Du village de Bonrepos.
Monseigneur,
«Je vous écris de ce village sur le sujet d'un canal qui pourrait se faire en Languedoc, pour la communication des deux mers. Vous vous étonnerez que j'entreprenne de parler d'une chose qu'apparemment je ne connais pas, et qu'un homme de finances se mesle de nivelage; mais vous excuserez mon entreprise, lorsque vous saurez que c'est d'ordre de monseigneur de Toulouse que je vous écris.
»Jusqu'à ce jour on n'avait pensé aux rivières propres à servir, ni su trouver des routes aysées pour le canal, car celles qu'on s'était imaginées étaient avec des obstacles insurmontables de rétrogradations de rivières, et de machines pour élever les eaux. Aussy croyez que ces difficultés ont toujours causé le dégoût et reculé l'exécution de l'ouvrage; mais aujourd'hui, monseigneur, qu'on trouve des rivières qui peuvent être aysément détournées de leur ancien lit, et conduites dans ce nouveau canal toutes les difficultés cessent, excepté celle de trouver un fond pour subvenir aux frais du travail. Vous avez pour cela mille moyens, monseigneur, et je vous en présente encore deux, dans mes mémoires cy-joint, afin de vous porter plus facilement à cet ouvrage que vous jugerez très avantageux au roi et à son peuple.»
Puis Riquet énumérait les avantages qui devaient résulter pour le commerce de l'établissement du canal et il terminait ainsi:
«Que si j'apprends que ce dessein vous doive plaire, je vous l'enverrai figuré, avec le nombre des écluses qu'il conviendra de faire, et les calculs exacts des toises du dit canal, soit en longueur, soit en largeur, etc., etc.»
Le 26 novembre 1662, Riquet envoyait sa lettre au ministre de Louis XIV.
Riquet attendit vainement une réponse durant six mois. Inquiet, ne sachant que penser d'un silence qui lui paraissait intolérable, il recourut encore à monseigneur d'Anglure, et alla lui faire part de ses angoisses.
—Eh bien! mon cher Riquet, avez-vous enfin une réponse? lui demanda l'archevêque, lorsqu'il entra.
—Hélas! non, monseigneur, aussi vous avouerai-je que je commence à perdre patience, répondit Riquet vivement. Mon projet n'aurait-il pas été goûté du ministre? je ne puis le croire.
Je suis tenace, je n'abandonnerai pas facilement une œuvre que je crois utile au bien du pays.
Votre grandeur est convaincue aussi de son utilité, n'est-ce pas, monseigneur?
Peut-être M. de Colbert n'a-t-il pas même lu ma lettre? Faut-il aller à Paris? J'en ai grande envie.
Vous m'avez promis une recommandation, monseigneur. Voulez-vous toujours me la donner? acheva Riquet.
—Je ferai mieux, mon cher Riquet, répondit l'archevêque, je vous accompagnerai à Paris, je vous présenterai moi-même. Donnez-moi huit jours, pour mettre ordre aux affaires de mon diocèse en mon absence. Ne vous occupez de rien, je vous emmène; mon carosse est large, nous y serons fort à l'aise pour ce trajet qui n'est pas un petit voyage.
Au jour dit, les deux voyageurs se mirent en route, et bientôt arrivèrent sans encombre à Paris.
Un matin, quelques jours après leur arrivée, monseigneur d'Anglure emmena Riquet chez M. de Colbert.
On les fit entrer dans un vaste salon déjà presque rempli de solliciteurs de tous genres et de tous rangs.
Il y avait là, des courtisans en quête d'une faveur ou d'une charge à la Cour, des employés provinciaux sollicitant une place plus lucrative, des marchands venant demander un privilège et des abbés un bénéfice.
Monseigneur d'Anglure fut salué respectueusement, les courtisans formèrent une petite cour autour de lui; tandis que Riquet, inconnu, se tenait modestement à l'écart dans l'embrasure d'une fenêtre, réfléchissant et observant les physionomies qui l'entouraient.
Un petit abbé poupin, à la tournure déjà un peu épaisse, frisé et pomponné à merveille causait en ce moment avec monseigneur de Toulouse, et, debout devant lui, répondait en tournant son chapeau entre ses doigts.
—Que sollicitez-vous donc du contrôleur général, monsieur l'abbé de Choisy, lui demandait l'archevêque? Un nouveau bénéfice? Mais je vous croyais mal en Cour depuis certaine aventure de Poitiers?
—Oh! monseigneur, répondait l'abbé, en baissant les yeux, une si vieille histoire, personne n'y pense plus ici: on a tant d'autres bichons à friser; et relevant ses yeux bleus gais et malicieux, l'abbé ajoutait:
—Voulez-vous que je mette votre grandeur au courant de la dernière aventure arrivée à la cour?
—Non, merci, monsieur l'abbé, je vous tiens quitte; gardez-en la primeur pour vos mémoires si vous en écrivez un jour[4]. Mais, dites-moi, avez-vous vu M. de Colbert depuis quelque temps? J'arrive de Toulouse et ne sais rien de ce pays-ci. De quelle humeur est-il en ce moment? Les affaires l'absorbent à ce point qu'elles influent beaucoup sur son caractère, et que son accueil s'en ressent quelquefois.
—Monseigneur, ce matin, j'ai rencontré le contrôleur général dans le jardin des Tuileries; il se rendait au conseil des ministres chez le roi, il m'a semblé avoir sa mine ordinaire.
—Cela ne me dit rien, à moi, sa mine ordinaire; quelle est-elle, l'abbé? demanda l'archevêque.
—Il avait l'air d'un carlin sur la patte duquel un léopard a marché, répondit l'abbé en riant.
En ce moment les deux battants de la porte furent ouverts et un homme entra.
Les conversations cessèrent, et un grand silence accueillit son entrée.
Tout le monde se leva.
L'homme auquel s'adressaient ces marques de déférence était de taille moyenne, son visage renfrogné, ses yeux enfoncés dans leur orbite, ses sourcils noirs, épais, lui donnaient une mine austère et sombre.
Il traversa le salon sans paraître remarquer personne, un secrétaire le suivait, portant un grand sac de laine noire bondé de nombreux papiers.
Monseigneur d'Anglure se leva, au moment où il passait près de lui; ce mouvement fit retourner vers lui le nouvel arrivant.
—Ah! monsieur de Toulouse! Je ne vous savais pas ici. Puis-je vous être bon à quelque chose, monseigneur? demanda-t-il froidement, mais avec déférence.
—Oui, monsieur le contrôleur général, repartit vivement monseigneur d'Anglure, vous pouvez m'être le plus agréable du monde en écoutant attentivement un homme que je protège.
—Encore un bénéfice à donner, monseigneur? fit Colbert.
—Non, monsieur, je ne vous demande que d'écouter, et non pas de vous engager à rien avant d'avoir ouï les projets que mon protégé doit vous soumettre, et qui, j'en ai la conviction, sont dignes de tout votre intérêt.
Voulez-vous le recevoir?
—Allons je le verrai, pour vous être agréable, monseigneur. Qu'il vienne, et se présente en votre nom; mais s'il est à Toulouse!... répondit Colbert achevant sa pensée par un geste qui semblait dire ouf! j'ai le temps.
—Que nenni, monsieur le contrôleur, vous n'y échapperez pas, il est ici. Et faisant un signe à Riquet qui s'approcha, l'archevêque le présenta.
—Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos, dit-il.
—Je suis pris, s'écria Colbert, en souriant: Que votre grandeur daigne entrer, et vous aussi, monsieur, fit-il à Riquet; et à son tour il pénétra dans son cabinet.
Un secrétaire venait bientôt annoncer à la foule qui se pressait dans le salon d'attente que le contrôleur général ne recevait plus ce jour-là.
Jean Baptiste Colbert, contrôleur général depuis 1661, surintendant des finances depuis un an, était né en 1609 à Troyes.
Il était un simple bourgeois, fils d'un marchand de draps de cette ville, adopté par son oncle Odart Colbert, riche négociant en blés, en vins et en étoffes.
Ce dernier, comprenant la capacité de son neveu, sentit que la petite ville natale n'était pas un lieu propre à développer son génie; aussi plaça-t-il son neveu et héritier chez deux italiens, Maseranni et Cenami, qui étaient les banquiers du cardinal Mazarin.
Les affaires personnelles, si nombreuses, si compliquées, de ce grand politique mirent à plusieurs reprises en rapport le jeune commis et le ministre qui put ainsi apprécier son esprit net, ferme, et profond, sa droiture inébranlable, sa persévérance et son exactitude dans ses engagements. Mazarin s'attacha particulièrement le jeune Colbert, le fit entrer dans ses bureaux, et Colbert fut un des hommes que Mazarin employa le plus activement dans les dernières années de son ministère.
Il le choisit même pour un de ses exécuteurs testamentaires.
Le cardinal conserva toujours, jusque pendant la maladie dont il mourut, la direction des affaires; mais Colbert assistait à toutes les conférences.
—Sire, dit le cardinal Mazarin avant de mourir au jeune roi qui écoutait avec déférence ses derniers avis et ses recommandations suprêmes, sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque sorte envers votre Majesté en lui donnant Colbert.
Louis XIV accepta le legs de son ministre, et Colbert hérita de presque toutes les charges de son protecteur.
Du reste Mazarin ne s'était pas trompé sur la valeur et le génie de l'homme appelé à lui succéder.
Une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance prononcée à l'unité dans l'état et dans le gouvernement, un amour ardent de l'égalité, autant que cela était possible et se pouvait comprendre au XVIIe siècle, une puissance et une passion de travail qui se manifestaient par un labeur assidu de chaque jour; tels furent ses titres au pouvoir et aux honneurs pendant sa vie, et à la gloire après sa mort.
Sévère pour lui-même, il était exigeant pour ses commis; son accueil froid et silencieux était l'effroi des solliciteurs, dit Guy-Patin[5].
Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui firent, en quelque sorte, se refaire lui-même son éducation.
Il voulut, alors qu'il était ministre, apprendre le latin; ce fut Jean Gallois, fondateur du journal des savants, qui lui enseigna cette langue.
Colbert, contrôleur général, s'intéressait à tout ce qui pouvait augmenter la grandeur de son pays. Il s'occupa d'ouvrir à la France de nouvelles sources de richesses.
La paix lui permettait alors de se livrer aux entreprises qu'il rêvait, propres à relever l'industrie et à étendre le commerce. Il appela des pays étrangers des manufacturiers les plus habiles: Van-Robais des Pays-Bas, qui fonda des fabriques de draperies fines; Hindret, qui créa de nombreux ateliers de bonneterie.
Six ans après l'entrée de Colbert au ministère, quarante deux mille métiers fabriquaient en France de beaux draps, à la place de ces draps épais et communs que portaient nos aïeux.
Nos dentelles à Alençon, nos soieries à Lyon, nos glaces dans le nord, nos armes blanches, rivalisèrent bientôt avec les produits similaires de l'étranger, et nous n'étions plus tributaires de l'Espagne, de l'Italie et de la Hollande.
Colbert n'oublia pas que, si l'industrie et le commerce font la fortune d'un pays, les lettres et les arts en peuvent faire la gloire. Il fonda, en 1663, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1671 l'Académie d'architecture.
Il établit l'école de Rome telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui.
Il éleva l'Observatoire où il appela Cassini[6]. Paris lui doit des quais, des places, la colonnade du Louvre.
En 1669, le roi ajouta à ses attributions le département de la marine avec cinquante bâtiments de guerre seulement: en 1681, la France victorieuse sur mer comptait cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux ou galères. Son opposition à la politique funeste de conquêtes de Louvois, le ministre de la guerre, devint une lutte de tous les instants. Colbert prévoyait sagement où nous mèneraient ces guerres, souvent injustes. Il crut de son devoir de Français, de prévenir le roi qui lui répondit, le 16 avril 1671, une lettre fort dure.
Les avertissements d'un sage sont presque toujours mal reçus, surtout d'un jeune roi que la gloire enivrait. L'influence de Colbert diminuait; il restait ministre, mais sa position devint chaque jour plus difficile.
En 1680, il accompagna le roi dans son voyage aux Pays-Bas. Il y prit une fièvre maligne. Un médecin anglais le sauva avec du quinquina, remède très peu connu encore.
Trois ans plus tard, alors que, la France menacée de tous côtés, la guerre renaissait plus acharnée, Colbert eut une seconde atteinte de cette fièvre. Ce ne fut pas la maladie seule qui le terrassa et le mit au tombeau; non, il mourut d'un mot et d'une ingratitude.
Louis XIV achevait en même temps les grands travaux de construction du palais de Versailles. Colbert était chargé de solder les mémoires et d'en réviser les comptes.
Louvois surveillait ces travaux et ces dépenses avec une attention extrême.
Il crut, ou feignit de croire que Colbert avait laissé passer, sans le vérifier, un marché onéreux pour la grille qui ferme la grande cour du château. Il s'empressa d'en avertir le roi.
Lorsque Colbert présenta les comptes de serrurerie, Louis XIV le reçut mal. Après plusieurs propos peu obligeants, il lui dit:
«Il y a là de la friponnerie.
—Sire, répondit Colbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi!
—Non, dit le roi, mais il fallait y avoir plus d'attention; et il ajouta: Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre, vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu coûté.»
Ce mot, cette comparaison entre lui et Louvois tuèrent cet homme.
Il rentra, se mit au lit et ne se releva plus. Son mal se compliqua soudain d'une attaque de foie.
Le roi le sachant fort souffrant lui écrivit et lui envoya sa lettre par un gentilhomme de sa chambre.
Colbert ne pouvait refuser de recevoir l'envoyé du roi, mais, à son approche, il feignit de dormir.
Quant à la lettre, il ne la voulut point lire.
«Je ne veux plus entendre parler du roi, dit-il. Qu'au moins, à présent, il me laisse tranquille.»
Les dernières paroles, paroles amères de ce grand caractère en face de cette ingratitude, furent:
«Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais pas ce que je vais devenir.»
Il mourut dans son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, à Paris; il mourut, ce grand ministre, haï de ses collègues que sa rigidité gênait, du roi peut-être qui ne savait pas entendre la vérité, méconnu du peuple de Paris qui le regardait comme le promoteur d'impôts établis, malgré lui, en 1672.
On lui a reproché de n'avoir pas compris toute la valeur du crédit pour la richesse française: voici sa réponse, en 1672, au président Lamoignon, d'après les avis duquel on venait de décider un emprunt.
«Vous triomphez, monsieur, dit Colbert, mais croyez-vous avoir fait l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous qu'on pouvait trouver de l'argent à emprunter?
»Mais connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons à faire (Louis XIV), sa passion pour la représentation?
»Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent à des dépenses et à des impôts illimités. Vous en répondrez à la nation et à la postérité!»
Tel était l'homme intègre, passionné pour la grandeur de la France, en face duquel Riquet allait se trouver, qu'il devait persuader de l'utilité de sa gigantesque entreprise et de l'avenir qui lui était réservé.
S'il l'eût mieux connu à ce moment, il n'eût pas douté de l'intérêt puissant que ce grand ministre allait accorder à ses idées.
—Avancez un fauteuil à Sa Grandeur, commanda Colbert à son secrétaire, en entrant dans son cabinet; et tandis que celui-ci disparaissait derrière une tapisserie, Colbert se retourna vers Riquet, l'enveloppa d'un coup d'œil, et lui montrant un tabouret auprès de son bureau:
—Je vous écoute, monsieur, dit-il brièvement, en s'asseyant lui-même.
L'air impassible du contrôleur général intimida un instant Riquet, mais, sur un regard encourageant de l'archevêque, il se remit bientôt.
—Monseigneur, répondit-il au ministre, aussi brièvement que celui-ci l'interrogeait, j'ai trouvé le moyen de créer un canal qui reliera les deux mers, la Méditerranée à l'Océan, d'un côté par l'étang de Thau, de l'autre côté par la Garonne.
—Quelle utilité, monsieur, la France y trouvera-t-elle? demanda Colbert froidement.
—Je crée monseigneur, une grande route toujours passante, jamais embourbée ou ravalée, et je joins ainsi deux contrées qui ne se connaissent pas assez.
J'amène vers Toulouse et Bordeaux, les vins, les sels, les huiles et les savons de la Provence; j'exporte les grains du Languedoc, qui ne se vendent pas, faute de débouchés; enfin j'évite le passage en pays étrangers de marchandises françaises qui y paient un droit énorme pour revenir ensuite chez nous.
—Je comprends, dit Colbert subitement intéressé; mais les frais d'établissement seront considérables sans doute, n'est-ce pas?
—Non, monseigneur, eu égard à la grandeur, et à l'utilité de l'œuvre; d'ailleurs voici mes plans et devis. Je me suis rendu compte de tout, et je puis vous donner le chiffre presque certain des dépenses.
Riquet étala devant le ministre ses plans, sur lesquels Colbert suivit les explications qu'il lui donnait, faisant, de temps en temps, des objections, des remarques ou des questions qui dénotaient qu'il comprenait admirablement. Lorsque Riquet parla des rigoles.
—Mais qui me prouve que ces rigoles amèneront l'eau nécessaire au réservoir de Naurouze? demanda vivement Colbert. Je ne veux point commencer le moindre travail inutilement.
—J'en réponds, moi, monseigneur, s'écria Riquet.
—Vous n'êtes pas ingénieur, vous, monsieur, et je ne peux me fier aux affirmations de votre employé, qui me paraît bien jeune, d'après ce que vous dites vous-même; ces rigoles coûteront fort cher; si elles ne réussissent point, j'aurai perdu l'argent sans compensation.
—Monseigneur, s'écria Riquet déjà alarmé, j'offre de faire à mes frais une rigole d'essai, je compte y dépenser deux cent mille livres.
Cela vous convaincra-t-il!
—Je prends note de cet engagement, monsieur, répondit le ministre.
Alors, se levant, il alla à monseigneur de Toulouse.
—Je remercie votre grandeur de m'avoir jugé digne de comprendre le mérite de ce projet. Et regardant Riquet, il ajouta:
—Je parlerai demain au roi, monsieur Riquet. Soyez assuré qu'il ne tiendra pas à moi, qu'il ne soit persuadé de la possibilité de ce grand dessein, dont j'aurai beaucoup de joie. Je garde vos plans, monsieur, je les soumettrai à Sa Majesté et je vous préviendrai lorsque j'aurai une bonne parole à vous donner.
Ces mots dans la bouche de ce silencieux avaient la force d'une promesse.
Riquet sortit de son audience enchanté. Un mois plus tard, monseigneur d'Anglure lui remettait de la part du ministre une convocation.
Riquet s'y rendit avec empressement.
Colbert lui annonça que le roi agréait son projet, mais qu'avant de commencer aucun travail il nommait le chevalier de Clerville, un de ses ingénieurs, pour aller se rendre compte des rigoles, puis une commission qui fonctionnerait sur les lieux afin de voir les sas, ponts et voûtes qu'il conviendrait d'établir le long du canal, et qu'après avis favorable, alors seulement, le roi permettrait de commencer les travaux.
—Ah! monseigneur, s'écria Riquet, il était digne d'un grand ministre comme vous d'attacher son nom à une grande œuvre.
Colbert sourit, ce qui était rare, devant cet enthousiasme.
—Vous êtes du midi, dit-il en souriant, et plein du mérite de votre œuvre, tout vous paraît grand.
—Cela m'est permis, monseigneur; ma joie déborde. D'ailleurs je ne fais que dire ce que je pense de vous d'abord, monseigneur, et de mon œuvre ensuite.
—Allez, monsieur, dit Colbert en le congédiant, je presserai, autant que je pourrai, le départ du chevalier de Clerville. Préparez tout. Bonne chance, monsieur. La France et le roi vous sauront gré de votre réussite.
A peine de retour, Riquet écrivit à M. Roux, ingénieur de Toulouse, de venir le rejoindre à Bonrepos; il s'entendit de suite avec lui; il lui présenta Pierre ensuite.
—Voici un guide sûr, lui dit-il; puisque vous acceptez d'être mon coopérateur pour la création du canal, partez avec lui, et allez marquer pour monsieur de Clerville le tracé de la rigole de la montagne, depuis Durfort jusqu'à Naurouze. Quant à moi je vais à Toulouse avec Andréossy, nous mettre aux ordres de la commission qui va s'y réunir.
Le chevalier de Clerville n'arriva à Toulouse que le 21 avril 1664, malgré les lettres pressantes de Riquet et de la commission, et alors commença la vérification des rigoles.
La commission nommée par le roi et les états du Languedoc, ayant à sa tête monsieur de Bourgneuf, s'occupa avec Riquet de marquer les points où devait passer le canal. Enfin des procès-verbaux furent dressés, envoyés à Colbert, approuvés par le roi; et les travaux des commissions, commencés à Toulouse, le 1er novembre 1664, furent terminés à Béziers, le 17 janvier 1665.
La commission concluait à l'adoption du projet de Riquet.
Le chevalier de Clerville avait aussi fait un rapport de son côté, mais moins favorable que celui de la commission. Il prétendait qu'il fallait quinze ou seize bassins dans la montagne, afin que l'eau arrivât assez abondante pendant les quatre mois de sécheresse.
Riquet offrit immédiatement de commencer sa rigole d'essai.
Les travaux réussirent admirablement; malgré les avis contraires du chevalier de Clerville, qui, jaloux de Riquet, s'il ne lui fut pas constamment et ouvertement hostile, le combattit toujours sourdement par des chemins couverts et des insinuations malveillantes.
La rigole d'essai fut achevée en 1665.
Ce fut un grand triomphe pour Riquet. On vit qu'il avait forcé, comme il le disait, les sources et rivières de la montagne à suivre un cours différent de leur cours naturel, et qu'il les avait toutes réunies à Naurouze.
En avril 1666 parut l'édit de Louis XIV, autorisant Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos et du Bois La Ville, à établir un canal en Languedoc.
Le prince de Conti, gouverneur pour le roi de la province de Languedoc, demanda alors aux États de coopérer à l'entreprise, promettant que le roi retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs, pour y contribuer aussi de l'argent de son trésor royal.
Les États refusèrent net, prétendant ne pas voir l'utilité d'une si grande dépense.
Riquet, informé immédiatement de cet arrêt inexorable par son fils Jean-Mathias, le conseiller, ne pouvait y croire.
—Quoi! messieurs des États refusent! s'écriait-il; mais quelles raisons donnent-ils?
—Pas d'autre, mon père, que celle que je vous apporte.
—Que vous avais-je dit, monsieur, s'écria sa femme? Pourquoi tant travailler, tant vous fatiguer, pour aboutir à ce refus?
—Vous m'avez prédit ce refus, c'est vrai, ma chère, répliqua Riquet; mais que vous ai-je répondu moi? Que je sacrifierais ma fortune s'il le fallait, et que mon canal se ferait.
—Rien ne vous découragera donc, monsieur? s'écria Mme Riquet.
Son mari ne répondit rien; il songeait, la tête dans ses mains, tandis que sa femme et son fils, n'osant le troubler, s'entretenaient à voix basse de ce refus si peu prévu.
—J'ai trouvé, fit tout à coup Riquet.
Vous ne serez point ruinée, ma mie, ni nos enfants non plus, et je construirai mon canal. Saisissant une plume, Riquet écrivit séance tenante à Colbert.
Il lui proposait de se charger des travaux du canal moyennant la cession de toutes les terres jugées indispensables. Le canal serait érigé en fief dont les titulaires jouiraient à perpétuité.
L'offre fut acceptée par un édit du 14 octobre 1666 qui déclarait Riquet adjudicataire moyennant trois millions six cent trente mille livres, et qui instituait le fief rendu insaisissable.
De son côté, Riquet prenait l'engagement de consacrer cette somme à la construction du canal.
Le canal devait avoir une longueur de soixante lieues; avoir huit toises de largeur à la surface de l'eau, six au fond et deux toises de profondeur, en sorte qu'il y eût neuf pieds d'eau et dix-huit pieds dans les sas ou écluses, lorsqu'elles seraient pleines.
Le 15 novembre 1666, commencèrent les premiers terrassements du canal.
Riquet avait organisé ses ouvriers en plusieurs ateliers.
Chaque atelier avait un chef auquel obéissaient cinq brigadiers, et chaque brigadier répondait de cinquante travailleurs.
Pour le paiement de tout ce monde, il nomma un contrôleur général, et, sous lui, des contrôleurs ambulants qui recevaient des chefs d'ateliers les états des travailleurs.
Riquet commença ses travaux avec douze cents ouvriers et cinq cents femmes. Deux ans après, le nombre des ouvriers s'élevait à douze mille.
Pierre avait amené de la montagne Noire tous ses clients et clientes d'autrefois.
Les femmes enchantées de ce travail qui n'était pas plus fatiguant que d'arracher des gênets, de les fagoter, et qui leur rapportait cent fois plus.
Elles portaient sur leur têtes de grands couffins que remplissaient de terre les terrassiers.
Pierre avait la haute main sur tout ce monde de travailleurs. Les chefs d'ateliers lui devaient rendre compte chaque semaine de la conduite des hommes et des ouvrages terminés que monsieur Roux ou Andréossy venaient vérifier sur sa demande.
Il ne se mêlait jamais de paiement ni des réclamations aux contrôleurs, disant à Riquet:
—Je n'y entends rien, voyez-vous, monsieur Riquet, aux comptes et à tous ces embrouillages-là; l'argent et moi, je ne sais pas ce que nous nous sommes fait, mais nous ne pouvons pas nous souffrir.
Les ouvriers, bien payés, travaillaient avec courage; aussi l'œuvre avançait-elle avec une célérité inouïe pour l'époque.
On était habitué alors à se hâter lentement; et si l'on ne mettait plus des siècles, comme au moyen-âge, pour achever une église, les années semblaient courtes pour édifier un monument.
Le temps gagnait de la valeur, mais il n'était pas encore, selon l'expression anglaise, de l'argent. Time is money (le temps c'est de l'argent), dit le proverbe anglais: au XVIIe siècle ce n'était encore que du plomb.
Cependant Riquet pris d'une ardeur fiévreuse stimulait le zèle de tout ce monde d'ingénieurs, de maçons, de terrassiers, qui grouillait sur tout le parcours du canal.
—Je suis vieux, répétait-il à sa femme et à son fils, qui cherchaient à calmer son impatience; songez donc, si j'allais ne pas pouvoir terminer mon canal.
Dès le mois de juillet suivant, il écrivait à Colbert:
«Mon travail avance, de sorte que sa fin ne sera guère éloignée de son commencement, et que bien des gens seront surpris du peu de temps que j'y aurais employé.»
Malgré cette bonne volonté et cet entrain des ouvriers, des difficultés sérieuses commençaient déjà pour Riquet.
Le 15 avril 1667, on avait posé la première pierre du vaste bassin de la montagne, qui fut édifié non loin des pierres de Naurouze, en arrière de la fontaine de la Grave, dans le vallon de Vaudreuil qu'il remplit entièrement. Le nombre des ouvriers nécessaires augmentait chaque jour dans les chantiers du canal. Riquet avait presque épuisé ses ressources personnelles.
Il vendit ses fermes Pierre et Paul, son hôtel à Toulouse, sa maison natale à Béziers, et il ne garda que Bonrepos et le parc qui l'entourait.
Il restreignit autant que possible les dépenses de sa maison et fut obligé d'installer à Bonrepos sa femme et ses filles.
Malgré cette économie, sa fortune disparaissait à vue d'œil. Il comprit qu'elle ne suffirait jamais à creuser même un quart du canal et, pour obvier à ce désastre et augmenter l'argent qu'il pouvait jeter dans son entreprise, il sollicita du roi et de Colbert la ferme exclusive de toutes les fermes des gabelles de Languedoc, Roussillon et Cerdagne, pendant dix ans à commencer le premier janvier 1666.
Le Conseil d'État accepta les offres de Riquet. Le roi le nomma commissaire général des gabelles; de plus, voulant coopérer au canal et donner une leçon aux États de Languedoc, il fit compter à Riquet trois cent mille livres sur sa cassette, à la condition de les affecter uniquement au canal.
Grâce à ce secours inespéré, Riquet put continuer son œuvre sans trop d'encombres pour le présent.
MM. de Bezons et de Tubeuf, intendants du Languedoc sous le prince de Conti, faisaient de plus espérer à Riquet, que les États de Toulouse reviendraient sur leur détermination et lui accorderaient des fonds.
Riquet allait constamment de Toulouse, où se creusait la tête du canal sous les ordres d'Andréossy, au bassin de Vaudreuil, appelé définitivement Saint-Fériol, qui avançait rapidement, quoiqu'il fallût encore des années avant son achèvement et son raccord aux rigoles de la montagne.
Riquet arrivait souvent à Bonrepos à l'improviste, embrassait sa femme, ses filles, passait quelques jours heureux entre ces chères affections. Quelquefois il y trouvait sa belle-fille, la femme du fils aîné, et ses petits-enfants. C'était là qu'il recevait des nouvelles de son fils cadet, Pierre-Paul, qui suivait le roi dans la campagne de Flandre.
Riquet avait obtenu pour ce fils, en 1666, le grade d'enseigne aux gardes-françaises. En 1668, Pierre-Paul de Bonrepos, qui s'était déjà fait distinguer par sa bravoure, fut nommé capitaine sans être tenu de payer la charge.
Riquet arriva un jour à Bonrepos et annonça à sa famille qu'il comptait se reposer auprès d'elle au moins une semaine.
—Ah, tant mieux! cher papa, s'écria Marie, l'aînée de ses filles, qui était devenue une belle et grande demoiselle de dix-huit ans.
—Nous vous voyons si rarement maintenant, mon papa, s'écria la cadette câlinement. Toujours vos ouvriers, vos ingénieurs! vous les aimez, bien sûr, plus que nous, ces gens que vous ne quittez pas.
—Et votre canal, mon papa, reprit l'aînée, nous ne venons que bien loin après lui dans votre affection, il me semble?
Riquet attira ses filles auprès de lui.
—Ne me querellez pas, dit-il, ne soyez pas jalouses, mesdemoiselles, continua-t-il en les embrassant; mon canal aussi n'est-il pas un de mes enfants? mais je ne l'aime pas mieux que vous; là, êtes-vous contentes?
—Ouais, vous l'aimez trop, monsieur Riquet, dit une voix grondeuse à ses côtés. Vit-on jamais un homme si passionné pour une machine comme ça?
Riquet se retourna à cette apostrophe, et vit sa femme qui, assise, tricotait en marquant par des hochements de tête significatifs toute son indignation.
—Prenez garde, vous laissez tomber vos mailles, ma mie, dit son mari riant et feignant de ne pas comprendre la cause de ces mouvements.
—Mes mailles ne tombent pas, et vous le savez bien, monsieur, répondit sa femme moitié riant, moitié grondant; tenez, il vaudrait mieux que je n'achève pas ce travail, qui sera sans doute aussi mal accueilli que les autres à présent.
—Pourquoi accueillerait-on mal vos tricots? demanda Riquet. Je croyais vos pauvres voisins très honorés et très contents de vos petites attentions.
—Ah bien non! pas en ce moment, je vous assure. Tenez, j'enrage quand je songe que votre canal ne nous vaudra que des choses désagréables, et vous ne paraissez pas vous en douter encore?
—Quel mal vous a-t-il valu jusqu'ici, ma mie? demanda Riquet tout surpris.
—Quand ce ne serait que de nous brouiller avec tous nos voisins.
—Pourquoi? expliquez-vous? fit le mari.
—Vous comprenez bien, reprit Mme Riquet, que je n'ai pas permis que, devant moi, l'on se moquât de votre canal; si je vous dis à vous ce que j'en pense, chez les autres je représente votre famille, monsieur, votre maison, et je ne veux pas que l'on nous raille de sacrifier notre bien à une idée irréalisable. J'ai donc rompu avec tous les moqueurs, et ils sont nombreux.
—Laissez-les rire, qu'importe? fit Riquet; je vous remercie, ma chère femme, de votre chaude défense. Si vous n'avez pas la foi en mon œuvre, vous avez au moins la charité de ne le point laisser voir.
—Sans avoir l'espérance de changer d'avis, répliqua-t-elle en riant.
En ce moment, un laquais annonça que M. de Froidour faisait demander M. le baron.
Riquet se leva immédiatement pour l'aller recevoir.
—C'est le lieutenant au baillage de la Fère, député en Languedoc, dit rapidement Riquet à sa femme. Recevez-le bien, ma chère, c'est un homme considérable, de grand mérite, et fort de mes amis.
Riquet présenta M. de Froidour qui, se rendant à Revel, venait demander l'hospitalité à Bonrepos, pendant quelques heures. On causa de Toulouse, des amis communs, puis du canal, le grand, l'inépuisable sujet du moment.
—Croiriez-vous, mon ami, dit Riquet, que ma femme vient de m'apprendre qu'elle s'est brouillée pour me défendre avec tous nos voisins, et que les paysans même nous regardent de travers.
—Cela ne m'étonne nullement, répondit M. de Froidour. Si vous voulez écouter les gens du pays, vous n'en trouverez presque point qui ne vous soutiennent que cette entreprise n'aura aucun succès, car, outre les préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par chagrin, parce que, pour faire le canal, on leur a pris quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés au double et au triple de leur valeur, selon qu'ils se l'étaient proposé.
Puis les méchants, les envieux, les comptez-vous pour rien?
Ceux qui ont vu que l'eau arrivait de la montagne ne peuvent douter maintenant; mais ils décrient les travaux, et c'est merveille de trouver un homme qui ne soit pas au fond du cœur, imbu de l'idée que ce canal ne réussira pas.
—Sans parler des femmes, répondit Riquet, riant et en lorgnant sa femme.
—Ah monsieur, épargnez-moi, s'écria celle-ci, ne me classez pas parmi les envieux, ni parmi les ignorants; mais je suis mère, et je trouve que notre fortune s'en va d'un bon train à l'eau, voilà tout.
Enfin, continua-t-elle, se tournant avec une grande révérence vers M. de Froidour, si vous aviez beaucoup d'avocats comme celui-ci, pour défendre votre cause, vous auriez tout autant d'envieux, c'est vrai, mais plus un ignorant; il les convaincrait tous de leur sottise.
—Ah! mon cher ami, dit Riquet, vous n'avez jamais douté de mon œuvre, vous!
—Non certes, et je tâcherai de convaincre, comme le dit si aimablement madame, le plus de monde possible à cette grande idée. Je sais aussi que vous avez, Riquet, quelques ennemis puissants qui essaient de vous desservir auprès du ministre. Écrivez-lui. Moi, de mon côté, je vais à Paris, je vous promets de le voir, et si je ne puis parvenir jusqu'à lui je lui écrirai ce que je viens de vous dire.
Riquet resta encore quelques jours à Bonrepos, après la visite de M. de Froidour. Un soir que la famille se trouvait réunie, Riquet, qui songeait depuis un instant, dit tout-à-coup.
—C'est une chose incroyable qu'il soit si difficile de faire comprendre et surtout apprécier le bien que l'on veut faire. Vous avez entendu M. de Froidour me prévenir que j'ai des ennemis nombreux et puissants. Cela doit être vrai; mais quels sont-ils?
J'ai soupçonné le chevalier de Clerville, il ne m'aime pas, me contrecarre assez volontiers; mais cependant je le crois incapable de me desservir auprès du ministre. Je cherche en vain le mobile qui le ferait agir, l'intérêt qu'il pourrait avoir à une dénonciation, d'ailleurs purement calomnieuse.
Les hommes intelligents ne sont méchants que lorsqu'ils y ont un avantage; mais sans un motif cela est bien rare.
—N'avait-il pas voulu s'attribuer auprès du roi le mérite de votre idée? demanda Mme Riquet; n'avait-il pas présenté vos plans sans vous nommer d'abord?
—Oui, mais lorsqu'il vit que M. de Colbert était instruit de tout et daignait correspondre directement avec moi, il cessa ce jeu, et, depuis, il me nomma toujours dans ses rapports.
Je me sens espionné, sans que je puisse dire que j'en suis sûr: c'est plutôt un pressentiment qu'une certitude.
—Avez-vous toujours dans votre administration François Andréossy, papa? demanda Marie.
—Oui, fillette. Partages-tu aussi les préventions de ta mère à son égard? Cependant ce pauvre garçon est toujours charmant pour vous toutes, lorsqu'il m'accompagne ici.
—Je ne dis pas, mon papa, mais il y a un fond d'orgueil dans ce caractère qui le rend sournois et hargneux. Il ne vous pardonne pas d'avoir eu le premier l'idée du canal, répondit Marie.
—Peste! quelle observatrice vous faites, mademoiselle Marie, s'écria son père en souriant. Lui, orgueilleux! oh! il n'y songe pas, allez petite Déborah. C'est un bon employé, un ingénieur habile qui m'a rendu de grands services que je ne saurais nier; et sans lui, Marie, je ne me fusse jamais tiré de mes plans; il en a redressé plusieurs.
—Oh! cher papa, nous savons que vous êtes bon, et que vous rendez justice autour de vous, répliqua la plus jeune de ses filles; mais est-ce une raison pour qu'on agisse de même avec vous? Nous avons peut-être tort de parler ainsi sans preuves d'un de vos employés. Cependant je vous assure, mon papa, que sa conduite nous a paru souvent louche.
A son dernier voyage ici, il s'enfermait dans sa chambre et copiait en grand mystère des plans. Lorsqu'il sortait ensuite, il avait une figure toute changée et méchante.
—Allons, bon! voilà qu'il a tort d'étudier, à présent, s'écria Riquet en riant; voyons, petits songe-creux, venez faire une partie de reversis, et laissons là ce pauvre garçon qui n'en peut mais.
—Monsieur Riquet, conclut sa femme, celui qui a un chapeau en tête, la pluie ne lui chaut, comme dit le proverbe des paysans d'ici: donc prenez garde à tout, et mettez votre chapeau. M. de Froidour vous a conseillé d'écrire au ministère, je crois?
—Je vais le faire, ma mie, répondit Riquet.
En effet le lendemain il écrivit à Colbert.
Sa lettre se terminait ainsi:
«Je suis persuadé que les dieux sont clairvoyants, et je m'assure que vous me ferez la grâce de juger en ma faveur, parce que vous connaîtrez que j'aurai toujours raison.»
Cependant le bassin situé à côté de Toulouse, à l'embouchure du canal avec la Garonne, était terminé.
Une écluse destinée à préserver le canal des crues de la rivière s'achevait en ce moment. Riquet repartit en hâte pour Toulouse, afin de surveiller lui-même ce travail.
Il devait y avoir une cérémonie imposante pour la bénédiction par l'archevêque de la première écluse.
A cette occasion Riquet avait fait frapper une médaille de bronze qui serait distribuée ce jour-là.
Cette médaille, fort bien gravée, représentait d'un côté Louis XIV avec cette devise latine. Undarum terræque potens arbiter orbis; au revers, la ville de Toulouse et un canal se jetant dans la rivière par une écluse.
Riquet voulut avoir l'avis de monseigneur d'Anglure, avant de donner le bon à frapper. Il se rendit à l'archevêché.
C'était jour de conseil; l'archevêque occupé avait fait prier les visiteurs de l'attendre. Riquet entra dans le premier salon du palais. Il était presque vide, quelques religieuses, soigneusement voilées, réunies dans un coin, récitaient en commun leur rosaire. Riquet avisa dans l'embrasure d'une haute fenêtre deux cordeliers qui, à son entrée, chuchotèrent vivement entre eux, tout en regardant avec curiosité de son côté.
—Deux avis valent mieux qu'un, se dit Riquet. Si je demandais à ces bons pères ce qu'ils pensent de la devise de ma médaille? Les cordeliers passent pour un ordre qui se recrute parmi les gens instruits, ils ont tous fait de fortes études latines; ils vont me tirer d'embarras. Car enfin je suis assez inquiet sur ce que dit, en français, la devise latine de ce bon M. Parisot.
Il s'approcha des cordeliers et se découvrant:
—Mes pères, leur dit-il gracieusement, je sollicite de votre obligeance une petite faveur, et de votre science un conseil.
Les deux pères se levèrent à son approche et lui firent une profonde révérence.
Ils étaient fort dissemblables, ces religieux, et paraissaient, ainsi réunis par le hasard, avoir été choisis comme à plaisir pour faire contraste.
L'un était grand et maigre, avec un air sévère et quelque peu hautain, la figure longue et jaune des gens qui lisent beaucoup et qui semblent avoir gardé sur le visage un reflet des manuscrits qu'ils feuillettent sans cesse.
L'autre gros et court, tout souriant et fort rouge, avait le regard assuré, les mouvements vifs, d'une nature primesautière et emportée.
—De quoi s'agit-il, monsieur le baron de Bonrepos, demanda avec empressement le gros cordelier; tandis que l'autre serrait ses mains dans ses larges manches où elles disparurent soudain.
—Vous me connaissez, mes pères? tant mieux, j'en suis fort aise; nous arriverons de suite au but: Mais reprenez vos sièges, mes pères, je ne souffrirais pas que vous m'écoutiez debout.
Tous trois se rassirent.
—Voici ce dont il s'agit, commença Riquet: je sais que vous entendez et parlez fort bien le latin; je voudrais que vous me donniez vos avis précieux sur une devise latine que je vais vous soumettre.
Dites-moi votre sentiment, sans crainte de me blesser, acheva Riquet en riant. Elle n'est pas de moi, je n'aurais garde de l'avoir composée et pour cause.
—Nous vous écoutons, dirent les deux religieux.
Riquet tira de sa poche, sa médaille, et, pour en éviter la peine aux cordeliers, il se mit à lire lui-même la devise, ou plutôt à l'ânonner, car, ne sachant pas le latin, il prononçait tout de travers: terraque-potence-arbitre orbis. Lorsqu'il leva les yeux, il vit les deux cordeliers se consulter du regard; les sourcils du plus grand se froncèrent légèrement, tandis que le petit rougissait encore un peu plus.
—Quoi! s'écria Riquet alarmé, cette devise est-elle donc sotte ou impertinente? Y voyez-vous quelque faute?
De grâce, mes pères, dites-le moi vite, je m'en vais de ce pas la faire refaire.
—Veuillez la relire, monsieur, dit le grand moine en pinçant les lèvres; et Riquet troublé relut sa devise encore plus mal que la première fois, si c'était possible.
—Quelle diable de sottise dit donc cette devise, pensait Riquet, tout en lisant.
Quand il eut fini, il vit que le grand cordelier passait du jaune au vert, et que le rouge tournait au cramoisi.
—Alors c'est décidément absurde? demanda Riquet. Cependant M. Parisot m'a assuré qu'elle était fort bonne. Mais veuillez lire vous-même, dit Riquet tendant sa médaille au grand cordelier, peut être que je lis mal ce latin que je n'entends point.