Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait nullement la peinture; en œuvres littéraires il n’aimait que la tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer le majeur du mineur, prêtant peu d’attention à la symphonie, il éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine. On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute l’Italie en donnant à cet eunuque musical l’ordre de la Couronne de Fer. Aussi la passion qu’il éprouva pour la Grassini, cantatrice célèbre, naquit-elle autant de l’audition que de la vue de cette belle personne. C’est à Milan que Bonaparte l’admira et la connut. Il la fit venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une petite maison de la rue Chantereine. Elle s’ennuyait. Un violoniste, Rode, s’offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d’archet de l’artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la suite, chaque fois qu’elle traversait Paris, en revenant de chanter à Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l’Empereur, conservant d’elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut l’ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les compagnes éphémères de l’Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de l’Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne lyrique; mademoiselle Bourgoins qu’il eut la cruauté de faire annoncer dans sa chambre, un soir qu’il travaillait avec son ministre Chaptal, dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire de l’Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son amant lui valut d’être exclue du Théâtre-Français, à l’instigation des gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui administraient la scène.
Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l’amour à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout bonheur que la main n’atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas s’étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de chambellans ou d’officiers de sa maison, de lectrices de l’Impératrice, qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant avait la clef.
Ces distractions physiques, l’Empereur les eut d’abord parce qu’il y éprouvait satisfaction, qu’il était vigoureux et bien portant,—il faut se rappeler qu’à l’époque du siège de Dantzig il n’a que trente-huit ans,—et ensuite parce qu’il redoutait une liaison, un attachement qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l’attention, de la volonté. Et puis il craignait l’influence que pourrait avoir une maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d’influence féminine dans son entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de la chambre du conseil.
Cette appréhension d’une favorite, d’une maîtresse régnante, comme les Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l’ancienne monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes aventurières comme madame de Vaudey.
Cette femme intrigante et coquette était la fille d’un militaire célèbre, Richaud d’Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut nommée dame du palais en 1804 et accompagna l’Impératrice aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été rejoindre Joséphine, qu’il la connut. Napoléon s’en dégoûta un jour qu’elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable. Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à l’Empereur; l’aide de camp de service qu’il envoya, avec l’argent sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d’Auteuil, présidant un joyeux souper et ne pensant pas du tout l’achever promptement chez Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses services au prince de Polignac, proposant d’attirer l’Empereur dans un guet-apens et de le faire assassiner.
Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle Lacoste, petite blondinette qui n’était pas admise au salon de l’Impératrice et se tenait dans l’antichambre, puis Félicité, fille d’un huissier de l’Empereur et qui avait pour fonction d’ouvrir la porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de Rémusat, qui n’avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial; mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck de Napoléon, vint brusquement l’avertir de la visite du souverain. Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d’avoir un enfant de l’Empereur, ou de faire croire qu’elle était grosse de lui. Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l’heure. La Restauration la récompensa des méchants propos qu’elle tint sur l’Empereur en nommant son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de l’empereur, celle qu’il a aimée profondément et qui lui est restée fidèle jusqu’à l’exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska, la belle Polonaise.
Pendant le siège de Dantzig, l’Empereur allant à Varsovie, reçut à un relais de poste les compliments et un bouquet d’une députation de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
Duroc la présenta pour qu’elle débitât son compliment. Elle demeura troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de l’Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l’espoir de la revoir à Varsovie.
Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l’épouse du comte Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf ans. Pour l’épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur d’un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme s’appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire, était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine l’âme d’une héroïne. L’amour de la patrie dominait son être. Elle donna sa main au vieux noble en souhaitant d’avoir un fils qui contribuât à délivrer la Pologne.
En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N’a-t-il pas infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
Dès lors, dans son cœur, l’admiration pour l’Empereur a pris une telle place qu’à la première occasion un autre sentiment doit naître inévitablement.
Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt d’accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque. Ils avaient remarqué l’attention profonde avec laquelle, à un bal, l’Empereur l’avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions de l’Empereur durant un dîner auquel elle assistait n’ont pas échappé à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa vertu. L’amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout des auxiliaires. Son mari même l’engage vivement à se rendre aux invitations de l’Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle l’histoire d’Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus, délivra le peuple d’Israël accablé. On la presse, on l’entoure, on l’entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire de la patrie.
Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on obtient d’elle une entrevue avec l’Empereur. Elle s’y rend, comme au supplice. Duroc l’introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les yeux avec ses mains et s’affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia. Napoléon eut le tact et l’habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna chez elle, cette nuit-là, telle qu’elle était venue. Cette respectueuse attitude de l’Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc, dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de sa patrie à l’amoureux empereur qui ne proférait que des paroles passionnées.
On peut dire que Marie Walewska n’aimait point Napoléon quand elle devint sa maîtresse; mais depuis elle s’attacha fortement à lui; et quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu’à sa chute, il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l’île d’Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de son sexe et l’ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand soldat vaincu! L’une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut l’annonce que le misérable Hudson-Lowe s’empressa de lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le général comte d’Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
La nouvelle de la naissance de l’enfant d’Eléonore, apportée par la maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l’Empereur vers la belle Polonaise.
Puisqu’il pouvait engendrer, puisqu’il n’y avait aucun obstacle physique de son côté, et que l’absence d’héritier de l’empire provenait uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
Pourquoi n’adopterait-il pas son enfant?
Et s’il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il pas dans les familles régnantes une princesse qu’il épouserait et qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par conséquent aucun souverain n’oserait par la suite contester les droits à l’hérédité de l’empire?
Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son esprit, subitement échauffé à l’idée d’un mariage qui lui ôterait sa tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l’enfant qu’il aurait d’une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la fiction de l’hérédité du principe monarchique. La certitude où il se trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son trône. L’amour qu’il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à rompre le lien qui depuis tant d’années l’attachait à Joséphine.
Pour la première fois, il songea qu’elle était vieille, et rapidement il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il pourrait rencontrer, dans les cours d’Europe, pour en faire une Impératrice.
Sa méditation fut interrompue par Rapp, l’avertissant que l’armée se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l’épée du maréchal Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.
Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège mémorable.
Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig fournirent un détachement d’honneur et entrèrent, tambour battant, drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.
Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait cette troupe d’élite, la moitié avait péri dans les tranchées.
L’Empereur avait reconnu sa valeur, et l’ordre du jour suivant avait été lu, avant l’entrée dans la ville, à toute l’armée:
«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées aujourd’hui à midi.
»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les sapeurs se sont couverts de gloire.»
Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable de la place, la force numérique égale chez l’assiégé aux troupes assiégeantes, l’insuffisance de l’artillerie de siège, le climat rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la résistance.
La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.
L’effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce climat froid, fut pour l’armée un cordial énergique, un élixir de bonne santé et de joyeuse humeur.
Napoléon, deux jours après l’entrée de Lefebvre, vint visiter les tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.
Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre, Lannes et Mortier attendaient l’arrivée de l’Empereur, le grand maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée, enrichie de diamants.
Un officier l’accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel était posée une couronne d’or fermée.
Duroc tenant l’épée, et l’officier le coussin avec la couronne, se postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.
Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la couronne et l’épée.
Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:
—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à s’approcher.
Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea vers Napoléon.
Machinalement il avançait la main, pensant que l’Empereur allait, pour le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant tous une accolade fraternelle.
Mais Napoléon reprit:
—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le genou pour recevoir l’investiture!...
Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s’était retourné comme si l’Empereur se fût adressé à quelqu’un d’autre derrière lui, un fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n’y avait, parmi les Français, ni duc ni duché.
Duroc se pencha vers lui, murmurant:
—Agenouille-toi!...
Et il vit l’officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait sur la tête...
Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu près la haute et curieuse fortune dont il était l’objet, que lorsque Napoléon, prenant l’épée et lui frappant légèrement trois coups sur l’épaule, lui dit avec la gravité d’un pontife officiant:
—Au nom de l’Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette dignité!...
Puis d’une voix plus douce:
—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre Empereur!...
Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais, battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.
C’était un acte politique d’une importance énorme que cette élévation d’un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque ridicules.
Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l’aide d’une aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa cour les représentants de l’ancienne aristocratie. A présent, il voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles, illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et grâce aux dotations qu’il se proposait de leur accorder, se mêleraient, se confondraient avec les descendants des familles de la vieille France. Ainsi selon lui serait cimentée l’union des deux France et son œuvre dynastique serait parfaite.
Cette pensée de créer une noblesse d’empire s’ajoutait, dans son cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d’alliance avec une famille souveraine.
Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il siégerait, lui, l’Empereur.
Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande, Joseph l’Espagne, Jérôme la Westphalie.
A côté d’eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples, Eugène, vice-roi d’Italie.
Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier; des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu’il avait institués au camp de Boulogne.
Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l’ordre social reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le moule de l’ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière révolutionnaire.
C’est pour cette raison qu’ayant décidé de refaire une noblesse et de créer des ducs et des comtes d’Empire, son choix s’était d’abord arrêté sur Lefebvre.
La bravoure légendaire, les services militaires, la probité inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte. Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de son empire, cherchait à frapper l’esprit de son armée et à bien mettre en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.
C’était parce qu’il était fils de paysan, et qu’il l’avait connu sergent aux gardes-françaises que l’Empereur prit Lefebvre comme prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.
Le nouveau duc, qui d’ailleurs, avec l’épée et la couronne, recevait une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat n’étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans l’armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre, fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d’envie. Il stimula aussi l’héroïsme et le dévouement de ses compagnons d’armes. Chacun, en secret, pensait à s’illustrer davantage afin d’obtenir de l’Empereur une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au premier rang de la société impériale l’ancien sergent, le volontaire de 92, l’officier subalterne de l’armée de Sambre-et-Meuse.
Tout ému par l’embrassade de l’Empereur, un peu gêné par la couronne qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l’épée ducale qui venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à Duroc, qui le félicitait:
—Moi! je m’en f... de tout cet attirail-là... Mais c’est ma bonne femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça, Duroc!
Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l’état-major de Lannes un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le regardait avec un sourire moqueur.
Il alla droit à lui et l’apostropha ainsi:
—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois à moi-même, tandis que vous, c’est le hasard de la naissance qui vous a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous; moi, je suis un ancêtre!...
Et, tournant le dos à l’ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:
—Mon cher maréchal, quand donc l’Empereur donnera-t-il le signal de se mettre à table?
—Vous avez faim, Lefebvre?
—Non!... Mais plus vite l’Empereur nous fera dîner, plus vite nous serons libres... Et j’ai une furieuse envie d’être le premier à embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
On attendait l’Empereur.
Victorieux, maître de l’Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en triomphateur dans Paris.
Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine.
Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l’honneur de la nouvelle duchesse de Dantzig.
Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se préoccupait de cette réception.
On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son rang.
Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse.
Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d’extraction humble et plus d’une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes scandaleuses.
La bonne Catherine, elle, jouissait d’une réputation sans tache.
Elle paraissait même ridicule à force d’aimer son mari.
Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d’un grand officier de l’empire et même madame la maréchale, elle n’avait eu, dans sa noble existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution couronnée, qu’un seul amour: son homme, son Lefebvre.
Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles sabreurs de l’Empire.
Il n’avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant, l’Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C’est le seul terrain où je ne suivrai pas l’Empereur!»
Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de camp moins scrupuleux:
—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j’aurais des remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!...
Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour l’héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d’être le collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez capable, et qui n’aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui, ne devaient pas l’imiter et devaient trahir par la suite la France et Napoléon, avec la même facilité qu’ils faisaient ce qu’ils appelaient «une queue» à leurs épouses, d’ailleurs rarement en reste avec eux.
