuire à l’armée française, il est certain qu’au seul point de vue de l’honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son serment.
Le patriotisme excuse sans doute les infractions à ces serments-là, mais il est plus prudent de ne pas les prêter.
Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se mettre au travail avec ses secrétaires, quand Duroc l’avertit que le maréchal Lefebvre désirait lui parler.
—Qu’il entre, dit vivement Napoléon, est-ce que Lefebvre a besoin d’une lettre d’audience... je fais faire antichambre aux rois, mais pas à un maréchal comme Lefebvre...
—C’est qu’il a avec lui un jeune sous-lieutenant, et il craignait que Votre Majesté ne pût le recevoir.
—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?...
Duroc secoua la tête.
—Non sire... le maréchal Lefebvre n’a pas de fils aux armées...
Napoléon fronça le sourcil.
—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s’imagine, lui aussi, qu’il est sorti d’une race de potentats... il est tel que des gens que je connais bien... ils considèrent comme leur étant dû légitimement ce qu’ils ne tiennent que du hasard et de moi... Le fils de Lefebvre se croit gentilhomme parce que j’ai fait son père maréchal et grand-aigle... il a des idées frondeuses... il connaît madame de Staël, Benjamin Constant... c’est un idéologue!... est-ce qu’il conspire?
—Je n’ai pas dit cela, sire... répondit Duroc vivement.
—Ça suffit... je me souviendrai à l’occasion de ce fils de mon maréchal qui n’est pas avec son père et avec moi sous les drapeaux!... Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant...
Lefebvre présenta à l’Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul.
Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son ton bref:
—Votre âge?
—Vingt et un ans, sire.
—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous êtes le filleul du maréchal Lefebvre?...
—La maréchale l’a adopté, sire, sur le champ de bataille... à Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé.
—Beau combat, Jemmapes!... et c’est à Iéna que vous avez fait vos premières armes, c’est un bon début, lieutenant!...
—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité.
L’Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la présence d’esprit.
Il augura bien de l’à-propos de ce jeune homme.
—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien! lieutenant vous resterez... au même régiment... S’il n’y a pas d’emploi vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans cette campagne qui ne fait que commencer...
Lefebvre s’approcha:
—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera bien heureuse!... D’ailleurs, ce grade que vous venez d’accorder à Henriot, il l’avait mérité, et vous n’avez fait que rendre justice à un vrai soldat...
—Ton élève, Lefebvre?...
—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le jeune officier.
Henriot rougit, hésita, balbutia...
—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement Lefebvre.
—L’Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau lieutenant.
—Cependant tu as pris Stettin! s’écria vivement Lefebvre.
—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l’Empereur, de très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet, de m’envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place considérable... mais vous n’avez pas à vous tout seul, je suppose, pris une place forte ayant une nombreuse garnison et de l’artillerie?
—Sire, j’avais avec moi un peloton de hussards!... répondit modestement Henriot.
Lefebvre intervint de nouveau:
—C’est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne... il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître une sorte de gros village qu’il apercevait dans le lointain...
—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...
—Aussitôt, reprit Lefebvre, l’officier part, il arrive sous les murs d’une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais savoir à Sa Majesté ce qui s’est alors passé...
Le jeune homme s’enhardit.
—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu’on m’avait dit n’être qu’un village... je m’arrêtai!...
—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant en géographie!... dit l’Empereur en faisant une grimace; poursuivez, lieutenant!
—J’hésitai un instant sur ce qu’il convenait de faire, reprit Henriot d’une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de l’Empereur... mais j’avais été aperçu de la garnison... déjà l’on pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes, nous allions essuyer toute une bordée et je n’aurais probablement pas pu prévenir mon général de l’existence de cette place forte... Toute notre cavalerie éparse dans la plaine s’offrirait au feu meurtrier des défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce qu’il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes: En avant!...
—Très bien!... et alors?... dit l’Empereur intéressé vivement par ce récit.
—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le glacis... J’ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s’est abaissé... Nous sommes entrés... J’ai détaché un maréchal des logis au général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était prisonnière avec son matériel...
—Combien d’hommes?
—Six mille environ!...
