—Alors, c’est fini... Henriot va mourir?...
—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j’entrerai dans Dantzig, car j’y entrerai, rien ne pourra m’empêcher d’empoigner le gredin d’autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé, ce comte de Neipperg!
La maréchale poussa un cri.
Elle saisit vivement le bras de son mari.
—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une émotion extraordinaire.
—Le comte de Neipperg... C’est cet ennemi acharné de Napoléon. Le consul général autrichien...
—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu’il fut autrefois, où je l’ai rencontré jadis?
—Tu le connais?
—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j’allais être passée par les armes comme Henriot aujourd’hui?
—Parbleu!... tu m’as assez souvent raconté cet épisode aventureux... tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce...
—Tu as deviné. C’était le comte de Neipperg!...
—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à présent le faire fusiller quand j’aurai pris Dantzig... Je lui dois la vie de ma Catherine!...
—Attends! tu n’es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la matinée du 10 Août?
—Ces journées-là ne s’effacent pas de la mémoire...
—Que s’est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes camarades, les gardes nationaux?...
—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j’étais même un peu jaloux... Ah! si je m’en souviens?... comme si c’était d’hier!...
—Ce blessé, c’était le comte de Neipperg!...
—Alors lui aussi te doit la vie?...
—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire pénétrer dans la ville de Dantzig...
—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les ennemis... Tu veux donc qu’on te garde comme otage?
—Il faut que je parle au comte de Neipperg...
—Tu veux lui demander la grâce d’Henriot?... Il ne pourra l’obtenir... Renonce à cette tentative insensée...
—Je veux aller à Dantzig et j’irai! dit avec énergie la maréchale.
Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:
—Le comte de Neipperg, quand il m’aura entendue, se fera plutôt tuer que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.
—Tu as donc un secret avec lui?...
—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf.
Et, sans permettre au maréchal de répondre, d’opposer une objection raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria vivement:
—La Violette!... La Violette... Avance à l’ordre!...
Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les tranchées françaises, aux jours où le canon se taisait, un échange permanent de relations rapides et non prévues par les autorités, des allées et venues de débitants, de femmes colportant l’eau-de-vie et les nouvelles, de brocanteurs suspects et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges qui se prolongent, ces suspensions d’armes s’établissent par le fait des choses. De là un certain mouvement de passants d’un camp à l’autre, en ces courts instants de trêve.
C’est un de ces moments-là qu’avait choisi La Violette pour tenter de pénétrer avec la maréchale dans la ville assiégée.
Mis au courant des projets de Catherine, La Violette avait juré qu’il l’aiderait à sauver Henriot.
Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major, La Violette s’était affublé d’une large houppelande crasseuse achetée à un de ces nombreux mercantis juifs, venus du Levant ou sortis des steppes russes, qui escortaient les armées, et il s’était présenté à l’une des portes de la ville, suivi de la maréchale habillée en femme de la campagne des environs de Kœnigsberg.
La Violette parlait l’allemand et la maréchale, originaire d’Alsace, pouvait se faire comprendre de tous les pays germaniques.
An chef de poste, La Violette expliqua que, surpris par l’arrivée des Français, ils n’avaient pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville où se trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur sort. Ils sollicitaient l’autorisation d’entrer dans la ville et de les voir.
Le chef de poste les prévint que s’il les laissait entrer, ils ne pourraient probablement plus sortir:
—Eh! bien, répondit gaiement La Violette, nous attendrons que ces maudits Français soient battus... nous supporterons le siège avec vous!...
Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis, hésitants, le cœur serré d’angoisse, isolés dans une ville pleine de soldats, encombrée de blessés, d’artillerie, de magasins et de baraquements, où toute une population affolée s’était réfugiée, craignant d’être reconnus à chaque pas sous leur déguisement, ils erraient indécis, n’osant demander aucun renseignement, cherchant à s’informer par les yeux, de peur qu’une indiscrète interrogation ne les trahît.
La Violette cependant ayant avisé une cantine installée en plein air, où des soldats et des habitants buvaient et échangeaient des nouvelles, s’approcha et, se mêlant aux propos, écouta.
On parlait d’un espion français surpris, un officier déguisé en autrichien, qu’on venait de juger et qu’on devait fusiller le lendemain matin.
La Violette respira. Il était temps encore. Henriot n’était pas perdu, on pouvait encore le sauver.