La réception de l’Impératrice était au grand complet lorsque la maréchale se présenta.
Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence et leur impudente convoitise.
Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D’où rivalité sourde et guerre d’épigrammes entre les deux sœurs.
Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier rang Junot, gouverneur de Paris, l’ancien sergent dont Bonaparte avait fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès de la reine de Naples.
Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.
La voiture de Junot attendait jusqu’à des heures très avancées dans la cour de l’hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte les retenait: l’arrivée de l’Empereur. Lui absent, tout le monde à sa cour se lâchait, s’abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois. La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu’il avait le malheur d’avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il avait la sottise d’aimer, d’adorer sa famille, ces êtres méprisables et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans l’affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de Naples, et il l’exila en Portugal, avec le grade d’ambassadeur et le titre de duc d’Abrantès. Sa colère, on le voit, n’était pas bien terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le trône en devenant le mari de sa sœur.
La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.
Epoux de l’archiduchesse d’Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat, un Junot, un Joseph, s’imaginer gouverner la France et le monde après lui, c’était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l’ont exploitée terriblement en appelant à eux l’étranger et en livrant la France, grâce à la trahison de l’infâme Marie-Louise, à leurs bons amis les Cosaques et les Prussiens.
A l’heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le brave maréchal déjeunait avec l’Empereur.
Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois absences.
Chaque fois que Napoléon l’appelait: «monsieur le duc», il tressaillait comme s’il se fût agi d’une personne étrangère à qui la parole était adressée.
Napoléon parfois aimait à plaisanter.
Il savait Lefebvre honnête et pauvre.
Il l’avait fait duc, il voulait le faire riche.
A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:
—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?
—Mais oui... sire!... j’aime le chocolat si vous le voulez, j’aime tout ce que vous aimez, moi!...
—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c’est du chocolat de Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville, puisque vous l’avez conquise...
Lefebvre s’était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas toujours très bien ce que l’Empereur lui disait. Il craignait souvent de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.
Napoléon s’était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette, d’où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d’une livre de chocolat enveloppé.
Il le donna au maréchal en disant:
—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux entretiennent l’amitié.
Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son uniforme et se rassit à table en disant:
—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l’hôpital... c’est excellent, paraît-il, pour les malades...
—Non! fit l’Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en prie!...
Lefebvre salua et grommela:
—Drôle d’idée qu’a l’Empereur de me fourrer du chocolat comme à une petite maîtresse!...
Le déjeuner se poursuivait.
Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d’œuvre du cuisinier impérial, fut servi.
L’Empereur, avant de l’entamer, s’arrêta et dit:
—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A vous le signal d’attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à vous d’en faire les honneurs!
Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois convives donnèrent un vigoureux coup de dent.
Le maréchal rentra chez lui enchanté de l’amabilité de son souverain.
—Quel dommage que Catherine n’ait pas été là! dit-il en soupirant... jamais Sa Majesté n’a été de meilleur poil... mais quel singulier cadeau que ce chocolat de Dantzig!...
Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.
Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent mille francs en billets de banque.
C’était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.
Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement le bienfait de l’Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du «chocolat de Dantzig».
La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l’Empereur servait sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos aigres-doux.
Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la réception de l’Impératrice pour l’humilier et lui rappeler son humble origine.
Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.
Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d’un panache de plumes d’autruche blanches dominant l’échafaudage de sa coiffure savante, traînant sa robe de cour, chef-d’œuvre de Leroy, et fort embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d’abeilles d’or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s’avança radieuse et pourtant intimidée sur le seuil du salon.
La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.
Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines auprès de l’Impératrice, et tout en veillant à ne point s’empêtrer dans sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.
L’huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant l’avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s’empressa d’annoncer de sa plus belle voix:
—Madame la maréchale Lefebvre!
Catherine se retourna à demi, murmurant:
—Il ne sait pas son rôle, le larbin!
L’Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de la maréchale.
Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant de la place forte septentrionale:
—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?
