—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d’un commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J’assurerai à la maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards... des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends bien tout cela?

Lefebvre s’était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l’Empereur.

Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le dos, croisées, comme s’il dictait un ordre de bataille.

—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une femme de l’ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu importera la fortune... Je te donnerai de l’argent, des dotations, assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous fonderons, sur la fusion des deux France, l’ancienne et la nouvelle, la société de l’avenir, l’ordre nouveau du monde régénéré. Il n’y aura plus d’antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus nobles d’Europe, et dans deux générations il n’existera plus de traces, plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité des vieux partis... Il n’y aura plus qu’une France, qu’une noblesse, qu’un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m’occuper de te chercher une femme...

—Sire, vous pouvez m’envoyer aux confins du globe, dans les déserts brûlants de l’Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie... vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m’ordonner de me faire tuer si vous voulez, j’obéirai!... vous pouvez aussi m’enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m’obliger à me séparer de celle qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu’à la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là... et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.

Napoléon regarda de travers le maréchal.

—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées... mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un tyran... C’est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l’Impératrice, élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j’ai à travailler avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre ménagère!...

Lefebvre s’inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition de l’Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été suivi...

Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui résumait l’opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets matrimoniaux faisait naître:

—Imbécile!...

VII
LE CŒUR ENFLAMMÉ

Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment l’Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale qu’il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.

Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des cérémonies du mariage impérial.

Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s’élança à sa rencontre et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt, remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:

—Qu’as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu’on a tiré sur l’Empereur?

—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...

—Ah! tu m’enlèves un poids! dit Catherine.

La possibilité d’une mort brusque de Napoléon hantait les esprits. C’était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.

Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement ceux qui approchaient l’Empereur, mais encore la nation entière. Cette anxiété générale n’allait pas tarder à servir les audacieux projets de Mallet et des Philadelphes.

Catherine rassurée répéta sa question:

—Eh bien! qu’y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas pouvoir tenir en place... c’est donc grave!...

—Très grave!...

Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son empereur.

—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.

—Oui... nous nous sommes abordés... l’Empereur m’a fait une charge à fond... j’ai résisté tant que j’ai pu... j’ai repris l’offensive... et...

—Eh bien, quoi?

—Je l’ai battu!... c’est très dangereux de battre l’Empereur... il est homme à prendre sa revanche...

—Ça c’est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous battiez-vous?...

—A propos de toi!...

—De moi... pas possible!...

—C’est la vérité... Devine un peu ce que l’Empereur veut que je fasse de toi?...

—Je ne sais pas... il veut que tu m’envoies dans ce château qu’il nous a dit d’acheter... pour lequel il t’avait remis de l’argent, à Dantzig?...

—Oui, c’est dans une terre... en province... assez loin, qu’il médite de te faire séjourner...

—Pourquoi n’as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!... et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos, moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m’y amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté... pendant les cérémonies du mariage qui s’apprête, ce sera des heures et des heures d’horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous meurtrissent... Si l’Empereur veut bien que nous allions à la campagne, dans la terre qu’il nous a désignée... vite, achetons le château et retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n’as-tu pas répondu au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n’as-tu pas dit aussitôt: «Sire, nous allons partir!...»

—C’est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l’Empereur m’a parlé de te voir quitter la cour... de t’envoyer dans un château lointain... il n’était question que de toi...

—Comment? et toi?...

—Moi, je restais, l’Empereur me gardait...

—En voilà bien d’une autre!... nous séparer en pleine paix, allons donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais aujourd’hui, au moment où l’Europe entière est au repos... Ah çà! qu’est-ce qui lui prend à l’Empereur?...

—Non seulement l’Empereur voulait nous éloigner l’un de l’autre, ma chère Catherine, mais sais-tu ce qu’il entendait faire de moi?

—Non?... te donner un corps d’armée à commander? peut-être t’envoyer gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande?

—Tu n’y es pas... Il voulait me marier!...

Catherine poussa un cri.

—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...

—On divorcerait...

—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire divorcer?... Mais il est abominable, l’Empereur!... et que lui as-tu répondu, Lefebvre?

Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...

Catherine s’y précipita...

Les deux époux s’étreignirent ardemment, s’embrassèrent avec passion.

Heureux d’être l’un près de l’autre, se serrant comme pour réagir contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l’être la possibilité entrevue d’une séparation, ils protestaient, en s’embrassant ainsi, contre l’idée même de ce divorce dont l’Empereur avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s’affirmaient, dans cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était venue d’une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés.