—C’est un beau, un grand fait d’armes!... et je vous en félicite, capitaine, pardon!... chef d’escadron, dit l’empereur se reprenant... Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade... Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce que Rapp me donne aujourd’hui son brevet à signer!... Au revoir, commandant, j’aurai l’œil sur vous!... il faut que je lise le rapport de Lasalle et que j’envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la Grande-Armée, le récit de cette belle action!...
Et Napoléon tendit la main au jeune chef d’escadron, si rapidement et si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous deux s’éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.
Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des soldats rencontrés.
—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du roi, où logeait l’Empereur.
—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre, répondit Lefebvre.
—Qu’allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...
—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot, te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...
Henriot rougit.
—Si je m’en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous avons dormi dans la voiture du régiment...
—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le désordre d’une ville assiégée... c’était en 1792, à Verdun... Nous vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier du coin de l’œil.
Henriot répondit aussitôt:
—J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai dû la quitter... j’étais si accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...
—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces enfantillages-là ça prend quelquefois de l’importance, plus tard!... Enfin, tu l’as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur, ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n’étaient point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l’ont réclamée. Elle n’avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants; à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu la raison... il a fallu nous séparer d’Alice...
—Ce jour-là j’ai souffert comme si l’on avait mis la moitié de moi-même au tombeau!...
—Tu l’aimais cette petite Alice?... Diable! je m’en doutais bien un peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d’enfant fussent si tenaces... j’ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit Lefebvre s’arrêtant brusquement, comme s’il allait changer de route.
—Quelle intention aviez-vous donc?
—Je voulais... hum! j’ai peur que Catherine ne soit mécontente quand elle saura cela... Enfin! Alice est ici...
—A Berlin!...
—Oui... sa famille, très pauvre, n’avait pu continuer à s’en charger pendant l’émigration... Des relations d’amitié s’étaient établies à Coblentz entre l’un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme du prince a bien voulu se charger d’Alice... elle l’a gardée auprès d’elle comme lectrice...
—Nous allons la revoir! s’écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh! quel bonheur!
—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la princesse... et j’ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre, avec prière de t’amener...
—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...
—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu’une vieille bête, comme me le dit souvent l’Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J’ai promis de te conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C’est trop tard pour refuser...
—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!
—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d’escadron à quatre heures!
—Et je vais revoir Alice!
—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu’aux cotillons! grommela Lefebvre, mais attends un peu, mon petit coq, je ne t’ai pas conduit jusqu’ici, en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de vos escapades d’enfance, et puis, en route!... Je t’emmène...
—Où ça, monsieur le maréchal?
—A Dantzig, parbleu!
—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu’on dit...
—Oui... c’est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c’est un joli cadeau!
—Un cadeau?...
—Sans doute! l’Empereur m’a donné Dantzig... seulement il faut y entrer!...
—Nous y entrerons!...
—J’y compte bien!... mais l’Empereur ne veut pas entendre parler de nos grenadiers pour cela... peut-être qu’avec les hussards nous ferons mieux... puisqu’à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie! ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.
—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes! répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.
—A la guerre, il n’y a rien d’impossible!... Allons! par file à droite! C’est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à cheval!
—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme. Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j’aime Alice depuis mon enfance... partout son souvenir m’a suivi... je l’aime et je mourrai si vous me dites qu’il est impossible qu’elle soit un jour ma femme!
—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien attendre que tu sois colonel...
—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous avez épousé la maréchale...
—Moi, c’était différent, je n’étais pas chef d’escadron, j’étais sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup plus tard...
—Quand cela?
—Quand nous aurons pris Dantzig...
—Prenons-la tout de suite!
—Entrons d’abord au palais municipal, on nous attend chez le bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...
Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu’un planton se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de Hatzfeld.
La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus grande affabilité.
Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop faire sentir à la femme d’un vaincu qu’un maréchal de l’empire était partout chez lui, en Europe.
Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.
Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne pensait à rien autre qu’au bonheur d’être près d’elle. Toutes les définitions qu’on a pu donner de l’amour se résument dans cette seule constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur, à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès de la personne aimée. La possession finale n’est que l’exaspération de ce sentiment. C’est le bouquet du feu d’artifice de la passion. Le meilleur de l’amour n’est pas dans la plénitude de l’assouvissement. Le plus délicieux instant est celui où l’on respire, comme une fleur penchée, l’âme jumelle, où l’on jouit du son de la voix, où l’on frémit au contact le plus léger; et l’amant le plus épris a toujours trouvé satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non autorisé, dans l’appartement de l’aimée, qu’à s’ébattre en maître dans le lit conquis.
Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long et copieux, et ils ne s’occupaient guère de ce qui se passait ou se disait autour d’eux. Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Laissons à leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements de leur enfance aventureuse.
Une seule chose contrariait Henriot, c’est de ne pas avoir eu le temps de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de son nouveau grade.
Alice, elle, n’éprouvait qu’un mécontentement, c’était de ne pas être parée d’une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de l’armée prussienne.
Pendant le dîner, où l’étiquette allemande, très stricte, se trouvait scrupuleusement observée, Lefebvre s’efforçait de paraître homme élégant.
Il savait les idées de l’empereur à cet égard. Bien des fois, réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire, Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l’art de se comporter dans le monde.
—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les gentilshommes du monde moderne que j’ai fait... Tâchez de vous montrer à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme... Soyez dignes, imposants, distingués!...
Distingués!... C’était là le difficile! Ah! si l’Empereur leur avait seulement demandé d’être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les nuits à cheval, de tenter l’impossible et d’oser l’invraisemblable, ce n’était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac et de champs de bataille, ah! dame! ce n’était guère aisé!...
Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué des maréchaux de l’Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu, l’égal, devant les dames, de ces freluquets de l’ancien régime, qu’il avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu’il avait pourchassés au 13 Vendémiaire.
En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France, intitulé: L’Art du savoir-vivre, et, la nuit, sous la tente entre deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l’opiniâtre assiduité d’un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend sa théorie.
Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint, s’observa, s’étudia.
Il s’abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s’inclinait à droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui commises.
En dégustant un verre d’excellent tokaï que lui servit la princesse elle-même, il ne put s’empêcher de faire clapper sa langue contre le palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s’oublia jusqu’à dire à voix assez haute:
—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu’on fasse de près sa connaissance!...
Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées, essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta le verre à ses lèvres; puis, après l’avoir tenu en l’air un instant, restant debout devant les convives, il dit:
—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...
L’ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.
Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.
—Un second verre, s’il vous plaît, demanda-t-il.
Et de nouveau élevant son verre, il dit d’une voix ferme:
—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l’armée prussienne!
Le prince et la princesse s’inclinèrent, et approchèrent leur verre des lèvres. Personne, même dans l’impassible domesticité qui assistait au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La Grande-Armée ne prêtait pas à rire.
Le dîner se termina froidement.
Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure, laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d’Alice.
—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à Lasalle pour l’avertir que je t’enlève...
—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice avant de partir pour...
—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son oreille: tiens ta langue, nom de nom!...
Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par l’Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d’être plus réservé.
Mais la colère du maréchal, l’embarras du jeune officier, n’avaient pas échappé au prince.
Il flaira un secret d’Etat, un mouvement de troupes important, une marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le flanc de l’armée russe, en route vers la Pologne.
Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.
C’est au moment où il semblait tout attaché à l’organisation intérieure de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes, de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l’ordre et la distribution, qu’il préparait peut-être un de ces coups d’audace qui stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la victoire.
Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.
S’il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement. Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage. L’empereur Alexandre, de son côté, s’enhardirait, presserait la marche sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix, il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l’occasion et savoir le plan nouveau qu’avait conçu l’Empereur.
Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu’à voix basse causaient délicieusement, l’un près de l’autre serrés, dans l’angle le moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.
—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le prince, et aussitôt sa physionomie s’éclaira et un sourire de confiance et d’espoir zigzagua sur ses lèvres.
M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d’une amabilité grande.
Quand l’heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à Henriot et lui dit:
—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt? ajouta-t-il d’un ton qu’il s’efforça de rendre indifférent.
Henriot eut un mouvement d’hésitation.
—J’accompagne le maréchal! répondit-il simplement.
—Oh! alors ce sera pour l’époque de votre retour! dit le prince sans insister.
Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.