—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et Votre Majesté pareillement, je suppose?...
Et se tournant vers l’huissier, imperturbable:
—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.
Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés et de clignements d’yeux railleurs.
Bien que l’Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui adressant de bienveillantes paroles, Catherine s’aperçut qu’on se moquait d’elle.
Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les insolentes et leur clore le bec.
—Qu’ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle. Ah! si l’Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur lâcher ce que j’ai sur le cœur!...
Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s’approcha d’elle.
—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant obséquieusement.
—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous ai vu quelque part...
—C’est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous n’étiez pas encore au rang élevé où j’ai l’honneur de vous saluer...
—Vous voulez dire quand j’étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus! J’ai conservé dans une armoire mon modeste costume d’ouvrière; il a gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...
—Eh bien! madame la duchesse, reprit l’homme doux, à la parole onctueuse, et dont l’allure avait un peu du prêtre et beaucoup du bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j’eus le plaisir de me trouver en votre compagnie... j’étais votre client... presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez un jour duchesse...
—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois, avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il rien raconté à vous, le sorcier?
—Si fait!... j’ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il s’est réalisé...
—Vraiment! et que vous avait-il prédit?
—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta le personnage avec un fin sourire.
—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l’instinct des femmes, elle flairait le traître.
—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s’inclinant, le félin courtisan.
Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de l’Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la nouvelle duchesse:
—Vous aurez ici pas mal de rivales, d’ennemies même, madame la duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances, de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur offrir la pâture...
—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j’accepte votre offre! répondit avec bonhomie Catherine. Vous m’avez connue dans le temps, vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je n’ignore pas qu’il y a des choses qu’il ne faut pas dire en société... Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité de ministre de la police, devez être un malin!...
—Il y a des choses que je sais, d’autres qui m’échappent, répondit modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous m’autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard, lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l’aveuglette, parmi les chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d’ailleurs, largement munie?...
—Volontiers, monsieur Fouché, vous m’obligerez infiniment; je suis si ignorante des usages des palais, moi, qui n’ai quitté le fer à repasser que pour porter le bidon de la cantinière!
—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura casse-cou!
Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d’écaille où il puisait son tabac.
—C’est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni vous, ni votre tabatière...
—Ma tabatière surtout!
Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l’Impératrice qui engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation était préparée.
Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la maréchale Lefebvre dans la salle du souper.
La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d’elles quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse improvisée.
Caroline montrait, sous l’éventail, un billet écrit par la maréchale à Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d’or, et où se lisait cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de m’apporter demain ma robe de catin...»
Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie de la maréchale Lannes, avait dit à l’huissier:
«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»
Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l’actif de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches couronnées.
Un jour, un diamant assez beau, qu’elle gardait dans un écrin, disparut. La maréchale s’aperçut assez promptement de cette perte. Elle soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s’introduire dans la chambre où était le bijou.
Le chevalier de l’encaustique niait énergiquement.—Qu’on le fouille! dit un agent de police que les domestiques, craignant d’être soupçonnés, avaient été quérir.
L’homme fut l’objet d’une perquisition en règle. On le déshabilla même. Rien ne fut trouvé.
—Mes enfants, vous n’y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l’œuvre Saint-Just, Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées, qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des colonels aussi, qui chapardaient chez l’habitant, vous sauriez qu’il y a d’autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les chapeaux... Laissez-moi faire!
Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de l’affaire pour le voleur, la maréchale explora l’individu mis à nu devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que l’agent n’avait pas jugé à propos de sonder.
L’aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la maréchale narrait les détails de son exploration.
Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l’histoire de la fouille devant l’Impératrice.
Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.
Fouché, à quelques pas d’elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.
—Diable! il me crie casse-cou!... j’allais encore lâcher quelque sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m’avertit... Je le suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...
Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l’était, l’idée lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui n’étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la richesse et la bonté de Napoléon.
