[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que l'on veut fêter.


CLIX

L'Escurial, 5 octobre 1853.

Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne, derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée depuis la Corse; là, cela s'appelle mucchiallo; ici, personne n'en sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15 de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler.

   .   .   .   .   .   .   .


CLX

Madrid, 25 octobre 1853.

   .   .   .   .   .   .   .

Notre colonie s'est dissoute, la duchesse ayant daigné accoucher d'une fille. Sa mère s'est constituée garde-malade, et nous sommes revenus en masse à la ville. J'y ai gagné un rhume odieux, et, pour m'achever, il fait un sirocco du diable. Malgré ce vilain temps et mes éternuments, je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montès. Les taureaux étaient si mauvais, qu'il a fallu en donner un aux chiens et exciter la moitié des autres avec des banderoles de feu. Deux hommes ont été jetés en l'air et nous les avons cru morts un instant, ce qui a jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable. Les taureaux n'ont plus de cœur et les hommes ne valent guère mieux. Je pense entreprendre mon voyage archéologique dès que le temps se sera fixé. On m'annonce un été de la Saint-Martin qui ne vient jamais. Il est probable que, si vous me mandiez vos commissions, je recevrais votre lettre à temps pour y faire honneur. Malheureusement, je ne sais pas trop ce qu'il y a de bon dans ce pays-ci. Je vous ai pris à tout hasard des mouchoirs d'un dessin fort laid; mais il m'a semblé que vous vous étiez assez allègrement emparée d'un ces mouchoirs qui me venait je ne sais d'où. Ici, on ne voit plus guère que des costumes français. Hier, aux taureaux, il y avait des chapeaux. Voulez-vous des jarretières et des boutons? Si l'on en porte encore, dites-moi ce qu'il vous en faut, mais ne perdez pas de temps pour me répondre.—Je lis Wilhelm Meister, ou je le relis. C'est un étrange livre, où les plus belles choses du monde alternent avec les enfantillages les plus ridicules. Dans tout ce qu'a fait Goethe, il y a un mélange de génie et de niaiserie allemande des plus singuliers: se moquait-il de lui-même ou des autres? Faites-moi penser à vous donner à lire à mon retour, les Affinités électives. C'est, je crois, ce qu'il a fait de plus bizarre et de plus antifrançais. On m'écrit de Paris pour me vanter un livre d'Alexandre Dumas fils, qui s'appelle un Cas de rupture, ou quelque chose d'approchant. À Madrid, on ne lit pas. Je me suis demandé à quoi les dames passent leur temps quand elles ne font pas l'amour, et je ne trouve pas de réponse plausible. Elles pensent toutes à être impératrices. Une demoiselle de Grenade était au spectacle quand on a annoncé dans sa loge que la comtesse de Téba épousait l'empereur. Elle s'est levée avec impétuosité en s'écriant: En ese pueblo y no hay porvenir.[1]»

Au nombre de mes divertissements, j'ai oublié de vous parler d'une académie de l'histoire dont je suis membre. Elle est presque aussi amusante que la nôtre. Adieu.

[1] «Dans ce pays-ci, il n'y a pas d'avenir.»


CLXI

Madrid, 22 novembre 1853.

   .   .   .   .   .   .   .

Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes les jambes les ligas classiques des temps passés. Lorsque j'ai demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez réjouie de voir les chefs-d'œuvre des couturières de cette capitale. Je suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez, chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame ***, femme du ministre des États-Unis, avec un costume à faire crever de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore, mais il n'y aura pas mort d'homme.

Adieu.


CLXII

Madrid, 28 novembre 1853.

Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre la noche buena, c'est-à-dire Noël; mais je serai en France et probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de m'arrêter.

   .   .   .   .   .   .   .

On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs. Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: Todo eso a la disposition de V. Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver une lettre de vous à Bayonne.—Pourquoi ai-je tant d'envie de vous revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique et de la vraisemblance.


CLXIII

Paris, 29 juillet 1854.

Je suis arrivé ici avant-hier, et je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que j'étais trop triste. J'ai trouvé ici un de mes amis d'enfance entrepris par le choléra. Aujourd'hui, on le croit à peu près hors de danger. En passant le détroit, il faisait un vent glacé qui m'a donné un rhume ou rhumatisme étrange. Je souffre comme si j'avais la poitrine serrée dans un cercle de fer et tous les mouvements que je fais sont douloureux. Pourtant, il faut que je parte ce soir pour la Normandie, où je vais faire un discours aux oisifs de Caen. La corvée finie, je reviendrai au plus vite. Je pense être à Paris le 2 août au soir. Après cela, je n'ai plus de projet arrêté. D'abord, j'avais eu l'idée d'aller passer un mois à Venise; mais les quarantaines et les autres ennuis suscités par le choléra rendent un voyage de ce côté à peu près impossible. Mon ministre m'a offert de m'envoyer à Munich, comme commissaire de je ne sais quoi, à propos d'une exposition bavaroise. Je n'ai dit ni oui ni non et j'attendrai mon retour à Paris pour me décider. Probablement, vous irez passer quelques jours à Londres, et le Palais de Cristal mérite ce voyage. Sous le rapport d'art et de goût, cela est parfaitement ridicule, mais il y a dans l'invention et l'exécution quelque chose de si grand et de si simple à la fois, qu'il faut aller en Angleterre pour s'en faire une idée. C'est un joujou qui coûte vingt-cinq millions, et une cage où plusieurs grandes églises pourraient valser. Les derniers jours que j'ai passés à Londres m'ont amusé et intéressé. J'ai vu et pratiqué tous les hommes politiques, j'ai assisté au débat des subsides à la Chambre des lords et aux Communes, et tous les orateurs en renom ont parlé, mais très-méchamment, à ce qu'il m'a semblé. Enfin, j'ai fait un très-bon dîner. On en fait d'excellents au Palais de Cristal, et je vous les recommande, à vous qui êtes gourmande. J'ai rapporté de Londres une paire de jarretières qui viennent, à ce qu'on m'assure, de chez Borrin. Je ne sais ce que mettent les Anglaises à leurs bas, ni comment elles se procurent cet article indispensable, mais je crois que ce doit être une chose bien difficile et bien trying pour leur vertu. Le commis qui m'a donné ces jarretières en a rougi jusqu'aux oreilles.—Vous me dites des choses très-aimables, qui me feraient le plus grand plaisir, si l'expérience ne m'avait rendu par trop défiant. Je n'ose espérer ce que je désire le plus ardemment. Vous savez que vous n'avez qu'à remuer un doigt pour que j'accoure.

Je voudrais que vous fissiez comme si nous étions l'un et l'autre en danger de ne plus nous revoir, en ce temps de si grande incertitude. Adieu; je vous aime bien, quoi que vous fassiez. Écrivez-moi à Caen, chez M. Marc, capitaine de vaisseau. Je serai bien heureux d'avoir de vos nouvelles.


CLXIV

Paris, 2 août au soir, 1854.

Je suis arrivé ici ce matin, très-courbaturé, très-ennuyé, très-souffrant et très-triste. Je ne me guéris pas de cette douleur au côté et à la poitrine qui m'empêche de trouver une position pour dormir. Avant-hier, je suis arrivé à Caen, le jour même de la cérémonie. J'ai vu le secrétaire et j'ai pris mes mesures pour échapper à toutes les visites officielles. À trois heures, je suis entré dans la salle de l'École de droit, où j'ai trouvé dix-huit à vingt femmes dans une tribune, et environ deux cents hommes avec des figures telles que toute autre ville peut en offrir, selon toute apparence'; silence merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on a applaudi très-poliment. La séance a duré encore une heure et demie et s'est terminée par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux pieds et demi, pas trop mauvais. Immédiatement j'ai été emmené entre les autorités à l'hôtel de ville, où l'on m'a donné un banquet, qui n'a duré que deux heures et où il y avait de très-bons poissons et des homards délicieux. Je croyais en être quitte, lorsque le président des antiquaires s'est levé et tout le monde avec lui. Il a pris la parole, et a dit qu'il proposait de boire à ma santé, attendu que j'étais remarquable à trois points de vue, c'est à savoir: comme sénateur, comme homme de lettres et comme savant. Il n'y avait que la table entre nous et j'avais une grande envie de lui jeter à la tête un plat de gelée au rhum. Pendant qu'il parlait, je méditais ma réponse sans qu'il me fût possible de trouver un mot. Lorsqu'il s'est tu, j'ai compris qu'il fallait absolument parler et j'ai commencé une phrase sans savoir comment je la continuerais. J'ai parlé de la sorte pendant cinq ou six minutes avec beaucoup d'aplomb, sans trop me rendre compte de ce que je disais. On m'a assuré que j'avais été très-éloquent; mais je n'en étais pas quitte. Le maire m'a empoigné et mené à un concert que les dames et les messieurs de la Société philharmonique donnaient au bénéfice des pauvres. J'ai été exposé sur un fauteuil à un très-grand nombre de gens bien vêtus, les femmes très-jolies et très-blanches, habillées comme à Paris, si ce n'est qu'elles exhibaient moins d'épaules et qu'avec des robes de bal elles avaient des brodequins marrons. On a chanté fort mal et des airs d'opéra-comique; puis une grande femme très-parée, de la haute, a fait la quête dans une coupe de cristal. Je lui ai donné vingt francs, ce qui m'a valu une révérence en fromage des plus gracieuses. À minuit, on m'a ramené chez moi, où j'ai très-mal dormi et même pas du tout. À huit heures, le lendemain, on est venu me chercher pour présider une séance non politique, et j'ai entendu le procès-verbal de la veille, où il était dit que j'avais parlé très-éloquemment. J'ai fait un speech pour que le procès-verbal fût purgé de tout adverbe, mais inutilement. Enfin, je suis remonté en malle-poste et me voilà: tout serait au mieux si je pouvais passer une bonne journée avec vous pour me remettre.—Je ne crois pas à vos impossibilités. Je garde mes doutes et mon chagrin. Mon ministre voudrait que j'allasse à l'Exposition de Munich. Je n'en ai pas trop envie; mais où aller cette année, si ce n'est en Allemagne? Adieu; je vous aime quoi que vous fassiez et je crois que vous devriez être un peu plus touchée de cela. Vous pouvez toujours m'écrire ici.


CLXV

Innsbruck, 31 août 1854.

Je suis bien las et pourtant j'ai envie de vous écrire. J'ai la tête lourde et je suis ivre de paysages et de panoramas magnifiques, depuis quatre jours. Je suis parti de Bâle pour aller à Schaffouse, d'où l'on s'embarque sur le Rhin. À droite et à gauche, ce sont des montagnes ravissantes, beaucoup plus belles que celles, ou les soi-disant telles, qui bordent le Rhin inférieur, si admiré des Anglaises, entre Mayence et Cologne. Du Rhin, nous entrâmes dans le lac de Constance et dans la ville de ce nom, où nous mangeâmes des truites fort bonnes et entendîmes des Tyroliens jouer du zitther. Traversant le lac, nous allâmes à Lindau, où nous attendait un chemin de fer qu'on a fait passer devant les plus belles forêts, les plus beaux lacs, les plus belles montagnes que produit la contrée. Cela nous a menés à Kempten; seulement, on est accablé de fatigue, comme après avoir longtemps examiné une belle galerie de tableaux. Au lieu de nous reposer, nous sommes repartis la nuit de Kempten, et nous sommes arrivés hier quelques minutes avant minuit à Innsbruck, au travers d'un pays encore plus beau, non, mais plus grand que celui que nous venions de voir. Le désagrément a été de changer, de calculer à toutes les postes. Il y en a au moins une douzaine entre Kempten et Innsbruck.

Je mange des bécasses délicieuses, pour me refaire, et des soupes très-extraordinaires, mais qui ont leur mérite quand on a pris de l'appétit à beaucoup de mètres au-dessus du niveau de la mer. Le drawback de ce voyage, c'est qu'on ne connaît pas les mœurs et les idées de ce peuple, et cela est plus intéressant que tous les paysages. Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On les attache à des chariots et elles traînent des fardeaux fort lourds avec succès. Elles m'ont paru fort laides, avec des pieds énormes; les belles dames que j'ai rencontrées en chemin de fer ou en bateau ne sont pas beaucoup mieux. Elles ont des chapeaux indécents et des brodequins bleu de ciel, avec des gants vert-pomme. C'est en grande partie ces qualités susdites qui composent ce que les naturels appellent gemüth et dont ils sont très-vaniteux.

À voir les œuvres d'art de ce pays, il me semble que ce dont il manque le plus radicalement, c'est l'imagination. Il s'en pique pourtant et tombe alors dans des extravagances prétentieuses. Je viens de voir la ville: tout y est neuf, sauf le tombeau de Maximilien; mais un site admirable. Plus de costumes: le monde qu'on rencontre est laid et a l'air commun; mais on ne peut faire un pas sans voir une montagne, et quelle montagne! Demain, nous montons au glacier. Le temps est magnifique et promet de durer. En somme, je suis content d'être parti. Je voudrais que vous fussiez avec moi; il me semble que vous trouveriez de quoi vous amuser, plus qu'au milieu de vos loups marins. Quand revenez-vous à Paris? Écrivez-moi à Vienne. Ne perdez pas de temps. Écrivez-moi très-longuement et très-tendrement.

Tenez, voici une fleur du Brenner.


CLXVI

Prague, 11 septembre 1854.

Mes compagnons m'ont quitté ce matin pour s'en retourner en France. Je suis souffrant et out of spirits, il me vient les idées les plus noires. Si je suis mieux demain matin, je partirai pour Vienne, où je serai dans la soirée. Je commence à m'ennuyer horriblement. Cette ville-ci est très-pittoresque et on y fait de très-bonne musique. Hier, j'ai couru trois ou quatre jardins et concerts publics, où j'ai vu danser des danses nationales et des valses, le tout avec décence et sang-froid; pourtant, rien de plus entraînant qu'un orchestre bohémien. Les figures ici sont très-différentes de celles que j'avais encore vues en Allemagne: de très-grosses têtes, de larges épaules, très-peu de hanches et pas du tout de jambes, voilà la description d'une beauté bohémienne.

Hier, nous employions inutilement notre savoir en anatomie, pour comprendre comment ces femmes-là marchent. À cela près, elles ont de fort beaux yeux et quelquefois des cheveux noirs très-longs et très-fins, mais des pieds et des mains d'une longueur, d'une grosseur et d'une largeur qui surprennent les voyageurs les plus habitués aux choses extraordinaires. La crinoline leur est inconnue. Le soir, elles boivent, dans les jardins publics, une carafe de bière, et prennent après une tasse de café au lait, ce qui les dispose à manger trois côtelettes de veau avec du jambon, et c'est à peine s'il leur reste de la place pour quelques pâtisseries légères, de la nature de nos babas. Telles sont mes observations sur les mœurs et les coutumes. Mon lit se compose d'une couverture des couleurs les plus jolies, d'un mètre de long, à laquelle est boutonnée une serviette qui me sert de drap. Quand j'ai mis cela en équilibre sur moi, mon domestique dépose sur le tout un édredon que je passe toutes les nuits à culbuter et à replacer; mais, en revanche, je mange toute sorte de choses très-extraordinaires, entre autres des champignons crus marinés qui sont excellents et des oiseaux de montagne idem; tout cela ne m'empêche pas de souhaiter beaucoup votre présence. Selon toute apparence, vous vous trouvez à merveille à D..., sans songer aux gens malheureux qui errent en Bohême. Votre sublime indifférence, vraie ou fausse (c'est ce que je n'ai pas encore pu savoir), m'irrite beaucoup. Vous ne pensez aux gens que lorsque vous les voyez. Je suis dans une grande incertitude quant à ce que je ferai. Si j'avais l'assurance de vous faire enrager en restant longtemps à Vienne, je m'y installerais pour Dieu sait combien de mois; mais vous n'en perdriez pas une bouchée, et je crains fort de m'ennuyer mortellement de leur gemüth. Il est donc probable que je ne resterai à Vienne que juste assez longtemps pour voir les étrangetés, c'est-à-dire environ les derniers jours du mois. Vers le 1er octobre, je pourrais être à Berlin, et, avant le 10 ou le 12, à Paris.—Je suppose que vous m'avez écrit à Vienne, pour me dire ce que vous faites et ce que vous comptez faire; cela aura une grande influence sur mes résolutions. Je viens de voir des autographes de Ziska et de Jean Huss. Ils avaient une très-belle écriture l'un et l'autre pour des hérésiarques.


CLXVII

Vienne, 2 octobre 1854.

Really truly, cette bonne ville de Vienne est un séjour agréable, et il me faut une certaine force d'âme pour la quitter, maintenant que j'y ai des amis et que j'ai compris le plaisir d'y flâner. Ajoutez à cela l'avantage d'avoir les nouvelles de Crimée quelques minutes avant vous. Nous sommes depuis avant-hier dans toutes les émotions. Sébastopol est-il pris? lorsque cette lettre vous arrivera, tout sera fini sans doute. Ici, on le croit, mais un peu légèrement, à mon avis. Les Autrichiens, sauf quelques anciennes familles russes de cœur, nous font des compliments. Un cocher de fiacre m'a félicité avant-hier en sortant de l'Opéra. Plaise à Dieu que tout cela ne soit pas une de ces nouvelles comme en fait le télégraphe électrique quand il est de loisir. Quoi qu'il en soit, je trouve très-beau que nos gens, six jours après leur débarquement, aient vigoureusement frotté les Russes. Nous avons ici lady Westmoreland, qui est sœur de lord Raglan et mère de l'aide de camp du susdit, qui était dans tous ses états. Elle a reçu hier au soir un mot de son fils, après la bataille. Nous jouissons beaucoup de la figure des Russes de Vienne. Le prince Gortshakof a dit que c'était un incident, mais que cela ne faisait rien aux principes. Le ministre de Belgique, qui est ici le bel esprit, a dit qu'il avait raison de se retrancher dans les principes, parce qu'on ne les prenait pas à la baïonnette. À propos de bel esprit, on m'a constitué ici lion, bon gré, mal gré. Prononcez laïonne à l'anglaise, pour ne pas avoir une idée fausse du rôle qu'on m'a fait jouer. L'autre jour, on m'amené à Baden, qui est un endroit charmant, dans une vallée, aux portes de Vienne, mais où l'on se croirait à cent lieues d'une grande ville. Mon cornac m'a conduit chez de très-belles dames. Le monde étant ici gemüthlich, on prend tout ce que dit un Français pour de l'esprit. On m'a trouvé très-aimable. J'ai écrit des pensées sublimes sur des albums, j'ai fait des dessins; en un mot, j'ai été parfaitement ridicule. C'est en partie la honte de ce métier-là qui me fait prendre aujourd'hui le chemin de Dresde. Je ne m'y arrêterai qu'un jour et j'irai à Berlin; après avoir vu le musée, je partirai pour Cologne et j'y trouverai une lettre de vous.

Vous ai-je dit que j'étais allé en Hongrie? J'ai passé trois jours à Pesth et me suis cru en Espagne ou plutôt en Turquie. Ma pudeur y a beaucoup souffert, car on m'a montré un bain public à Bade, où les Hongrois et les Hongroises sont pêle-mêle dans un court-bouillon d'eau minérale très-chaude. J'y ai vu une très-belle Hongroise, qui s'est caché la figure de ses mains, n'ayant pas comme les femmes turques des chemises pour se voiler le visage. Ce spectacle m'a coûté six kreutzer, soit quatre sous. J'ai vu la Dame de Saint-Tropez au théâtre hongrois, n'ayant pas l'esprit de reconnaître un mélodrame français sous le titre S.-Tropez à Unôz. J'ai entendu des musiciens bohémiens jouer des airs hongrois très-originaux, qui font perdre la tête aux gens du pays. Cela commence par quelque chose de très-lugubre et finit par une gaieté folle et qui gagne l'auditoire, lequel trépigne, casse les verres et danse sur les tables. Mais les étrangers n'éprouvent pas ces phénomènes. Enfin, et je garde le plus beau pour la fin, j'ai vu une collection de vieux bijoux magyars, d'un travail merveilleux. Si j'avais pu vous en apporter un, vous seriez venue jusqu'à Cologne, pour l'avoir plus tôt.

Parmi toutes ces courses, je me porte à merveille; le temps est admirable, mais froid le soir. Je ne crains pas le froid pour ma route, car j'ai acheté une pelisse énorme pour soixante-quinze florins. Vous trouveriez ici pour rien des fourrures magnifiques. C'est, je crois, la seule chose à bon marché en ce pays. Je m'y ruine en fiacres et en dîners en ville. L'usage est de payer son dîner aux domestiques; on paye le portier en sortant, enfin on paye partout, pas grand' chose à la fois, il est vrai. Adieu; je ne suis pas trop content de votre dernière lettre, sinon de ce que vous m'annoncez votre prochain retour à Paris. Bien que je n'aie pas de chaînes magyares, j'espère que vous me recevrez bien. Je commence à désirer de revoir mon gîte et les soirées me semblent un peu bien longues.

Je pense être à Cologne avant huit jours, et à Paris du 10 au 15.


CLXVIII

Paris, dimanche, 27 novembre 1854.

Il est bien malheureux de perdre ses amis, mais c'est une calamité qu'on ne peut éviter que par une autre bien plus grande, qui est de n'aimer rien. Surtout, il ne faut pas oublier les vivants pour les morts. Vous auriez dû venir me voir au lieu de m'écrire. Il faisait un temps magnifique. Nous aurions causé philosophiquement sur les vanités de ce monde. Je suis resté toute la journée au coin de mon feu, en disposition très-sombre et misanthropique, et de plus très-souffrant. Ce soir, je vais un peu mieux, mais je serai plus mal si je ne vous vois pas demain.


CLXIX

Londres, 20 juillet 1856.

J'ai reçu votre lettre hier soir, qui m'a fait un très-grand plaisir. Si je ne craignais de rêver, je vous dirais des tendresses à cette occasion. Je partirai bientôt pour Édimbourg. Je consulterai un sorcier écossais. On veut me mener voir un vrai chieftain, qui n'a pas de culottes et qui n'en a jamais porté, qui n'a pas d'escalier dans sa maison, qui a son barde et son sorcier. Cela ne vaut-il pas la peine de faire le voyage? J'ai trouvé ici des gens si accueillants, si aimables, si accaparants, qu'il est évident qu'ils s'ennuient beaucoup. J'ai revu hier deux de mes anciennes beautés: l'une est devenue asthmatique et l'autre méthodiste; puis j'ai fait la connaissance de huit à dix poètes, qui m'ont paru quelque chose d'encore plus ridicule que les nôtres. J'ai revu le palais de Sydenham avec plaisir, quoiqu'on l'ait entièrement gâté par de grands monuments bâtis aux héros de Crimée. Les héros en question sont ivres toute la journée par les rues. Il y a encore beaucoup de monde à Londres, mais tous se préparent à s'envoler. Pour moi, je vais lundi chez le duc de Hamilton. J'y resterai jusqu'à mercredi, jour où je ferai mon entrée à Édimbourg. Probablement dans quinze jours, je reviendrai ici vous retrouver. Tâchez d'être arrivée. Vous ne pouvez me donner une plus grande preuve d'affection; vous savez quel bonheur j'en ressentirais. Adieu; vous pouvez m'écrire Douglas hotel, Edinburg. J'y serai quelques jours avant de me lancer dans le Nord.


CLXX

Édimbourg, Douglas hotel, 26 juillet 1856.

J'espérais avoir une lettre de vous, ici ou à Édimbourg. Point de nouvelles. Le pire, c'est que je m'enfonce dans le Nord et je ne sais où vous dire d'adresser vos lettres. Je vais avec un Écossais voir son château, bien loin au delà des lacs, mais je ne saurais vous dire où nous nous arrêterons sur la route, ce qu'il me promet avec force châteaux, ruines, paysages, etc. Dès que je serai apprêté, je vous écrirai encore. J'ai passé trois jours chez le duc de Hamilton, dans un château immense et dans un très-beau pays. Il y a tout près du château, à moins d'une heure, un troupeau de bœufs sauvages, les derniers qui existent en Europe. Ils m'ont paru aussi civilisés que les daims de Paris. Partout dans ce château, il y a des tableaux de grands maîtres, des vases grecs et chinois magnifiques et des livres aux reliures des plus grands amateurs du siècle dernier. Tout cela est disposé sans goût et l'on voit que le propriétaire en jouit très-médiocrement. Je comprends maintenant pourquoi on recherche les Français en pays étranger. Ils se donnent de la peine pour s'amuser, et, ce faisant, amusent les autres. Je me suis senti la personne la plus amusante de la très-nombreuse société où nous étions, et j'avais en même temps la conscience de ne l'être guère. J'ai trouvé Édimbourg tout à fait à mon goût, sauf l'architecture exécrable des monuments, qui ont la prétention d'être grecs et qui la justifient comme une Anglaise justifie celle de paraître Parisienne, en se faisant habiller par madame Vignon. L'accent de tous les natifs m'est odieux. J'ai échappé aux antiquaires après avoir vu leur exposition, qui est fort belle. Les femmes sont ici en général très-laides. Le pays exige des robes courtes, et elles se conforment à la mode et aux exigences du climat en tenant leur robe à deux mains, à un pied de leurs jupons, laissant voir des jambes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros avec des pieds idem. Je suis choqué de la proportion de rousses que je rencontre. Le site est charmant, et, depuis deux jours, il fait chaud et le temps est clair. En somme, je suis assez bien, sauf que je voudrais vous avoir avec moi. Lorsque l'ennui et les blue devils me gagnent, je pense à nos jours de gaieté intime, auxquels je ne connais rien d'égal. Toute réflexion faite, écrivez-moi à Douglas hotel, Edinburg. Je ferai retirer mes lettres, si je ne reviens pas vite.


CLXXI

Dimanche, 3 août 1856.

D'une maison de campagne,
près de Glasgow.

Je m'ennuie de vous, comme vous le disiez si élégamment autrefois. Je mène cependant une vie douce, allant de château en château, partout hébergé avec une hospitalité pour laquelle je désespère de trouver un adjectif et qui n'est praticable qu'en cet aristocratique pays. J'y prends de mauvaises habitudes. Arrivant ici chez de pauvres gens qui n'ont guère plus de trente mille livres de rente, je me suis trouvé méconnu en voyant qu'on me donnait à dîner sans instruments à vent et sans un joueur de cornemuse en grand costume. J'ai passé trois jours chez le marquis de Breadalbane, à me promener en calèche dans son parc. Il y a environ deux mille daims, outre huit à dix mille autres dans ses bois non adjacents au château de Faymouth. Il y a aussi comme singularité, chose à quoi chacun vise ici, un troupeau de bisons américains, très-féroces, qu'on enferme dans une péninsule et qu'on va voir par les fentes de leurs palissades. Tout ce monde-là, marquis et bisons, a l'air de s'ennuyer. Je crois que leur plaisir consiste à faire envie aux gens, et je doute que cela compense le tracas qu'ils ont d'être les aubergistes du tiers et du quart. Parmi tout ce luxe, j'observe de temps en temps de petites mesquineries qui me divertissent. Au fond, je n'ai encore rencontré que d'excellentes gens qui me prennent avec mon caractère si opposé au leur, sans la moindre difficulté.

On vient de me conter une histoire qui me réjouit et dont je veux vous faire part. Un Anglais se promène le long d'un poulailler, dans un château d'Écosse, un samedi soir. Grand bruit, cris de coqs et de poules. Il croit que quelque renard est entré et il avertit. On lui répond que ce n'est rien, et qu'on sépare seulement les coqs des poules pour qu'ils ne polluent pas the Lord's day.

Avant mon retour, vous voudrez bien m'écrire: 18, Arlington Street, care of the honble E. Ellne. On m'enverra de là vos lettres ou bien on les gardera pour mon arrivée à Londres. Adieu. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire le plus souvent que vous pourrez.


CLXXII

Kinloch-Linchard, 16 août 1856.

Je n'ai pas été trop content de votre lettre, que j'ai reçue au moment de quitter Glenquoich Vous savez que vous avez toujours une première façon précipitée d'envisager les choses, qui vous fait regarder comme impossibles les actions les plus simples. Repensez donc à ce que je vous ai dit, et, après avoir réfléchi mûrement, répondez oui ou non. Adressez votre réponse à Londres, chez le Right honble E. Ellne, 18, Arlington Street.

   .   .   .   .   .   .   .

Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison. Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là. Ils seraient mis aux galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner, le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à Édimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23 à Paris.


CLXXIII

Carabanchel, jeudi, décembre 1856.
(J'ai oublié le quantième.)

Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire, poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement. Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume, porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier, elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier, ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» À quoi l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire comme une personne comme il faut.»—Et vous, à quoi passez-vous votre temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai?

Adieu; écrivez-moi vite à Cannes.


CLXXIV

Lausanne, 24 août 1857.

J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28 septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde. Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement. Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures, sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser. J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28.

Adieu; amusez-vous bien, ne vous fatiguez pas trop. Pensez quelquefois à moi. Si vous me marquez votre itinéraire avec quelque exactitude, je vous donnerai des nouvelles de Paris. Ici, c'est le diable d'écrire. Les plumes du pays sont ce que vous voyez. Adieu encore.—Voici une petite feuille qui a cru à six mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

FIN DU TOME PREMIER.