La maréchale, de son côté, était entrée dans un magasin, et sous prétexte d’acheter de la mercerie, adroitement, s’était informée du logis du consul général d’Autriche. Elle avait, disait-elle, une nièce au service de la femme du consul.
Renseignée, elle retrouva La Violette et tous deux se dirigèrent vers le consulat.
Les portes en étaient soigneusement closes, on ne surprenait aucune animation dans le palais. Personne à qui parler aux abords.
Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment du consulat.
—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette hochant la tête avec un tortillement d’épaules qui ne signifiait rien de bon.
Tout à coup il leva les bras en l’air,—ses bras qui atteignaient à un premier étage:
—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement.
—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la maréchale effrayée.
—Une fenêtre vaut une porte quand on peut y poser le pied... et je le pose! répondit La Violette.
En même temps il saisit l’appui de la fenêtre entr’ouverte, se hissa à la force du poignet, jeta un coup d’œil dans l’intérieur, se laissa retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité habituelle:
—Il n’y a personne dans la place, nous pouvons nous y introduire...
—Tu veux pénétrer chez le consul par la fenêtre?...
—Dame! puisqu’il nous refuse sa porte... Allons! m’ame Catherine... je veux dire m’ame la maréchale... un peu de courage et de la vigueur! dit La Violette se pliant, s’arc-boutant, tendant son dos...
—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu?
—Montez!...
—Sur quoi donc?
—Sur moi... oh! n’ayez crainte, l’escalier est solide...
Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit que la maréchale se perchât sur ses reins robustes.
Une fois là, il se releva à demi, très doucement, lentement, et Catherine se trouva insensiblement portée à la hauteur de la fenêtre.
—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première fois de sa vie le ton du commandement.
Et il ajouta aussitôt:
—Pardon! Excuse! m’am’ Cath... non! m’am’ la maréchale, il s’agit de la vie d’Henriot!... montez! je vous rejoins!...
Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes, enjamba la barre d’appui et sauta dans la pièce.
Une seconde après, la Violette était auprès d’elle.
—Ça sert quelquefois d’avoir une belle taille! dit-il avec simplicité, comme s’il s’excusait de sa stature démesurée. A présent, ne perdons pas une minute... tombons sur le consul!...
Et poussant la première porte qui se trouvait devant lui, il entraîna la maréchale dans un corridor sombre, silencieux, inquiétant par sa tranquillité même.
Ils avancèrent avec précaution, s’orientant, prêtant l’oreille, sondant les obscurités du logis.
Un bruit de voix leur arriva. On distinguait comme des sanglots étouffés. Une voix d’homme et deux voix de femmes, qui semblaient supplier.
—Nous y sommes! dit La Violette... c’est là!... Ah! j’aimerais mieux cent fois monter à l’assaut derrière le maréchal! fit-il avec un soupir.
—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais la voix d’Alice...
Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement ouvrit...
Un cri de surprise s’échappa à cette apparition inattendue.
Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie dont les meubles étaient recouverts de housses, s’avança vivement:
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il avec autorité.
Deux femmes, l’une pâle, grave, triste avec de grands bandeaux noirs encadrant l’ovale de son visage harmonieux, l’autre jeune, gracieuse, couronnée de cheveux blonds, se tenaient auprès de lui, également stupéfaites.
La maréchale regarda un instant les deux femmes, puis courant à la jeune fille:
—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu pas? dit-elle avec émotion.
La jeune fille, un instant interdite, s’écria aussitôt:
—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous faire?
—Je viens sauver Henriot! répondit avec dignité la maréchale.
—Oh! mère!... joignez vos supplications aux nôtres... M. le comte est inflexible!
Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi, prêt à appeler ses gens, s’étonnant de la façon dont ces intrus avaient pénétré dans son palais.
—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de Neipperg? dit-elle gravement.
—Non, madame, et je me demande vraiment qui a pu vous permettre d’entrer ici sans avoir été annoncée...
—Je suis Catherine Lefebvre!
—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu! est-ce que la ville est prise? dit-il avec terreur.
—Non... pas encore!... Je devance mon mari, voilà tout, pour arracher Henriot, mon fils adoptif—vous entendez bien, monsieur le comte, je dis mon fils adoptif—à la mort qui l’attend...
—Je n’y puis rien, madame la maréchale, répondit Neipperg avec embarras... le commandant Henriot s’est introduit ici, dans une ville investie, à la faveur d’un déguisement, et se servant de mon nom, à couvert sous mon pavillon... Je sais quels liens l’attachent à mademoiselle Alice... Croyez bien que si j’avais pu, j’aurais intercédé auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention ne ferait que hâter son exécution... On supposerait que l’Autriche a un intérêt quelconque à préserver un officier que les apparences font considérer comme espion...
—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès des autorités prussiennes? dit la maréchale.
—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir... le commandant Henriot devra subir les lois de la guerre... je le regrette vivement... si je pouvais...
—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale.
Neipperg eut un mouvement d’impatience.
—Voulez-vous prier ces deux dames de nous laisser seuls un instant.
—Pourquoi?... je n’ai rien de caché... toutes deux m’ont supplié... Madame la comtesse de Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle Alice, m’a engagé à tenter une démarche suprême, j’ai cru devoir m’abstenir...
—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit la maréchale. Veuillez m’écouter... je parlerai donc devant vous et devant Alice... Mais prenez garde que vous ne regrettiez de m’avoir forcée à une confidence grave... très grave...
—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous! dit le comte, impressionné par l’accent de la maréchale.
Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue par la comtesse de Neipperg, chancelait et semblait prête à s’évanouir. La comtesse lui murmurait des paroles d’espérance.
—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n’aurait pas traversé les lignes sans espoir d’arracher Henriot au supplice. Le comte de Neipperg lui avait de grandes obligations; quant à elle-même, reconnaissante envers Catherine Lefebvre, qui jadis avait été au service de son père, le marquis de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses efforts.
Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient ses beaux yeux se séchèrent un peu, tandis que la maréchale et le comte poursuivaient leur entretien.
La Violette, sur un signe de Catherine, s’était éloigné en disant:
—Je suis de planton à la porte... si madame la maréchale a besoin de moi... suffit!
Et, redressant sa haute taille, il avait paru prendre la mesure du consul général, comme pour déclarer:
—S’il bronche, je le mets dans ma poche, ce bout de cigare autrichien!...
—Eh bien! madame la maréchale, parlez, nous sommes seuls... fit Neipperg en montrant un fauteuil à Catherine.
Elle s’assit et dit avec émotion:
—Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur le comte... depuis Jemmapes, que de choses se sont passées!...
—Je suis heureux du changement qui s’est surtout produit pour vous, répondit courtoisement le comte, je vous avais quittée cantinière, mariée à un sergent...
—Un lieutenant faisant fonction de capitaine, pardon!...
—Le lieutenant a marché vite... maréchal de France, l’un des plus glorieux chefs de la première armée du monde, ami de Napoléon: je vous adresse toutes mes félicitations et je vous prie de transmettre, à votre rentrée au camp, tous mes compliments au maréchal...
—Si j’ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur le comte, ce n’est pas dans un but de gloriole et pour établir une comparaison entre la cantinière de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande devant Dantzig... Monsieur le comte, dans ce château de Lowendaal, où nous nous sommes vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher à un misérable, qui voulait la contraindre à une déplorable union, une jeune femme digne de votre amour, mademoiselle Blanche de Laveline...
—Aujourd’hui la comtesse de Neipperg...
—Oh! je l’ai bien reconnue, mais l’émoi où me plonge la terrible situation du commandant Henriot m’a empêchée de lui renouveler l’expression de ma reconnaissance pour ce qu’elle fit autrefois pour moi... N’est-ce pas elle qui m’a établie, qui m’a acheté le fonds de blanchisserie de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m’a permis d’épouser mon Lefebvre?... Si je suis aujourd’hui la maréchale Lefebvre, c’est à votre belle et digne compagne que je le dois, monsieur le comte! Oh! je ne suis pas une ingrate, moi, et je n’attends qu’une occasion de vous prouver à tous les deux ma gratitude!... Malheureusement, actuellement, c’est moi qui viens encore solliciter...
Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant attendre l’explication que lui avait annoncée la maréchale et qui tardait.
Catherine fit un effort sur elle-même et dit lentement:
—Quand vous m’avez empêchée d’être fusillée avec ce brave La Violette, qui tout à l’heure était là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous souvenez? dans cette chapelle où le mariage de mademoiselle Blanche de Laveline était sur le point d’être célébré... lorsque M. de Lowendaal déjà s’apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz celle que le marquis de Laveline lui donnait pour épouse... savez-vous quel motif puissant m’avait poussée à franchir les avant-postes et à m’aventurer jusque dans les positions occupées par les troupes autrichiennes?...
Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement de vague assentiment et dit:
—Je ne me souviens pas très bien...
—Je vais aider votre mémoire... J’avais, dans ma modeste chambre de blanchisseuse, le matin du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis de mademoiselle de Laveline... vous l’avez oublié, vous?...
—Oh! non... fit le comte avec une expression douloureuse... je ne veux pas penser à ces lointaines années... c’était vous, madame Lefebvre, qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée... Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n’ai pas besoin d’évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce qu’il est le protégé de votre mari, le fiancé d’Alice, que vous avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi d’oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours!
—Vous parler d’Henriot, c’est parler de votre passé! dit Catherine avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg.
—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu’il soit advenu de cet enfant confié à la mère Hoche à Versailles et que je m’étais engagée à vous remettre à Jemmapes?...
—Cet enfant est mort, hélas!
—Qui vous l’a dit?
—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du baron de Lowendaal. L’enfant a été enseveli sous les ruines du château, bombardé, miné, démoli par les obus...
—L’enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte!
—Que dites-vous?... c’est impossible... Oh! parlez, madame la maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition, hélas! bien invraisemblable...
—L’enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd’hui fort, vaillant, un beau jeune homme, digne d’être aimé...
Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura:
—J’ai peur de deviner...
—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier français...
—N’achevez pas!...
—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre fils?...
Neipperg, accablé, s’était jeté dans un fauteuil, le front caché dans les mains, murmurant:
—Oh! c’est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice terrible des cours martiales...
—Il faut le sauver...
—Oui, je le sauverai... mais comment?... c’est le moyen que je cherche, dit Neipperg avec vivacité...
—Cherchons à nous deux...
—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait...
—Il faut se hâter... l’exécution est-elle fixée?...
—A demain! au lever du soleil...
—Nous avons quelques heures à peine...
—Bien employées, c’est suffisant...
—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie d’Henriot ce qu’on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante soldats, s’il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale.
—On refusera l’échange...
—Que faire alors?...
—J’ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.
—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder?
—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme sujet autrichien. Protégé par le pavillon d’Autriche, il devient inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu’à ce que régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité...
—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien?
—N’est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c’est le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre sécurité!
La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le sort d’Henriot.
—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir et nous ramener Henriot!...
Munie d’un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons.
Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot allait devenir soldat de l’Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s’était passé avec le comte de Neipperg.
Lefebvre réfléchit un instant, puis s’écria, comme emporté par un élan subit:
—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu’ils voudront, ils se plaindront à l’Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner l’ordre d’attaquer!...
Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:
—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!... j’ai Oudinot avec ses grenadiers... c’est moi qui marcherai à leur tête, et nom d’un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai Dantzig!...
Tandis que Lefebvre disposait tout pour l’assaut, le comte de Neipperg se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son quartier général.
Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets qui l’unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de l’armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l’empereur d’Autriche. Il exigeait qu’il lui fût remis sur-le-champ.
La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l’Autriche. Bien que s’étant mise à l’écart de la coalition, l’Autriche pouvait, d’un moment à l’autre, reprendre les armes contre Napoléon. La présence du comte de Neipperg à Dantzig était d’une haute importance diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les horreurs de la prise d’assaut. Le palais du consulat général d’Autriche était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient les dernières défenses, serait débattue et traitée.
Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat d’Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui examineraient par la suite la réclamation du consul.
L’entrevue d’Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux, oubliant les dangers courus, s’abandonnèrent aux délicieux projets d’avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l’un et l’autre, à l’abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l’on ne se souviendrait plus que comme d’un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig.
Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le souper, à son cabinet.
Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l’aise, pensant qu’il s’agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux postes français.
Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son origine, sur les particularités de son enfance.
Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années passées au camp. C’était un enfant du bivouac. Il se souvenait vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique de fruitière. Sa vie ne commençait qu’avec les bataillons de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il fit, plein d’une émotion vraie, le récit de ses premières impressions de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux fatigues, et réjouie par la victoire.
Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents.
Il répondit qu’il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme, pour lui, constituaient toute la famille.
Alors le consul dit avec une voix troublée:
—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur présence...
Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu d’indifférence:
—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m’ont abandonné, qui n’ont jamais pris soin de mon enfance, que je n’ai jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi... comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d’eux? quels sentiments d’affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n’en ont jamais manifesté pour moi?...
—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez l’existence de se faire connaître, de s’occuper de vous... ils vous ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte supposée... aujourd’hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d’années les ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?...
Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu’il n’avait donné que par reconnaissance à l’excellente femme de Lefebvre, il allait donc s’échapper de ses lèvres s’adressant à celle dont le ventre l’avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents... il ne serait plus l’enfant du hasard, recueilli par charité, soigné, élevé, fait homme par la bonté d’un soldat et d’une cantinière... Ah! en présence de cette femme qui s’avouait sa mère, il ne pourrait conserver l’indifférence dont il venait de faire montre au consul... son âme se fondait délicieusement dans un élan d’affection neuve et de respect inconnu.
Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:
—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?
—A l’instant! répondit le comte radieux.
Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme:
—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!...
Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui apprendre.
Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le serra sur son sein.
La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit, en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l’œil mouillé de larmes:
—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...
Pour toute réponse, Neipperg s’avança, les bras ouverts...
Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait peut-être de l’instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait ainsi connaître.
—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice, j’espère qu’à présent aucun obstacle ne s’opposera à cette union que votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos projets!...
Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour cacher son trouble s’élança vers elle en murmurant:
—Que vous êtes bonne, madame!...
Neipperg alors dit à Henriot:
—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils, vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître votre qualité...
—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s’inclinant.
—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel, imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c’est fort bien! Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai même d’y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine... et vous étiez chef d’escadron dans l’armée française; je prends sur moi de vous maintenir dans votre grade; l’empereur d’Autriche, mon auguste souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu’il saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal Kalkreuth attend votre visite...
Henriot, horriblement pâle, n’avait pas bougé.
Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:
—Qu’avez-vous dit, monsieur?... je n’ai pas bien compris... je suis à présent ce que j’étais hier, ce que j’étais il y a quelques minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à l’Empereur... et si j’ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce déguisement, voyez, je l’arrache à présent et je redeviens commandant des hussards... rien autre!...
Et, dégrafant rapidement l’uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous sa veste de hussard français.
—Henriot!... ne faites pas de folie! s’écria Neipperg. Vous êtes mon fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade dans l’armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...
—Vous me proposez une lâcheté!
—Prenez garde à vos paroles! C’est votre père que vous apostrophez ainsi!
La comtesse de Neipperg s’était avancée, surprise par cette altercation.
—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s’interposant; je comprends les scrupules d’Henriot, ce sont ceux d’un soldat plein d’honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne peut pas ainsi, d’une heure à l’autre, changer de camp... laissez-lui la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le forcent à abjurer sa foi de soldat!...
—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession... Vous ne voudriez pas d’un fils qui fût un renégat et un traître!...
—Henriot, mon fils! n’emploie pas de ces mots si terribles!...
—Je suis Français, reprit le jeune hussard d’une voix forte, je resterai Français!...
—Malheureux! c’est la mort! dit Neipperg accablé.
—J’aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...
—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes entré dans cette ville sous le costume d’un officier neutre... je vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches, votre famille...
—Je n’ai pas d’autre mère que la France et ma famille c’est mon régiment! s’écria Henriot au comble de l’exaltation. J’ai commis une faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu’un espion... je demande à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l’on m’a trouvé au milieu des rangs ennemis, vêtu d’un uniforme d’emprunt, c’était comme espion et non comme déserteur!...
A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.
La maison trembla sous la furie de décharges d’artillerie toutes proches.
Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la mousqueterie...
Alors un grand silence se fit...
On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme une multitude en déroute...
Les coups de feu avaient cessé tout à fait.
De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés, solennels...
Puis un nouveau silence.
—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée d’émotion.
—Une tentative d’assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée, dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de servir l’Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu’on démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l’état de siège. Il en est temps encore, réfléchissez!
—J’ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.
Alors, courant à la fenêtre, il l’ouvrit toute grande et cria à pleins poumons, à l’effarement des habitants de Dantzig qui s’enfuyaient par les rues.
—Vive l’Empereur!
—Ah! l’infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg, pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.
Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à coup, au dehors:
—Vive l’Empereur! C’est nous, mon commandant, nous arrivons à temps, nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je connais le chemin...
Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit grenadiers d’Oudinot.
La Violette escalada la fenêtre en disant:
—C’est mon entrée particulière!
Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.
En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant repris son flegme diplomatique.
—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect aux vaincus!... Dantzig s’est rendue... nous n’avons pas le droit de toucher à un cheveu de ses défenseurs, c’est l’ordre du maréchal!... Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu’on a donné l’assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins d’ingénieurs. Enfin c’est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la ville reste à nous!... Vive l’Empereur!
La reddition de Dantzig, en effet, venait de s’accomplir.
Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d’infanterie, étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de plus en plus la place. S’ils réussissaient à déloger Lefebvre et à reculer les lignes d’investissement, les renforts devenaient presque inappréciables.
Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l’impossibilité désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.
Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et Lannes, dont l’heure fatale n’était pas encore venue, son uniforme couvert de terre et de débris sanglants.
Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l’Angleterre avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s’agissait surtout de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.
Une de ces corvettes, la Dauntless (l’Intrépide), voulut profiter d’une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un feu violent d’artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.
Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats de géants.
Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le grand coup décisif.
Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n’était pas sans appréhensions sur les suites de son équipée.
Les nouvelles qu’elle lui donna d’Henriot ne lui plurent qu’à demi.
Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l’avait dit à Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l’assaut immédiatement.
On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l’ordre de Lefebvre, quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le fossé dont le combat de la veille l’avait rendu maître.
Ces troupes d’élite conduites au pied du talus reçurent l’ordre d’attendre en silence le signal de s’élancer à l’assaut.
Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait, mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d’écraser les assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.
On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher le moyen de paralyser leur chute.
—Présent! dit une voix... moi, si l’on veut, j’irai!...
Et La Violette, s’avançant vers Lariboisière, qui conduisait les sapeurs, ajouta avec modestie:
—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi qui feraient l’affaire... si je me propose, c’est que je crois pouvoir arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se méfieront pas!...
Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la justesse de son observation et l’avantage de sa taille.
Le général serra la main de La Violette avec émotion:
—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes mains!...
On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées, s’approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient dans le fossé vide, sans blesser personne...
A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:
—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...
Et il s’élança le premier vers le talus.
Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d’hommes, une cohue furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant, escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...
Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était fait cette fois par les grenadiers d’Oudinot et les voltigeurs de Lannes.
Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter les Français victorieux...
Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était huit heures du soir.
Le feu aussitôt cessa, tandis qu’on attendait le maréchal Lefebvre pour traiter des conditions de la reddition.
Le maréchal consentit à une suspension d’armes, se réservant d’avertir Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.
Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi de quelques camarades, et parvint au consulat d’Autriche, au moment où le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau, poussait ce formidable cri de «Vive l’Empereur!» qui devait, selon lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.
La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.
Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d’en étudier en personne les défenses et d’en reconnaître les ressources.
Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers le camp de Dantzig.
Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l’Empereur s’était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter l’ordre et la marche en vue de l’entrée solennelle des troupes dans la ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la faveur d’un entretien particulier.
—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris... que diable! on la dit très attachée à son mari, c’est d’un excellent exemple, mais ce n’est pas une raison pour venir le surveiller jusqu’au camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de l’Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu des troupes...
L’Empereur s’arrêta, sourit, et se dit:
—Il est vrai que si j’avais écouté Joséphine, elle serait accourue ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être l’attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que Joséphine m’enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?... Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...
Catherine était peu à son aise en présence de l’Empereur. Il avait une si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille, pénétrait jusqu’au plus profond de l’âme.
Et puis il n’était pas toujours très galant, ni même très poli avec les femmes.
Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques, fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.
L’histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades, d’ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les cérémonies où il questionnait les dames invitées.
Quelques-unes de ces réponses eurent d’ailleurs une brutalité justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu hommasse et insupportable, qui avait rêvé d’atteler en flèche de son pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un jour, en minaudant comme une Agnès:
—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?
Et elle attendait le compliment forcé.
—Celle qui fait le plus d’enfants! répondit rudement Bonaparte, en tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.
Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu gracieuses qui s’échappaient des lèvres de l’Empereur agacé par les avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames de la cour désireuses d’attirer les regards du maître, et qui, comme la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l’écritoire, du refus de les déshonorer dont l’Empereur se montrait coupable.
Elle n’avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l’abord du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la mission dont elle s’était chargée.
Mais elle savait répondre! Elle n’avait pas, disait-elle souvent, sa langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu’elle l’avait connu petit officier d’artillerie sans le sou, l’éblouissant empereur, et les souvenirs de l’hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le linge à crédit, l’enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.
Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu’elle entra sous la tente impériale, où Rapp l’introduisit.
Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l’Empereur, attendant qu’il l’interrogeât.
Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à travers l’Europe.
Catherine, rassurée par le ton de l’Empereur, qui s’était empressé de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle fit part des inquiétudes de l’Impératrice; l’esprit toujours hanté des dangers que courait l’Empereur dans cette campagne lointaine, Sa Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier point de sa mission: d’une voix légèrement voilée, elle annonça la douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l’enfant d’Hortense.
Un sanglot court et brusque s’échappa de la poitrine de l’Empereur...
Il aimait cet enfant. Il s’y était attaché. Ce conquérant impitoyable, ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette faiblesse d’adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n’ayant conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d’un enfant et la carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les enfants des autres.
Que de fois on l’avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d’argent, les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là, il s’interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des instructions à quelque préfet des Bouches-de-l’Escaut ou des montagnes de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l’enfant sur son dos.
Il était alors l’oncle Bibiche. C’était ainsi que le petit Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant terrible.
Il avait projeté d’adopter le fils d’Hortense. Sans doute, il n’ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes insinuaient qu’il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors qu’elle était déjà grosse de ses œuvres. Le Moniteur avait annoncé, par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était accouchée d’un garçon le 18 vendémiaire», comme s’il s’était agi d’un héritier de l’Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.
Mais Napoléon n’était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions scandaleuses.
Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant d’Hortense, au fond il n’était pas très mécontent de savoir qu’on lui en attribuait la paternité.
L’armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la puissance à l’enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans ses veines.
Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se trouveraient ainsi satisfaites.
La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l’arbre généalogique qu’il s’efforçait de faire croître.
Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture de sphinx foudroyé.
Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de l’homme qui s’était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau du politique voyant s’effondrer une partie de son œuvre.
Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même, maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il demanda:
—Quelle autre nouvelle m’apportez-vous, madame la maréchale?
—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas seulement une messagère funèbre... j’ai aussi à vous faire part de la naissance d’un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous venez d’apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour, qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient d’être mère...
—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.
—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...
Napoléon s’était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux mains:
—Vous êtes bien certaine de ce que vous m’avancez là? demanda-t-il avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.
—Parfaitement sûre, sire... j’ai vu l’enfant... il vous ressemble! dit hardiment Catherine.
L’Empereur la regarda fixement, mais sans colère:
—Ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle la Sans-Gêne, vous! dit-il en avançant la main vers l’oreille de la maréchale, pour la tirer, comme il avait l’habitude de le faire avec ses grenadiers, ses officiers du palais, ses maréchaux même.
Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec fébrilité.
Catherine l’entendit qui grommelait:
—J’ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n’y a pas à en douter!... Ah! c’est un coup du sort!... voilà donc démenti ce bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner... qu’il m’était impossible d’avoir un héritier... que ma dynastie ne pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche, et Corvisart n’est qu’un imbécile!... c’est un âne comme tous les médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l’avenir m’appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m’apportez là... décidément votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera son entrée solennelle dans la ville qu’il m’a prise... tous les deux, je l’espère, vous serez contents de moi!...
Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en souriant:
—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...
—Sire, j’ai aussi celui de l’impératrice Joséphine, et je dois vous le confier! dit Catherine, s’arrêtant et manifestant son intention de ne pas accepter le congé de l’Empereur.
—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire connaître!... Voyons, qu’est-ce encore? Je parie qu’il s’agit de quelque dette nouvelle, d’une réclamation de fournisseur?... Joséphine est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages, ses folies, me déplaisent... avec l’argent qu’elle me dépense en frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence... Allons! puisque vous êtes l’ambassadrice de cette folle... dites-moi la somme?... Vite, combien?...
—Sire, il ne s’agit pas d’argent...
—Et de quoi donc, s’il vous plaît?
—L’Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire, avertie de la naissance de cet enfant...
—Ah! l’Impératrice sait...
—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et méchants à sa cour...
—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois de l’Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles désagréables envolées de son manteau.—Et qu’a dit l’Impératrice? reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses sentiments à l’égard de cet enfant?...
—L’Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir, de l’élever... et même de l’adopter, si Votre Majesté y consentait...
Avec sa rapidité d’impressions, et la surprenante vivacité de sa pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure qu’on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la mort inattendue du fils d’Hortense...
—Oui, je vois ce que l’on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph, Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais triompherait... oui, ce serait possible!... L’adoption de cet enfant pourrait me tenir lieu d’héritier... Mais que diraient les rois de l’Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille régnante?
Il s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit et son œil soupçonneux se fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit alors:
—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission de Votre Majesté, qui fera connaître à l’Impératrice, quand elle le jugera à propos, la résolution qu’elle aura arrêtée... Je vais retourner en France, toute heureuse d’avoir trouvé Votre Majesté en bonne santé et toujours victorieuse...
—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!
Et l’Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant que l’audience était terminée.
La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à l’Empereur, conséquence de la preuve qu’il avait de sa possibilité de donner à l’empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le blé dans le grain qu’on sème, germait dans les profondeurs de la pensée du nouveau Charlemagne.
Le divorce! ce grand événement de l’existence impériale, n’était encore qu’un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses perceptions d’un avenir possible, mais improbable, qu’on entrevoit dans les brumes de la rêverie, du désir, de l’éventualité.
A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de rompre son mariage avec Joséphine.
D’abord, lors de la crise du retour d’Egypte, quand Bonaparte avait été informé des fredaines de sa volage créole.
Puis à l’époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du départ pour la campagne d’Allemagne.
Fouché, l’un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché, sondé, tâté le terrain.
Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari, reprenait l’avantage.
Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête coiffée du madras, par l’escalier dérobé mettant en communication son appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s’opérait sur l’oreiller.
Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l’Europe était toujours vaincu.
Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien ascendant, l’asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et solidement, par les sens. Il l’avait, comme on dit familièrement, dans le sang.
Les infidélités qu’il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu’à l’époque où nous sommes arrivés.
On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon. La duchesse d’Abrantès, mademoiselle d’Avrillon, Constant, Bourienne, Fain, d’autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné le tableau complet des amours de Bonaparte et de l’Empereur. Tout dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté, fort intéressant et impartial, a résumé l’histoire anecdotique des maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n’eut pourtant d’influence véritable sur la décision de Napoléon.
On sait peu de chose sur ses liaisons d’officier: pauvre, laborieux, fier et pas avenant, il est peu probable qu’à Valence ou à Auxonne ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu’une partie de courte débauche, la passade d’une soirée.
On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari n’eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace protection accordée au jeune général d’artillerie. Au 13 Vendémiaire, Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l’Intérieur, et contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de la Convention.
Bonaparte se montra d’ailleurs reconnaissant envers Turreau d’abord, puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à l’armée d’Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie, abandonnée, misérable, il donna d’abondantes gratifications.
Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès est l’héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s’informa. C’était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu l’ordre de rejoindre l’armée d’Egypte. S’embarquer au premier quartier de la lune de miel, c’était pénible pour les deux amoureux. La petite modiste eut l’aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.
Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume d’homme, s’enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l’aperçut et s’en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d’abord les cadeaux du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d’embarquement. On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la France. Le général en chef l’avait distingué pour sa capacité, pour son intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son importante tâche, il reviendrait à Damiette.
L’officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement maladroit, il renversa une carafe d’eau: voilà la robe de la jeune femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l’emmène dans un appartement, sous le prétexte de lui permettre d’essuyer l’eau et de réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame les soins que réclamait l’aspersion, et elle revint la coiffure si en désordre, bien que la carafe n’eût pas inondé si haut, que les convives surent immédiatement à quoi s’en tenir.
Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais qu’il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours comme dans les comédies, Fourès, qu’on croyait bien loin, sur la route de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut brusquement, ainsi qu’un diable surgissant d’une trappe.
Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général Bonaparte, l’amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le mari de la maîtresse en titre en lui donnant d’ironiques conseils et des renseignements fort précis.
Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s’en prendre à son supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres. Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l’appela familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d’elle, lui permit de l’accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu’il se serait déclaré prêt à l’épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui un enfant.
Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d’impressionner Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l’avis de la naissance de l’enfant d’Eléonore de la Plaigne, qu’il était peut-être impuissant à engendrer.
Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord de l’América, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée de son second mari qu’elle avait consciencieusement trompé, Bellilote partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une fidélité à l’Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et d’autres ingrats chamarrés.