—Et qu’as-tu répondu à l’Empereur? redemanda après un long silence Catherine, se dégageant un peu.

Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les yeux dans les yeux:

—J’ai dit à l’Empereur que je t’aimais, Catherine, que je n’aimais que toi... et qu’après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les années de notre jeunesse, nous n’avions, l’un et l’autre, qu’un seul rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu’au jour où un boulet russe ou bien une balle espagnole viendraient m’envoyer rejoindre Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés...

—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent l’Empereur?... parce qu’il a divorcé, veut-il donc que tout le monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te parlait-il de divorce?...

—Il voulait me marier, t’ai-je dit...

—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!... Nomme-moi la femme qu’il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la belle Polonaise?

—Il n’a nommé personne...

—C’est bien heureux!

—Il parlait d’une façon générale... Il voudrait, vois-tu, qu’on l’imite... qu’on prenne modèle sur lui... Il épouse une archiduchesse... c’est une fille noble qu’il désirerait que chacun de nous épousât...

—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux, qu’est-ce qu’ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de leurs aïeux? Est-ce qu’Augereau n’est pas le fils d’une marchande du carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du peuple, comme toi et moi. C’est de la folie de vouloir leur donner des femmes qui rougiront d’eux, qui se moqueront d’eux et qui les tromperont avec d’anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence à craindre que notre Empereur n’ait un grain de folie! Avec cela que c’est déjà si raisonnable de sa part d’épouser la fille d’un empereur, une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu’un soldat parvenu comme toi!

—L’Empereur a ses raisons...

—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé?

—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau sa femme.

Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.

—Alors tu n’as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n’aurais jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit Lefebvre en souriant.

—Parbleu!... est-ce que tu ne m’appartiens pas!... d’ailleurs tu as juré que tu ne serais qu’à moi...

—Oui, j’ai juré devant l’officier municipal... Il y a longtemps de cela, mais je ne l’ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t’ai fait quand je t’ai prise pour femme...

—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose qui te rappellera toujours ta promesse...

—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.

—Ça, vraiment!...

Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du bras...

Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut teinté en bleuâtre sur l’épiderme du maréchal.

C’était le tatouage qu’il avait fait pratiquer, au moment de son mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment.

—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?... Qu’est-ce qu’elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te demanderait ce que c’est que cette Catherine à qui tu as promis d’être fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta promesse, mon vieux François!...

—C’est juste!... Et l’autre bras ne lui plairait pas davantage! dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche, il regarda avec bonhomie l’autre tatouage, datant du 10 août, avec l’inscription toujours visible: «Mort au tyran!...»

—Va, nous sommes l’un à l’autre pour la vie! dit Catherine, penchant sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s’y appuyant avec bonheur.

—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.

—Ah! je voudrais que l’Empereur vînt et qu’il nous surprît ainsi!... dit Catherine pâmée.

Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés, confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.

VIII
LE RÊVE D’UNE ARCHIDUCHESSE

Dans la chambre très simple qu’elle occupait au deuxième étage du palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait offert l’ambassadeur d’Angleterre,—un de ces petits chiens à poils frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés king’s charles, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour égayer sa chambre à coucher.

On frappa à la porte très précipitamment, et l’unique duègne chargée de surveiller l’archiduchesse, moitié dame d’honneur, moitié femme de chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif.

—Qu’y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est au palais?...

—Non... ce n’est pas le feu... c’est votre auguste père, c’est l’Empereur qui vient ici...

—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc?

—Je ne sais pas... Votre Altesse va l’apprendre sans doute...

Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse révérence, s’effaça pour laisser pénétrer l’empereur d’Autriche.

François II ou François-Joseph Ier, d’abord empereur d’Allemagne, puis à la suite des victoires de Napoléon et de l’établissement de la Confédération du Rhin, empereur d’Autriche, était un monarque fort insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu’il considérait comme la base de l’ordre social: le maintien des privilèges de la noblesse et l’anéantissement de toute démocratie.

Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement et philosophiquement les principes de la Révolution française. Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain d’Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon.

Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s’occupa d’améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort.

En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la fortune des armes, il multipliait, par l’entremise de Metternich et du prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations les plus plates au victorieux empereur.

Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d’union, d’avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait.

Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection familiale des races germaniques et pensait qu’elle serait heureuse avec Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante batailles. L’Empereur des Français était alors le souverain le plus riche de l’Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des dentelles, des robes dont l’impérial fiancé faisait présent. En même temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne.

Alors, sur un signe de l’Empereur, tout fier, lui aussi, de son nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large et d’inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité, Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais, se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d’œuvre d’Aubusson, les produits de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d’objets d’art, d’étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu’il réclamait pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie.

