«Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites d’une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour le repos de son âme, et j’adresse à Dieu mes vœux pour qu’il conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.

»François.»

Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa dépêche et de la nouvelle qu’elle contenait:

«J’avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée. Quoique je n’aie jamais eu de sentiment vif, d’aucun genre, pour lui, je ne puis oublier qu’il est le père de mon fils, et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il m’a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l’on puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très affligée, et, quoiqu’on doive être heureux qu’il ait fini son existence malheureuse d’une façon chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi...»

Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières heures d’intimité, au lendemain de l’initiation brusque du palais de Compiègne.

Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d’abord n’avoir obéi qu’à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de l’Empereur d’Autriche et vouloir des enfants d’une archiduchesse; une fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la femme qu’il aima en elle.

Il s’ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait les attentions.

Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un tribut qui lui était dû.

Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de reconnaissance.

Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de son chien Zozo. L’aversion de Napoléon pour ces animaux d’appartement avait paru nécessiter l’abandon du king’s-charles. Berthier avait reçu les confidences de l’archiduchesse à la suite de ce gros chagrin, et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.

Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une caisse capitonnée, et l’avait ainsi transporté jusqu’à Paris.

Là, Berthier raconta à l’Empereur quel hôte, non compris sur la liste de la suite autrichienne, il lui amenait.

Loin de se fâcher, l’Empereur sourit et félicita Berthier d’avoir songé à procurer cette satisfaction à l’Impératrice. Il fit aussitôt disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le king’s-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans les yeux du bonheur qu’il préparait à celle qu’il aimait:

—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!

Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa première tendresse apaisée, revint à l’Empereur qu’elle embrassa de bon cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s’estima trop content d’avoir les restes du king’s-charles et, toute la journée, il eut une fête dans l’âme.

Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s’était mis à la tutoyer et exigeait qu’elle lui rendît le même tutoiement, ce qui, d’ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames, mais encore il modifiait l’une de ses habitudes les plus invétérées: celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au milieu des affaires de la journée.

Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s’y résigna, heureux de la voir s’empiffrer à son aise.

Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de jeunesse joueuse, sa gaîté d’écolier lâché, du temps des parties de barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la Malmaison. Il s’amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache, au chat perché.

Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de l’Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la sœur Louise en qualité de portier du couvent.

Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s’improvisa maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la première fois de sa vie, les grandes affaires de l’Etat, les ordres à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de l’administration de son vaste empire qu’il voulait surveiller de ses propres yeux, pour s’en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.

Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter précipitamment dans son cabinet.

Il s’éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt gaie, continuer sans lui sa promenade.

Alors, à point nommé, comme s’il eût guetté le moment où l’Empereur devait s’éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l’Impératrice lui faisait un signe amical. Il accourait:

—Pars, Napoléon, disait l’Impératrice, je ne veux pas te disputer à Savary ou à Talleyrand... va t’occuper de tes soldats et de tes espions de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh! sois sans inquiétude! il ne m’arrivera rien... d’ailleurs Neipperg m’accompagnera!...

Avec un gros soupir, l’Empereur tournait bride et rentrait au palais, nullement inquiet d’ailleurs en ce qui concernait Neipperg.

Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son père. C’était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait lui venir à la pensée de le soupçonner d’une intrigue galante avec Marie-Louise.

L’âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de l’Empereur.

Il lui était d’ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que Marie-Louise n’irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne de la cour de Vienne.

Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l’invraisemblable devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.

La jalousie de Napoléon à l’endroit de Neipperg s’éveilla brusquement.

Il accompagnait l’Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d’une côte montant vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la route...

L’homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur laquelle brillait l’étoile des braves, une casquette plate. Il avait le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une grosse et longue canne à pomme d’argent.

Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné d’une femme en vêtements noirs.

Il s’était campé, au bas de la montée, dans l’intention visible d’attirer l’attention de l’Empereur, chevauchant auprès de l’Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons, cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.

Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur ses pas, Napoléon, en compagnie de l’Impératrice, prenait quelques précautions.

Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au passage et, modérant l’allure de son cheval, il l’observa, nullement inquiet d’ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.

Un cri perçant de: «Vive l’Empereur!» s’échappa de la poitrine du grand diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme d’argent.

Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l’homme:

—Viens ici, toi?

—Oui, sire!...

Le géant s’approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.

—Je t’ai vu quelque part, dit brusquement l’Empereur.

—Oui, sire, partout!...

—Attends donc... n’es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma garde?...

—Je l’étais, sire!

—Pourquoi ne l’es-tu plus?

—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...

—Où ça?...

—Dans l’île Lobau.

—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes braves!... c’est là que j’ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc de Montebello, mon ami? demanda l’Empereur d’un ton douloureux, car le souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de son meilleur ami, celui qui ne l’aurait pas trahi aux jours de malheur, lui était toujours pénible.

—Sire, j’avais l’honneur de l’avoir derrière moi à Berlin, quand le premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans cette capitale des Prussiens...

Napoléon éclata de rire.

—Parbleu! je te reconnais... c’est moi qui t’ai décoré...

—En personne, sire!

—Le soir d’Iéna... tu avais fait des prisonniers.

—Un escadron de dragons rouges...

—A toi tout seul!

—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...

—C’est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m’est revenue... Tu te nommes La Violette!...

—Présent, sire!...

Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d’honneur, qui donna peur au cheval de l’Impératrice. Elle écoutait indifféremment le colloque de l’Empereur avec le vieux soldat.

—Eh bien! dit l’Empereur, se penchant et pinçant fortement l’oreille de La Violette, que me demandes-tu?

La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas, toujours agenouillée, et dit:

—Sire, c’est une pétition...

L’Empereur fit un mouvement d’impatience.

—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle veuve d’un de mes soldats?

La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s’approcher.

Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:

—Sire, je viens demander justice... grâce...

—Justice, vous l’aurez!... Grâce, c’est différent!... De quoi s’agit-il? Levez-vous!

—Sire, lisez, je vous en prie...

Et elle tendit à l’Empereur un papier.

Napoléon le déploya, courut à la signature et s’écria:

—Général Malet!... c’est du général Malet! un incorrigible jacobin... un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me suis contenté de l’envoyer à Sainte-Pélagie... Qu’il y reste! qu’il s’y fasse oublier!

—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu d’aplomb.

Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C’était une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté depuis deux ans, à la suite d’une tentative des Philadelphes, surprise par la faute d’un des conspirateurs, le général Guillaume, qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police du complot et livré les noms qu’il savait. Malet se trouvait peu compromis; c’était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.

Voici ce que portait la lettre de Malet:

«Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse affaire, tout ce que le devoir et l’honneur me prescrivaient pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j’étais résolu à attendre dans le silence l’acte de justice et de clémence qui devait me rendre à la liberté.

«Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets, mais certainement exagérés, envenimés avec l’intention de faire planer sur ma tête d’odieux soupçons, à l’abri desquels j’aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée. Puisqu’elle est méconnue, et que peut-être les services que j’ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer le plus brièvement possible et d’y joindre ci-après ce mémoire, en la suppliant d’y donner un moment d’attention...»

L’Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de cette supplique, regarda rapidement les états de service du général Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n’avait eu garde d’oublier son adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.

—Mais ce Malet n’est pas si terrible que me l’avait dépeint Fouché, murmura l’Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce n’était donc pas l’indomptable rebelle qu’on lui avait désigné dans les rapports de police.

Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d’œil à la conclusion.

Elle était d’une humilité qui ne laissait rien à désirer.

Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:

«Tant d’infortunes, sire, seraient faites pour porter la désolation dans l’âme la plus courageuse; mais une pensée consolante vient se présenter à mon imagination, c’est que le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu’a le monarque de faire cesser et de réparer d’un seul mot les malheurs non mérités de plusieurs condamnés.

»J’attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté pour obtenir ma liberté, et comme j’ai le regret de penser que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté puisqu’elle m’a mis à la retraite, par son décret du 31 mai 1808, je la supplie de vouloir bien donner l’ordre à son ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite à l’Ile de France, où j’ai l’intention de me retirer avec ma famille, si Votre Majesté n’y voit aucun inconvénient.

»Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et fidèle serviteur.

»Général Malet

L’Empereur murmura:

—Ce sont là de très bons sentiments... et j’aime à constater ce repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux lui accorder la liberté qu’il réclame... ce serait d’un déplorable exemple... il faut étouffer jusqu’à un soupçon de rébellion dans l’armée... Tout ce que je puis faire, madame, c’est d’autoriser le général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi adoucie... après, j’aviserai. Es-tu content, La Violette?

Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait aussi peu redoutable que le général Malet.

Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l’Impératrice, qui, au cours de l’audience ainsi accordée en plein air, s’était éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:

—Sire, vous venez d’accorder la grâce... à présent c’est justice que je demande...

L’Empereur s’arrêta net et dit:

—Qui êtes-vous d’abord?... Une parente du général Malet... sa femme, sa fille?...

—Je n’ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira qui je suis... c’est un témoin que vous croirez...

—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.

—Voilà, mon Empereur... cette femme, c’est un soldat...

—Tu es fou?... parle tranquillement...

—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le Joli Sergent.

L’Empereur eut un geste de surprise.

—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous ai vue autrefois...

—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l’hôtel de Metz. Vous avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a fait venir à Verdun...

—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce nom... Qu’est-il devenu, l’aide-major Marcel?...

—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à Ham...

—Il conspirait contre moi?...

—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n’a jamais été avec les ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu’un homme qu’il croyait un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...

—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?

—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...

—Il n’est pas arrêté?...

—Il est en liberté, sire, et c’est Marcel qui reste prisonnier...

—Je vérifierai ce que vous m’apprenez là, madame... Ah! reprit l’Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié les projets de cet agent des Bourbons qu’il avait surpris?...

Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d’Otrante...

—Fouché ne m’a rien dit!... Il ne m’a pas parlé de ce marquis de Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d’accord avec eux, grommela l’Empereur, très irrité... C’est bon, madame; si les choses sont ainsi que vous me le dites, j’aviserai, et je ferai justice!...

Et l’Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la direction qu’avait prise l’Impératrice, tandis que La Violette faisait décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe de satisfaction, et disait à Renée:

—Ça marche!... l’Empereur a pris votre papier et il a dit qu’il s’occuperait de Marcel... Il ne l’oubliera pas, allez! C’est qu’il a de la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m’a reconnu, comme il a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c’est La Violette!»

Renée, rassurée par l’attitude de l’Empereur, reprit espoir et dit à La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle invitait à la halte:

—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...

—Une bouteille n’est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud... et puis, de parler à l’Empereur, ça m’altère...

—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j’ai hâte de lui donner ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison de santé, c’est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel, l’Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...

—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit gaiement La Violette, s’attablant sous la tonnelle où Renée le suivit, moins triste, souriant presque.

Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc, cherchant l’Impératrice.

Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis brusquement la piste s’effaçait... on voyait à l’herbe foulée que les cavaliers avaient quitté le sentier pour s’enfoncer sous bois...

—C’est singulier! se dit l’Empereur, pourquoi Louise s’est-elle écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se sont-ils emportés?...

Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.

A peine avait-il fait quelque chemin, qu’il aperçut deux chevaux attachés à un arbre...

Il reconnut la monture de l’Impératrice...

Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la bride à Roustan, il s’engagea seul dans l’épaisseur du bois.

Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs surpris par la pluie.

Un bruit de voix s’échappait du kiosque.

Napoléon reconnut le timbre aigu de l’Impératrice auquel se mêlait le baryton d’un homme.

Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se manifesta dans la main tenant la cravache.

Son pouls n’eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son médecin, affirmait qu’il n’était jamais parvenu, en l’auscultant, à entendre battre son cœur.

Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n’en étaient pas moins terribles.

En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces, s’étaient bousculées dans son cerveau.

Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en son esprit troublé...

La jalousie s’insinuait, l’envahissait...

Au lieu de se modérer, d’attendre, de se rendre compte, car la conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l’asile rustique, en disant à Neipperg, d’ailleurs debout, à distance très respectueuse de l’Impératrice assise:

—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l’Impératrice ne doit pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...

Neipperg s’inclina, ne répondit rien et sortit.

L’Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:

—Qu’as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...

L’Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.

La jalousie était un sentiment d’infériorité dont il devait se trouver exempt. Neipperg, placé par l’empereur d’Autriche auprès de sa fille, ne pouvait lui donner de l’ombrage; cependant la familiarité visible et la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l’affection de sa souveraine exigeaient son départ...

Il recevrait, avec une jolie indemnité, l’ordre de s’en retourner en Autriche.

Marie-Louise n’insista pas pour garder auprès d’elle son écuyer.

Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.

Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.

Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.

Elle s’occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour. Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint avec attendrissement de la première fois qu’elle l’avait rencontré. L’aventure de l’étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l’aimait.

Elle s’avoua qu’il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance, elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes, son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui faisait qu’auprès de lui, elle, l’orgueilleuse impératrice, si peu impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...

Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre, consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l’écuyer congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite boîte, qu’il ouvrit avec émotion et bonheur:

La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle de Schœnbrunn, une de ces fleurs d’Allemagne que l’on nomme myosotis et encore: ne m’oubliez pas!...

Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur, et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la direction de la chambre où se trouvait l’Impératrice.

Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des yeux Neipperg s’éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du cœur le rendit.

XI
LA DISGRACE DE FOUCHÉ

L’Empereur s’était renfermé dans son grand cabinet pour prendre connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu’il s’était fait apporter. L’archichancelier Cambacérès, mandé par lui, l’aidait à en faire le dépouillement.

Les paroles de Renée, le soupçon qu’il avait d’une trahison de son ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les conspirations militaires à l’intérieur faisaient naître en lui. Il n’ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais Fouché, chaque fois qu’il était questionné, répondait avec tant d’assurance qu’aucun péril n’était à redouter de ce côté, qu’il finissait par oublier ceux qui, à l’étranger, attendant toujours une défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant qu’invraisemblable.

Le danger n’était donc plus du côté des militaires mécontents, comme Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins, les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.

Restait l’inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les intelligences entretenues en France par les princes avec l’argent et la complicité de l’Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.

Le comte de Louvigné, agent obscur, d’autant plus redoutable, aurait dû être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l’heure actuelle, il avait pu regagner l’Angleterre.

Fouché l’avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d’agent des princes, et alors Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu’il poursuivait; dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.

Irrité par l’aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de l’Impératrice, l’Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s’empêcher de lui faire part de la colère visible de Napoléon.

Le comte Dubois s’alarma et, montant en voiture, accompagna en personne le dossier réclamé.

Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans l’antichambre, sans se faire annoncer.

Au bout d’une heure environ, le préfet n’entendant parler de rien et jugeant l’Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se disposa à quitter Saint-Cloud.

Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l’appela:

—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...

C’était l’Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait ainsi.

De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.

Comme il traversait de nouveau l’antichambre et voulait pénétrer dans le cabinet de l’Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui barra le passage.

Il se nomma, mais vainement.

—L’Empereur est avec l’archichancelier et mes ordres portent de ne laisser entrer personne! dit le chambellan d’un ton raide.

—Mais cet ordre n’est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté vient de m’appeler.

—Monsieur, c’est impossible!

—Impossible? j’en ai donc menti?...

—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque je suis de service... et que je n’ai reçu ni transmis aucun ordre?...

—C’est quelqu’un qui se sert mieux lui-même qu’il n’est servi... c’est l’Empereur!...

M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand l’Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au quiproquo.

Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet. Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.

Il s’arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:

—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...

Le préfet de police, ennemi du duc d’Otrante, s’inclina sans répondre; il n’approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l’Empereur à son chef.

Napoléon, reprenant sa promenade, s’adressa alors à Cambacérès:

—Oui, c’est un misérable! un grand misérable!... mais qu’il ne compte pas faire de moi ce qu’il a fait de son Dieu, de sa Convention et de son Directoire qu’il a tour à tour bassement trahis et vendus. J’ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si facile!... Qu’il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des instructions de moi et j’entends qu’il me les rende...

Puis revenant à Dubois:

—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa tête!...

—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l’honneur qu’elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d’Otrante est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...

—Silence! reprit l’Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir une mission d’Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien, Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des lettres confidentielles: je veux les ravoir...

—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?

—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu’il a répondu: qu’il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...

—Sire, j’exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...

—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d’avoir la preuve que Fouché me trahissait... qu’il était d’intelligence avec les agents royalistes... je veux le mettre hors d’état de me nuire... il n’est plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous mes papiers...

—Sire, il m’en faudrait la liste...

—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille d’hiéroglyphes.

—Et si monsieur le duc d’Otrante refuse? demanda le préfet persuadé que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient sa sauvegarde, les papiers relatifs à l’exécution du duc d’Enghien.

—S’il refuse! s’écria l’Empereur avec colère, vous prendrez dix gendarmes... qu’il soit mené à l’Abbaye... et je lui ferai voir qu’un procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et débarrassez-moi de ce traître!...

Soulagé par cet acte de vigueur, l’Empereur signa le décret qui nommait le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut; il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit chez l’Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.

Dubois s’acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu’il vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n’avaient d’ailleurs pas l’importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout que l’exécution du duc d’Enghien avait eu pour instigateur Savary, depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.

Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome, quitta secrètement Ferrières et vint s’embusquer à Paris, dans une petite maison très discrète.

Là, entouré d’agents sûrs, qu’il employait à une besogne de contre-police personnelle, il surveilla étroitement l’Empereur, l’Impératrice et ceux qui les approchaient.

Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez obscurs, mais dont le contenu l’avait vivement intéressé, sur le compte de l’écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de Marie-Louise, M. de Neipperg.

Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier l’exactitude des indications fournies par ses agents.

—Le comte de Neipperg est amoureux de l’Impératrice, se dit-il, en souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice extraordinaire... la chose est évidente... elle l’était même trop, puisque l’Empereur s’en est aperçu et qu’il a congédié l’écuyer.

Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit avec un nouveau sourire:

—L’Impératrice l’aime-t-elle?... Question à vérifier... d’ailleurs, je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis certain qu’il ne fera qu’une courte apparition à Vienne... juste le temps de laisser vérifier par l’ambassadeur de France sa présence... et qu’il repartira aussitôt.

Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:

—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l’Empereur qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente... ou bien, car l’Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la sauverai... Et Marie-Louise m’en témoignera de la reconnaissance... Les amours des souverains, c’est le salut des serviteurs méconnus comme moi!...

Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se frottant les mains:

—Que Neipperg revienne d’ici deux mois... et je vous renverrai dans vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...

XII
LE RETOUR

—Voici le chapeau de madame la duchesse! dit la femme de chambre, Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant une psyché, se cambrait, se carrait, s’admirait, essayant une robe d’amazone que la couturière venait de lui apporter.

Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l’Empereur pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance, s’était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un coquet chapeau.

Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu’elle trouvait trop étroit:

—Je n’entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l’on se moquera encore de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m’en fiche! reprit-elle gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de Dieu! si j’en tenais une entre quat’z’yeux... la reine Caroline par exemple!... elle a beau être la sœur de l’Empereur, quelle tripotée je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais pas à elle!... Parbleu! elle n’a pas gagné la bataille d’Austerlitz, la Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!...

Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre.

Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda.

—Ça me va très mal!

—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de chambre.

—Vous n’y connaissez rien, Lise... moi, pas grand’chose, du reste...

—Madame la duchesse le trouve trop grand?

—Trop petit... il n’en fait qu’à sa tête, ce chapelier... c’est pourtant lui qui fournit à l’Empereur ses chapeaux...

—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans l’antichambre...

—C’est le chapelier lui-même?...

—Non, son commis...

—Eh bien! qu’il entre!...

Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché...

La porte s’ouvrit. Elle ne s’interrompit pas et continua son manège, penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des mouvements impatients.

On ne se dérange pas pour recevoir le commis d’un chapelier.

Tout à coup elle poussa un cri.

Elle venait d’apercevoir, dans la glace, l’homme que Lise introduisait, le commis...

Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite:

—Laissez-nous! dit-elle vivement.

—Qu’a donc madame la duchesse aujourd’hui? se demanda Lise, et comme la venue de ce garçon chapelier l’a troublée...

Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana:

—Ah! ah!... elle l’aura connu quand elle était blanchisseuse... une ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s’en irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...

Tandis que Lise s’égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété, lui disait:

—C’est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...

—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J’appris qu’on vous envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l’apporter... En route, moyennant un napoléon, j’obtins qu’il allât m’attendre au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s’y sont trompés... Votre intendant m’a proposé, en m’accueillant, de majorer votre facture... Le valet de chambre m’a réclamé son tant pour cent et votre camériste m’a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je suis bien en sûreté!...

—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis puissants à la Cour?...

—Je n’en ai qu’un, l’Empereur!...

—C’est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l’on savait que le comte de Neipperg est ici!...

—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c’était lui qui, incapable de supporter plus longtemps l’éloignement, avait tout bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que l’avait prévu Fouché.

—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous êtes observé, surveillé, filé... L’Empereur a eu certainement contre vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de l’Impératrice... Enfin, si l’on vous trouve, si l’on apprend votre présence en France, vous êtes perdu!...

—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus tard, je reprendrai la route de Vienne...

—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...

—Je devais voir l’Impératrice...

—C’est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes imprudent! plus que cela... vous n’avez pas le droit de troubler le repos de l’Impératrice, de l’exposer à des soupçons...

Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il lui dit avec émotion:

—Ma chère duchesse, ne m’interrogez pas trop!... ne me poussez pas à vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l’avez deviné, vous le voyez, j’aime l’Impératrice et quelque chose me dit qu’elle n’a pas pour moi que de l’indifférence...

—Malheureux!... tromper l’Empereur... c’est la mort pour vous, la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion insensée!...

—Je ne puis... avec ma vie seulement s’éteindra ce fol amour! s’écria avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion ne nuise pas à celle qui en a été l’objet...

—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en revenant...

—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l’ai dit... lui remettre un objet qu’elle m’avait confié...

—Un gage d’amour...

—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin. Il l’ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec la fleur du souvenir, le jour de son départ.

Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l’écrin, et serra le tout avec effort en murmurant:

—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m’était plus précieux que tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut, hélas!

—C’est pour remettre cet écrin à l’Impératrice que vous avez quitté l’Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l’Empereur, justifier sa jalousie?...

—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l’Impératrice n’avait plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute.

—Ou par Fouché.

—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l’avoir égarée... Napoléon a exigé qu’elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de l’Impératrice m’est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari s’évanouiront.

—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous?

—Aucune... j’espère ne pas être découvert...

—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...

Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité.

—Je n’ai qu’une amie... qu’une bonne et fidèle amie, en France: vous, ma chère duchesse... J’ai espéré que vous voudrez bien, en cette circonstance, être secourable pour moi, m’aider, me sauver peut-être... encore une fois!...

Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie:

—Non!... ne comptez pas sur moi!...

—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m’avez-vous recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!...

—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois tout à l’Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire; avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l’Europe... Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un ennemi de l’Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous souvenez du 10 Août, je n’ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes... Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous amène en France... L’honneur de l’Empereur, la vertu de l’Impératrice, ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien...

—Alors vous m’abandonnez!...

—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à approcher l’Impératrice...

—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...

—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je vous le promets!...

Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser.

—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à l’Impératrice que si je m’éloigne, je serai prêt au premier appel, au premier signal... elle est aujourd’hui au faîte de la puissance, mais qui peut répondre de l’avenir?...

—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j’espère que l’Impératrice n’aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse, d’invoquer votre dévouement...

—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de votre Empereur...

—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!... Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des sceptres!...

—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d’avoir été si longtemps l’échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre Empereur prenne garde! L’orage s’amoncelle et le tonnerre va bientôt éclater...

—Si l’orage menaçait le trône impérial, ce n’est pas de Vienne qu’il fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre...

—Mon souverain n’a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon. Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu’il soit désarçonné, qu’il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra se relever, ce n’est pas la main que lui tendra son beau-père, c’est l’épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains de Russie, de Prusse, d’Angleterre... voilà ses véritables alliés... sa vraie famille... il ne se séparera jamais d’eux, il les aidera à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez l’Impératrice qu’au jour de malheur que je prévois, elle me verra accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...

—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien jusqu’ici n’en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop dans vos imaginations!... N’oubliez pas que Napoléon est toujours puissant, que son trône est encore debout, qu’il a autour de lui des serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui qu’ils surprendraient rôdant autour de l’Impératrice... Les ordres sont formels...

—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le mameluck... Et que ferait-il s’il me rencontrait dans les appartements de Sa Majesté?...

—Il vous tuerait!...

—Oh! oh!... on n’irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a beau s’entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et sa femme, son palais n’est pas le harem du sultan... On ne vous y bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.

—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de Roustan...

—Je n’ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier, Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l’Impératrice autrement qu’invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi de l’aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s’il le trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais j’ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...

—Inviolable! que voulez-vous dire?...

—Sans faire connaître exactement à l’Empereur d’Autriche le but de mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien particulier, que je verrais l’Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à Compiègne... que je lui parlerais librement... qu’elle pourrait me faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la traitait bien... Vous savez que l’empereur François aime sa fille, et que son affection est devenue d’autant plus vive qu’il se reproche un peu d’avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.

—L’Empereur François a-t-il donc besoin d’un ambassadeur mystérieux comme vous l’êtes, pour savoir les sentiments de sa fille... L’Impératrice n’est-elle pas libre d’écrire à son père?...

Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.

—Vous oubliez Savary!...

—Eh bien! quoi, Savary?

—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne part pour Vienne qu’elle n’ait été, au préalable, décachetée, remise à l’Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo est passé maître dans l’art de soumettre les lettres à la fumigation, de soulever la cire des cachets à l’aide d’une lame de couteau rougie au feu... L’Empereur d’Autriche le sait et il m’a autorisé à obtenir de sa fille un entretien secret... C’est pour cela que, bravant tout, je me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne...

—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez pas l’Impératrice...

—Loin de moi cette pensée!...

—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de Sa Majesté...

Neipperg hésitait. Catherine insista:

—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire auprès de Sa Majesté?...

—Sur madame de Montebello...

—La dame d’honneur!... c’est grave!... Mon cher comte, savez-vous que par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont l’Empereur s’est montré fort contrarié, c’est Lefebvre qui a été chargé par lui de commander ici et de remplir l’office de grand-maréchal du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est responsable de l’entrée dans le palais de toute personne qui n’y a pas été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu’il ne transigerait pas...

—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg.

—Si l’Empereur l’ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!... Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au nom de votre fils Henriot, que l’Empereur affectionne, et dont vous ne pouvez compromettre la carrière, briser l’avenir, pour un entretien d’un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!...

—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!...

—Sur-le-champ?...

—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots comme un homme qui dissimule, j’ai ma voiture qui attend sur la route de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j’ai usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après le chemin de l’Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa Majesté et vous lui direz...

A ce moment on frappa à la porte et Lise parut:

—Qu’y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement Catherine.

—C’est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à madame la duchesse.

—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c’est probablement pour une algarade que j’ai encore eue hier avec les sœurs de l’Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont plaintes et l’Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons! Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l’oreille du commis chapelier... Adieu, monsieur!

—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute voix le faux commis.

—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron...

Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le chambellan de Sa Majesté.

XIII
LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE

L’ordre transmis par M. de Rémusat était formel.

L’Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.

M. de Rémusat s’étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta de passer une robe, de s’envelopper d’un manteau pour se rendre au cabinet impérial.

L’Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d’une lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui préparait une tasse de café.

Des officiers d’ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M. de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l’Empereur. C’était dans les couloirs un va-et-vient continuel d’estafettes.

Très nerveux, très agité, Napoléon signait d’une main fiévreuse les pièces déposées devant lui.

Il parcourait d’un œil furieux des journaux étrangers, remplis de correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de ses sœurs... Le sabreur Junot, l’amant de Caroline et le pompeux M. de Fontanes, grand-maître de l’Université, faisaient les frais de ces anecdotes malveillantes.

Après avoir lu, l’Empereur froissait et jetait au feu les fragments de ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.

Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité l’Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg, l’écuyer de l’Impératrice, placé auprès d’elle par son auguste père, et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant, Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de Napoléon.

A ces causes de nervosité était venu s’adjoindre un très vif mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu’elle n’était que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une altercation qui, commencée en français, s’était terminée en patois corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.

Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné les pincettes et les brandissant d’une façon comique et terrible, en avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans la pauvre maison de Marseille.

La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en règle, pouvait donc s’attendre à une réception peu aimable.

Elle s’était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence d’esprit, elle s’était préparée à tenir tête au maître redouté qui la mandait pour la tancer.

A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni, aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour dans un portefeuille.

Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu’elle avait considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de boutoir de l’Empereur, elle traversa d’un pas assez ferme les longs corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.

Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.

Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.

Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit, debout, que l’Empereur, lisant un état remis par le ministre des Finances, lui adressât la parole.

Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.

On n’entendait que le tic-tac régulier d’une belle horloge aux colonnes de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux des bûches brûlant dans la cheminée.

Tout à coup l’Empereur releva brusquement la tête:

—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j’en apprends de belles sur votre compte... que s’est-il passé avant-hier?... toujours des violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous les gazetiers de l’Europe et font ressembler ma cour au carreau des Halles... Je sais que vous n’êtes point sotte... mais vous ne pouvez parler le langage des cours... vous ne l’avez pas appris... Oh! je ne vous en veux pas de cette ignorance... je n’en veux qu’à Lefebvre de s’être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de maréchal!...

Napoléon s’arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante l’odorante boisson.

Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l’averse:

—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez donc... votre douaire sera réglé... vous n’aurez pas à vous plaindre des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j’ai déjà dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...

—Oui, sire... Lefebvre m’a tout dit...

—Et que lui avez-vous répondu?

—Moi?... je lui ai ri au nez!...

L’Empereur, de surprise, lâcha la tasse d’argent qu’il enlevait de la soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.

—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait?

—Il m’a embrassée en jurant qu’il ne vous obéirait pas!...

—C’est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre Empereur, votre maître!...

—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c’est exact, dit avec fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes l’Empereur, et vous pouvez, d’un geste, d’un simple signe, lancer sur le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer... Votre puissance s’arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette bataille, vous la perdrez!...

—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien pendue à ce que j’entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme celui d’hier... N’avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l’Empereur dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...

—Sire, vous avez été mal informé... Je n’ai fait que me défendre... les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté outrageaient l’armée!...

Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s’était jeté dans un de ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.

—L’armée! s’écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l’armée?

—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.

—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!

—Sire, les sœurs de Votre Majesté m’ont reproché d’avoir fait partie de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être égalée mais n’a pas été surpassée.

—C’est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?

—Vivandière, sire, au 13e léger... J’accompagnais Lefebvre.

—Vous avez fait campagne? demanda l’Empereur subitement radouci et intéressé.

—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J’ai servi dans l’armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l’ordre du jour de l’armée à l’affaire d’Altenkirchen.

—Une citation, vous!... c’est étonnant!

—Action d’éclat, oui, sire... et ce n’était pas commode de se faire remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le monde était des héros.

—Mais c’est très bien!... c’est très beau! dit l’Empereur souriant. Comment diable Lefebvre ne m’a-t-il jamais raconté tout cela?...

—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour deux... c’est l’occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la circonstance, je n’en aurais jamais parlé... c’est comme ma blessure...

—Vous avez été blessée?...

—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...

—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement qui convient à ce joli bras...

Et, devenu galant, Napoléon, s’approchant de Catherine, lui prit le bras et appliqua ses lèvres à l’endroit où la baïonnette d’un Autrichien avait laissé sa cicatrice.

Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:

—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...

—Oh! il n’y a pas d’autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit, excité, ravi.

Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:

—Vous avez mis d’ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire, que j’avais la peau satinée...

—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de Catherine...