[1] C'est la nouvelle qui a paru, depuis, sous le titre de Lokis.


CCCXVI

Paris, mardi 29 septembre 1868.

Chère amie, l'important, c'est que cette lecture ne vous ait pas fatiguée. Est-il possible que vous n'ayez pas deviné tout de suite combien cet ours était mal léché? Pendant que je lisais, je voyais bien sur votre visage que vous n'admettiez pas ma donnée. Il me faut donc subir la vôtre. Croyez-vous que le lecteur, moins timoré que vous, acceptera ce conte de bonne femme, du regard? Ainsi, c'est un simple regard de l'ours qui a rendu folle cette pauvre femme et qui a valu à monsieur son fils ses instincts sanguinaires. Il sera fait selon votre volonté. Je me suis toujours bien trouvé de vos conseils; mais, cette fois, vous abusez de la permission.

Je pars pour Montpellier samedi prochain. J'espère vous dire adieu deux ou trois fois auparavant.


CCCXVII

Cannes, 16 novembre 1868.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les blue devils... C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je suis aussi patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement. Depuis trois ou quatre, jours, cependant, je suis un peu moins mal.

J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du Trouveur de miel[1], avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre. Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition à M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au milieu du monde qui est à Compiègne.—Nous avons eu un temps médiocre: ni froid ni vent, mais pas beaucoup de jours réellement beaux. Je suis ici depuis quinze jours. Le reste du temps, je l'ai passé à Montpellier, où je me suis horriblement ennuyé.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Voilà le pauvre Rossini mort. On prétendait qu'il avait beaucoup travaillé, bien qu'il ne voulût rien publier; cela m'a toujours paru très-improbable. La considération de l'argent, qui avait une grande importance sur lui, aurait suffi pour qu'il publiât, s'il avait réellement composé quelque chose. C'était un des hommes les plus spirituels que j'aie vus, et on n'a rien entendu de plus merveilleux que l'air du Barbier de Séville chanté par lui. Aucun acteur ne lui était comparable. L'année paraît être mauvaise pour les grands hommes. On dit que Lamartine et Berryer sont très-gravement malades. Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles et quittez au plus vite le pays humide que vous habitez. En province, on n'a pas de maison chaude.

Si vous connaissez quelque livre amusant, faites-m'en part, je vous prie.

[1] Lokis.


CCCXVIII

Cannes, 2 janvier 1869.

Chère amie, vous n'avez donc pas reçu une lettre que je vous ai adressée le mois passé à P... Je crains qu'elle n'ait été perdue. Je ne prétends pas cependant me justifier tout à fait. Si vous saviez quelle vilaine et monotone vie je mène, vous comprendriez que c'est bien assez de la supporter sans en rendre compte. Le fait est que je vais mal. Pas le moindre progrès! au contraire, on n'a pas même réussi à pallier les spasmes douloureux que j'éprouve de temps en temps. Nous avons un ciel et une mer magnifiques, et leurs influences, qui autrefois me rendaient la santé, sont nulles maintenant. Que faut-il faire? je n'en sais rien, mais souvent j'ai grand désir que cela finisse. Votre voyage me paraît très-agréable; mais je n'approuve pas votre retour par le Tyrol dans la saison que vous me dites. Vous aurez beaucoup de neige. Vous perdrez la peau de vos joues, et vous ne verrez rien de bien beau. N'importe par quel autre chemin, vous auriez mieux. Innspruck, ou plutôt Innsbruck, est une petite ville très-pittoresque; mais, pour qui a vu la Suisse, cela ne vaut pas la peine de se déranger, non plus que les statues de bronze de la cathédrale. Je ne vois sur votre route que Trente qui offre de l'intérêt.

Pourquoi n'iriez-vous pas en Sicile voir l'Etna, qui, dit-on, fait des siennes? Vous n'avez pas le mal de mer, et il est probable qu'à Naples on organise des bateaux pour aller voir le spectacle. Dans une huitaine de jours, vous aurez pu voir l'Etna, Palerme et Syracuse.

J'ai recopié l'Ours que vous savez et je l'ai léché avec un certain soin. Beaucoup de choses sont changées en mieux, je crois. Le titre et les noms changés également. Pour les personnes aussi peu intelligentes que vous, les manières de cet ours resteront fort mystérieuses. Mais on ne pourra rien conclure à son désavantage, quelque perspicace qu'on soit. Il y a une infinité de choses qui demeurent inexpliquées. Les médecins me disent que les plantigrades sont plus que d'autres bêtes en mesure de s'allier à nous; mais naturellement les exemples sont rares, les ours étant peu avantageux.   .   .   .   .   .

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Où est le sel de cette apoplexie de M. de Nieuwerkerke annoncée par tous les journaux et démentie plus tard? Comme on devient bête! Cela fait des progrès rapides. Avez-vous eu la curiosité d'aller entendre des discussions dans la salle du Pré-aux-Clercs sur le mariage et l'hérédité? On dit que cela est très-amusant pendant quelques minutes, et, par réflexion, très-effrayant lorsqu'on se représente combien de fous et de chiens enragés, courent les rues. On m'écrit qu'il y a des femmes qui font des discours qui ne sont ni les moins furieux, ni les moins bêtes. Ces symptômes me font frémir; on est dans ce pays volontairement aveugle.

Adieu, chère amie; je vous souhaite une bonne année.


CCCXIX

Cannes, 23 février 1869.

Ne m'en voulez pas, chère amie, si je ne vous écris pas. Je n'ai pas de bonnes nouvelles à vous donner de moi, et à quoi bon vous envoyer de mauvais bulletins? Le fait est que je suis toujours très-souffrant, et je m'aperçois que mon mal n'est pas guérissable. J'ai essayé de je ne sais combien de remèdes infaillibles; j'ai été entre les mains de trois ou quatre très-habiles hommes, pas un seul ne m'a donné le moindre soulagement. Je me trompe, j'ai trouvé à Nice, il y a quelque temps, un homme de beaucoup d'esprit, un peu charlatan, qui m'a donné gratis des pilules qui m'ont débarrassé de certaines suffocations très-pénibles qui arrivaient toutes les nuits. À présent, c'est le matin qu'elles me prennent, mais avec moins de force, et elles durent moins longtemps. Quant à la bronchite, qui est le morceau de résistance de ma maladie, elle est au beau fixe.

Souffreteux et triste comme je suis, je n'ai que la force de lire, et je n'ai guère de livres. J'ai lu avec intérêt, ces jours passés, les Mémoires d'un paysan écossais qui, à force d'intelligence et de travail, est devenu homme de lettres, professeur de géologie et un homme célèbre. Malheureusement, il s'est coupé la gorge il y a peu de temps, le travail ayant sans doute tout à fait usé sa cervelle. Il s'appelait Hugh Miller.—Je pense que vous trouverez mon Ours plus présentable sous sa nouvelle forme. Quand je puis peindre, j'y fais des illustrations pour le donner à l'impératrice quand je reviendrai à Paris. Ne croyez pas que je représente toutes les scènes, celle par exemple où cet ours s'oublie. Adieu, chère amie; je regrette pour vous que vous ne retourniez pas à Rome cette année. Il me semble que tout va se gâtant. Il n'y a plus d'Espagne; bientôt, il n'y aura plus de saint-siège. La perte sera plus' ou moins grande, selon les idées des gens. Mais c'est une chose qu'il faut voir une fois (comme diverses autres choses), pour n'avoir pas de tentations ni de regrets. Adieu.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .


CCCXX

Cannes, 19 mars 1869.

Chère amie, j'ai été bien malade. Me voici en convalescence, bien faible encore, mais, dit-on, hors de tout danger. C'est une bronchite aiguë qui est venue s'ajouter à ma bronchite chronique. Pendant quatre ou cinq jours, j'ai été en danger. À présent, je me lève, je me promène dans ma chambre, et on me promet que bientôt je pourrai me promener au soleil. Adieu, chère amie. Santé et prospérité.


CCCXXI

Cannes, 23 avril 1869.

Chère amie, je pars après-demain en assez médiocre état, mais il me faut enfin quitter ce pays-ci. Mon cousin, dans la maison de qui je demeure, est mort, et sa pauvre femme n'a personne auprès d'elle. Je suis encore très-faible, mais je crois que je pourrai supporter la route. Je vous préviendrai lorsque je serai arrivé et j'espère vous trouver en bonne santé. Adieu, chère amie.


CCCXXII

Paris, dimanche 2 mai 1869.

Chère amie, je suis à Paris depuis quelques jours, mais j'étais si fatigué du voyage et si souffrant, que je n'ai pas eu le courage de vous écrire. Venez me voir pour me consoler. Adieu.


CCCXXIII

Paris, 4 mai 1869.

Je suis désolé que vous n'ayez pas attendu deux minutes. Vous n'avez pas voulu qu'on me prévînt, vous vous êtes bornée à remettre mon livre, et vous appelez cela une visite à un malade! Votre charité en a été facilement quitte. Mais cela ne compte pas; d'ailleurs, je suis un peu mieux; j'aurais besoin de vous pour me mener à l'Exposition, où je ne voudrais pas voir des croûtes et des nudités.—Vous serez mon guide. Vous souvenez-vous du temps où j'étais le vôtre?—Dites-moi quel jour vous conviendra. Adieu, chère amie.


CCCXXIV

Paris, samedi 12 juin 1869.

Chère amie, ce temps sombre avec des alternanatives de chaud et de froid me désole et me fait grand mal; aussi je suis d'une humeur de chien. Le tapage qui se fait tous les soirs sur les boulevards, et qui rappelle les beaux temps de 1848, ne contribue pas peu à m'attrister et à faire que, comme Hamlet, man delights me not nor woman neither.

Ce qui m'afflige le plus dans toutes ces tristes affaires, c'est la profonde bêtise. Ce peuple, qui se dit et se croit le plus spirituel de la terre, témoigne son désir de jouir du gouvernement républicain en démolissant les baraques où de pauvres gens vendent les journaux. Il crie Vive la Lanterne! et il casse les réverbères. C'est à se voiler la face. Le danger est qu'il y a pour la bêtise une sorte d'émulation comme pour toute autre chose, et, entre les Chambres et le gouvernement, Dieu sait ce qui se pourra faire.

Je passe mon temps à déchiffrer des lettres du duc d'Albe et de Philippe II que m'a données l'impératrice. Ils écrivaient tous les deux comme des chats. Je commence à lire assez couramment Philippe II; mais son capitaine général m'embarrasse encore beaucoup. Je viens de lire une de ses lettres à son auguste maître, écrite peu de jours après la mort du comte d'Egmont, et dans laquelle il s'apitoie sur le sort de la comtesse, qui n'a pas. un pain après avoir eu dix mille florins de dot. Philippe II a une manière embrouillée et longue de dire les choses les plus simples. Il est très-difficile de deviner ce qu'il veut, et il me semble que son but constant est d'embarrasser son lecteur et de l'abandonner à son initiative. Cela faisait la paire d'hommes la plus haïssable qui ait existé, et, malheureusement, ni l'un ni l'autre n'ont été pendus, ce qui n'est pas à la louange de la Providence. J'ai aussi reçu d'Angleterre un livre curieux, où l'on prétend que Jeanne la Folle n'était pas folle, mais hérétique, et que, pour cette raison, maman, papa, et son mari, et son fils, se sont entendus pour la tenir en prison avec, de temps à autre, un peu de torture. Vous lirez cela quand vous voudrez, le livre est à vos ordres.

Je n'ai pas grand'chose à vous dire de ma santé, qui n'est pas florissante; un peu meilleure peut-être qu'avant mon départ. Cependant, je tousse toujours et je ne puis ni manger ni dormir.

Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles.


CCCXXV

Paris, 29 juin 1869.

Merci de votre lettre, chère amie. Je suis outré contre les poètes et les climats prétendus tempérés. Il n'y a pas de printemps, il n'y a pas même d'été. Aujourd'hui, je me suis hasardé dehors et je suis rentré transi. Quand je pense qu'il y a des gens qui vont dans les bois et qui y parlent même d'amour par des temps aussi cruels, je suis tenté de crier au miracle. Je dis que cela se fait encore, je me trompe, c'est impossible, et même jamais cela ne s'est fait. J'ai fini l'histoire de la princesse Tarakanof, qui était une péronnelle, mais elle avait un amant dont les lettres vous amuseront. Il a eu le sort de beaucoup de mortels. J'espère que le Journal des Savants pénètre à ***; sinon, je tâcherai de vous l'envoyer.

Je vais jeudi à Saint-Cloud, où je passerai probablement une quinzaine de jours. Je ne sais trop comment je soutiendrai la vie que je vais mener, bien que je sois, m'a-t-on dit, à peu près le seul invité. Au reste, si je m'en trouve mal, en une heure je puis être réintégré dans mes foyers. Je vous ai dit quelque chose de toutes les tribulations que j'ai ici dans ma maison, et je vous avouerai que ce n'est pas sans grande joie que je m'en éloigne. J'ai eu, depuis votre départ, deux ou trois scènes des plus ennuyeuses.

Je lis avec toute la peine possible le Saint Paul de M. Renan. Décidément, il a la monomanie du paysage. Au lieu de conter son affaire, il décrit les bois et les prés. Si j'étais abbé, je m'amuserais à lui faire un article de revue. Avez-vous lu la harangue de notre saint-père le pape?   .   .   .   .   .

Je suis sûr que nous allons avoir en paroles et en actions des énormités pour lesquelles il n'y aura pas assez de pommes cuites. Hélas! cela peut finir par des projectiles plus durs! Quel malheur que l'esprit moderne soit si plat! Croyez-vous qu'on l'ait jamais été autant? sans doute, il y a eu des siècles où l'on était plus ignorant, plus barbare, plus absurde, mais il y avait çà et là quelques grands génies pour faire compensation, tandis qu'aujourd'hui, ce me semble, c'est un nivellement très-bas de toutes les intelligences. Comme je ne sors guère, je lis beaucoup. On m'a envoyé les œuvres de Baudelaire, qui m'ont rendu furieux. Baudelaire était fou! Il est mort à l'hôpital après avoir fait des vers qui lui ont valu l'estime de Victor Hugo, et qui n'avaient d'autre mérite que d'être contraires aux mœurs. À présent, on en fait un homme de génie méconnu!—J'ai vu aujourd'hui un très-beau dessin d'une fresque merveilleuse découverte à Pompéi. Cela a l'air d'une procession en l'honneur de Cybèle, à qui Hercule rend visite. Devant Cybèle est un monsieur dépourvu de modestie; d'autres portent un serpent en grande pompe, un serpent roulé autour d'un arbre. Je ne comprends rien au sujet. Vous avez vu à Pompéi le petit temple d'Isis, c'est de ce côté qu'on a trouvé la fresque en question.—Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, afin que je puisse vous voir à votre passage. D'ici à quelques jours, vous pouvez m'écrire au palais de Saint-Cloud.


CCCXXVI

Paris, mercredi soir 5 août 1869.

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

J'ai passé un mois à Saint-Cloud en tolérable état. Je n'ai jamais été parfaitement bien les matins et les soirs, mais la journée n'était pas mauvaise. Le grand air m'a fait du bien, à ce que je crois, et m'a donné un peu de force. En revenant dimanche, j'ai été repris d'oppressions très-douloureuses qui ont duré deux jours. Puis mon médecin de Cannes est venu avec un remède nouveau de son invention, qui m'a guéri. Ce sont des pilules d'eucalyptus, et l'eucalyptus est un arbre de l'Australie, naturalisé à Cannes. Cela va bien, pourvu que cela dure, comme disait en l'air un homme qui tombait d'un cinquième étage.

À Saint-Cloud, j'ai lu l'Ours devant un auditoire très-select, dont plusieurs demoiselles, qui n'ont rien compris, à ce qu'il m'a semblé; ce qui m'a donné envie d'en faire cadeau à la Revue; puisque cela ne cause pas de scandale. Dites-moi votre façon de penser là-dessus, en tâchant de vous représenter très-exactement le pour et le contre. Il faut tenir compte des progrès en hypocrisie que le siècle a faits depuis quelques années. Qu'en diront vos amis? Aussi bien faut-il se faire ses histoires à soi-même, car celles qu'on vous fait ne sont guère amusantes.   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

N'avez-vous pas été affligée pour votre mère l'Église, de l'accident de Cracovie? je suis sûr que, si on y regardait de près, on trouverait ailleurs des choses semblables. Il faut lire l'affaire dans le Times.   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

J'ai dîné, il y a quelques jours, avec l'innocente Isabelle. Je l'ai trouvée mieux que je ne l'aurais cru. Le mari, qui est tout petit, est un monsieur très-poli et m'a fait beaucoup de compliments pas trop mal tournés. Le prince des Asturies est très-gentil et a l'air intelligent... Il ressemble à *** et aux infants du temps de Vélasquez. Je m'ennuie beaucoup. Il fait très-chaud au Luxembourg, et toute cette affaire du sénatus-consulte n'a rien de plaisant. On va ouvrir l'établissement au public, ce qui me déplaît fort[1].

Adieu, chère amie; écrivez-moi quelque chose de gai, car je suis fort mélancolique. J'aurais bien besoin de votre gaieté et de votre présence réelle.

[1] Les séances du Sénat allaient devenir publiques.


CCCXXVII

Paris, 7 septembre 1869.

Chère amie, comptez-vous rester encore longtemps à ***? ne reviendrez-vous pas bientôt ici? Je commence à regarder du côté du Midi, bien que je n'aie pas encore senti les approches de l'hiver; mais je me suis promis de ne pas me laisser surprendre par le froid. Je suis depuis quelques jours un peu mieux, ou, pour parler plus exactement, moins mal. J'ai pris ici des bains d'air comprimé qui m'ont fait un peu de bien, et on me fait suivre un traitement nouveau qui me réussit assez. Je suis toujours très-solitaire, je ne sors jamais le soir et ne vois presque personne. Moyennant toutes ces précautions, je vis, ou à peu près. Buloz est parvenu à me séduire. À Saint-Cloud, l'impératrice m'avait fait lire l'Ours;—cela s'appelle à présent Lokis (c'est ours en jmoude)—devant de petites demoiselles qui, ainsi que je crois vous l'avoir dit, n'y ont rien compris du tout. Cela m'a encouragé, et, le 15 de ce mois, la chose paraîtra dans la Revue. J'y ai fait quelques changements outre les noms, et j'aurais voulu en faire beaucoup d'autres, mais le courage m'a manqué. Vous me direz ce que vous en pensez.

Hier, nous avons fini notre petite affaire[1]. Je ne sais trop ce qui en résultera; le respectable public est si parfaitement bête, qu'il a peur à présent de ce qu'il a voulu. Il me semble que le bourgeois, qui votait pour M. Ferry il y a quelques mois, pense qu'il va se trouver désarmé devant des journées de juin plus ou moins prochaines; sa spécialité est de n'être jamais content, de ses œuvres particulièrement. La maladie de l'empereur n'est pas grave, mais elle peut se prolonger et se renouveler. On dit, et je suis porté à le croire, que le grand voyage d'Orient sera décommandé; peut-être, encore les mauvaises relations entre le sultan et le vice-roi sont-elles suffisantes pour mettre à vau-l'eau les projets d'excursion.

Avez-vous lu, dans la Revue des Deux Mondes, l'histoire de la princesse Tarakanof? mais cela est vieux et je crois vous avoir montré les épreuves.

Je dois faire cet hiver une Vie de Cervantes pour servir de préface à une nouvelle traduction de Don Quichotte. Y a-t-il longtemps que vous n'avez lu Don Quichotte? vous amuse-t-il toujours? vous êtes-vous rendu compte du pourquoi? Il m'amuse et je n'en trouve pas de raison valable; au contraire, j'en pourrais dire beaucoup qui devraient prouver que le livre est mauvais; pourtant, il est excellent. Je voudrais savoir vos idées là-dessus; faites-moi le plaisir de relire quelques chapitres et de vous faire des questions; je compte sur ce service de votre part.

Adieu; j'espère que le mois ne se passera pas sans que je vous voie.

[1] Adoption du projet de sénatus-consulte, séance du 6 septembre 1869.


CCCXXVIII

Cannes, 11 novembre 1869.

Chère amie, je suis ici par le plus beau temps et le plus persistant du monde; ce qui réduit au désespoir les jardiniers, qui ne peuvent faire pousser leurs choux. J'ai le regret de ne m'y guère porter mieux que s'il faisait mauvais temps. J'ai toujours, matin et soir, des moments d'oppression très-pénible; je ne puis marcher sans me fatiguer et sans étouffer; enfin, je suis toujours très-patraque et misérable. J'ai eu, de plus, des tracas très-graves: P..., que j'avais emmenée avec moi, est devenue tout à coup si maussade et si impertinente, que j'ai dû la renvoyer; vous sentez que perdre une femme qui est depuis quarante ans chez moi n'est pas chose agréable. Heureusement, le repentir est venu; elle a demandé pardon avec tant d'instances, que j'ai eu un assez bon prétexte pour céder et la conserver. Il est si difficile aujourd'hui de trouver des domestiques sûrs, et P... a tant de qualités, qu'il m'aurait été impossible de la remplacer. J'espère que la colère et la fermeté dont j'ai fait preuve et dont, entre vous et moi, je ne me croyais guère capable, auront un effet salutaire pour l'avenir et empêcheront le retour de semblables incidents.

J'ai déjeuné hier à Nice avec M. Thiers, qui est bien changé au physique depuis la mort de madame Dosne, et au moral nullement, à ce qu'il m'a semblé. Sa belle-mère était l'âme de sa maison; elle lui avait fait un salon, lui amenait du monde, savait être aimable pour les gens politiques ou autres. Enfin, elle régnait dans une cour composée d'éléments très-hétérogènes, et avait l'art de les tourner tous au profit de M. Thiers. Aujourd'hui, la solitude a commencé pour lui; sa femme ne se mêlera de rien.

En politique, j'ai trouvé Thiers encore plus changé; il est redevenu sensé, à voir cette immense folie qui s'est emparée de ce pays-ci, et il s'apprête à la combattre, comme il faisait en 1849. Je crains qu'il ne se fasse un peu d'illusion sur ses forces. Il est beaucoup plus facile de crever les outres d'Éole que de les raccommoder et de les rendre air tight. Il me semble probable que nous allons à un combat; le chassepot est tout-puissant et pourra donner à la populace de Paris une leçon historique, comme disait le général Changarnier; mais saura-t-on s'en servir à propos? Après s'en être servi, que pourra-t-on faire? Le gouvernement personnel est devenu impossible, et le gouvernement parlementaire, sans bonne foi, sans honnêteté et sans hommes habiles, me paraît non moins impossible. Enfin, l'avenir, et je pourrais dire le présent, est pour moi des plus sombres.

Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.


CCCXXIX

Cannes, 6 janvier 1870.

Chère amie, je vous remercie de votre lettre et de vos souhaits. Si je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est que je n'en avais pas la force matérielle. Le froid qui est venu tout à coup très-rigoureux m'avait fait le plus grand mal. Aujourd'hui, je suis un peu moins souffrant, et j'en profite pour vous écrire. Je suis bien découragé; rien ne me réussit. J'essaye de tous les remèdes, et je me retrouve toujours au même point; après quelques jours de calme, le mal revient aussi puissant que jamais, je dors très-mal et très-difficilement. Non-seulement, je ne mange pas, mais j'ai horreur de toute espèce d'aliment. Presque tout le jour, j'éprouve un malaise affreux, parfois des spasmes; je puis à peine lire, et, bien souvent, je ne comprends pas ce que j'ai sous les yeux. J'ai une idée que je voudrais mettre en œuvre; mais comment travailler au milieu de ces ennuis! Voilà, chère amie, la situation où je me trouve. J'ai la certitude que c'est une mort lente et très-douloureuse qui s'approche. Il faut en prendre son parti.

La politique, à laquelle je ne comprends plus rien du tout, n'est pas faite pour me donner des distractions agréables. Il me semble que nous marchons à une révolution pire que celle que nous avons traversée ensemble assez gaiement il y a une vingtaine d'années. Je voudrais bien que la représentation fût un peu retardée, pour n'y pas assister.

Il a gelé ici à six degrés, phénomène qui ne s'était pas produit depuis 1821, au dire des anciens; tous les jardins ont été ravagés. Le froid est venu au moment où l'on pouvait se croire en plein été; la saison était avancée, tout était en fleur. C'était lamentable de voir les grandes plantes à belles fleurs comme les wigandias, hauts de sept à huit pieds la veille, avec de nombreux boutons, réduits en consistance d'épinards dans l'espace d'une nuit. Adieu, chère amie; portez-vous bien et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Je vous souhaite une bonne année...


CCCXXX

Cannes, 10 février 1870.

Chère amie, s'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, c'est que je n'avais que de tristes choses à vous dire de moi. Je suis toujours de plus en plus patraque et je mène une vie vraiment misérable. Je ne dors presque pas et je souffre presque tout le reste du temps. Ajoutez à cela que l'hiver a été affreux. Toutes les belles fleurs qui faisaient la gloire du pays ont été détruites, beaucoup d'orangers ont gelé, et il n'y aura pas de fleurs assez pour vous faire de la pommade. Jugez de l'effet que produit sur un être nerveux comme moi la pluie, le froid, la grêle du ciel; on en souffre dix fois plus ici qu'on ne ferait à Paris.

Eh bien, vous avez eu une émeute aussi bête que le héros[1] qui en a été la cause; nous présentons un triste spectacle par la façon dont nous usons de la liberté et du gouvernement parlementaire. Il est impossible de n'être pas frappé de l'audace vraiment risible avec laquelle on présente et on soutient à la Chambre les spropositi les plus énormes, que personne ne s'aviserait d'émettre dans un salon. Ce régime représentatif est une comédie peu amusante; tout le monde y ment avec effronterie et néanmoins se laisse prendre par le mieux disant. Il y a des gens qui trouvent que Crémieux est éloquent et que Rochefort est un grand citoyen.—On était certainement bien bête en 1848, mais on l'est encore plus aujourd'hui.

Je fais l'essai d'un papier chimique anglais et je ne sais si vous pourrez me lire. Je viens de traduire pour la Revue une nouvelle de Tourguenief qui paraîtra le mois prochain. J'écris pour moi et peut-être pour vous une petite histoire où il est fort question d'amour. Adieu; je vous souhaite santé et prospérité.

[1] Victor Noir.


CCCXXXI

Cannes, 7 avril 1870.

Chère amie, je ne vous ai pas écrit parce que je n'avais que de mauvaises nouvelles à vous donner. J'ai été toujours sinon malade, du moins souffrant. Je le suis encore. Je suis d'une faiblesse désespérante, et il m'est impossible d'aller à cent pas de chez moi sans m'asseoir plusieurs fois. Très-souvent, surtout la nuit, je suis pris de crises très-douloureuses et qui durent longtemps. «Les nerfs!» me dit-on. Or, la médecine, comme vous le savez, est à peu près impuissante lorsqu'il s'agit de nerfs. Lundi dernier, voulant faire une expérience et savoir si je pouvais supporter le voyage de Paris, je suis allé à Nice faire des visites. J'ai cru un instant que je commettrais l'indiscrétion de mourir chez quelqu'un que je ne connaissais pas assez intimement pour prendre cette liberté. Je suis revenu ici en mauvais état et j'ai passé vingt-quatre heures à étouffer. Hier, j'ai été un peu mieux. Je suis sorti et me suis promené au bord de la mer, suivi d'un pliant sur lequel je m'asseyais tous les dix pas. Voilà ma vie. J'espère pouvoir, à la fin du mois, me mettre en route pour Paris. La chose sera-t-elle possible? Je me demande souvent si je pourrai monter mon escalier? Vous qui savez tant de choses, connaissez-vous quelque appartement où je pourrais caser mes livres et ma personne sans monter beaucoup de marches? Je voudrais bien n'être pas trop loin de l'Institut.

J'ai reçu une lettre, très-bien tournée, de M. Émile Ollivier, qui me demande ma voix[1]. Je lui ai répondu que je n'étais plus de ce monde; je pense qu'il sera nommé sans difficulté.

Que vous avez raison de trouver que tout le monde est fou! La gauche soutenant que consulter le peuple sur la constitution, c'est faire du despotisme, prouve bien de quel faux métal elle est fondue! Mais le plus triste, c'est que tant d'absurdité ne révolte personne. Au fond, nous sommes dans un temps où il n'y a plus ni ridicule ni absurdité. Tout se dit et tout s'imprime sans scandale.

Je ne sais quand paraîtra la notice sur Cervantes; elle sera en tête d'une grande et belle édition de Don Quichotte, que je vous ferai lire un de ces jours. Quant à l'histoire dont je vous ai parlé, je la réserve pour mes œuvres posthumes. Cependant, si vous voulez la lire en manuscrit, vous pourrez avoir ce plaisir, qui durera un quart d'heure.

Adieu, chère amie; portez-vous bien. La santé est le premier des biens. Je ne bougerai pas avant la fin d'avril. Je pense vous retrouver à Paris. Adieu encore.

[1] Pour l'Académie française.


CCCXXXII

Cannes, 15 mai 1870.

Chère amie, j'ai été bien malade et je le suis encore. Il n'y a que quelques jours qu'on me permet de mettre le nez dehors. Je suis horriblement faible; cependant, on me fait espérer qu'à la fin de la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument ruinée. Je ne puis encore m'habituer à cette vie de privations et de souffrances; mais, que je m'y résigne ou non, je suis condamné. Je voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais, pour travailler, il faut une force qui me manque. J'envie beaucoup quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde tout d'un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissements que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j'habite. J'ai vu ici pleinement combien les hommes sont ignorants et bêtes. Je suis convaincu que bien peu d'électeurs ont eu connaissance de ce qu'ils faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux imbéciles, encore bien plus nombreux, qu'il s'agissait d'un impôt nouveau à établir. Enfin, le résultat a été bon[1]. «C'est bien coupé, il s'agit de coudre,» comme disait Catherine de Médicis à Henri III. Malheureusement, je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent manier l'aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après l'histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit qu'on n'attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège; mais les hommes, et les hommes d'esprit, sont bien plus faciles à prendre.

Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations et des idées à ce sujet?   .   .   .   .   .   .

   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le paysage. Adieu.

[1] Le vote du plébiscite.


CCCXXXIII

Paris, 26 juin 1870.

Chère amie, je suis malade depuis un mois. Il m'est impossible de rien faire, même lire. Je souffre beaucoup et n'ai que peu d'espérance. Cela durera peut-être longtemps. J'ai mis de l'ordre dans un des rayons de ma bibliothèque, et je vous garde les Lettres de madame de Sévigné, en douze volumes, et un petit Shakespeare. Quand vous viendrez à Paris, je vous les enverrai. Merci de penser à moi.


CCCXXXIV

Paris, 18 juillet 1870.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Depuis six semaines, je n'ai pu sortir de ma chambre et presque de mon lit. C'est la troisième ou quatrième bronchite qui m'arrive depuis le commencement de l'année. Cela ne me promet rien de bon pour l'hiver prochain. Lorsque la chaleur que nous avons eue ne me met pas à l'abri des rhumes, que sera-ce lorsqu'il fera froid?

Je crois qu'il faut se porter admirablement bien et avoir des nerfs d'une vigueur particulière pour que les événements qui se passent glissent sans trop affecter. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouve. Je suis de ceux qui croient que la chose ne pouvait pas s'éviter[1]. On aurait peut-être pu retarder l'explosion, mais il était impossible de la conjurer absolument. Ici, la guerre est plus populaire qu'elle ne l'a jamais été, même parmi les bourgeois. On est très-braillard, ce qui est mauvais assurément; mais on s'enrôle et on donne de l'argent, ce qui est l'essentiel. Les militaires sont pleins de confiance; mais, quand on pense que tout l'avenir est soumis au hasard d'un boulet ou d'une balle, il est difficile de partager cette confiance.

Au revoir, chère amie; je suis déjà fatigué de vous avoir écrit ces deux petites pages. Je suis patraque au dernier point; cependant, mes médecins disent que je suis mieux, mais je ne m'en aperçois guère. Je n'ai point envoyé chez vous les livres, craignant qu'il n'y eût personne pour les recevoir.

Adieu encore; je vous embrasse de cœur.

[1] La guerre avec la Prusse.


CCCXXXV

Paris, mardi 9 août 1870.

Chère amie, je pense que vous ferez bien de ne pas venir à Paris en ce moment; je crains qu'il n'y ait sous peu de tristes scènes. On ne voit que des gens abattus ou des ivrognes qui chantent la Marseillaise. Grand désordre partout! L'armée a été et est admirable; mais il paraît que nous n'avons pas de généraux. Tout peut encore se réparer; mais, pour cela, il faut presque un miracle.

Je ne suis pas plus mal, seulement accablé de cette situation. Je vous écris du Luxembourg, ou nous ne faisons qu'échanger des espérances et des craintes. Donnez-moi de vos nouvelles. Adieu.


CCCXXXVI

Paris, 29 août 1870.

Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très-souffrant et très-nerveux. On le serait à moins; je vois les choses en noir. Depuis quelques jours, cependant, elles se sont un peu améliorées. Les militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles se battent parfaitement; il paraît que l'armée du maréchal Bazaine a fait des prodiges, bien quelle se soit toujours battue un contre trois. Maintenant, demain, aujourd'hui peut-être, on croit à une nouvelle grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les Prussiens font la guerre à coups d'hommes. Jusqu'à présent, cela leur a réussi; mais il paraît qu'autour de Metz, le carnage a été tel, que cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le reste à la frontière, ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux, nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, il ne faut pas se le dissimuler, n'est qu'un prologue à une tragédie dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n'est pas impunément remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit de la République, c'est-à-dire du désordre organisé.

Adieu, chère amie; restez à P..., vous y êtes très-bien. Ici, nous sommes encore très-tranquilles; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid; mais le diable n'y perdra rien. Adieu encore.   .   .   .   .   .   .


CCCXXXVII

Cannes, 23 septembre 1870[1].

Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c'est une rude affaire d'écrire. Il y a un peu d'amélioration. Je vous écrirai bientôt, j'espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les Lettres de madame de Sévigné et un Shakespeare. J'aurais dû les faire porter chez vous, mais je suis parti.

Adieu. Je vous embrasse.

[1] Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.

FIN.