Elle s’avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:
—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien de l’honneur à une pauvre femme comme moi parce qu’elle a réussi à surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du tout... un domestique, un frotteur, qui n’était ni maréchal, ni roi, ni apparenté à l’Empereur... ce sont ces filous de peu que l’on prend, mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j’ai eu tort et j’aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque tant de voleurs couronnés viennent piller l’Empire et se partager les dépouilles de notre pauvre pays de France!...
Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le brillant entourage de la reine de Naples.
Fouché s’était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de l’index et du médius sur sa tabatière.
Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s’arrêter.
Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec hardiesse les dames consternées:
—Oui, l’Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui ne sait pas ce que c’est que l’argent, lui sobre, économe, et qui vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les frotteurs qui s’emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce sont les maréchaux, ce sont les souverains que l’Empereur a faits qu’on devrait déshabiller et fouiller à fond!...
Sa voix tremblait de colère. Forte de l’incontestable probité de Lefebvre, l’honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus volaient l’empire en attendant qu’ils trahissent l’Empereur.
Caroline de Naples était audacieuse, et l’orgueil d’être reine lui donnait une audace plus grande:
—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l’époque des vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le beau temps vraiment où l’on se tutoyait et où l’on était suspect quand on se lavait les mains!...
—N’insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d’une voix frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté... Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui les attire... Ce qu’ils cherchent surtout dans la victoire, c’est le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d’ailleurs héroïquement, votre roi Murat... L’Empereur ne voit pas que le jour où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n’y aura plus de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l’aigle blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne, tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra se battre pour l’honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix, tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu’elle aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui voudront conserver leur trône d’un instant!...
Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les princesses démontées.
Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:
—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une duchesse!...
Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref salut à l’Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses hautaines belles-sœurs.
Fouché s’était rapproché de Catherine.
—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec son sourire effacé d’ancien oratorien... J’avais cependant prodigué les avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne vous arrêtait...
—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je raconterai tout à l’Empereur, et quand il saura comment les choses se sont passées, l’Empereur m’approuvera!...
La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout.
Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l’armée russe à Friedland et Soult s’était emparé de Kœnigsberg.
Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux, livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de Marengo.
L’armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen, marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.
La rivière l’Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts existaient sur ce cours d’eau.
Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les voltigeurs d’Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres de Grouchy, vint barrer le chemin à l’armée russe.
A trois heures du matin le feu commença.
L’action devait être décisive. C’était l’effort brusque et complet de toutes les forces dont l’empereur de Russie disposait. Alexandre avait promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la Prusse.
Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour lui aussi la destinée n’avait pas encore marqué l’heure fatale. Ce n’est pas sous le feu de l’ennemi, au milieu de la mêlée qu’il devait rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l’abattre.
La résistance de Lannes permit à Napoléon d’arriver.
Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de prendre part à l’action et de commander en personne la victoire.
Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant:
—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n’en peuvent plus... mais donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière!
Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa lunette sur le champ de bataille.
La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l’entouraient, conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps de rassembler toute l’armée.
—Non! répondit l’Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien commencé... on ne surprend pas deux fois l’ennemi en pareille faute!...
Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine, gênés qu’ils étaient par le cours sinueux de l’Alle.
Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida d’occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette de l’Alle. Il fallait donc enlever d’abord les ponts formidablement défendus. On attaquerait à droite, et l’on pousserait devant soi les Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef sûr et intrépide de la prise des ponts.
Ce fut à Ney, le brave des braves, qu’il s’adressa.
Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:
—C’est là qu’il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d’hommes et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite, à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l’armée pour y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire immortel!...
Ney partit avec un tel enthousiasme que l’Empereur dit, en le montrant à Mortier:
—Ney, ce n’est plus un homme, c’est un lion!
Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement les Russes, l’Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres oubliés.
Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski et les dragons de Latour-Maubourg.
L’armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de quatre-vingt mille hommes.
L’ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et d’attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris, admirablement exécuté.
Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée, au moins pour ce jour-là.
Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le fracas d’un orage, l’armée se massait et prenait ses dispositions de combat.
Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon, auprès de laquelle se plaça Napoléon.
Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui portaient sa fortune et la gloire de la France.
Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui voulaient aborder l’ennemi, avec calme il attendait que le mouvement tournant qu’il avait combiné fût commencé.
Alors il donna le signal.
Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise. L’artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant les ravages furent si terribles, car des files entières d’hommes étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que l’infanterie de la division Bisson hésita, s’arrêta.
Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se transporter avec son artillerie en face des batteries russes.
Audacieusement, sous le feu de l’ennemi, le général disposa ses pièces. On se battit d’une rive à l’autre, à coups de canon, à portée de fusil.
Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d’eux-mêmes dans la ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les vaillants soldats russes.
Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de l’arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.
Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour, à son heure, les leviers d’une machine bien réglée, donna l’ordre de porter toute l’armée en avant. La poussée fut formidable. L’armée russe en débandade s’évanouit dans l’obscurité. Il était dix heures du soir et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau de pain de munition que lui tendit un soldat. C’était son premier repas de la journée.
Au moment où il s’approchait d’un feu de bivouac pour sécher ses bottes mouillées au passage d’un ruisseau, une immense clameur s’éleva des rangs du corps d’armée de Lannes:
—Vive l’Empereur d’Occident! criaient les soldats enthousiasmés.
Napoléon n’eut aucun mouvement de satisfaction et d’orgueil en entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats.
Il réfléchit et murmura:
—Empereur d’Occident! c’est un beau nom... un grand rôle... Ah! si l’empereur Alexandre voulait s’entendre avec moi!... à nous deux nous pourrions nous partager le monde!...
Et un soupir s’échappa de sa poitrine.
C’était le commencement de ce qu’on a appelé la folie napoléonienne; l’alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand homme, le premier pas en avant vers l’abîme.
Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du Niémen, fleuve qui sépare la Prusse orientale de l’empire russe.
La grande armée, partie du camp de Boulogne, en septembre 1805, avait traversé l’Europe en cohorte triomphale.
L’Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse anéantie à Iéna, la Russie battue et démoralisée à Friedland,—que restait-il à faire?
La paix?
Oui, mais avec l’Europe civilisée, avec l’Angleterre, avec l’Autriche, avec la Prusse—et non avec les barbares de la Russie, qui, à la première occasion, chercheraient à se ruer sur la France, fille de la Révolution aux institutions toujours démocratiques.
Malheureusement l’Empereur se laissa prendre au piège de l’amitié feinte du czar Alexandre.
On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux traîtres qui l’entouraient—d’épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l’empereur de Russie.
C’était flatter son désir secret de s’allier à une famille régnante et d’avoir un héritier pouvant justifier d’un grand-père occupant le trône non par la fortune des armes, mais par le droit divin et la fiction de l’hérédité.
La grande-duchesse Anne n’avait pas quinze ans. Elle était de petite taille et paraissait déjà fort jolie. On lui trouvait une ressemblance avec l’impératrice Catherine, à raison de son nez aquilin, qui n’avait rien du vilain et camus nez tartare des souverains russes. La princesse avait été élevée avec grand soin par madame de Lieven. Elle promettait une souveraine accomplie...
Mais les qualités physiques et morales importaient peu. C’était l’alliance avec l’empereur Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà résolu à faire rompre son mariage avec Joséphine.
Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration qui vint, au nom du czar, lui offrir la paix.
Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom de l’empereur Alexandre.
Il se montra charmé de cette occasion de faire la connaissance personnelle du grand monarque qu’il avait vaincu et dont déjà il souhaitait faire, dans une de ses pensées de derrière la tête qu’il ne communiquait à personne, non seulement son ami, mais son beau-frère.
L’entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une heure de l’après-midi.
Auparavant l’Empereur lança à son armée la proclamation suivante, qui, à près de cent ans de distance, doit faire encore battre tous les cœurs français: