CHAPITRE VIII.


Des Verbes Irréguliers.

Tout verbe qui s’écarte des formes que nous venons de voir, est un verbe irrégulier, et l’on peut juger qu’il y en a beaucoup, si l’on considère combien il y a de manières de s’en écarter; par ex., lorsqu’une seule ou plusieurs des trois radicales sont voyelles, au lieu d’être consonnes, ce premier cas fournit plusieurs combinaisons; car ce peut être la première lettre ou la deuxième ou la troisième, ou bien encore les lettres une et deux, les lettres une et trois, les lettres trois et deux: aussi est-ce là que sont les difficultés de la langue.

On peut leur assigner deux causes principales:

1o La disposition obligée des deux petites voyelles du radical qui au prétérit veulent être a a (FaQaD); qui au futur se changent en a o (iaFQoD): or, si l’une des radicales est elle-même une voyelle, soit Alef, soit ioD, ω, ăïn, comment les moulera-t-on sur le modèle obligé?

Une autre cause d’irrégularité, est l’antipathie de certaines lettres à se trouver ensemble, à se suivre, et la nécessité d’élider les unes, de doubler les autres, ce qui rend les mots méconnaissables en plusieurs cas. Les rabbins nous disent qu’il ont pourvu à tout par des règles; mais leurs règles sont apocryphes, posthumes à l’usage et à la connaissance de la langue; les manuscrits de Moïse et d’Ezdras n’en ont pas fourni la moindre indication; nous allons voir qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas de fondement.

Les verbes irréguliers se divisent en deux classes, savoir: les Défectifs et les Quiescents.

Ils sont défectifs, si, en se conjuguant, une de leurs consonnes radicales disparaît.

Ils sont quiescents, s’ils ont pour radicales une des quatre lettres a, H, ï, ω, attendu que ces lettres disparaissent aussi dans la conjugaison.

Ce mot quiescent, c’est-à-dire en état de repos, me paraît impropre; ne vaudrait-il pas mieux dire que les verbes sont irréguliers, les uns par la disparition ou éclipse de quelques voyelles, les autres par la disparition ou éclipse de quelques consonnes? ces lettres qui disparaissent, seraient très-bien nommées éclipsantes ou éclipsées, car c’est le fait.

L’irrégularité peut avoir lieu tantôt dans la première, tantôt dans la seconde, tantôt dans la troisième radicale: tout lecteur entend ce langage; on dirait que nos docteurs ont pris à tâche d’être obscurs: ils rendent cette même idée en disant que le verbe est défectif ou quiescent en F, ou en ăïn, ou en LaMeD:

Quand une lettre s’éclipse, elle est quelquefois compensée par le redoublement de la suivante.

Ce cas arrive toujours si la première radicale est ou N ou i, car l’une et l’autre doivent disparaître selon les temps ou les personnes.

Par exemple, NaBaL (il est tombé) devrait au futur faire IaNBωL, et il fait IaBBωL (il tombera); IaaB (il a établi) devrait faire au passif NiaB (il a été établi), et il fait NaṢṢB; prononcé NiṢṢaB par i bref au lieu du grand i radical.

La seconde classe des défectifs est celle dont la deuxième radicale disparaît; tels sont les verbes qui ont une même lettre pour deuxième et troisième radicales. Par exemple, SaBaB (il a environné); ŠaNaN (il a aiguisé); GaLaL (il a roulé).

On donne trois règles à cette classe: par la première on retranche la lettre double de milieu, et l’on dit Sa-B et Ga-L.

Par la deuxième, si le mot est suivi de quelques lettres serviles, on lui rend sa radicale supprimée: par exemple, on dit SaBBaH (elle a environné), GaLLaH (elle a roulé).

Par la troisième, si, au temps prétérit, le mot est suivi des lettres qui caractérisent les personnes, l’on introduit un ω et l’on dit SaBBωT (il a environné), SaBBωTi (j’ai environné), SaBBωNω (nous avons environné).

