—Vous êtes bien monsieur Riquet de Bonrepos, demanda le religieux, repoussant la médaille; nous ne nous trompons pas?
—Non, mon père, vous ne vous méprenez pas, répondit Riquet, tout surpris de la question; mais lisez cette impertinente devise, mon père, et donnez-moi votre avis.
—Ce n'est pas votre devise, monsieur, qui est impertinente, répondit son interlocuteur, d'un ton rogue.
—Comment pouvez-vous vous permettre de vous moquer ainsi de nous, s'écria le petit cordelier, emporté par la colère; nous lire, en goguenardant, ce latin, comme si nous étions indignes et incapables de le comprendre. Oh! semblable offense ne se peut supporter!
—Quelle offense? Qu'ai-je fait, s'écria Riquet. Quoi? vous pensez que je me moque de vous, parce que je lis comme un écolier ce latin? Mais je ne le sais pas, moi, le latin; je ne l'ai jamais appris, et c'est à peine si je parle un très bon français. Et Riquet se mit à rire de tout son cœur de la méprise.
—Vous voulez décidément trop nous en imposer, dit le grand cordelier, vous prétendez maintenant ne pas savoir le latin, et vous dites que vous êtes bien Riquet, celui qui crée le canal du Languedoc.
—Ah! pour ça, je vous l'assure, s'écria Riquet, riant toujours.
—Vous faites une œuvre où les plus savants ont échoué, et vous osez dire que vous ne savez pas le latin! mais pour construire, creuser, mener à bien cette immense entreprise, ne faut-il pas que vos connaissances passent celles des autres hommes! Allez, monsieur, ne vous moquez pas de nous.
—Je ne sais pas le latin, répétait Riquet riant toujours.
—Oh! c'est trop fort, criait le petit moine, oser soutenir semblable imposture!
Vous nous la baillez belle! et, saisi d'un transport subit, il levait ses deux bras au ciel.
Riquet ne pouvait retenir ses éclats de rire.
—Je ne sais pas le latin, vrai, disait-il.
Les deux moines, debout, les yeux enflammés, étaient au comble de l'exaspération. Ils se croyaient bafoués, et leur colère grandissait en voyant Riquet redoubler ses rires.
Les religieuses, dans le coin du salon, avaient cessé leur rosaire, étonnées, ahuries, se serrant les unes contre les autres, très scandalisées.
Enfin, emporté par une indignation qui ne connaissait plus de bornes, le gros cordelier se baissa, saisit une de ses sandales et courut sus à Riquet pour l'en frapper.
—Halte là, mon père, dit Riquet arrêtant le bras levé sur lui; souvenez-vous de la parole du livre sacré: «Celui qui frappera par l'épée périra par l'épée.» Remettez en place votre galoche, c'est une arme peu noble et indigne de tous les deux.
Puis il s'enfuit, riant aux éclats.
Il gagna par les corridors le cabinet de l'archevêque qui, libre enfin, le reçut de suite.
—Je crains bien d'avoir été un grand sujet de scandale, lui dit Riquet riant encore, et une grande occasion de péché: un vieux serpent enfin, monseigneur, malgré mes airs bonhommes. Et il conta à l'archevêque ce qui venait de se passer.
Monseigneur d'Anglure trouva l'aventure fort drôle.
—Je vais remettre le calme dans l'esprit de ces bons pères. Ils ont été un peu vifs, cependant, mais je vais les apaiser, dit l'archevêque contenant à peine son hilarité.
Novembre était décidément pour Riquet un mois à marquer d'une pierre blanche. En effet le 15 novembre 1666, il commençait les terrassements de son canal, et le 17 novembre 1667 avait lieu la cérémonie de la bénédiction solennelle de la première écluse. Le soleil, ce matin-là, s'était levé resplendissant sur Toulouse. Quoiqu'on fut à la fin de l'automne, le ciel était d'un bleu intense, particulier à ce beau climat.
Des bourgeois suivis de leur famille, des ouvriers endimanchés sortaient en hâte de leurs maisons, se pressant, s'agitant; il s'agissait d'être bien placé pour jouir de la cérémonie qui allait avoir lieu.
Aux portes de la ville, six mille ouvriers rassemblés en bon ordre par atelier, sous la conduite de leurs chefs respectifs, se massaient en cortège, tambours et tambourins en tête.
Parées elles aussi de leurs pauvres atours, les femmes employées aux travaux accouraient et se groupaient.
Les unes portaient le foulard aux nuances claires, noué en turban sur la tête; les ouvrières venues des villages de la plaine, le grand chapeau de feutre, et les montagnardes, la capuche noire ou brune tombant de la tête aux pieds et les enveloppant en entier.
Elles étaient toutes ou presque toutes pieds nus, un petit jupon court, rouge ou marron, descendant à mi-jambes en gros plis raides, et le buste serré dans un casaquin de couleurs vives.
A chacune, un chef d'atelier distribuait double paie et un rameau d'olivier ou de laurier.
Cependant, auprès de l'écluse même l'affluence était énorme. Tout le monde voulait voir de près. Les beaux parleurs de la foule donnaient des explications sur l'écluse, à faire bondir Pierre comme si un taon l'eut piqué. Ce n'était qu'à grand peine que ce brave Pierre, l'homme indispensable de Riquet, comme celui-ci le nommait en riant, parvenait, aidé de quelques ouvriers, à éloigner la foule qui envahissait l'espace réservé: aussi salua-t-il avec plaisir le renfort de gardes que lui amena François Andréossy. Il distribua ses hommes en rangs pressés assez loin de l'écluse. Aux grognements des curieux, il répondait:
—Mais où voulez-vous donc que se tiennent nos archevêques et évêques, sans parler des hauts personnages qui les vont accompagner? D'ailleurs vous ne verriez rien de près, et vous recevriez de grands coups de hallebarde dans les jambes, de tous les bedeaux des églises de Toulouse; c'est moi qui vous le prédis. Les coups de hallebarde sont-ils de votre goût? alors avancez à votre aise; ils ne coûtent rien.
Et chacun de se retirer bien vite, en riant.
Lorsque la place fut nette, Pierre s'assit essoufflé, en s'épongeant le front, près de la porte de l'écluse:
—Hé, là-bas, l'homme affairé, lui cria un bourgeois, vous les aimez donc vous, les coups de hallebarde que vous restez là, au beau milieu, sans vous gêner?
—Je n'en suis pas positivement fou, l'ami, répondit Pierre de bonne humeur, mais je fais partie du programme, moi, j'en suis, de l'écluse.
Et comme l'interlocuteur ouvrait de grands yeux et une grande bouche en guise d'interrogation, Pierre reprit avec importance:
—On ne fait rien sans moi, c'est moi qui vais l'ouvrir, l'écluse, et remplir le sas. Ainsi, jugez.
L'homme n'eut pas l'air de comprendre la réponse de Pierre; il regardait au loin le vaste bassin à sec encore et l'écluse devant lui. Fort intrigué il se demandait:
—Mais à quoi peuvent servir ces portes-là? Pourquoi bouchent-elles ainsi la Garonne?
L'ingénieur Andréossy avait rapidement inspecté les travaux; il s'était assuré que tout était prêt; abordant Pierre il lui dit:
—Je vais prévenir monsieur Riquet que tout est en ordre; dans une heure nous arriverons pour être là et recevoir le cortège à son arrivée. Vous, Pierre, veillez bien à ce que la place ne soit pas envahie. Ce populaire pourrait causer quelques dégâts. Vos ouvrières sont-elles prêtes?
—Regardez, monsieur, répondit Pierre, et il lui montra du doigt les cinq cents femmes précédées par quelques ouvriers chargés de palmes qui débouchaient en ce moment et se plaçaient en face d'eux.
Andréossy rassuré sur toutes les parties du programme, reprit le chemin de Toulouse et Pierre se rassit, entouré de son équipe d'ouvriers choisis par lui, qui le suivaient et l'accompagnaient partout depuis le matin.
—Tout ira bien, je l'espère, fit Pierre en se frottant les mains; les ouvriers des ateliers savent, n'est-ce pas, qu'ils doivent suivre monsieur le baron et l'amener ici? continua-t-il, donnant à Riquet son titre, ce qu'il ne faisait que dans les grandes occasions.
Un robuste garçon, dont les mains noircies par le travail et les bras énormes attestaient un homme habitué à se servir des unes et des autres, avec une figure ouverte et franche et des yeux qui semblaient, mais sans hardiesse, n'avoir pas peur de regarder les gens en face, s'assit derrière Pierre, déposant à côté de lui un lourd marteau de forgeron. Il ôta un berret rouge qui couvrait une forêt de cheveux bruns, et demanda:
—Maître Piarou[7], pourquoi m'avez-vous commandé d'apporter ici ma petite forge?
—Ah! te voici, Féli, dit Pierre regardant le grand garçon avec amitié; je t'ai commandé d'apporter tes outils, parce que, s'il arrivait un accident quelconque aux portes au moment de l'ouverture, tu les réparerais bien vite.
—Oh! je suis sûr des gonds, maître Piarou. Mais vous allez ouvrir ces portes devant tout ce beau monde, demanda timidement le gros garçon, l'eau entrera et puis après?
—Eh bien! je remplirai le sas avec l'eau du fleuve, et de cette façon cette petite flottille pavoisée, que tu aperçois là bas, entrera dans l'écluse et de là dans le canal.
—Comment? fit le forgeron.
—Ah ça! tu ne comprends donc pas le système de l'écluse toi, Féli? C'est trop fort; tu en forges les portes, et tu ne te demandes pas à quoi elles vont servir?
—Dam, maître Piarou, ça ne me regarde pas; on me dit de forger telle chose, sur telle dimension; je forge, et puis voilà.
—Vous l'entendez, vous autres, s'écria Pierre. Féli, vois-tu, tu devrais être honteux, positivement, d'avoir si peu le désir de savoir, et de t'instruire. Moi, si je le pouvais, j'apprendrais tout, je l'essaierais du moins. Je voudrais grimper jusque dans la lune savoir comment elle est faite.
—Vous n'êtes pas gascon, maître, riposta vivement le forgeron. On dit qu'ils sont toujours à cheval dessus.
Pierre se mit à rire de bon cœur.
—Tu veux me désarmer, dit-il, je ris, mais je ne désarme pas; je te trouve stupide de construire quelque chose sans te rendre compte de ce que tu fais.
Voyons, vous qui avez bâti la maçonnerie du canal et du sas, expliquez-lui donc à quoi servent les écluses, reprit Pierre en s'adressant aux ouvriers qui l'écoutaient.
—Dam, maître Piarou, firent ils, nous n'en savons rien.
—Vous aussi, fit Pierre abasourdi, alors je vais vous l'expliquer moi-même.
D'abord vous savez, vous, les maçons ce que c'est qu'un sas? c'est cette espèce de chambre en maçonnerie que vous avez construite là, qui occupe le lit entier du canal sur une longueur déterminée par la dimension des plus grands bateaux qui doivent y passer.
Cette chambre ou sas est fermée à ses deux extrémités par une porte nommée écluse.
De là vient que beaucoup de gens disent simplement une écluse en parlant de cette construction, se servant ainsi du nom des portes pour désigner le tout.
Les parois latérales du sas, comment se nomment elles? demanda Pierre. Toi, Étiennou, réponds?
—Les bajoyers, maître, s'empressa de répondre l'ouvrier interpellé.
—C'est bien ça, je continue: on appelle encore radier, ces madriers garnis de maçonnerie sur lesquels reposent les portes. Maintenant à quoi ça peut-il servir une écluse? est-ce pour barrer un canal? Non, les portes d'eau suffisent. Hein, vous ne savez pas? Eh bien! ça sert à faire passer un bateau d'un niveau d'eau à un autre.
Dans le creusement d'un canal, vous ne trouvez pas toujours le même niveau, n'est ce pas? Il traverse des mamelons, il descend avec la plaine; ce canal a alors nécessairement des versants et des pentes en sens opposés.
C'est justement pour raccorder ces niveaux que l'on a inventé les écluses.
On appelle bief une portion du canal comprise entre deux écluses à sas; par conséquent, et relativement à chaque écluse, il y a un bief supérieur et un bief inférieur.
Comment as-tu fait tes portes ou écluses, toi, Féli? le sais-tu au moins?
—Pour ça oui, maître Piarou, elles se composent de deux moitiés ou battants appelés ventaux, lesquels battants doivent rentrer, quand la porte est ouverte, dans les enfoncements destinés à les recevoir, se hâta de répondre Féli. Lorsqu'elles sont fermées, comme en ce moment, regardez maître, continua le forgeron, les ventaux forment en s'appliquant l'un contre l'autre, un angle prononcé.
—Pourquoi? demanda Pierre.
—On m'a donné les dessins comme ça, maître, fit Féli.
Pierre haussa les épaules.
—C'est afin d'offrir à la pression de l'eau une résistance plus considérable, dit-il; crois-tu que la Garonne qui bat contre tes portes n'aurait pas vite fait de les démolir, si l'angle qu'elles forment à leur jonction ne rompait pas la pression de la masse d'eau qui s'appuie sur elles? Et pourquoi as-tu fait dans l'un des ventaux inférieurs de chaque écluse cette ouverture fermée aussi en ce moment?
—La vanne, maître?
—Oui, la vanne.
—Je ne sais pas, fit Félix honteux.
—Je vais te l'apprendre tout à l'heure, attends.
Vous voyez d'ici ce batelet pavoisé sur la Garonne, rempli de musiciens qui raclent déjà leurs crincrins pour s'accorder ensemble?
—Oui, maître, répondirent les ouvriers.
—Lorsque les archevêques béniront notre sas, sur l'ordre de M. Riquet j'ouvrirai les vannes de l'écluse qui retiennent la Garonne, c'est-à-dire celle du bief supérieur. L'eau entrera dans le sas, et, quand elle sera montée au niveau de la Garonne, j'ouvrirai toute grande l'écluse, et le bateau y fera une entrée triomphale: puis continuant sa marche le bateau passera dans le canal, lorsque, après avoir ouvert la vanne de l'écluse du bief inférieur, j'aurais établi le niveau entre le sas et le canal d'embouchure. Si au contraire le bateau arrivait du canal, où l'eau que l'on y a mis hier est très basse, je ferais entrer le bateau d'abord dans le sas presque vidé, puis j'ouvrirais la vanne du bief supérieur, je remplirais mon sas, et, lorsqu'il serait au niveau de la Garonne, le bateau qui aurait monté avec l'eau sortirait sans difficulté du sas.
Avez-vous compris? demanda Pierre achevant ses explications.
—C'est sûr, répondirent les hommes.
—Maître Piarou, interrogea Féli, pourquoi avez-vous dit: j'ouvrirai la vanne seulement, au lieu de l'écluse toute entière, pour laisser entrer à grand flot la Garonne? Il me semble que, comme ça, le sas serait bien plus vite rempli, et le bateau plus promptement passé.
—Il te semble fort mal, Féli, répliqua Pierre. La porte entière ne peut s'ouvrir aisément qu'après que le niveau est établi des deux côtés. L'écluse est si fortement pressée par le liquide extérieur, qu'il me serait impossible de la faire tourner sur ses gonds, même en nous mettant deux à la chaîne; tandis que je l'ouvrirai très facilement après, parce qu'alors les pressions sont égales des deux côtés et s'annulent réciproquement.
En ce moment, un remous eut lieu dans la foule tassée, pressée de toute part; elle eut un mouvement de houle qui menaça un instant de déborder les ouvriers; mais elle fut contenue et repoussée.
Des hommes portant de longues palmes firent irruption sur l'emplacement vide.
Pierre se leva.
—Voici, monsieur le baron, fit-il en se découvrant.
C'était une grande fête pour le pays. Les cloches de toutes les paroisses de Toulouse se mirent à sonner à toute volée; une clameur s'éleva de cette foule entassée et échauffée par le soleil encore chaud, bien qu'on fut en novembre.
Le cortège réglé par Andréossy se mettait en marche, s'avançant lentement.
Les bannières des corporations d'ouvriers, aux couleurs éclatantes, flottaient dans le poudroiement de l'air.
Chaque corporation avait fourni une escouade avec ses outils, précédée des porte-bannières qui, d'un air glorieux, en tenaient haut la hampe garnie de clous dorés.
Venaient d'abord les forgerons, portant sur l'épaule leurs lourds marteaux, puis les maçons avec la règle d'une demi-toise, puis le groupe des charpentiers avec l'herminette dont l'acier brillant reflétait les rayons du soleil et semblait lancer des éclairs.
A la suite, un petit bataillon de femmes; Pierre avait choisi les plus jeunes et les plus jolies, toutes portaient des palmes vertes qu'elles agitaient en criant:
—Vive le canal du Midi!
Les farandoleurs, vêtus d'une veste blanche que serrait à la taille une ceinture aux couleurs de Clémence Isaure, or, violet et rose, le chapeau enrubanné, marchaient après, précédés de leurs tambourineurs qui marquaient le pas, en frappant à coups sourds sur leurs longs tambourins, pendant que les galoubets déchiraient l'air de leurs cris stridents.
Riquet suivait à cheval, simplement vêtu de brun, mais le visage resplendissant de joie, car c'était sa fête à lui, c'était sa fortune, la réalisation des projets de toute sa vie, de toutes ses espérances qui s'étalaient à ses yeux; il allait ainsi, comme dans un rêve. Ce n'était pas la première écluse qu'il voyait achevée, mais son canal tout entier.
Après Riquet, marchaient les capitouls de Toulouse, suivis de la garde urbaine. Puis, ses massiers le précédant de quelques pas, venait le parlement, dont les robes rouges, les mortiers de velours galonnés d'or jetaient une note éclatante au milieu de ce fourmillement de couleurs.
Enfin les carosses des archevêques de Toulouse et de Narbonne, des évêques de Béziers et de Carcassonne, s'avançaient lentement, entourés des suisses, des porte-croix, des porte-crosses, et des enfants de chœur agitant les encensoirs ou portant les bénitiers dans lesquels trempaient les goupillons d'argent. A ce moment, de la foule échelonnée sur le passage du cortège, un groupe de chanteurs entonna le chant national du Languedoc. Tous les fronts se découvrirent à l'exemple de Riquet qui, ravi, souriant à la foule, leva gracieusement son chapeau.
On était arrivé.
Après que chacun eut pris la place assignée par l'ordonnateur, le cortège religieux s'avança jusqu'aux bords du bassin.
Un chant liturgique se fit entendre, puis la voix de monseigneur d'Anglure s'éleva, forte et vibrante, dans un silence profond, et prononça les paroles de la bénédiction.
Alors, sur un signe de Pierre, les vannes s'ouvrirent et l'eau de la Garonne, se précipitant à flots pressés, commença à couvrir le fond du sas.
Pendant ce temps, les bateaux aux tendelets à crépines d'or, composant la petite flottille, s'avançaient en se balançant sur le fleuve.
Des conseillers au parlement, des capitouls y prirent place.
Une petite barque montée de deux hommes seulement, un rameur et un barreur, se tenait en tête, près des portes de l'écluse.
C'était Riquet à qui appartenait bien l'honneur d'entrer le premier dans le canal.
Le niveau s'était établi, les écluses tirées par les chaînes s'ouvrirent lentement et toute la petite flotille s'engouffra dans le canal, au bruit des fanfares, des tambourins, des galoubets et du cri sorti de toutes ces poitrines haletantes: Vive Riquet! Vive le canal du Languedoc.
La réussite de l'écluse, l'enthousiasme que la population Toulousaine semblait éprouver pour le canal, firent réfléchir messieurs des États, et, sur une nouvelle demande du gouverneur du Languedoc, ils accordèrent à Riquet une somme, énorme pour l'époque, de six cent mille livres et promirent de continuer leurs subsides, mais ne s'engageant pas réellement.
Riquet accueillit avec joie cette libéralité des États. Sa fortune personnelle, qui s'élevait à trois millions, à part quelques centaines de mille livres était engloutie. Il s'en préoccupait peu, cependant, ainsi qu'il ressort d'une lettre à Colbert. Le 26 juin 1669, il écrivait au ministre:
«Mon entreprise est le plus cher de mes enfants; j'y regarde la gloire, votre satisfaction, et non pas le profit. Je souhaite de laisser de l'honneur à mes enfants, et je n'affecte point de leur laisser de grands biens.»
Paroles touchantes dans leur noble simplicité.
La ferme des gabelles qu'il tenait de l'état faisait face pour le moment aux grosses dépenses; mais même avec les énormes bénéfices qu'il en retirait, tous affectés en totalité aux travaux du canal, Riquet redevait encore au trésor près de deux cent mille livres.
Colbert, qui aimait avant tout la régularité dans les comptes, le pressait de s'acquitter, et lui faisait dire qu'il ne comprenait ni n'admettait ce retard.
Malgré le soutien moral que Riquet obtenait de tous les gens éclairés, son entreprise suscitait des jalousies nombreuses parmi les ingénieurs, les financiers, et de la colère ou du mépris chez les gens peu instruits qui, n'ayant aucun intérêt direct dans l'entreprise du canal, ne comprenaient pas ou ne se souciaient point du bien qui en sortirait pour la masse de la population.
D'autre part l'impôt des gabelles avait doublé depuis quelques années, et le Languedoc, qui était un pays de petite gabelle, avait été élevé par un édit royal au rang de pays de grande gabelle, c'est-à-dire avait été admis à payer le double de ce qu'il donnait auparavant.
Un mécontentement sourd grandissait de jour en jour dans la province.
La misère était profonde, elle rendait injustes et aveugles tous les pauvres gens.
Peut-on raisonner bien droit quand il n'y a pas de pain dans la chaumière?
Riquet, avec son grand cœur et son esprit élevé, se rendait parfaitement compte de ces symptômes de révolte, mais il cherchait en vain un remède à ce mal.
Il fallait achever son œuvre, c'est-à-dire de l'argent.
D'ailleurs les gabelles n'eussent-elles pas été entre ses mains, les malheureux n'en auraient pas moins payé, et alors leur argent, au lieu de servir à une œuvre utile, fût certainement allé enrichir quelques croquants impitoyables.
Il recommandait à ses collecteurs d'impôts d'être indulgents, patients, de n'user point trop rigoureusement de leur droit de saisie; mais il ne pouvait cependant être tenu très au courant de leurs faits et gestes.
Le métier de ces collecteurs les endurcissait à la longue. Malgré le soin que Riquet apportait à les choisir, il était souvent trompé sur leur moralité ou leurs procédés envers les débiteurs des gabelles.
Pierre, avec sa familiarité respectueuse, avait souvent fait part à Riquet de ses observations personnelles.
Un soir, après le départ des ouvriers, il avait surpris un homme, un pauvre paysan suivant toute apparence, qui, à grands coups de pioche, essayait de jeter bas une maçonnerie du bassin de Saint-Fériol.
—Que fais-tu là, malheureux? s'était écrié Pierre.
—Je voudrais, répondit l'homme, que tout le monde se mit comme moi à le détruire, ce canal maudit.
—En quoi te gêne-t-il, brute? cria Pierre.
—Depuis qu'il est commencé, je ne puis plus vivre, répliqua l'homme. Les impôts augmentent chaque année. Hier on m'a saisi ma maigre récolte de maïs et de foin pour payer le sel dont je n'ai que faire? Comment pourrais-je payer la gabelle? je suis écrasé, je n'ai plus rien, rien que ma cabane qu'ils me vendront aussi, sans doute. Et après, que deviendrons-nous? Où irons-nous, moi, la femme et les enfants? Oh! voyez-vous ça ne peut pas durer, non ça ne peut pas durer, avait crié l'homme en serrant les poings.
Lorsque Pierre rapporta cette scène à Riquet, celui-ci demanda vivement:
—Alors que lui as-tu dit pour le consoler?
—Je lui ai promis de parler pour lui au collecteur, afin qu'il attendît un peu, et lui rendît au moins une partie de sa récolte. Lui, en retour, m'a demandé pardon de ses coups de pioche au mur; d'autant plus sincèrement que je lui ai fait comprendre que cela ne servait à rien, qu'il s'achèverait malgré tout, ce bassin, et qu'il venait simplement de nous coûter un peu plus d'argent.
Riquet ouvrit sa bourse et tendit quelques pièces à Pierre.
—Tiens, va porter ceci bien vite à ces pauvres gens, et qu'ils ne s'en prennent plus à mon canal de la rudesse de mon collecteur.
Riquet soulageait ainsi, souvent, bien des misères, mais il ne pouvait les connaître toutes et encore moins les secourir.
Les impôts, à cette époque, étaient bien plus lourds qu'ils ne le sont à présent. Non que chaque famille, en général, payât alors beaucoup plus qu'elle ne paie aujourd'hui, mais ils étaient bien plus inégalement répartis.
Les nobles exemptés de toute imposition par droit de naissance, ne payaient que l'impôt du sang, c'est-à-dire qu'ils avaient le droit et le devoir de mourir pour le service du roi ou du pays.
Les moines étaient exemptés, eux, par bon plaisir royal.
Toute la charge portait donc sur les petits, les bourgeois, les marchands et les cultivateurs.
L'impôt le plus inique était celui qui frappait le sel, impôt auquel on ne pouvait même se soustraire par la non-usance. On le nommait impôt de la gabelle, d'un mot de la langue hébraïque, kibbel, donner.
Ce fut le roi Philippe le Bel qui, le premier, permit aux Juifs, pour se payer de grosses sommes prêtées au trésor royal, de le lever sur son peuple.
En peu d'années il devint vexatoire; aussi occasionna-t-il ou fut-il le prétexte de nombreuses révoltes dans les villes et surtout dans les campagnes.
En 1548, Bordeaux et toute la Guyenne s'insurgèrent contre les collecteurs de la gabelle. Le chef de l'administration, Tristan Moneins, fut assassiné, dépecé et salé.
Il fallut que le connétable de Montmorency déployât la plus sévère énergie et la plus grande rigueur pour vaincre la rébellion.
Le chiffre de cet impôt variait même de province à province, de ville à ville.
Certaines localités étaient écrasées; d'autres ne payaient rien.
Quelques provinces n'étaient pas taxées pour la consommation annuelle; dans d'autres, chaque famille était tenue de prendre au grenier à sel une quantité déterminée de ce produit qui, né spontanément des relais de la mer, semblerait devoir être la propriété de tous.
Les pays de grandes gabelles supportaient le maximum de cet impôt, et les pays de petites gabelles le minimum seulement.
Certaines provinces avaient racheté une fois pour toutes, sous Henri II, l'exemption entière du droit; elles n'en furent pas moins assujetties par Louis XIV à un sixième à peu près de l'impôt fixé pour les pays de grandes gabelles.
Il y avait encore les pays qu'on appelait quart-bouillon: c'étaient ceux qui avaient le droit de se fournir à des sauneries particulières, où l'on faisait bouillir un sable imprégné d'eaux salines, à la charge par les sauniers de verser dans les greniers du roi le quart du produit de cette fabrication. En 1789, un vœu unanime pour la suppression de la gabelle fut exprimé dans les cahiers des trois ordres, aux états généraux. Elle fut en conséquence supprimée par la loi du 10 mai 1790 et remplacée par un système de lois établissant les impôts à peu près comme ils le sont encore actuellement.
Louis XIV, toujours à court d'argent dont il avait besoin par suite de ses guerres et de ses goûts fastueux, organisa avec une plus grande sévérité cette partie de l'administration fiscale: des offices de juges, chargés spécialement de sévir contre le faux saunage, furent créés et vendus.
Les produits des salins furent livrés à des fermiers généraux, qui employaient à l'exploitation de leur monopole une véritable armée de commis et de gardes et, malgré cela, n'en retiraient pas moins des bénéfices énormes.
Des poursuites rigoureuses étaient exercées au moindre retard; aussi l'exaspération des populations pressurées était arrivée à son comble.
On opérait quatre mille cinq cents saisies ou expulsions par an, et les pauvres gens chassés de chez eux, dont on vendait jusqu'au lit, jusqu'aux derniers vêtements pour acquitter cet impôt exorbitant, commençaient à murmurer hautement.
Dans les villes, les jours de marché, paysans et ouvriers s'assemblaient, s'excitaient mutuellement à la résistance, se donnaient rendez-vous loin des yeux de la police, dans des lieux écartés, dans les bois: là se tenaient des conciliabules d'où ils sortaient sombres, farouches, avec ce mauvais regard de l'homme qui désespère de la vie et qui ne lui demande plus d'autre satisfaction que la vengeance.
Il fallait maintenant presque toujours que les collecteurs d'impôts arrivant dans un village se fissent accompagner par des gardes ou des soldats de la maréchaussée.
Riquet s'apercevait de ces dispositions hostiles qui grandissaient dans le pays; aussi recommandait-il la plus grande douceur à ses agents. Mais ceux-ci, mécontents de se voir partout accueillis comme des chiens enragés, recrutés d'ailleurs pour la plupart parmi des hommes endurcis et sans pitié, ne tenaient aucun compte des recommandations du fermier général, n'ajoutant pas foi aux paroles qu'on leur rapportait de sa part.
Un choc devait fatalement se produire entre ces intérêts et ces caractères si divergents. Riquet, absorbé par ses travaux de cabinet, par la surveillance des chantiers ouverts partout à la fois, sans parler de la comptabilité énorme qu'il revoyait lui-même, ne pouvait cependant avoir l'œil à tout. Ce fut à ce moment qu'il apprit par le chevalier de Clerville que le ministre était dans l'intention de faire continuer le canal directement jusqu'à la mer, suivant les premiers plans que Riquet lui avait soumis à l'origine, et que Colbert avait restreint à l'étang de Thau, petite mer intérieure qui pouvait servir d'entrée au canal. Il s'agissait maintenant de créer à Cette un port important pour le commerce et d'y amener le canal pour le mettre en communication avec la mer même. Le chevalier de Clerville prévint Riquet que de nombreux compétiteurs se présentaient, offrant à Colbert de prendre son canal à l'étang de Thau pour le mener à Cette. Riquet fut désespéré.
—Quoi, dit-il au chevalier, des rivaux m'ôteraient la gloire d'achever en entier ce projet qui est bien à moi, dont je suis le créateur! non, cela ne sera pas. Je vous supplie, monsieur, de vous joindre à moi pour prier M. de Colbert que cette dernière partie du canal et la création du port de Cette soient adjugées à l'entreprise.
Colbert y consentit, quoique depuis quelque temps il semblât un peu refroidi envers Riquet, sans que celui-ci sût à quoi attribuer cette froideur.
Son fils, Jean-Mathias, que Riquet avait envoyé solliciter Colbert, lui fit part de la même impression éprouvée lors de son entrevue avec le ministre.
Riquet se rendit à Toulouse pour l'adjudication aux enchères publiques, misa le plus haut et obtint l'entreprise, malgré ses rivaux qui, par une indigne manœuvre, lui firent payer un prix beaucoup trop élevé.
—Comment allez-vous faire, monsieur, lui demanda l'ingénieur Roux qui était devenu son ami, pour acquitter le prix de cette adjudication?
—Coûte que coûte, je trouverai, répondit Riquet.
En effet, il emprunta à gros intérêts sur son canal et paya les premiers arrérages au Trésor.
Au printemps de 1669, Riquet harassé d'esprit et de corps revint à Bonrepos; de là il se rendait au bassin de Saint-Fériol, dont il surveillait la construction et tout près duquel il faisait préparer une installation pour lui et sa famille.
Il était soucieux depuis quelque temps; le ministre réclamait impérieusement les deux cent mille livres dues sur les gabelles, et Riquet, ne voulant pas pressurer les populations en retard, hésitait à jeter dans le gouffre, où toute sa fortune s'était engloutie, les derniers trois cent mille livres qu'il réservait pour la dot de ses chères filles; non qu'il doutât du succès de son œuvre; mais il voyait que la réalisation de ses espérances pouvait tarder, et c'était priver ses filles d'un établissement immédiat. Ce cruel souci de l'avenir de ses enfants, de leur fortune qu'il sacrifiait à sa gigantesque entreprise, le plongeait souvent dans d'anxieuses méditations.
Un jour, livré à ses sombres réflexions, il en fut tiré par une voix qui le saluait d'un bonjour amical.
—Puisqu'il faut, pour vous trouver, venir au milieu des maçons, disait la voix, me voici.
Riquet releva la tête.
—Monsieur Sarrat, vous ici! fit-il, tendant la main à son interlocuteur. M. Sarrat était un très riche négociant de Revel et le premier magistrat de la ville.
—Je ne devrais pas vous serrer la main, répondit-il à Riquet, vous vous conduisez fort mal avec nous.
—Avec qui? comment ça? demanda Riquet tout surpris.
—Faites l'étonné, nous avons grand sujet de vous en vouloir, ici. Je vous poursuis depuis Toulouse sans vous atteindre, et mes lettres n'ont pas eu plus de succès, sans doute, depuis un an; vous ne m'avez jamais montré que vous les ayez reçues.
—Pardon, monsieur Sarrat, je les ai reçues, je les ai lues, et même j'y ai répondu.
Vous me demandiez que la rigole de la plaine qui entoure Revel fût rendue navigable, afin d'amener les grains de vos riches environs jusqu'au canal. Eh bien! n'ai-je pas répondu puisque j'ai fait ce que vous demandiez? N'avez-vous pas remarqué que les travaux de la rigole ont été repris, qu'elle a été creusée plus profondément, et qu'elle a été aussi très élargie?
—Sans en être bien sûr, j'ai pensé que vous accédiez à notre demande; aussi je vous remercie au nom de la ville que je représente auprès de vous. Seulement l'appétit nous est venu, et maintenant je suis chargé de vous supplier de nous faire un port devant la ville.
—Cela, monsieur, répondit Riquet, est impossible. J'ai rendu la rigole navigable parce que je comprends que vos grains, arrivant directement au canal, coûteront moins chers de transport, et conséquemment aussi seront vendus à meilleur compte; donc toute la contrée profitera du bien être qui en résultera. Mais un port devant la ville coûtera beaucoup, et ne profitera qu'aux seuls habitants de Revel. Je ne puis sacrifier l'intérêt de la navigation à l'intérêt d'un canton. Non, monsieur Sarrat, c'est impossible; je refuse.
—Mais, mon cher monsieur Riquet, insista le négociant, considérez que vous êtes presque un concitoyen, depuis si longtemps que vous ou votre famille habitez Bonrepos. Ne voulez pas faire ce petit sacrifice pour nous.
—N'insistez pas, mon cher Sarrat, répliqua Riquet, je ne puis. M. de Colbert me reproche de faire de plus grosses dépenses que je ne devrais; il a raison, j'ai déjà changé deux fois le parcours dans un certain espace de mon canal. Mais si je l'ai fait malgré la dépense plus forte, et cela en prenant sur mes deniers pour acquitter cette dépense, c'est que je considérais la beauté et l'utilité plus grandes pour mon œuvre. Ici rien de semblable, c'est un acte de camaraderie que vous sollicitez, je ne le puis. Je ne veux pas que l'on dise que Riquet s'est laissé guidé par un autre mobile que le bien de tous.
M. Sarrat comprit qu'il ne vaincrait pas cette volonté si fermement exprimée, et il ne renouvela pas sa tentative.
En rentrant à Bonrepos, Riquet y trouva une lettre de Colbert qu'un express venait d'apporter de Toulouse.
Le ministre réclamait encore la somme due, faisant des reproches à Riquet, l'accusant de prodigalité: il lui annonçait qu'il envoyait en Languedoc M. de la Feuille, ingénieur du roi, qu'il lui adjoignait pour diriger les travaux spéciaux du canal.
Il finissait en disant:
«On me prévient que vos rentrées de gabelles s'opèrent fort mal, qu'il y a par tout le pays une grande effervescence, que des troubles sérieux sont à craindre: la dureté de vos subalternes est pour beaucoup dans ce qui se passe, il est à propos que vous y mettiez ordre.»
Riquet relisait cette lettre, se demandant quel était ce M. de la Feuille, et si c'était un adversaire qu'il allait avoir à combattre, ou un auxiliaire véritable qui lui arrivait.
Il commença sa réponse au ministre, lui promit qu'il allait sans retard aviser à cette rébellion, l'assura de la bonne réception de M. de la Feuille; il allait informer Colbert de l'envoi des deux cent mille livres: il s'arrêta, hésitant.
—Et mes chères filles, murmurait-il.
La porte de son cabinet s'ouvrit doucement et, dans l'entre-bâillement, apparurent les têtes rieuses de ses filles.
—Mon papa, dit la plus jeune, il y a en bas Pierre et M. François Andréossy qui vous veulent parler. Avez-vous le loisir de les recevoir?
Riquet les enveloppa d'un long regard attendri sans répondre.
—N'avez-vous pas entendu, mon père? demanda l'aînée.
—Si, mes chéries; tout-à-l'heure je les verrai. Venez ici, vous; j'ai à vous entretenir, et très sérieusement. Asseyez-vous là, toutes deux, continua-t-il en leur montrant des tabourets à ses côtés, là, plus près.
—Vous savez si je vous aime, mes chères filles, dit-il en leur prenant les mains.
—Oh! oui, répondirent ensemble les deux jeunes filles.
—Nous vous rendons de tout notre cœur cet amour paternel que vous voulez bien nous témoigner, mon père, acheva Marie avec respect.
—Mes chères enfants, je suis sur le point de vous dépouiller, pour le présent, se hâta d'ajouter Riquet; mais cependant je ne veux le faire que si vous y consentez. J'avais réservé sur ma fortune trois cent mille livres que je destinais à vous doter; or j'ai absolument besoin de cet argent; puis-je m'en servir?