Six mois après, le canal était achevé.
Son frère cadet, Pierre-Paul, l'aida dans ces derniers travaux.
Riquet laissait deux millions de dettes; ses enfants durent aliéner sept douzièmes de la propriété que le génie de leur père avait créée, mais le succès de l'entreprise fut si grand qu'en 1724, ils l'avaient rachetée complètement.
La dépense pour les travaux du canal, dont les trois quarts furent payés par le roi et les États du Languedoc, et l'autre quart par Riquet, montait à la somme de seize millions deux cent soixante dix-neuf mille cinq cent huit livres, ce qui équivaudrait, à notre époque, à trente-quatre millions.
Le 2 mai 1681, M. d'Aguesseau, M. de la Feuille, et le père Mourgues, commissaire du roi, partis de Béziers, visitèrent, à sec, le canal jusqu'à son embouchure dans la Garonne.
Ils le déclarèrent parfait, décidèrent que Riquet avait rempli tous ses engagements, et donnèrent l'ordre d'y faire entrer l'eau.
Le 19 mai suivant eut lieu l'inauguration. Monseigneur d'Anglure, archevêque de Toulouse, les évêques de la région prêtèrent leurs concours à la pompe de la cérémonie. Des barques, en grand nombre, chargées pour la foire de Beaucaire, attendaient l'ordre du départ.
Elles suivirent la galère où s'installèrent le gouverneur, M. de la Feuille et les deux fils du créateur du canal. Alors aux acclamations mille fois répétées de: gloire à Riquet, la flottille s'engagea dans le canal qu'elle descendit en six jours jusqu'à Cette.
Partout sur la route l'affluence fût prodigieuse.
On ne se lassait pas d'admirer le spectacle qu'offrait une flottille naviguant dans des lieux autrefois arides, où les habitants trouvaient avec peine de l'eau pour leurs besoins journaliers.
Le canal mit en rapport les terres incultes qui l'entouraient, décupla la valeur de celles déjà cultivées, porta vers les deux mers les richesses de l'intérieur, et amena à l'intérieur les richesses de l'étranger.
A peine le canal fut-il ouvert, que les marais, les bois et les autres terrains vacants, qui couvraient une partie du Languedoc, furent remplacés par les cultures les plus productives qui, en enrichissant cette province, amenèrent l'abondance dans les contrées voisines.
Dans l'ordre des constructions utiles, le canal de Riquet doit être considéré comme la merveille du siècle.
En 1684, la province du Languedoc voulut augmenter le nombre des épanchoirs: le roi envoya Vauban pour visiter le canal; il y vint, en 1686. Étonné de la grandeur de ce magnifique ouvrage, il s'écria dans un moment d'enthousiasme «qu'il eût préféré la gloire d'en être l'auteur, à tout ce qu'il avait.»
Ces paroles, toutes honorables qu'elles sont pour Riquet, le sont moins que la décision de Vauban qui ne voulut indiquer pour le perfectionnement du canal, que la continuation d'ouvrages semblables à ceux que Riquet lui-même avait fait exécuter.
Selon les calculs de Dupont de Nemours[12] en 1797, le canal avait augmenté de vingt millions le revenu des propriétés territoriales de cette partie de la France, et produit au trésor public en taxes et impôts divers, en un siècle, au moins cinq cents millions.
Toute cette prospérité, la France la devait à un seul homme.
A un homme dont un de ses descendants, M. le comte de Caraman a dit excellemment:
«Étranger aux sciences qui forment un ingénieur habile, Riquet n'avait pour lui que l'enthousiasme né d'une grande idée, le sens droit qui en découvre toute la partie, une âme forte qu'aucun obstacle ne pouvait décourager et un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays.»
Belles paroles qui résument admirablement le caractère du créateur du canal du Languedoc. Oui, il fut dévoué à son pays, oui, il sacrifia sans réserve sa fortune à la prospérité de ses concitoyens; et nous devons honorer, comme un des grands hommes de notre patrie, Pierre-Paul Riquet.
[1] A 1368 pieds, ou 457 mètres.
[2] L'ancienne province du Languedoc comprenait tout le pays qui forme aujourd'hui les départements de l'Ardèche, du Gard, de l'Hérault, de l'Aude, de l'Ariège, du Tarn et de la Haute-Garonne.
[3] Voir correspondance de Colbert.
[4] L'abbé de Choisy, auteur des Mémoires sur la cour et la politique durant la jeunesse de Louis XIV.
[5] Médecin célèbre par sa causticité. On a de lui plusieurs traités savants.
[6] Cassini, astronome célèbre.
[7] Pierre, en patois Languedocien.
[8] 400 toises, soit 800 mètres; 30 toises, soit 60 mètres d'épaisseur et 31 mètres de hauteur selon nos mesures actuelles.
[9] Il ne se trompait pas, Riquet, en affirmant qu'on règlerait ainsi le débit des eaux; encore actuellement les mêmes robinets servent au même usage, et, malgré les progrès de la science, les ingénieurs n'ont rien trouvé de plus pratique et de plus commode.
[10] 50 mètres de long et 101 mètres 57 cent. au-dessus de la mer.
[11] Fondateur du premier journal paru en France.
[12] Écrivain économiste, ami de Turgot, député en 1789 aux états-généraux, membre de l'Institut.
| PAGE | |
| CHAPITRE PREMIER | 7 |
| CHAPITRE DEUXIÈME | 21 |
| CHAPITRE TROISIÈME | 31 |
| CHAPITRE QUATRIÈME | 41 |
| CHAPITRE CINQUIÈME | 51 |
| CHAPITRE SIXIÈME | 65 |
| CHAPITRE SEPTIÈME | 73 |
| CHAPITRE HUITIÈME | 83 |
| CHAPITRE NEUVIÈME | 97 |
| CHAPITRE DIXIÈME | 111 |
| CHAPITRE ONZIÈME | 125 |
| CHAPITRE DOUZIÈME | 137 |
| CHAPITRE TREIZIÈME | 143 |
| CHAPITRE QUATORZIÈME | 151 |
| CHAPITRE QUINZIÈME | 161 |
| CHAPITRE SEIZIÈME | 175 |
| CHAPITRE DIX-SEPTIÈME | 191 |
| CHAPITRE DIX-HUITIÈME | 209 |
| CHAPITRE DIX-NEUVIÈME | 219 |
| CHAPITRE VINGTIÈME | 231 |
| CHAPITRE VINGT ET UNIÈME | 243 |
| TABLE DES GRAVURES | 251 |
Bourloton.—Imprimeries réunies, B.