La dernière classe des défectifs par consonnes, est celle dont s’éclipse la troisième radicale; par ex., le verbe NaTaN (il a donné) devrait faire NaTaNT (tu as donné); NaTaNTi (j’ai donné): au lieu de cela, on supprime l’N et l’on écrit NaTaTT.

Sur ceci je remarque que, dans le principe, on a dû écrire pleinement NaTaNT, et que ce n’est que par le laps de temps et la trituration du langage qu’il fut trouvé plus commode de prononcer NaTaTT et de l’écrire ainsi; cela prouverait que cette écriture n’est pas de la haute antiquité, mais d’époques postérieures.

Maintenant pour les quiescents ou irréguliers par éclipse des voyelles a, H, ω, I, la chose se passe de trois manières:

1o Quand la première radicale est a ou bien i;

2o Quand la deuxième est soit ω, soit i;

3o Quand la troisième est a ou H;

Dans le premier cas, supposons amar (il a dit) ayant pour type FaQaD, FaQaD/amaR: le futur devrait faire IaMoR (il dira), comme FaQaD/amaR, qui est son type; les rabbins veulent que l’on dise IoMeR: j’accorde mer au lieu de mor: plusieurs verbes l’appuient; mais je nie le changement de a en o: il a contre lui son modèle iaF, qui ordonne de dire ia; ensuite les manuscrits de Moïse et d’Ezdras, en écrivant -iaMR-, n’ont indiqué aucun signe de changer l’a: la tradition des prononciations a été trop brisée pendant quatre ou cinq cents ans pour s’y confier, et les rabbins ont certainement imité ici l’idiome syriaque, devenu dominant, et qui prononce o pour a.

Si au lieu de a, la première radicale est i, voici ce qui arrive: par exemple: IaŠaB (il s’est assis) devrait faire au futur iiŠeB (il s’assiéra): l’ont veut qu’il fasse ieŠeB; mais alors, comment distinguer ce futur de son passé, quand il n’a existé que les grandes lettres: il en résulte que l’on peut à volonté y voir un passé ou un futur, c’est-à-dire un narratif ou un prophétique, ce qui est un peu différent, et cependant les écrivains poétiques, dits prophètes et psalmistes, sont pleins de ces cas dont les interprètes ont fait tout ce qu’il leur a plu.

Au passif, ce verbe iŠaB devrait faire NIŠaB (il a été assis de force): on veut qu’il fasse NωŠaB; à la bonne heure: cela est écrit en toutes lettres.

La seconde classe des quiescents est celle dont la deuxième radicale est ω, ou bien i; par exemple: les verbes Qωm (s’élever), Mωt (mourir), BiN (comprendre.)

C’est ce verbe que les Arabes appellent verbe creux, parce que la voyelle qui occupe le milieu venant à disparaître, il y a comme un vide entre les deux consonnes; mais ce vide n’existe point dans ma méthode, puisque toujours une petite voyelle prend la place de la grande.

On devrait dire régulièrement QaωM (verbe creux) (il s’est levé), et on l’écrit QaM ou QaM; BiN devrait faire BaIaN, et on l’écrit BaN: à la bonne heure, on conçoit ces irrégularités.

La troisième classe des quiescents est celle dont la troisième radicale est A ou Ҥ; par exemple: MaSA (il a trouvé). Dans le fait, cet A n’ayant chez les rabbins d’autre changement qu’un point-voyelle qui ne le dénature pas, l’on peut dire que le précepte est nul.

Si la finale, au lieu d’A, est Ҥ, cette lettre se prête à diverses altérations; par exemple: GaLaH (révéler) perd son H avant ω et avant I: on dit GaLω, au lieu de GaLHω, etc.

Il y a encore des irréguliers quiescents à deux voyelles, comme BωA (venir): au temps passé il se dit BA (il est venu): rigoureusement parlant, ce dernier mot est le vrai radical, et prouverait qu’il y a eu des verbes de deux lettres seulement ou d’une syllabe. Le mot BωA nous est donné comme un infinitif ou plutôt comme un substantif (l’action de venir.)—Le ω se trouve supprimé dans une partie de la conjugaison qui, du reste, se comporte assez régulièrement pour les lettres serviles.

Si mon travail avait pour but d’enseigner la langue hébraïque dans ses moindres détails, je devrais dresser ici le tableau complet de tous ses verbes irréguliers; mais, outre que la cumulation de ces difficultés dans une grammaire ne fait que charger la mémoire des commençans, et qu’il est bien plus commode de ne les connaître qu’à mesure du besoin, lorsqu’on les rencontre dans le cours des phrases qui les fixent dans l’esprit, je regarde comme plus convenable de les renvoyer à un dictionnaire qui serait composé selon mes principes[193]. Il suffira à mes lecteurs d’avoir pris une connaissance sommaire de l’édifice grammatical; il ne me reste plus qu’à exposer la manière dont les Hébreux lient ensemble dans un ordre successif les mots et les idées que renferme le cadre d’une phrase: c’est là ce que l’on nomme syntaxe, et là surtout est la pierre de touche du degré d’intelligence que possède une nation.

[193] Notre judicieux et savant grammairien l’abbé Ladvocat en a composé de bons tableaux, que les amateurs trouveront aux pages 130 et suivantes de sa Grammaire.


DE LA SYNTAXE.


En comparant diverses langues, les grammairiens se sont aperçus qu’il existait deux manières de construire la phrase, tout-à-fait différentes l’une de l’autre: ils ont appelé l’une construction directe ou naturelle, et l’autre construction par inversion.

Il n’est pas besoin de dire que par naturelle et directe on entend la nôtre; car la manie humaine est que chacun tienne son habitude pour nature: à qui persuaderez-vous que nos antipodes soient aussi droits que nous!

Cette construction directe a lieu dans les langues française, espagnole, italienne, portugaise, un peu même en anglais et dans toute la branche des langues sémitiques dont l’hébreu fait partie.

La construction par inversion a lieu au contraire dans tout le système sanskritique et ses dérivés, moins pourtant dans le grec que dans le latin; beaucoup dans l’allemand, surtout l’ancien, et dans toute la branche tartare dont le turk est un des principaux représentans.

Entre ces systèmes le contraste est tel que l’on en peut déduire deux souches primitives de nations et de langues absolument différentes.

Quelques exemples vont rendre ceci clair:

Nous regardons comme très-naturel d’écrire les adresses de nos lettres et paquets comme il suit:

«A monsieur Dupré, cultivateur au village du Buisson, arrondissement de Château-Neuf, département de Maine-et-Loire».

En construction inverse, par ex. en chancellerie turke, on dirait:

«Département de Maine-et-Loire, arrondissement de Château-Neuf, village du Buisson, monsieur Dupré, cultivateur».

Quel est ici l’ordre des idées et des mots le plus raisonnable? Le courrier de la poste aux lettres va nous le dire: je tiens mon paquet.—Où vais-je, me dit-il, en France ou à l’étranger?—En France.—Quel département?—Maine-et-Loire.—Quel arrondissement?—Château-Neuf.—Quel lieu?—Un village dit le Buisson.

Tout procède ici du connu à l’inconnu: cela est si vrai que dans l’excellente police du bureau général des postes, il est défendu aux répartiteurs des lettres de regarder autre chose que le département qui est au bas de l’adresse et qui devrait être au haut.

Supposons cet autre dialogue: Courrier, voilà une lettre pour M. Dupré.—Quel Dupré? il y en a beaucoup.—Un cultivateur au village du Buisson.—Il y a beaucoup de tels villages;... en quel pays?—Arrondissement de Château-Neuf.—Il y a cinq Château-Neuf en France.—Celui de Maine-et-Loire.—Ah! j’entends; je vais en Maine-et-Loire, à Château-Neuf; je trouverai le reste.

Un autre exemple:

«J’ai vu ce matin le gouverneur d’Alep, sortant de la ville avec ses grands lévriers, pour aller chasser les gazelles dans la plaine à l’est de la rivière Koïak.»

Voilà une phrase construite selon nos langues et même selon l’hébreu et l’arabe. La voici en style turk, chaque mot étant placé juste dans l’ordre où les place cette langue[194]. Pour être parfaitement exact, je demande la permission d’introduire deux mots de forme latine.

[194] On peut compter sur l’exactitude de cette traduction, puisqu’elle m’est fournie par M. Amédée Jaubert, ancien conseiller d’état, qui, pour réussir dans ses missions diplomatiques à Constantinople et chez les Kirguiz, a su parler un autre turk que celui de l’école de Paris.

«Aujourd’hui matin-temps-dans, de Koïak rivière (Koiak-flumin-is) orient-son-dans; se trouvant plaine-dans, gazelles (gazell-as) chassant-pour, étant propres grands lévriers avec, de ville sortie-sa il faisait-comme, Alep gouverneur-son j’ai vu».

Au premier aspect nous n’y entendons rien; mais puisque les habitués y entendent, et puisque le latin est presque ainsi bâti, il faut bien que cela ne soit pas si extravagant. Examinons en détail.

Aujourd’hui temps-matin; voilà le temps désigné.—Koïak rivière son orient; dans la plaine; voilà le lieu de la scène.—Les gazelles chassées, les lévriers après sortant de la ville d’Alep, son gouverneur j’ai vu.

Quand on se rend compte de l’ordre de ces divers tableaux, l’on voit d’abord le temps désigné; puis la scène où se passe l’action, puis les agens ou instrumens de la scène: on se demande ce qu’elle signifie; le sens est expliqué par j’ai vu. Il faut noter que l’obscurité, pour nous, vient beaucoup de ce que les prépositions en turk sont attachées à la fin des mots.

Il y a beaucoup d’intéressantes réflexions à faire sur cette matière; neuve sans doute pour bien des lecteurs.

Rentrant dans mon sujet, je me borne à répéter que le style de l’hébreu n’est pas totalement inverse, mais que néanmoins il a beaucoup d’entrelacemens qui nuisent à sa clarté: que surtout il est rompu, maigre, et ne peint, pour ainsi dire, que le squelette de la pensée, faute de ces ligamens qui chez nous lui donnent de la grace: on dirait des apprentis dessinateurs qui n’ont su qu’esquisser les gros traits, d’où a résulté la roideur et quelquefois l’équivoque des formes, tandis que chez nous une foule de traits accessoires leur donnent de la précision, de la vie: je ne crois pas que dans tous les livres juifs on puisse citer une phrase à périodes ni un raisonnement composé de trois parties: tout y est purement narratif avec la perpétuelle répétition de la particule eta), même au commencement des phrases.

En résultat, c’est un vrai style de basse classe et de peuple paysan. Le lecteur en va voir quelques échantillons.

L’hébreu n’a point notre verbe avoir, je dirai même qu’il n’a point notre verbe être, car le mot HiH (il a été) signifie proprement il a vécu, il a eu existence: aussi n’est-il jamais employé à lier l’adjectif au substantif: on n’y dit point Abner est fort, mais Abner fort, ni Judith est belle, mais Judith belle, etc. Il est remplacé par le pronom Hω signifiant lui, ou HIA signifiant elle: il est remarquable que, dans l’idiome syrien plus ancien que l’hébreu, ce pronom Hω fait également l’office du verbe être, et il semblerait que l’existence de cette tierce personne lui a été le type physique originel de tout être qui n’est pas l’une des personnes appelées vous ou moi.

Nos formes de comparatif et de superlatif n’ont point existé chez les Hébreux. Pour exprimer le comparatif, ils emploient les deux particules Me et MeN qui, au fait, n’en sont qu’une, équivalant à notre mot hors de: ils disent TωBaH ҤeKMaH MeFeNiMiM, mot à mot, bonne (est) sagesse hors des perles: le latin rend mieux en disant ab ou ex margaritis. TωBiM He ŠeNiM MeN HaD, c’est-à-dire bons (sont) deux plus que un:—LeBN MҤaLaBblanc plus que lait: ici l’M perd son e à cause de l’aspiration; avec des conventions cela s’entend comme autre chose.

Le superlatif a six manières de s’exprimer, disent les grammairiens; l’on va voir qu’à peine une seule est vraie et précise.

1o Par le mot MAD, qui signifie beaucoup, étendu.—Exemple: TωB MAD bon: avec quantité étendue.

2o Par la préposition -Be-, qui signifie dans, parmi, par exemple: QoTωN Be-GωiM, petits parmi les nations ou dans les nationsBωGDIM BADaM, perfides entre les hommes.

3o En prenant le nom de Dieu pour terme de comparaison. Par exemple: aṣiïeHωH, les arbres de Dieu, c’est-à-dire les hauts comme lui. TaRDaMaT ieHωH, sommeil de Dieu, c’est-à-dire profond.—HiTaT ALeHiM (ou ELaHiM), une terreur des Dieux, pour dire extrême. Ils disent des luttes des Dieux, pour dire très-grandes.—ARZi AL, cèdres de Dieu, pour dire très-élevés.

4o Ils disent: ăBD ăBDIM, esclave des esclaves, pour dire le plus bas.—NeŠiA NeŠiAi He Lωi, le prince des princes de Lévi, c’est-à-dire le chef suprême des Lévites.—ELaHI HELaHiM, le Dieu des Dieux.

Toutes leurs répétitions de substantifs, vanité des vanités, flamme des flammes, pleurs des pleurs... signifient excès de la chose. Certains esprits, parmi nous, trouvent cela très-beau; pour moi, je n’y vois que des formes enfantines populaires, plus sensibles dans les exemples suivans:

5o HADoM HADoM, roux, roux, pour dire très-roux,—Ră, Ră, mauvais, mauvais, pour dire très-mauvais.—QDωŠ, QDωŠ QDωŠ, pour dire très-saint. N’est-ce pas là un vrai jargon d’enfant?

6o Enfin on prend pour superlatif la forme suivante: ANi ŠaLωM, moi (je suis la) paix, pour dire je suis très-pacifique.—KI ҤaMDωT ATaH, car les désirs tu (es), pour dire très-désirable.

Quelques-unes de ces formes-ci ne nous sont pas étrangères; mais aucune ne porte le vrai caractère superlatif de notre expression le plus de tous. En général, comme plusieurs tournures hébraïques n’existent point dans nos langues d’Europe, et qu’un grand nombre des nôtres n’existe point non plus dans la leur, les interprètes ont mal-à-propos pris pour équivalens et pour phrases analogues, des mots et des phrases qui n’ont point d’exacte ressemblance, et il valait mieux très-souvent s’en tenir au littéral.

Assez régulièrement l’adjectif se met, comme en français, après le substantif; par exemple: BeN HaKaM iaŠṢaҤ AB: enfant sage, réjouira père.

Et cependant il n’est pas rare de voir l’adjectif précéder le substantif; on en a vu plusieurs exemples dans ce qui précède.

On veut regarder comme élégantes certaines locutions; par exemple: lorsque Isaïe dit, toutes les bêtes dans la forêt, au lieu de dire, toutes les bêtes sauvages, ou littéralement forestières (sylvestres); il n’y a là qu’une disette de ces formes adjectives qui font la richesse de nos langues.

On regarde encore comme une élégance de mettre le verbe avant le substantif qui le régit: DIXIT DOMINUS domino meo[195]; mais sommes-nous bons juges des élégances hébraïques? d’ailleurs en nombre d’occasions le verbe marche après son substantif: in principio Deus creavit cœlum.

[195] Dans ce psaume, la version latine est remplie de fautes, à son ordinaire: j’espère en convaincre le lecteur à la fin de ce chapitre.

Certains noms collectifs, au singulier, tels que peuple et ville, gouvernent souvent le pluriel; ceci a lieu en anglais, difficilement chez nous. Par inverse, quelques noms de Dieu, construits au pluriel, régissent un verbe au singulier; par exemple: ELaHiM, BăLIM, ADoNIM.

L’hébreu n’a point d’adjectif distributif; il dit: nation nation, tribu tribu, pour dire chaque nation, chaque tribu.

Une locution qui nous est étrange, mais qui est commune à l’arabe, est celle-ci: Le chemin que moi allant sur lui, au lieu de, le chemin sur lequel je vais.—L’homme que j’ai donné à lui, au lieu de l’homme à qui j’ai donné.—Vous que nous avons vu votre face, au lieu de, vous dont nous avons vu la face.—Celui que j’ai entendu sa parole, au lieu de, celui dont j’ai entendu la parole.—La raison de cette tournure est que l’hébreu, manquant des pronoms relatifs, qui, lequel, dont, a été obligé de prendre ce détour assez simple, mais monotone, qui montre toujours sa pauvreté.

On veut que la particule ω signifiant et, placée devant un verbe, convertisse tantôt le futur en prétérit, et tantôt le prétérit en futur, et cela au moyen de tel ou tel point-voyelle dont on l’affecte; mais, puisque les points-voyelles sont factices, une si étrange règle est sans autorité; avec cela on fait des prophéties quand on veut.

Il est constant qu’il est des cas où notre bon sens veut entendre au prétérit ce qui est un futur évident. Par exemple: ωa iaMeR est bien certainement et il dira: cependant il est telle narration où il faut l’entendre et il a dit: mais qui sait si cette locution, impropre par elle-même, n’a pourtant pas eu lieu chez les Hébreux avec le sens futur?

Après avoir dit que dans le style hébraïque le prétérit est souvent mis pour nos imparfaits, plus-que-parfaits de l’indicatif ou du subjonctif (au lieu de dire que c’est nous qui mettons tout cela au lieu du prétérit), le raisonnable grammairien Ladvocat ajoute ces mots remarquables, page 190: «Les Hébreux changent souvent de temps et de personnes, passent continuellement du futur au prétérit, du prétérit à l’impératif, à l’infinitif, au participe; du singulier au pluriel, etc. C’est dans ces changemens et dans cette variété que consistent en partie la nature et la beauté de leur poésie; mais il ne faut pas s’imaginer que tout cela se fasse au hasard, sans règle ni mesure....» Et plus haut il a dit: «Ils font plusieurs ellipses ou réticences de mots; mais elles ne sont pas si communes que les grammairiens ont coutume de le dire; en imaginant toutes celles qu’ils voudraient introduire, on fait dire au texte tout ce que l’on veut.»

Un tel aveu est précieux de la part d’un homme qui a écrit sous la censure ombrageuse de la Sorbonne: la vérité est que, faute de précision, une foule d’équivoques remplissent surtout les psaumes et les prophéties, comme l’a avoué franchement le savant Calmet.

Enfin il y a des locutions dont on ne se rend pas bien compte dans nos langues. Par exemple, quand l’hébreu dit (la) mort vous mourrez; (le) goût j’ai goûté, les Latins ont traduit cela tantôt par des ablatifs, morte morieris, tantôt par des participes, gustans gustavi: ce n’est pas positivement le sens de l’hébreu, car ces deux mots mort (mωt).... et goût (ԏăm) sont indéfinis, comme je le présente; c’est une manière d’affirmer en répétant.

Une autre locution singulière est d’employer un infinitif ou substantif absolu à la place d’un futur ou d’un impératif. Par exemple: Moïse, au lieu de dire aux juges qu’il a établis: Vous entendrez et déciderez entre vos frères, leur dit: Entendre ou audition entre vos frères; tel est le sens du mot šemă (BeIN aҤi-KeM); ailleurs il dit encore, Exode, au lieu de observez le jour du sabbat, observance ou observer le jour du sabbat. ŠeMωR aT iωM He-ŠaBaT.

Une tournure commune à l’hébreu, à l’arabe, etc., est encore celle-ci: il ajouta et il prit une femme; il ajouta et il fit un voyage, pour dire, il prit ensuite, ou il fit encore; cela s’entend très-bien. Il serait long et hors de mon sujet de faire une revue minutieuse de toutes les formes de ce genre; c’est par l’usage, c’est en traduisant qu’il faut les apprendre. Aujourd’hui, j’ai suffisamment rempli ma tâche, si je suis parvenu à rendre claire à mes lecteurs une matière jusqu’ici très-obscure, et si quelqu’un d’eux trouve dans mon travail un encouragement et un instrument pour le développer et le perfectionner.

FIN DE LA GRAMMAIRE.