Mais c’était surtout au point de vue politique que François II se montrait charmé d’avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et l’alliance russe rompue.

Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de Napoléon.

Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l’Empereur lui annonçant l’arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de demander officiellement la main de Marie-Louise.

Son consentement était accordé d’avance. Il ne restait plus qu’une petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu’elle eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des Français.

C’était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à Marie-Louise.

La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce, sans rien de piquant, ni d’aimable, mais bien en chair, solidement charpentée, la peau rose et fraîche.

Elle était assez jolie, d’une beauté lourde de fille de brasserie, avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu délicat. Une vraie femme de lit.

Napoléon, s’enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus.

Cette massive princesse devait être une excellente poulinière.

Avec elle il était certain de donner à l’empire un héritier.

Sous le rapport moral, les indices et les notions qu’on lui envoyait étaient également satisfaisants.

Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été poussée assez loin.

On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait presque toutes les langues de l’Europe: le français, l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le bohême, le turc même. Elle était destinée à être l’épouse d’un prince quelconque et il était bon qu’elle apprît, dès l’enfance, l’idiome de ses futurs sujets.

La musique n’avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari n’ignorait pas ses talents de musicienne.

Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.

Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance profitable aux intérêts de la cour d’Autriche.

Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des conseillers de son père la feraient régner.

Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n’y avait pas que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l’Empereur François, comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l’économie à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements, nul objet d’art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de Marie-Louise s’était écoulée un peu comme à l’auberge, dans le palais de ses pères. On passait son temps, autour d’elle, à faire les malles et à décamper devant Napoléon.

A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d’effroi:

—Les Français!...

Alors c’était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans aux jambes flageolantes, dont la clef d’or oscillait au centre du dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements, ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de blessés, racontant d’une voix dolente des séries de déroutes. Les cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant: la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait dans une berline qui partait au grand trot pour des localités montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel et murmurant:

—Tout est perdu!

Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets, recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n’avait perçu bien distinctement qu’une chose, c’est qu’il y avait de par le monde une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l’épée au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l’Europe avec une escorte de soudards féroces, suivi d’une multitude de vachers, de cloutiers, de vagabonds armés à l’improviste, après le pillage des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles, chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant les femmes surprises au fond des bois.

Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà l’ogre de Corse des légendes d’après la chute.

François II se doutait bien un peu de l’effrayante renommée de son futur gendre et du peu d’attrait qu’un pareil brigand, à entendre les récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu’à la dernière heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par procuration devait être célébré la semaine suivante.

Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s’inclina avec docilité.

Elle déclara que le mariage qu’on lui proposait ne lui déplaisait pas. Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang d’Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d’Europe.

Son père dut lui donner par deux fois l’assurance que pas une reine, pas une impératrice ne l’égalerait en puissance et en éclat.

En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l’empereur Napoléon avait garni sa corbeille.

Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux l’attendait avec impatience.

Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu’elle regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières années, mais qu’elle acceptait, sans répugnance, de devenir l’épouse de l’Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle ajouta qu’elle était prête à se rendre en France dès que le prince de Neufchâtel serait arrivé pour l’emmener.

François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour lui à souhait. Pas de pleurs, pas d’émoi. Avec une passivité et une indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle ne se montrait nullement surprise qu’on eût ainsi disposé d’elle dans un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l’énumération des bijoux, des dentelles, des robes qui l’attendaient à Paris. Elle aurait déjà voulu les avoir, les palper, s’en parer. Elle questionna deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l’importance des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui suffisait.

Avant de se retirer, François II dit à sa fille:

—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d’une cour étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie... J’ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...

—Mon cher Zozo?... mon joli king’s-charles? dit Marie-Louise battant des mains, toute joyeuse d’emmener avec elle son inséparable ami.

—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne s’agit pas de Zozo... D’ailleurs, l’empereur Napoléon déteste les chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!

Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus et clairs.

Son sein se souleva. Un frémissement d’irritation lui fit battre du bout du pied le tapis.

Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu’elle aimât au monde.

Froide, hautaine, réservée, elle n’avait eu aucun élan juvénile, aucune virginale curiosité, nulle vague attraction vers l’inconnu... L’amour, le désir n’existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables; Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l’amie équivoque de la Polignac, de la Lamballe.

Mais l’heure de l’éveil n’était pas encore sonnée, et, les sens assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l’aube du plaisir.

Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d’elle la funeste amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité.

Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur, d’esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour étancher son inextinguible soif d’amour, trahir son époux, abandonner son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à jamais glorieux, n’ouvrait alors qu’une oreille distraite et qu’un cœur entre-bâillé aux propos d’amour murmurés sur ses pas.

Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l’amour, respectueux mais entreprenant, avait tenté de s’approcher d’elle.

Un jour qu’elle faisait une promenade à pied, dans le parc de Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d’un étang une jolie fleur bleue, poussée par aventure parmi les plantes aquatiques.

Elle manifesta le désir de l’avoir.

Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l’herbe humide et glissante couvrant les bords de l’étang.

Elle perdit l’équilibre, et elle allait tomber dans l’eau vaseuse, tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en fuite les canards et faisait s’éloigner majestueusement, avec leurs ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de la pièce d’eau.

Tout à coup, un bras protecteur s’étendit...

Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie, mais déjà remise de sa frayeur...

Un élégant personnage, inconnu d’elle d’ailleurs et aussi de la gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant respectueusement.

Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et lui tendit sa main en disant:

—Merci, monsieur! Sans vous, j’allais barboter comme ces pauvres canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi...

L’inconnu, sans dire un mot, s’était penché et avait déposé un baiser discret sur la main qui lui était tendue.

—Et tout cela pour une fleur que je n’aurai même pas! reprit Marie-Louise, que l’attitude et l’apparence de son sauveur semblaient disposer favorablement.

Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé la touffe d’herbes au milieu desquelles s’épanouissait la fleur tentatrice, et le tout s’en était allé voguant à la dérive, dans le sillage des cygnes ramant vers leur cabane.

Elle n’avait pas achevé que l’inconnu, qui était en fort élégant habit, avec la perruque poudrée, les bas de soie et l’épée, sans hésiter, s’élançait dans l’étang, dans l’eau claire, profonde et très froide: on était à la fin de l’automne, presque en hiver.

Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu’à la touffe flottante, l’atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.

Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d’un de ces secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l’aveu de la passion et l’échange des tendresses, regarda avec une attention vive ce personnage qui, après l’avoir fort à propos empêchée de tomber à l’eau, n’avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la fleur qui lui avait échappé.

Elle ne s’occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant chevalier.

Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de vase, sa perruque de travers où s’enchevêtraient des brins d’herbes aquatiques, et son chapeau qu’il secouait comme un arrosoir.

Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui n’était plus un jeune homme: ce fut l’air profondément pénétré avec lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la petite fleur qu’il avait été si ardemment cueillir.

L’archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur, l’approcha de ses narines pour la respirer...

Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour recueillir le secret de l’inconnu.....

Celui-ci, après s’être incliné respectueusement devant la jeune princesse, allait s’éloigner, quand elle lui demanda:

—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L’Empereur, mon père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n’a pas hésité à se précipiter dans l’étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je suis, à présent, vraiment confuse...

Le gentilhomme rougit de plaisir.

—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général au service de S. M. l’Empereur... J’avais obtenu une audience de Sa Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir m’excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me présenter chez l’Empereur...

—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez d’avance pardonné!

Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue inopinée au bord de l’étang.

Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à plusieurs reprises, s’étaient présentés, mais sans relief, sans la troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu’elle ne pût confesser à son père ou à sa gouvernante.

Le moment psychologique n’était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l’affection familiale.

Elle n’avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu’elle le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle n’attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d’ailleurs ne la préoccupait pas autrement.

L’annonce de son mariage avec l’Empereur des Français ne lui avait nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un rapport quelconque avec le comte de Neipperg.

Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:

—Non, ma chère fille, il ne s’agit pas d’un compagnon comme Zozo... Je veux vous donner pour vous servir d’écuyer, d’officier d’honneur, toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste de confiance... Vous m’avez compris?... Vous traiterez avec bonté et douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au besoin, que je place auprès de vous...

—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s’intéressant peu à ce surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son chien Zozo.

—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille, car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est imminente...

—A vos ordres, mon père!

—Mais... vous ne m’avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit l’Empereur, un peu choqué de l’indifférence de sa fille.

—C’est vrai... comment se nomme-t-il?

—Le comte de Neipperg... c’est déjà un ancien serviteur... il a été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère feront de lui un excellent cavalier servant et j’espère que vous serez satisfaite de mon choix...

—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne se doutant nullement de la place et de l’importance que ce chevalier servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui apporter la couronne.

IX
LES NOCES IMPÉRIALES

Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne. L’archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait l’impérial époux.

Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle Impératrice.

A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et les officiers allemands prirent congé. L’empereur d’Autriche s’était rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci par une existence mouvementée et peu favorisée.

