Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze, de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc.

Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la forêt, et je suis chargé du gaspacho, c'est-à-dire de faire manger de l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume. J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée.

Je suis charmé que mon Cosaque[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le 1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout. Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'à lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien vous retrouver à Paris. Encore adieu.

[1] Bogdan Chmielniçki, publié dans le volume intitulé les Cosaques d'autrefois.


CCLXX

Londres, 12 août 1863.

Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours, je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux, il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, à l'exception du mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût.

Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite. Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup. Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez amusant: l'Histoire de George III, par un M. Phillimore, qui traite ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, the Wild Wales. Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout à fait baissé. Adieu, chère amie.


CCLXXI

Paris, 30 août 1863.

Je pars demain pour Biarritz avec Panizzi, qui est venu me joindre hier. Nous sommes emmenés par notre gracieuse souveraine, qui nous hébergera, je ne sais combien de temps, au bord de l'Océan. Puis j'irai faire mon installation à Cannes en octobre. Je reviendrai à Paris pour la discussion de l'adresse, et j'y passerai probablement tout le mois de novembre. J'espère vous voir alors, en dépit des présidents et des veaux marins.

J'ai un livre extrêmement curieux que je vous prêterai si vous êtes sage et aimable à mon égard. C'est la relation, faite par un imbécile, d'un procès du XVIIe siècle. Une religieuse de la famille de Sa Majesté faceva all'amore avec un gentilhomme milanais, et, comme il y avait d'autres religieuses à qui cela déplaisait, elle les tuait, assistée de son amant. C'est très-édifîant et très-intéressant sous le rapport des mœurs.

Lisez une Saison à Paris, par madame de ***.

C'est une personne pleine de candeur, qui a éprouvé un très-grand besoin de plaire à Sa Majesté, et qui, dans un bal, le lui a dit en termes catégoriques et si clairs, qu'il n'y a que vous au monde qui ne l'eussiez pas compris. Il en a été si stupéfait, qu'il n'a pas d'abord trouvé quelque chose à répondre, et ce n'est que trois jours après, dit-on, qu'il s'est laissé cosaquer. J'imagine que vous faites le signe de la croix et que vous prenez de ces figures horrifiées que je vous connais.

Avez vous lu la Vie de Jésus, de Renan? Probablement non. C'est peu de chose et beaucoup. Cela est comme un grand coup de hache dans l'édifice du catholicisme. L'auteur est si épouvanté de son audace à nier la Divinité, qu'il se perd dans des hymnes d'admiration et d'adoration, et qu'il ne lui reste plus de sens philosophique pour juger la doctrine. Cependant, cela est intéressant, et, si vous ne l'avez pas lu, vous le lirez avec plaisir.

J'ai mes paquets à faire et il faut que je vous quitte. Mon adresse est jusqu'à nouvel ordre: Villa Eugénie, Biarritz (Basses-Pyrénées). Donnez-moi vite de vos nouvelles. Adieu.


CCLXXII

Cannes, 19 octobre 1863.

Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un temps affreux et je vous plains du fond du cœur. Je ne jouirai de la Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion. La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps, j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur. Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas. Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses. Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des Ave, en l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les Lettres de la duchesse de Choiseul. Je voudrais bien qu'on essayât d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers.

Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours à Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie.


CCLXXIII

Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir.

Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous, faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'à présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement, je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique.

Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices, qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce qu'elles sont en province; si c'est pire qu'à Paris, je ne sais dans quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***, qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement (commencement dont j'étais l'auteur):

—Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et cela leur tiendra lieu de tout.

N.-B.—Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu aristocratiques.

Adieu, chère amie.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .


CCLXXIV

Paris, vendredi 12 décembre 1863.

Chère amie, j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Vous vous plaignez d'être enrhumée, mais vous ne savez pas ce que c'est que de l'être. Il n'y a qu'une personne enrhumée, en ce moment, à Paris, et cette personne, c'est moi. Je passe ma vie à tousser et à étouffer, et, si cela dure, vous aurez bientôt à faire mon oraison funèbre. Je pense fort à Cannes, et ce n'est que sous son soleil que je guérirai. Il faut auparavant que je vote cette longue et filandreuse adresse que notre président, si digne de son nom, nous a composée.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Connaissez-vous Aristophane? Cette nuit, ne pouvant dormir, j'ai pris un volume que j'ai lu tout entier et qui m'a très-amusé. J'ai une traduction pas trop bonne à vos ordres. Il y a des choses qui feront beaucoup de peine À votre pruderie, mais qui vous intéresseront, surtout maintenant que vous avez appris quelque chose des mœurs antiques dans Cicéron. Adieu.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .


CCLXXV

Cannes, 12 janvier 1864.

Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici. J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous la neige aux environs. À Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes, on n'a vu un hiver si beau et si bénin.

Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations ? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe? Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car c'était aux Dionysiaques qu'on a donné les Grenouilles, où Bacchus joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a des chœurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande, si vous ne l'avez pas lu encore, les Nuées. C'est, à mon avis, la meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë. C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on n'est qu'une bête.

Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête, qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident de cette espèce pour nous achever de peindre!—Adieu, chère amie; je tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la Sainte-Eulalie?

Adieu encore.


CCLXXVI

Cannes, 17 février 1864.

Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant. Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que tous les acteurs avaient des masques.   .   .   .   .   .

Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables. De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable. Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même. Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai à vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins, il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu, chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore.


CCLXXVII

Vendredi, 18 mars 1864.

Je suis à vous écrire au Luxembourg, pendant que l'archevêque de Rouen est à foudroyer l'impiété. J'ai été très-souffreteux; je n'ai jamais deux bons jours de suite, mais souvent plusieurs mauvais. Je ne sais pas encore si je serai en état d'aller en Angleterre, comme j'en avais le projet. Cela dépendra du temps et de mes poumons.

Je suis tenu maintenant au Luxembourg, mais nous enterrons la synagogue, j'espère, la semaine prochaine, et alors je serai plus libre. Si vous n'avez pas vu les nouvelles salles où l'on a mis la collection des vases et des terres cuites au Louvre, vous feriez bien d'y aller. Je vous offre mes lumières pour vous y accompagner. Vous y verrez de très-belles choses et d'autres qui vous intéresseront quoique fort pénibles pour votre pruderie. Choisissez votre jour et votre heure.


CCLXXVIII

Mercredi, 13 avril 1864.

Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais.

Je ne sors guère; cependant, j'ai voulu voir mes maîtres, que j'ai trouvés en très-bonne santé. Cela m'a procuré l'avantage de voir les modes nouvelles, que j'ai médiocrement admirées, surtout les basques des femmes. C'est un signe de vieillesse. Je ne puis digérer les coiffures. Il n'y a pas une femme qui se coiffe pour la figure qu'elle a; toutes prennent leur style sur des têtes à perruque. Un de mes amis que j'ai rencontré là m'a présenté à sa femme, qui est une jeune et jolie personne; elle avait un pied de rouge, les cils peints, et du blanc. Cela m'a fait horreur.

Avez-vous lu le livre d'About[1]? Je l'ai à votre service. Je ne sais s'il a beaucoup de succès. Il y a beaucoup d'esprit cependant. Peut-être les cléricaux ont-ils eu assez de bon sens pour ne pas l'excommunier, ce qui est le plus sûr moyen de faire lire un livre. C'est comme cela qu'ils ont procuré un succès très-profitable, pécuniairement parlant, à Renan; on m'a dit qu'il avait gagné cent sept mille francs à son idylle. J'ai encore à vos ordres trois gros volumes de Taine sur l'histoire de la littérature anglaise. C'est très-spirituel et même très-sensé. Le style est un peu recherché, mais cela se lit avec grand plaisir. Ou bien encore deux volumes de M. Mézières sur un sujet analogue, les contemporains et les successeurs de Shakespeare. C'est du Taine réchauffé, ou plutôt refroidi. Quant aux romans, je n'en lis plus.

Nous allons nommer demain à l'Académie le Marseillais Autran ou Jules Janin. Le premier selon toute apparence. Mon candidat sera battu. Je me promets de ne plus aller à l'Académie que pour toucher mes indemnités, quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, tous les mois. D'ici à deux ans, nous allons avoir une mortalité effrayante. J'ai contemplé hier les figures de mes confrères; sans parler de la mienne, on dirait des gens qui attendent le fossoyeur. Je ne sais qui l'on prendra pour les remplacer. Quand revenez-vous? Vous aviez parlé de quinze jours à *** seulement; mais je suppose que, selon votre habitude, vous ferez de ces quinze jours un long mois. Je souhaite vous revoir bientôt et nous promener comme autrefois en admirant la belle nature. Ce serait l'occasion rare pour moi de faire un peu de poésie.

Adieu, chère amie; écrivez-moi. Si vous n'avez que la bibliothèque de la ville à votre disposition, vous ferez bien de lire Lucien, traduit par Perrot d'Ablancourt ou par tout autre; cela vous amusera et entretiendra vos goûts helléniques.

Je suis plongé dans une histoire de Pierre le Grand dont je ferai part au public. C'était un abominable homme, entouré d'abominables canailles. Cela m'amuse assez.

Répondez-moi aussitôt que vous aurez reçu ma lettre.

[1] Le Progrès.


CCLXXIX

Londres, British Museum, 21 juillet 1864.

Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre le Grand, que j'ai envie d'intituler: Du danger d'être bête, car la morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire.

Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde. Puis, promptement après, je partirai pour Paris.   .   .   .   .   .   .

Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps, puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin. Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder à l'accomplissement des autres cérémonies. À la première station, elle a écrit au marquis son père: Dear Pa, as I knew you would never consent to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain yours, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: Dear Harry, when you receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very truly FLORENCE.—Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux jaunes, est au désespoir.

Adieu, chère amie; répondez-moi vite.


CCLXXX

Paris, 1er octobre 1864.

Chère amie, je suis encore ici, mais comme l'oiseau sur la branche. J'ai été retardé par mes épreuves, et vous avez pu voir qu'elles avaient grand besoin d'être longuement corrigées. Je pars irrévocablement le 8. Je m'arrêterai pour dormir à Bayonne, et je serai le 11 à Madrid. Je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai. Je partirai de Madrid pour Cannes, peut-être sans passer par Paris. L'hiver se fait déjà sentir désagréablement pour ma poitrine, le soir et le matin. Les jours sont magnifiques, mais les soirées fraîches en diable. Prenez garde de vous enrhumer dans le pays humide que vous habitez. Je me plais assez à Paris en cette saison, où il n'y a pas de devoirs de société, et où l'on peut y vivre en ours. Je vais de temps en temps aux nouvelles, mais je n'en attrape guère. Le pape a défendu à Rome les enseignes en français. Il faut qu'elles soient toutes en italien. Il y a dans le Corso une madame Bernard qui vend des gants et des jarretières. On l'a obligée de s'appeler dorénavant la signora Bernardi. Si j'étais le gouvernement, je n'aurais jamais permis cela, eût-il fallu pendre quelque peintre d'enseignes à la première boutique qu'on aurait voulu changer. Lorsque notre armée sera partie, vous verrez ce que ces gens-là feront.   .   .   .   .   .

Ici, les loups-cerviers, c'est-à-dire les gens d'argent ont vu de très-mauvais œil la nomination de M. *** à la Banque; mais on ne sait pas que, lorsque quelqu'un est bien posé comme propre à rien; on le comble. C'est la coutume. M. *** est allé à la Banque, son bonnet de coton dans la poche, comptant y coucher le lendemain de sa nomination. On lui a dit que tout était prêt pour le recevoir, seulement qu'il voulût bien accomplir une petite formalité, c'est de justifier de la propriété decent actions de ladite Banque. M. *** ignorait complètement ce petit article de la charte de l'établissement qu'il va gouverner. Grand embêtement, d'autant plus qu'on ne trouve pas cent de ces actions dans le pas d'un cheval, et qu'il faut, outre l'argent, quelques semaines au moins pour se les procurer. Vous voyez comment il connaît son affaire. Il y a encore un grand scandale qui amuse les gens pervers. Mais je ne vous le raconterai pas, de peur de vous mettre en colère.

Adieu, chère amie.


CCLXXXI

Madrid, 24 octobre 1864.

Chère amie, je suis venu ici par hasard, car je vis à la campagne et j'y serai jusqu'à samedi. Nous avons un froid et une humidité abominables, et la nièce de madame de M... y a gagné un érysipèle. La moitié des gens est malade, et moi très-enrhumé. Vous savez que les rhumes sont graves pour moi qui ai bien de la peine à respirer déjà quand je me porte bien. Le mauvais temps est venu depuis une semaine avec une violence abominable, selon l'ordinaire de ce pays-ci, où les transitions sont inconnues, de quelque espèce qu'elles soient. Vous figurez-vous la misère de gens qui vivent sur un plateau élevé, exposé à tous les vents, n'ayant pour se réchauffer que des braseros, meuble très-primitif avec lequel on a le choix de geler ou de s'asphyxier? J'ai trouvé ici que la civilisation avait fait de grands progrès qui, à mes yeux, ne l'ont pas embellie. Les femmes ont adopté vos absurdes chapeaux et les portent de la façon la plus baroque. Les taureaux aussi ont beaucoup perdu de leur mérite, et les hommes qui les tuent sont maintenant des ignorants et des poltrons. Voici la plus belle histoire qui occupe le respectable public. La femme du ministre de ***, lady C..., jeune et jolie, lui laid et vieux, a demandé le divorce, se fondant sur ce que son mari ne lui rendait pas justice. Il y a eu procès à Londres, et il est convenu galamment qu'il n'était bon à rien. Il y a cependant des femmes à Madrid qui prétendent savoir que c'est une calomnie. Quoi qu'il en soit, la dame a été déclarée vierge, démariée, et presque aussitôt mariée au duc de ***, qui lui faisait la cour depuis quelque temps à Madrid. Il paraît quelle n'a pas à se plaindre du nouvel époux comme du premier; mais voici le diable: le duc de *** est en procès avec une sœur consanguine, la duchesse de ***, pour certains titres, majorats, etc. Elle vient de découvrir que son frère, qui est né en France, avait présenté, pour hériter, un extrait de baptême signé d'un curé, acte qui en France ne fait pas foi en justice. Il se trouve, de plus, que cet acte est faux et démenti par l'acte de naissance à l'état civil, constatant que le duc actuel est né à Paris quelques années auparavant, d'une mère inconnue. Cette mère est la troisième femme du feu duc de ***, alors mariée à un autre, car, dans cette famille, les mariages sont toujours assez bizarres. Cela va faire un joli procès, comme vous voyez, et il se peut très-bien que l'ex-lady C... se trouve un de ces jours sans duché, sans fortune. En attendant, elle va arriver à Madrid avec son mari, et sir J. C... demande son changement.

J'ai fait quelques démarches pour trouver des mouchoirs de Nipi; je n'ai pas pu en découvrir encore. Il paraît qu'ils ne sont plus guère de mode. Cependant, on m'en promet pour le commencement du mois. J'espère qu'on me tiendra parole. Il me semble qu'on est assez tranquille, politiquement parlant. D'ailleurs, il fait trop froid en ce moment pour qu'un pronunciamiento soit à craindre. Je pense rester ici jusqu'au 10 ou 12 de novembre, si je ne meurs pas de mon rhume auparavant.

Où êtes-vous? Que faites-vous? Écrivez-moi vite.


CCLXXXII

Cannes, 4 décembre 1864.

Chère amie, je suis arrivé ici et je ne trouve pas de lettre de vous, ce qui me peine beaucoup.

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids. Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps, c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les mouchoirs des lycéens.

J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance, notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse, amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid, il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était très-prononcé en faveur des amants.

Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont vos projets pour cet hiver.


CCLXXXIII

Cannes, 30 décembre 1864.

Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse, j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont horriblement laids.

Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque, homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet, il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose à une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé imprimant mes Cosaques d'autrefois, et je pense que cela doit avoir paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère, attendre mon retour pour avoir un volume.

Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, à force de voir mon nom dans l'Indépendance belge, dans le Times et dans la Gazette d'Augsbourg, j'avais fini par être un peu inquiet. De l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les Entretiens de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité, ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des Tuileries que de dire de pareilles énormités?

Adieu, chère amie. J'ai trente-cinq lettres à écrire; j'ai voulu commencer par vous; je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde.


CCLXXXIV

Cannes, 20 janvier 1865.

Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo, la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu.

J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux. Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près, en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs; mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots.

Je ne sais rien de mes œuvres, et, si vous en aviez appris quelque chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes épreuves au Journal des Savants et chez Michel Lévy; je n'entends parler ni de l'un ni de l'autre.

Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux à plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson. Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle?

Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver avec grand bonheur. Adieu encore.   .   .   .   .   .   .


CCLXXXV

Cannes, 14 avril 1865.

Chère amie, j'attendais pour vous écrire que je fusse guéri, ou du moins un peu moins souffrant; mais, malgré le beau temps, malgré tous les soins possibles, je suis toujours de même, c'est à dire fort mal. Je ne puis m'habituer à cette vie de souffrance, et je ne trouve en moi ni courage ni résignation. J'attends, pour revenir à Paris, que le temps devienne un peu plus chaud, et probablement j'y serai le 1er mai. Ici, depuis plus de quinze jours, nous avons le plus beau ciel du monde et la mer à l'avenant; ce qui ne m'empêche pas d'étouffer, comme s'il gelait encore. Que devenez-vous, ce printemps? vous retrouverai-je à Paris, ou bien allez-vous à *** pourvoir pousser les premières feuilles?

Voilà votre ami Paradol académicien par la volonté des burgraves, qui, à cet effet, ont obligé le pauvre duc de Broglie à revenir à Paris malgré sa goutte et ses quatre-vingts ans. Ce sera une séance curieuse. Ampère a fait une histoire de César très-mauvaise, et en vers, par-dessus le marché; vous comprenez bien toutes les allusions que M. Paradol trouvera à l'occasion de cette œuvre, oubliée aujourd'hui de tous, excepté des burgraves. Jules Janin est resté à la porte, ainsi que mon ami Autran, qui, étant Marseillais, pour tout potage, a voulu se faire clérical et a été abandonné par ses amis religieux. Vous aurez su peut-être que M. William Brougham, frère de lord Brougham et son successeur à la pairie, vient d'être pris à peu près la main dans le sac dans une affaire d'escroquerie assez laide. Cela fait grand scandale ici, parmi la colonie anglaise. Le vieux lord Brougham, fait bonne contenance; il est, d'ailleurs, parfaitement étranger à toute cette vilenie.

Je lis, pour me faire prendre patience et m'endormir, un livre d'un M. Charles Lambert, qui démolit le saint roi David et la Bible. Cela me semble très-ingénieux et assez amusant. Les cléricaux sont parvenus à faire lire et à rendre populaires des livres sérieux et pédants où, il y a quinze ans, personne n'aurait voulu mettre le nez. Renan est allé en Palestine pour faire de nouvelles études de paysage. Peyrat et ce Charles Lambert font des livres plus érudits et plus sérieux, qui se vendent comme du pain, à ce que dit mon libraire.

Adieu, chère amie.   .   .   .   .   .   .


CCLXXXVI

Paris, 5 juillet 1865.

Chère amie, je commençais à craindre que vous n'eussiez été foudroyée comme madame Arbuthnot, ou que vous n'eussiez été mangée par quelque ours. Je vous croyais certainement au fin fond du Tyrol, lorsque j'ai reçu votre lettre de ***. Selon moi, il vaut mieux voyager par les longs jours qu'en automne; mais, enfin, rien ne vous empêche de voir Munich en septembre. Vous aurez soin seulement de vous pourvoir de vêtements très-chauds, parce que le temps change très-brusquement dans cette grande, vilaine et très-haute plaine de Munich. Rien de plus facile que ce voyage. Vous pouvez y aller par Strasbourg ou, si vous voulez, par Bâle. Je crois qu'à présent on va en chemin de fer jusqu'à Constance. Vous pouvez, en tout cas, y arriver en bateau à vapeur. De Constance, vous vous embarquerez sur le lac pour Lindau: Lindau est une fort jolie petite ville; et, de là à Kempten, c'est une suite de dioramas admirables. Vous pouvez prendre le chemin de fer pour aller droit à Munich, ou bien vous arrêter en route entre Lindau et Kempten. De Kempten à Munich, il n'y a qu'une plaine fort laide. Vous irez à l'hôtel de Bavière et non chez Maullich, où on m'a volé mes bottes. Un valet de place ou le Guide des étrangers vous fera voir tout ce qu'il y a de digne d'attention. Les peintures du palais, d'après les Niebelungen, sont assez intéressantes; mais il faut des permissions particulières. Tout le reste est ouvert à tout le monde. Vous regarderez, pour m'en rendre compte, les nouvelles propylées de feu mon ami Klenze. Vous regarderez, dans le musée des antiques, le fronton du temple d'Égine et le groupe de marbre dont je vous ai parlé. Les vases grecs sont très-curieux, les tableaux de la Pinacothèque également. Les fresques de Cornélius et autres faux originaux vous feront lever les épaules. Allez boire de la bière dans les jardins publics, où, pour quelques sous, vous entendrez de bonne musique. Vous ferez bien d'aller faire des courses dans le Tyrol bavarois, à Tegernsee, etc., si vous avez le temps. En allant à Salzbourg (ce dont je vous félicite), vous irez voir, si cela vous convient, la mine de sel de Hallein. Il n'y a rien à voir à Innsbruck que le paysage et les statues de bronze de la cathédrale. Dans tous ces pays-là, vous pouvez vous arrêter dans les plus petits villages, sûre d'y trouver un lit et un dîner tolérable. Je voudrais partager ce plaisir avec vous.

Nous avons ici des histoires toutes plus scandaleuses les unes que les autres. . . . . . . .

Tout cela est fort édifiant et fait craindre que la fin du monde ne soit proche. Achetez-vous des bas verts à Salzbourg ou à Innsbruck, si vous en trouvez qui vous aillent. Les jambes bavaroises sont grosses comme mon corps. Adieu, chère amie; prenez bien soin de vous et amusez-vous. N'oubliez pas de me donner de vos nouvelles.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .


CCLXXXVII

Londres, British Museum, 23 août 1865.

Chère amie, votre lettre m'arrive après avoir attendu très-longtemps à Paris, lorsque vous étiez au fond du Tyrol. Il y a environ six semaines que je suis ici. J'ai eu quelques jours de la saison, quelques dîners terribles et deux ou trois des derniers routs. Il m'a semblé que lord Palmerston vieillissait singulièrement, malgré le succès de ses élections, et il me paraît plus que douteux qu'il soit en état de faire la prochaine campagne. À sa retraite, il y aura sans doute une belle crise. Je viens de passer trois jours chez son successeur probable, M. Gladstone; ce qui m'a non amusé, mais intéressé, car j'ai toujours du plaisir à observer les variétés de la nature humaine. Ici, elles sont si différentes des nôtres, qu'on ne s'explique pas comment, à dix heures de distance, les bipèdes sans plumes sont si peu semblables à ceux de Paris. M. Gladstone m'a paru, sous quelques aspects, un homme de génie, sous d'autres un enfant. Il y a en lui de l'enfant, de l'homme d'État et du fou. Il y avait chez lui cinq ou six curés ou deans, et, tous les matins, les hôtes du château se régalaient d'une petite prière en commun. Je n'ai pas assisté à un dimanche; ce doit être quelque chose de curieux. Ce qui m'a paru préférable à tout a été une sorte de petit pain mal cuit qu'on tire du four au moment de déjeuner et qu'on a beaucoup de peine à digérer de toute la journée. Ajoutez à cela le civrn dur, c'est-à-dire l'ale du pays de Galles, qui est célèbre. Vous avez su sans doute qu'on ne porte plus à présent que des cheveux roux. Il paraît que rien n'est plus facile en ce pays, et je doute qu'on les teigne. Il n'y a plus personne ici depuis un mois. Pas un seul cheval dans le Rotten row; mais j'aime assez une grande ville dans cet état de mort. J'en profite pour voir les lions. Hier, je suis allé au Palais de cristal et j'ai passé une heure à regarder un chimpanzé presque aussi grand qu'un enfant de dix ans et si semblable par ses actions à un enfant, que je me suis senti humilié de la parenté incontestable. Entre autres singularités, j'ai remarqué le calcul de l'animal à mettre en mouvement une balançoire assez lourde, et à ne sauter dessus que lorsqu'elle avait atteint son maximum de mouvement. Je ne sais pas si tous les enfants auraient eu autant le génie de l'observation. J'ai fait ici une grande tartine sur l'Histoire de César, dont je ne suis pas trop mécontent: il y a à boire et à manger, comme on dit en style académique, et, la semaine prochaine, je reviens à Paris pour la lire au Journal des Savants. Il ne serait pas impossible que je vous y retrouvasse; je commence à avoir assez de Londres. Un instant, j'ai eu l'idée de faire une excursion en Écosse; mais j'y serais tombé au milieu des chasseurs, race que j'abhorre. Un journal a mis dans les dépêches télégraphiques que Ponsard était mourant. Depuis, je n'en ai plus entendu parler, et mes lettres, même académiques, n'en disent rien. J'y prends un grand intérêt. Peut-être, au reste, n'est-ce là qu'un faux bruit. Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles à Paris, où je serai bientôt, et tenez-moi au courant de vos mouvements. Revenez du Tyrol avec des bas verts, je vous en prie; mais je vous défie de rapporter des jambes de la taille de celle des montagnardes.


CCLXXXVIII

Paris, 12 septembre 1865, au soir.

Chère amie, je suis ici depuis quelques jours. J'ai passé par Boulogne, et, pendant qu'on nous amarrait au quai, il y avait une telle foule, que je me demandais ce que l'arrivée d'un bateau à vapeur pouvait avoir de si intéressant. Il faudrait prévenir les Anglaises quelles font une grande exhibition de jambes et môme mieux en bordant le quai lorsque la mer est basse. Ma pudeur a souffert.

Paris est plus vide que jamais cette année. Il me plaît assez pourtant en cet état. Je me lève et me couche tard, je lis beaucoup et ne sors guère de ma robe de chambre; j'en ai une japonaise, à ramages sur un fond jaune-jonquille plus brillant que la lumière électrique.

J'ai passé mon temps sans trop m'ennuyer en Angleterre. Outre quelques courses assez agréables, j'ai fait, pour le Journal des Savants, cet article sur la Vie de Jules César dont je vous ai parlé déjà. Comme c'est la compagnie en corps qui m'avait imposé la tâche, il a fallu s'exécuter. Vous savez tout le bien que je pense de l'auteur et même de son livre; mais vous comprenez les difficultés de la chose, pour qui ne voudrait pas passer pour courtisan, ni dire des choses inconvenantes. J'espère m'être tiré d'affaire assez bien. J'ai pris pour texte que la République avait fait son temps et que le peuple romain s'en allait à tous les diables si César ne l'eût tiré d'affaire. Comme la thèse est vraie et facile à soutenir, j'ai écrit des variations sur cet air. Je vous en garderai une épreuve. Les mœurs sont toujours en progrès. Un fils du prince de C... vient de mourir à Rome. Il avait un frère et des sœurs pas riches. Lui était ecclésiastique, monsignor, et avait deux cent mille livres de rente. Il a laissé le tout à un petit abbé de secrétaire qu'il avait... C'est absolument comme si Nicomède avait légué son royaume à César. Je gage que vous ne comprenez pas du tout.

Moi aussi, j'avais envie de faire un voyage en Allemagne et je vous aurais peut-être surprise à Munich, mais mon voyage a manqué. J'allais voir mon ami Kaullo, cet aimable juif dont je vous ai parlé plus d'une fois. Or, il vient lui-même en France et je renonce à l'Allemagne. L'un de mes amis qui revient de Suisse ne se loue pas du temps qu'il fait; cela diminue mes regrets.

Il m'a semblé que Boulogne s'embellit beaucoup, tant dans ses maisons que dans ses habitants. J'y ai vu des pêcheuses coquettement habillées et des maisons neuves très-jolies; mais quelles Anglaises et quels chapeaux pork pies! Hier, je suis allé chez la princesse Murat, qui est à peu près remise de sa terrible chute. Il ne lui reste plus qu'un œil un peu cerné de noir et une pommette de joue un peu rouge. Elle a raconté son accident très-bien. Elle a perdu tout souvenir de sa chute et de ce qui s'en est suivi pendant trois ou quatre heures. Elle a vu son cocher, qui était un colonel suisse, lancé en l'air, très haut au-dessus de sa tête; puis, quatre heures après, elle s'est retrouvée dans son lit avec la tête grosse comme un potiron. Dans l'intervalle, elle a marché et parlé, mais elle ne se souvient de rien. J'espère, et il est probable, que, dans les moments qui précèdent la mort, il y a aussi perte de conscience. J'ai trouvé la comtesse de Montijo bien remise de ses deux opérations. Elle se loue extrêmement de Liebreich, son oculiste, qui paraît être un grand homme. Tâchez de n'en avoir jamais besoin.

Adieu, chère amie; je vais passer trois jours à Trouville, au commencement de la semaine prochaine; puis je resterai ici jusqu'à ce que l'hiver vienne m'en chasser. Tenez-moi au courant de vos faits et gestes, et de vos projets.


CCLXXXIX

Paris, 13 octobre 1865.

Chère amie, j'ai trouvé votre lettre hier, en arrivant de Biarritz, d'où Leurs Majestés m'ont ramené en assez bon état de conservation. Cependant, le premier welcome de mon pays natal n'a pas été fort aimable. J'ai eu cette nuit une crise d'étouffements, des plus longues que j'eusse essuyées depuis longtemps. C'est, je pense, le changement d'air, peut être l'effet des secousses des treize ou quatorze heures de chemin de fer très-secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin, je suis mieux. Je n'ai encore vu personne, et je ne crois pas qu'il y ait personne encore à Paris. J'ai trouvé des lettres lamentables de gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m'engagent à fuir Paris. Ici, personne n'y pense, à ce qu'on me dit, et, de fait, je crois que, sauf quelques ivrognes, il n'y a pas eu de malades sérieux. Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n'y aurait pas fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra: on n'en meurt que lorsqu'on le veut bien, et il est si poli, qu'il ne vient jamais vous visiter qu'en se faisant précéder par sa carte de visite, comme font les Chinois.

J'ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant allemand très-timide. La reine est charmante. Elle ressemble beaucoup à la princesse Clotilde, mais en beau; c'est une édition corrigée. Elle a le teint d'un blanc et d'un rose rares, même en Angleterre. Il est vrai qu'elle a les cheveux rouges, mais du rouge très-foncé à la mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal, mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une petite tirade que Sa Majesté m'a aussitôt répétée avec beaucoup de grâce. L'empereur m'a présenté au roi, qui m'a donné la main et m'a regardé avec deux gros yeux ronds ébahis, qui ont failli me faire manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismark, m'a plu davantage. C'est un grand Allemand, très-poli, qui n'est point naïf. Il a l'air absolument dépourvu de gemüth, mais plein d'esprit. Il a fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds d'outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne vous parle pas de l'infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort du général Lamoricière. J'ai rencontré aujourd'hui un orléaniste de la vieille roche, pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme à peu de frais, à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des belles choses faites depuis que j'ai cessé de vivre parmi le peuple le plus spirituel de l'univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu; je vais me soigner jusqu'à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade.


CCXC

Paris, 8 novembre 1865.

Chère amie, j'ai tardé à vous écrire parce que j'étais comme l'oiseau sur la branche, mais pourtant attaché par la patte. En prenant congé de mon hôtesse de Biarritz, j'aurais voulu aller dans mon hivernage ordinaire prévenir les premières atteintes du froid; mais on m'a prié de rester pour la première série de Compiègne, et la demande était faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de refuser. Puis sont venues les questions cholériques: ira-t-on, n'ira-t-on pas à Compiègne? Hier seulement, elles ont été résolues. On y va, et je pars le 14 pour revenir le 20. Maintenant, dites-moi si, entre le 14 et après le 20, il y a quelque chance de vous voir.

Je suis revenu de Biarritz en très-bon état de conservation; mais, au bout de trois jours, j'ai senti toutes les rigueurs du changement de climat. Le fait est que j'ai été presque toujours très-souffrant, non pas du choléra, mais de mon mal ordinaire, le non respirer, dont Dieu vous préserve! Depuis quelques jours, je suis bien mieux. Je pense que Compiègne me fera beaucoup de mal, mais je prendrai mon vol pour le Midi et je compte sur le soleil pour passer l'hiver, que les successeurs de M. Mathieu (de la Drôme) nous annoncent comme très-rude. Je suppose que vous vous figurez être dans un doux climat aux bords de la Loire. J'espère, au moins, que vous n'avez ni rhume ni rhumatisme. Que je voudrais pouvoir en dire autant!

Vous n'imaginez pas les cancans du mariage de la princesse Anna, ni la colère et la rage comique du faubourg Saint-Germain. Il n'y a pas de famille ayant une fille qui ne comptât sur le duc de Mouchy. La grande question qu'on se fait est celle-ci: «S'ils font des visites, mettrons-nous des cartes chez eux?» D'un autre côté, il y a en ce moment une demoiselle à marier avec quelques millions dans la poche et une cinquantaine d'autres après. C'est une très-jolie personne, un peu mystérieuse, fille de M. Heine, qui est mort cette année, adoptive, s'entend, et dont personne au monde ne sait l'origine.Mais, moyennant les millions, les plus beaux noms de France, d'Allemagne et d'Italie sont prêts à toutes les platitudes. Ces sortes d'enfants adoptifs sont très-agréables à la déesse Fortune. Les Grecs aujourd'hui les appellent ψυχοπαιδια, enfants de l'âme; n'est-ce pas un joli nom?

Avez-vous lu les Chansons des rues et des bois, de Victor Hugo? Je pense qu'à *** on peut les lire. Pourriez-vous me dire si vous trouvez qu'il y a une très-grande différence entre ses vers d'autrefois et ceux d'aujourd'hui? Est-il devenu subitement fou, ou l'a-t-il toujours été? Quant à moi; je penche pour le dernier.

Il n'y a plus qu'un homme de génie à présent: c'est M. Ponson du Terrail. Avez-vous lu quelqu'un de ses feuilletons? Personne ne manie comme lui le crime et l'assassinat; j'en fais mes délices. Si vous étiez ici, j'essayerais d'ébranler votre orthodoxie en vous faisant lire un livre assez curieux sur Moïse, David et saint Paul. Ce ne sont pas des idylles comme en fait Renan, mais des dissertations un peu trop lardées de grec et même d'hébreu; mais cela vaut la peine d'être lu; et, recourant au texte, l'histoire de ce Yankee qui, voulant faire un roman, a fait une religion, et une religion assez florissante, n'est qu'un réchauffé. Rien de plus ordinaire que de pêcher une carpe quand on croit pêcher aux goujons. Mais vous n'aimez pas ces conversations-là, et vous avez raison; l'on a autre chose à vous dire. Adieu, chère amie; j'ai bien envie de vous revoir en personne vivante.


CCXCI

Cannes, 2 janvier 1866.

Chère amie, je ne savais où vous écrire, voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde, qu'on ne sait où vous prendre. J'ai bien regretté de ne pas vous attraper entre Paris et ***, qui sont vos deux antres ordinaires, Vous avez pris l'habitude de vous subalterniser, comme disaient les saint-simoniens dans ma jeunesse. Vous êtes tantôt la victime des veaux marins de ***, tantôt et plus souvent la victime de cette enfant que vous aimez, en sorte qu'il n'y a plus moyen de vous avoir comme dans le bon temps d'autrefois, où l'on était si heureux de se promener en votre compagnie. Vous en souvenez-vous?

Je suis venu ici en assez mauvais état de santé, après une semaine passée à Compiègne en pantalon collant, avec toute la résignation possible. On a essayé de me retenir avec la pièce de M. de Massa, mais j'ai résisté héroïquement, et me suis envolé ici, où le soleil a produit son effet ordinaire. Sur trois jours, j'en ai deux de bons; le troisième même n'est pas très-mauvais, et c'est un étouffement doucereux qui n'est pas comparable à la sensation d'étranglement que me donne un hiver de Paris. Comment se peut-il qu'étant de l'humeur voyageuse que vous avez, de plus, ayant charge d'âmes, vous ne passiez pas vos hivers à Pise ou dans un endroit quelconque où se voit le grand arbitre des santés humaines, monseigneur le soleil? Je crois que sans lui je serais depuis bien longtemps à quelques pieds sous terre. Tous mes contemporains s'empressent de me précéder. L'année passée a été rude pour un petit cercle de camarades. Il y a quelques années, nous dînions ensemble une fois par mois: je crois être à présent le seul survivant. C'est là le grave reproche que j'adresse au Grand Mécanicien. Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme les feuilles en une saison? Votre père Hyacinthe ne manquera pas là-dessus de me dire des bêtises: «O homme, qu'est-ce que dix ans, un siècle! etc.» Qu'est-ce qu'est pour moi l'éternité? Ce qui est important pour moi, c'est un petit nombre de jours. Pourquoi me les donne-t-on si amers?

Il n'y a cette année à Cannes que le quart des étrangers qui y viennent ordinairement. Histoire d'un Parisien qui y a mangé trois homards et qui en est mort du choléra. Le pays a été mis aussitôt en suspicion, et les maires de Nice et de Cannes ont eu la mauvaise idée de faire démentir dans les journaux l'apparition du choléra, si bien que tout le monde y a cru. Quelques-uns de mes amis ont été aussi héroïques que moi, et nous faisons une petite colonie qui se passe assez bien de la foule. Je crains d'être obligé de retourner à Paris peu après l'ouverture de la Chambre, pour foudroyer de mon éloquence la loi des serinettes, dont je suis le rapporteur. J'ai écrit à M. Rouher pour lui offrir la paix et lui donner les moyens de se soustraire à mon éloquence. L'acceptera-t-il? S'il avait la témérité de vouloir la guerre, attendez-vous à me voir à la fin de janvier, et gardez-moi un bel accueil du jour de l'an. Dans le cas où les choses tourneraient à la paix, c'est en février que je vous demanderais cela. Adieu, chère amie; en attendant, je vous envoie tous mes souhaits et tous les plus tendres.


CCXCII

Cannes, 20 février 1866.

Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle! Vous qui vivez à Paris et qui parlez des choses avec les honnêtes gens, vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaîtrai-je en arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on puisse être femme sans crinoline.

J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu; mais je vais être obligé de revenir bientôt à cause des serinettes[1]. Cela n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde fois; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai trouvé moyen de m'enrhumer, et je suis toujours sérieusement malade quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus du tout. À cela près, je suis mieux que l'année dernière. Il est vrai que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand point pour se bien porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé.

Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard[2]. Il a conservé la tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau, avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien extraordinaires.

Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Cela est très-curieux et très-étrange. Il s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman; qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années, très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a demandé sa voix pour M. de Champagny. Je croyais que mon président Troplong essayerait de succéder à M. Dupin; mais il a peur, à ce qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi à jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du mois prochain. Ce qui se dit et se fait en ce moment me paraît plus bête de jour en jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne l'était au moyen âge.

Adieu, chère amie.