Marie-Louise n’avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais où s’était écoulée son enfance. Elle demeura l’œil sec en se séparant de son père qui l’aimait et qu’elle n’aimait pas. Elle n’eut, au cours de ce voyage, de douleur vraie qu’en pensant à son petit chien laissé à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.

La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de Marie-Louise. Elle l’accompagna dans son voyage qui ne fut qu’une longue suite d’ovations, de bouquets offerts par les municipalités, d’arcs de triomphe traversés, de cantates, d’allocutions, de banquets et de défilés en musique.

Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer l’accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille, son pays, qu’elle abandonnait sans que l’idée d’un retour parût possible.

Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité hindoue qu’on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son passage.

De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait dans la voiture escortant son carrosse.

Napoléon cependant comptait les jours, les heures.

Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.

Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu’il ressentit pour cette jeune femme qu’on lui amenait processionnellement.

Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.

Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui présenter les vœux de celui qui l’attendait avec une angoisse non pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour endormir la fougue de ses sens surexcités, il s’était mis à chasser, lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu’il avait tué, à Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait préféré des diamants.

Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s’enfermer de longues demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s’efforçait, avec gaucherie et patience, d’apprendre la valse.

Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu’on ôtât de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires sur l’Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui laissant sous les yeux l’image des défaites paternelles.

Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales, le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin fût scrupuleusement suivi.

Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l’idée de posséder une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu’il initierait aux joies de l’amour et, en même temps, par cette satisfaction, que connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d’une autre condition, d’un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport, très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel banquier anobli n’a rêvé l’union avec la fille d’un duc? Le grand homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa vie.

Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.

Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait, lui le fils de la Révolution, un homme d’ancien régime. Il éprouvait l’atavisme servile. Une archiduchesse, c’était plus qu’une femme, pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l’approchant. Il s’imaginait, l’imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile, si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait beaucoup d’honneur en couchant avec lui. Ah! c’est peut-être le seul moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien petit!

Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement. L’amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie, profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l’histoire et qui n’ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit à s’appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l’humanité celui qui si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque modération de l’Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu’il nous étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances de collégien épris d’une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux deux invasions et à l’écrasement de la France qui furent la conséquence du cocuage de l’Empereur, la plaisanterie facile s’éteint sur les lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et Paris aux Cosaques.

Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs Majestés.

C’est entre Compiègne et Soissons que l’initiale entrevue devait avoir lieu.

A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été disposée, entourée d’une barrière.

L’Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l’approche de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses, les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l’Empereur et l’Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous la tente, l’Impératrice s’agenouillant, l’Empereur la relèverait et l’embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les complimenter.

Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de Napoléon.

L’amoureux l’emporta sur le souverain.

Il fit une escapade vraiment inattendue.

Dès qu’il reçut la nouvelle que l’Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, il n’y put tenir: il sauta dans une calèche avec Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la surprendre incognito.

Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles qu’il croisa les voitures de l’archiduchesse.

Aussitôt il s’élança hors de sa calèche, fit arrêter l’équipage de Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier, et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l’accabla de caresses brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu d’effroi, de la répulsion peut-être.

Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.

On brûla les relais et l’on passa devant la tente préparée pour l’entrevue solennelle, sans s’y arrêter, au grand ébahissement des officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population venue de tous les pays à la ronde.

A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent au palais de Compiègne.

L’Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été préparé pour Napoléon à l’hôtel de la Chancellerie.

Il se priva d’y coucher.

La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là seulement le mariage devait être consommé.

Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne contre l’Autriche.

Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l’archiduchesse qui ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui laisser user de ses droits d’époux.

Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son oncle, le cardinal Fesch:

—N’est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?

—Oui, sire, vous êtes marié, d’après les lois civiles, répondit respectueusement le cardinal courtisan.

Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à coucher...

Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa chambre, il se déshabilla, se parfuma d’eau de Cologne et, endossant par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement chez la nouvelle Impératrice...

Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l’Empire...

Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l’esprit en repos et la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d’habitude, au milieu de ses femmes.

Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait naître cette prise de possession à la hussarde.

Mais leur stupéfaction était si grande qu’elles ne remarquèrent même pas, dans l’antichambre de l’Impératrice, son écuyer allemand, le comte de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.

X
NAPOLÉON JALOUX

Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?

Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par la cour d’Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice sous le feu de l’ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux plaisirs du mariage et qu’elle ait ressenti quelque reconnaissance pour celui qui les lui faisait connaître.

Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement fatal qui la faisait veuve de l’Empereur:

Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père: