GRAND MUR DU RÉSERVOIR DU LAMPY.

Il avait devant lui toute une vallée convertie en un immense bassin, dont cent quarante toises du môle achevées lui donnaient déjà un aperçu de la grandeur de l'œuvre.

Riquet et M. de Clerville lui firent visiter les travaux commencés et il parcourut dans sa longueur le mur de barrage du bassin presque entièrement construit.

—Je viens de traverser en long et en large votre barrage, monsieur, dit M. de Seignelay, mais je ne me rends pas, à première vue, bien compte de ses dimensions; quelles sont elles? Tout ici me paraît si gigantesque que je craindrais de me tromper en me fiant à mes yeux.

Riquet lui expliqua d'abord l'utilité de l'immense réservoir qu'il créait là, puis il lui donna les explications les plus détaillées.

—Le barrage, lui dit-il, s'étend dans toute la largeur de la vallée qui est de quatre cents toises; l'épaisseur du mur de barrage est de trente toises, et sa hauteur de quinze toises et demi[8]; allant d'un versant à l'autre des montagnes, il la ferme complètement. Deux voûtes en maçonnerie sont construites dans toute l'épaisseur du barrage pour les manœuvres de l'écoulement des eaux du réservoir, lorsqu'il s'agit de remplir le canal.

—Et quelle quantité d'eau pourra contenir ce bassin? demanda le marquis.

—Ce réservoir contiendra six cent cinquante mille toises cubes d'eau, et lorsqu'il sera plein, en détournant l'eau des rigoles et en ouvrant l'écluse de la Badorque, nous produirons de magnifiques cascades. Et Riquet, étendant la main, désigna à M. de Seignelay des rochers granitiques qui, des hauteurs de Naurouze, descendaient vers le bassin au milieu de la plus splendide végétation.

—Mais rien ne sera perdu de ce trésor; j'emmagasinerai ici le trop plein des eaux des rigoles et j'alimenterai le canal pendant l'été. Donc, vous le voyez, tout est prévu pour empêcher le chômage, même par les plus grandes sécheresses.

M. de Seignelay admirait fort et ne se lassait pas d'en louer Riquet qui avait conçu le projet et Andréossy qui le faisait exécuter. Il s'informa des moyens que Riquet comptait employer pour faire pénétrer l'eau du réservoir dans le canal.

—Il vous faudra des leviers puissants pour les ouvrir, si vous vous servez de vannes, dit-il.

—Nous ouvrirons simplement avec des robinets, fit Riquet.

—Des robinets, comment ça? demanda le marquis.

Riquet le fit alors descendre sous les voûtes, et lui montra la place de trois robinets, qui devaient par des tuyaux horizontaux, qui leur seraient adaptés, traverser le mur vertical établi dans le grand mur.

—Nous descendrons sous les voûtes par un escalier de trente marches que vous venez de parcourir.

—Mais comment ouvriront ces robinets géants? demanda le fils de Colbert.

—A l'aide de crics horizontaux qui éviteront toute secousse et avec lesquels on pourra régler le débit des eaux[9].

Le marquis de Seignelay voulut visiter le parcours des rigoles qui devaient amener l'eau au réservoir Saint-Fériol, et Riquet organisa une partie à cheval dans la montagne. Le lendemain il conduisit son hôte à Cammazes, presqu'à l'extrémité de la rigole de la montagne, non loin du lieu où elle se jette à la rivière de Sor.

Ils arrivèrent en cavalcade au milieu du jour; un beau soleil de novembre éclairait les maisons du petit village qui apparaissait de loin sur une éminence entourée de verdure. Un peu avant d'y arriver, Riquet fit entrer les chevaux dans le lit creusé pour la rigole et le leur fit suivre un instant.

Tout à coup le chemin se trouva barré par un rideau épais de feuillage aux branches entrelacées.

—La rigole n'est donc pas achevée de ce côté? demanda le chevalier de Clerville surpris; il me semblait que vous m'aviez dit?...

Riquet fit un signe en souriant.

Le rideau de feuillage se partagea de lui-même, les branches tirées par des mains invisibles s'ouvrirent, formant une arcade, des instruments se firent entendre, jouant un air de farandole, et une jeune fille habillée en nymphe, couronnée de fleurs, s'avança au-devant des cavaliers.

Elle s'inclina devant M. de Seignelay et lui dit en patois languedocien si doux à l'oreille:

«Tout s'incline devant le nom de Colbert et la naïade de cette rigole vous prie de daigner entrer dans son domaine souterrain. M. de Seignelay applaudit; il écouta le petit concert que lui fit donner la nymphe et s'amusa fort de cette galante surprise de Riquet.»

—Je savais bien, monsieur, dit-il à Riquet, que vous étiez un savant magicien, mais je ne me doutais pas que les naïades fussent à vos ordres.

En arrière du feuillage se trouvait une porte monumentale en pierres schisteuses du pays, porte sculptée dans le genre de la porte Saint-Martin à Paris, et qui servait de tête de voûte à un souterrain.

Le marquis admira l'architecture de cette arcade qu'il trouva très belle, et entra, précédant Riquet et le chevalier, sous la voûte suivant le lit de la rigole creusée dans ce souterrain.

—Votre différence de niveau était donc considérable, monsieur, que vous avez dû percer cette voûte? demanda le fils de Colbert.

—Oui, monsieur, il m'eût fallu creuser profondément au milieu du village, ou changer ma route.

—Et ce souterrain s'éloigne-t-il beaucoup du village?

—Regardez, monsieur, regardez en arrière, répondit Riquet.

Ils sortaient alors du souterrain.

M. de Seignelay se retourna.

Il aperçut le village juché au dessus de sa tête.

La voûte s'étendait sous les maisons du village.

—Voilà qui est étrange et fort beau! s'écria le marquis émerveillé. Je rendrai bon compte à mon père des choses merveilleuses que j'ai vues en ce pays-ci, et soyez assuré que votre œuvre n'a pas un plus fervent admirateur que moi.

Riquet mena encore son hôte jusqu'au Conquet, déversoir de la rigole dans la rivière du Sor.

Déversoir situé sur un des points les plus agrestes de la montagne.

Doucement le sentier que l'on suivait s'enfonçait dans le taillis, les chevaux glissaient sans bruit sur l'herbe épaisse et haute qui s'étendait sous leurs pieds comme un tapis d'émeraude; sur leurs têtes une voûte que trouaient les bleus étincelants d'un ciel d'automne en Languedoc; le feuillage bruissait de mille gazouillements rythmés par le coassement de rainettes nichées dans le tronc des vieux arbres.

On avait construit là une maisonnette qui devait être le logis du garde chargé de l'entretien de cette partie de la rigole.

—Quel lieu triste et sauvage, s'écria M. de Clerville, quelle solitude!

Je ne voudrais pas être le pauvre diable qui passera sa vie perdu au milieu de ce bois, n'ayant pour compagnons que les oiseaux l'été, et peut-être les loups l'hiver.

Au XVIIe siècle, la solitude sévère, grandiose était traitée de sauvage; on ne pensait pas à admirer un arbre, un bois verdoyant ou doré par l'automne d'une couronne aux tons jaunissants, comme si le soleil avait laissé sur chaque feuille une parcelle de sa lumière.

On n'admirait pas davantage un beau coucher de soleil ou une échappée sur un horizon lointain: on n'aimait pas la nature, on ne la comprenait pas.

Tout au plus lui permettait-on d'exister à la condition d'être mutilée. Dans les jardins on taillait les arbres, on rognait les arbustes, on forçait les buis à représenter mille bêtes fantastiques, et on appelait cela embellir la nature. C'était lui donner des agréments à la façon des sauvages qui se percent le nez et les lèvres sous prétexte d'augmenter leurs charmes.

—N'en déplaise à monsieur le chevalier, ah! qu'il fera bon vivre là! murmura une voix à côté de Riquet.

Riquet regarda qui avait parlé.

C'était Pierre qui, appuyé à un arbre, venait ainsi d'exprimer involontairement sa pensée.

Riquet sourit, et, tandis que ses hôtes partaient en avant, pour rentrer à Saint-Fériol, il appela près de lui le compagnon de ses courses dans la montagne.

—Pierre, lui dit-il, tu trouves donc à ton gré la sauvagerie de ce coin de bois?

—Oui, répondit Pierre, j'aime cette solitude, ce silence, coupé par le doux murmure de la petite rivière ou le gazouillis de ces oiseaux qui chantent leur liberté et leur bonheur. On est plus près de Dieu ici, étant plus loin des hommes.

—Deviendrais-tu misanthrope, Pierre? s'écria Riquet. Voudrais-tu t'éloigner de moi? mais, mon camarade, nous avons à finir notre canal avant de nous séparer, tu le sais bien. J'espère qu'à moi, qui ne suis plus jeune, Dieu en laissera le temps, toi tu m'es nécessaire, j'ai encore besoin de toi.

—Vous savez bien, monsieur Riquet, que je suis à vous, répondit Pierre, aussi simplement que Riquet avait dit: j'ai besoin de toi.

—Pierre, demanda Riquet, la construction du moulin près de Revel avance-t-elle? il y a longtemps que je n'y suis descendu.

—Le moulin! il est presque terminé, monsieur Riquet. J'y veille constamment, j'y mets tous mes soins, et vous pourrez vous vanter qu'il sera le mieux bâti de tous ceux que nous édifierons le long du canal.

—C'est ainsi que je le veux, répondit Riquet. Ne préférerais-tu pas, voyons, habiter, quand je ne serai plus, ce beau moulin qui sera si productif? D'ailleurs c'est ton bien, Pierre, c'est à toi que je l'ai destiné, dès le jour où j'ai posé la première pierre.

—A moi ce beau moulin! s'écria Pierre surpris. Ah! monsieur Riquet, j'y resterai bien tant qu'il le faudra garder pour vos enfants; mais ne pensez pas me transformer jamais en meunier gras et important, moi, le simple ouvrier! moi, le coureur des bois! Non, laissez-moi autour de vous à Bonrepos; ou bien, tenez, lorsque vous aurez assez de mes services, envoyez moi ici comme garde du déversoir; je n'ai pas besoin d'être riche, moi, vous le savez bien; je ne veux que vivre dans l'ombre de votre gloire.

—Gageons, Pierre, lui dit Riquet attendri, que lorsque je n'y serai plus tu finiras ici en manière d'ermite, et que tu rebouteras les pattes à tous les oiseaux tes voisins.

—Je crois bien que c'est ce qui va leur arriver, monsieur Riquet, fit Pierre riant, avec un geste de menace à l'adresse de ses futurs clients; puis gravement il reprit: vous parlez trop souvent du temps où vous ne serez plus, vous sentez-vous malade, monsieur?

—Non, ami Pierre, je ne sais pourquoi je suis attristé aujourd'hui. Je n'en ai pas plus sujet qu'à l'ordinaire; cette visite de M. de Seignelay ne peut qu'aider à mes projets; mais, ajouta-t-il, ils ont raison de dire ceux d'ici que, si j'ai trouvé l'art de détourner les rivières, je n'ai pas su trouver les moyens d'arracher l'argent nécessaire à mes grands travaux. Bah! j'en trouverai, je le veux. Notre canal coulera, je te le jure.

Et Riquet, faisant un geste d'amical adieu à son compagnon, rendit la main à son cheval et partit à la recherche de ses hôtes trop longtemps oubliés.


CHAPITRE SEIZIÈME

Les difficultés d'argent augmentaient tous les jours: Riquet était harcelé par l'intendant du Languedoc qui exigeait qu'il payât au trésor les redevances des gabelles.

Les États de Toulouse fournissaient aussi de l'argent, mais avec quelle peine on obtenait d'en toucher le montant. Cependant Riquet avait à ses ordres dix mille ouvriers qu'il devait payer chaque semaine, somme énorme à débourser, sans parler des outils, des fers, des matériaux de toutes sortes à acheter ou entretenir en bon état, et des chevaux nécessaires à l'entreprise.

Lorsque les sommes promises n'arrivaient pas à temps, Riquet empruntait à gros intérêts sur sa propriété, c'est-à-dire le canal même, et insensiblement sa dette augmentait sans remédier aux difficultés sans cesse renaissantes.

Deux ans s'étaient écoulés depuis la visite de M. de Seignelay, et Riquet avait entrepris la création du port de Cette et des deux jetées qui le ferment, telles qu'elles existent encore.

Tandis que le canal, achevé depuis Toulouse jusqu'à Trèbes, et livré au roi, se poursuivait dans sa seconde partie de Trèbes à l'étang de Thau par Béziers et Agde, lui, il construisait le port, et faisait établir une chaussée au milieu de l'étang pour le passage de ses ouvriers.

Cet étang de Thau était alors et est encore une petite mer intérieure d'une étendue de soixante kilomètres, qui n'est séparée de la Méditerranée que par une langue de dunes sablonneuses, sur lesquelles est bâtie la ville de Cette, et qui s'étendent depuis le cap de Cette jusqu'aux environs de la ville d'Agde.

Les barques ne pouvaient traverser l'étang qu'à la voile, souvent non sans danger à cause des vents violents qui le sillonnaient en tous sens.

Riquet avait d'abord pensé à laisser son canal à son entrée dans l'Hérault, près d'Agde, mais il voulut éviter les dangers d'une navigation sur l'étang, et il le continua directement jusqu'au port de Cette, à travers la dune, sur une longueur de sept cent cinquante toises (1500 mètres) et sur une largeur de vingt toises (40 mètres).

Il avait à lutter là, non seulement contre le manque d'argent, contre les mauvais vouloirs des hommes, mais encore contre les éléments.

En effet, presque chaque jour, l'œuvre de la veille était à recommencer.

Les terrassements sortaient à peine de terre qu'il survenait un ouragan qui, soulevant des montagnes de sables enlevés aux dunes voisines, les précipitait en tourbillons sur les ouvrages, et le lendemain il fallait dégager les fondations de cette fine poussière qui les ensevelissait. Mais rien ne décourageait ce vaillant; il allait lui-même, encourageant les travailleurs, ne se laissant rebuter par aucune mauvaise chance et disant:

—On triomphe de tout avec de la volonté et du courage.

Comme les dépenses nécessitées par la création de ce port étaient énormes, M. de la Feuille était venu surveiller et contrôler les devis et M. de Clerville faisait les plans et dessins des jetées.

Fréquemment avaient lieu des incursions de Marocains, qui se hasardaient sur les côtes de France et essayaient d'enlever les travailleurs pour les emmener en esclavage.

Riquet se rendait souvent dans les chantiers, montrant par sa présence qu'il ne fallait pas craindre ces forbans écumeurs de côtes.

A ce propos Riquet écrivait plaisamment à Colbert, après une tempête qui avait failli tout détruire dans le port.

«Je m'en console, parce que, tant qu'il fera un pareil temps, je n'aurai rien à craindre des Marocains; s'ils viennent à m'enlever lorsque je serai avec messieurs de Clerville, et de la Feuille, je crois que tous trois joints ensemble nous nous trouverions avec assez de bonnes qualités pour être employés par eux à de meilleures occupations que la rame. M. de Clerville ferait des dessins, M. de la Feuille les polirait ou les contredirait, et moi j'en ferais de ma part, et les exécuterais en personne. Enfin tous trois nous sommes bons à quelque chose.»

En partant pour Cette, Riquet avait ordonné que l'on remplît le réservoir de Saint-Fériol aussitôt son achèvement qui ne pouvait tarder.

Il s'était plusieurs fois informé de l'opération et s'inquiétait un peu de savoir comment fonctionnaient les robinets, si les écluses sur la rigole de la montagne s'ouvraient régulièrement, et si le rendement des rivières et ruisseaux était abondant.

Il ne recevait aucune réponse à tous ses messages; aussi prit-il la résolution, ne pouvant maîtriser son impatience, de se rendre sur les lieux et de juger par lui-même de la mise en état complète du bassin.

M. de Clerville et de la Feuille restaient à Cette pour suivre et faire exécuter les plans du port; Riquet pouvait donc s'absenter sans crainte.

Depuis quelques jours, Riquet se sentait souffrant, mal à l'aise; de nombreux cas de fièvres paludéennes s'étaient déclarés parmi les travailleurs, qui, tout le jour, sous un soleil torride, remuaient cette terre autour d'un étang d'où sortait au coucher du soleil, une buée chaude, lourde, enveloppante et énervante. Riquet lui-même avait eu quelques accès légers de fièvre; il voulut cependant se mettre en route malgré tout.

L'été était brûlant; partout la sécheresse la plus épouvantable, les sources taries, et les paysans obligés souvent de faire de longues lieues pour trouver de quoi désaltérer eux et leurs bêtes de somme.

Les chemins étaient rendus impraticables par une poussière blanche aveuglante qui s'élevait en tourbillons sous l'action du vent du midi, enveloppait les voyageurs et leurs chevaux d'un nuage épais, et suffoquait bêtes et gens, sans qu'il fût possible de s'en garantir. Riquet souffrit beaucoup durant ce voyage; il eut, dans le trajet, deux atteintes de fièvre assez fortes pour l'obliger à descendre de sa monture et à passer, couché, inerte, au pied d'un arbre, tout le temps des accès. Aussi arriva-t-il brisé à Bonrepos où sa famille venait de rentrer.

A peine y fut-il, qu'il s'enquit avec anxiété, fit venir Roux et Andréossy.

—Eh bien, le canal? l'eau y entre-t-elle bien? les robinets fonctionnent? le bassin s'emplit? demanda-t-il fiévreusement.

—Le canal est bien, lui répondirent les deux ingénieurs; nous l'avons reconnu à sec, les robinets s'ouvrent facilement; mais il n'y a pas d'eau dans le canal, parce que le bassin n'en a pas, pas plus que la rivière du Sor qui doit lui en fournir directement, pas plus que les rigoles.

La sécheresse est exceptionnelle, il faut attendre maintenant, pour emplir le bassin, les pluies d'automne.

—Pas d'eau! pas d'eau! s'écria Riquet, attendre les pluies! Impossible! ne sentez-vous pas que cette attente est désastreuse pour moi, ne sentez-vous pas que les calomniateurs et les méchants vont avoir beau jeu pour écrire au ministre, me railler et me perdre.

Il continuait, se promenant à grands pas dans son cabinet.

—Jamais, depuis de longues années, les gens du pays affirment n'avoir vu semblable sécheresse, monsieur, dit Andréossy. Les eaux du Lampy, si abondantes toujours et parfois terribles, même en été, ont cessé de couler; sa source est tarie.

—Pas d'eau! répétait toujours Riquet.

—M. de Colbert est trop juste, monsieur, continua le jeune ingénieur, pour ne pas démêler la vérité, si les calomniateurs osaient vous attaquer. Vous n'avez rien à craindre et...

—Je ne crains rien, ni personne, monsieur, s'écria Riquet; je ne voudrais pas fournir d'armes aux méchants, voilà tout.

S'apercevant alors qu'Andréossy confus baissait la tête, croyant que les vives paroles de Riquet s'adressaient à lui et lui reprochaient son action: il reprit plus doucement.

—Je sais, messieurs, que je n'ai pas à me défendre en ce pays; mais qui sait ce que diront ceux qui ne peuvent pas juger de près de cette sécheresse terrible que nous subissons. Ils diront que mon bassin est mal construit, qu'il ne retient pas l'eau, que mes robinets ne s'ouvrent pas; que sais-je ce qu'ils inventeront?

Je suis persuadé que la calomnie qui s'attaquera à mon œuvre tombera d'elle-même devant sa grandeur; mais je crois néanmoins que voici une calamité qui peut prêter à la malveillance des armes puissantes. Ne pouvons-nous combattre ce fléau?

DIGUE DU RÉSERVOIR DE SAINT-FERRÉOL.

—Et comment serait-ce possible? firent ensemble les deux ingénieurs.

—N'importe, je veux aller moi-même aux sources, voir ce que nous pouvons faire, s'écria Riquet.

Alors, sans vouloir rien entendre, il décida son excursion dans la montagne, fit seller des chevaux et partit une heure après, accompagné par Pierre, Andréossy et suivi de quelques valets.

Il était excité, nerveux, fort pâle, les yeux creux, les dents serrées, il ne parlait pas. Il tourmentait la bride de son cheval et le poussait en avant comme s'il avait hâte d'arriver.

Andréossy, Pierre le regardaient d'un air surpris et inquiet.

—Bien sûr, M. Riquet a quelque chose, murmurait Pierre, ce n'est plus le même homme.

Quand on atteignit, après une longue course, les premières rampes de la montagne et qu'on entra sous bois, Riquet sentit un long frisson.

—J'ai froid, dit-il à Pierre, prête-moi ton manteau.

Et Pierre qui marchait à son côté, son manteau de laine sur l'épaule, le lui tendit.

On continua de gravir.

—Pas d'eau! pas d'eau! disait Riquet entre ses dents serrées.

Tout à coup on le vit étendre les mains devant lui comme s'il se croyait devant un abîme, et se renverser violemment en arrière.

Andréossy et Pierre se précipitèrent à ses côtés et n'eurent que juste le temps de le soutenir au moment où il s'affaissa inerte entre leurs bras.

—Mon Dieu! mon maître! cria Pierre éperdu.

Avec mille précautions, ils le descendirent de cheval, et l'étendirent sur l'herbe; Andréossy vivement ouvrit sur sa poitrine son justaucorps et défit sa cravate.

—Est-il mort? demanda Andréossy anxieux.

—Il vit! grâce à Dieu, répondit Pierre, qui touchait le cœur, ce n'est qu'un évanouissement.

—La fatigue de ce long voyage, peut-être? dit l'ingénieur.

—Cette fièvre de marais plutôt, reprit Pierre, tâtant le pouls de Riquet qui battait à grands coups irréguliers. Il en a eu déjà plusieurs accès.

—Il faut le transporter de suite à Bonrepos. Allons, commanda Andréossy aux laquais, coupez les branches les plus flexibles avec leurs feuilles, puis avec de jeunes arbres nous ferons un brancard.

Les valets confectionnèrent tant bien que mal, aidés par Pierre, une espèce de lit de feuillages sur lequel on étendit Riquet toujours sans connaissance, enveloppé dans le manteau de Pierre; et la petite troupe redescendit la rampe.

Les valets portaient leur maître.

Andréossy ainsi que Pierre le soutenaient sur les côtés.

—Ne vaudrait-il pas mieux nous arrêter ici? demanda le jeune ingénieur, lorsqu'ils atteignirent les premières maisons de Mont-Ferrand.

—Non, non! s'écria Pierre, nous n'aurions ici rien de ce qui serait nécessaire à un malade.

Cet accès me paraît grave; il peut être le prélude d'une maladie; je vais courir à Revel, chercher le médecin. Vous monsieur, poursuivez votre route jusqu'à Bonrepos.

Andréossy envoya prévenir au château le laquais qui ramenait les chevaux et le triste cortège continua sa marche.

Riquet ne reprit ses sens que sous l'effet des dérivatifs à la mode de ce temps là. On lui baigna les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie, Mme Riquet désolée lui faisait respirer de la poudre de corne de cerf; enfin il ouvrit les yeux, mais il ne reconnut personne et retomba bientôt dans une prostration qui n'était pas un évanouissement et dont rien ne pouvait le tirer.

Pierre arriva enfin avec le médecin qui hocha la tête sous son immense perruque noire et s'empressa de saigner Riquet au pied, selon l'usage du XVIIe siècle, usage qui s'appliquait généralement à toutes les maladies, que ce fût la fièvre ou une fluxion de poitrine, une chute ou un coup d'épée, dont souffrît le patient.

Les médecins d'alors étaient d'avis que saigner et surtout au pied ne pouvait, en tous cas, que soulager.

Les réactifs énergiques tirèrent Riquet de sa prostration; mais un délire violent s'empara de ses sens et ne le quitta plus durant un mois, le laissant entre la vie et la mort, criant, se débattant; une idée fixe semblait revenir sans cesse à travers l'incohérence de ses pensées.

—Il faut de l'eau! criait-il, de la pluie! de la pluie! mon bassin est à sec, je veux de l'eau.

Sa robuste constitution le soutenait et l'empêchait de succomber sous le mal et la fièvre ardente qui le minaient.

Mme Riquet, dès le début de cette terrible maladie, avait envoyé un exprès à son fils aîné, Jean-Mathias, le conseiller au parlement, qui était accouru avec sa femme et ses enfants, et, tous réunis autour de ce lit, désespérés, attendant une issue funeste qui paraissait inévitable, ils sentaient que cette vie qui allait s'éteindre emportait avec elle la fortune et la gloire que cet homme de génie devait leur conquérir.

Depuis quelques jours le médecin, qui ne quittait pas son malade, trouvait qu'il se calmait, la fièvre diminuait, le délire cédait parfois pendant quelques heures; alors Riquet regardait autour de lui languissamment et demandait d'une voix à peine distincte:

—Pleut-il? oh de l'eau! qu'il pleuve!

Qu'il fût agité par le délire ou que son esprit fût plus calme, toujours cette idée fixe l'obsédait.

—Ah! s'il pouvait pleuvoir! s'écria le médecin, si nous pouvions agir sur son imagination, s'il pouvait croire qu'il pleut, murmura-t-il, nous le sauverions.

Mademoiselle Marie de Riquet, était seule en ce moment avec Pierre auprès du lit de son père. La même pensée les frappa en même temps, ils se regardèrent.

—Il faut qu'il pleuve, dit Pierre.

Mademoiselle Riquet s'élança vers le médecin.

—S'il pouvait croire qu'il pleut, dit-elle tout bas, haletante, vous croyez qu'il serait sauvé?

—Oui, mademoiselle, je le crois,—et examinant Riquet qui était retombé affaissé sur ses oreillers, les yeux à demi clos, perdu dans sa rêverie délirante.—L'imagination souffre surtout en ce moment, s'il voyait la pluie tomber, je réponds de sa vie; mais hélas! regardez, mademoiselle,—et il lui montra du doigt le ciel bleu, implacablement bleu, depuis deux mois.

Marie ne répondit pas au médecin.

—Pierre, appela-t-elle, et tout bas, lui parlant avec animation, elle sembla expliquer quelque chose.

—Cela se peut, n'est-ce pas? dit-elle en finissant.

—Si cela ne se peut pas, ça se fera tout de même, répondit Pierre en s'élançant dehors.

Alors mademoiselle Marie, aidée par le médecin qui ne comprenait rien à cette fantaisie, fit rouler le lit de son père vers la fenêtre qu'elle entrouvrit, elle tira les rideaux de manière à cacher une partie du ciel, tout en laissant un léger écartement entre eux afin que son père pût voir au dehors.

Elle attendit anxieuse, sortant à chaque instant sur le balcon; sa mère, sa sœur entrèrent.

—Parlez à papa, leur dit-elle, empêchez qu'il ne s'endorme; vous, monsieur, soulevez-le un peu sur son lit.

—Mais, ma fille, pourquoi cela? dit Mme Riquet.

Cette somnolence est bonne, au contraire, dit le médecin.

Il ne put continuer ce qu'il allait dire:

Tout à coup, comme si une trombe se fût abattue sur la maison, une colonne d'eau dégringola du toit avec un bruit de cascade jusque sur le balcon, et éclaboussa même la chambre.

—Ah, comme il pleut! s'écria Marie. Elle s'élança vers le lit de son père, s'agenouilla, lui prit la tête, le força à se tourner vers le balcon.

—Voyez donc, mon papa, disait-elle, voyez donc!

L'eau tombait toujours à grand fracas.

—Qu'est ceci? s'écria Mme Riquet; mais il ne...

Le médecin avait compris.

—Chut! madame, dit-il tout bas; si votre mari croit qu'il pleut il est sauvé.

—Papa, regardez donc comme il pleut! disait Marie.

—Ah! comme il pleut, répétaient Mme Riquet et sa seconde fille.

Riquet parut comprendre ce qui se disait: il se souleva péniblement, regarda l'eau qui tombait toujours à grands flots du toit sur le balcon, ses traits se détendirent comme si cette eau eut apporté un peu de fraîcheur à son front brûlant, un sourire vague se dessina sur ses lèvres sèches.

—Un orage! de l'eau enfin! murmura-t-il. Comme cela me fait du bien.

Et accoudé, il regarda avidement cette eau qui semblait le faire renaître.

Elle descendit ainsi longtemps; à la fin Riquet, lassé mais rafraîchi, s'endormit d'un sommeil paisible.

—Mademoiselle, déclara le médecin, après avoir tâté le bras de Riquet et considéré attentivement sa physionomie reposée, une détente s'est opérée, le pouls est calme, il est sauvé!

—Dieu soit loué! répondit Marie avec ferveur. Fermez la fenêtre, monsieur. Maintenant expliquez ce qui vient de se passer à maman qui nous regarde avec des yeux agrandis par l'étonnement, continua la jeune fille riant de joie. Et dans un envolement, elle sortit disant:—Moi je vais relever ce brave Pierre de son rôle de cataracte.

Pierre, sur l'ordre de Marie, avait mis à la chaîne tous les valets, les uns tirant de l'eau au puits, les autres se passant les seaux de mains en mains à travers l'escalier et les lui tendant par les lucarnes des mansardes, pendant que, juché sur le toit, il versait sur les ardoises cette eau bienfaisante qui se précipitait, jaillissant sur le balcon, et procurait ainsi à son maître l'illusion de cette pluie que, dans son délire, il appelait avec anxiété.

Une idée ingénieuse venait de sauver Riquet.


CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

La convalescence de Riquet fut longue; l'impatience qu'il avait de surveiller ses travaux et l'immense comptabilité qui en ressortait empêchaient par une trop grande tension du système nerveux, ses forces de renaître.

Un jour que, malgré l'avis du médecin, il s'était fait apporter, auprès du fauteuil où le clouait sa faiblesse, ses papiers et ses comptes, son fils Jean-Mathias entra dans sa chambre et le voyant pâle, la sueur au front, il se permit de lui dire qu'il avait grand tort de ne pas vouloir écouter son médecin, qu'il retardait ainsi une guérison si ardemment attendue.

—Il faut que je fasse réponse à tout ceci, dit Riquet lui montrant une nombreuse correspondance à ses côtés. Depuis ma maladie tous les travaux languissent, rien ne se fait à mon gré, et personne ne pouvant prendre une décision, rien ne se termine.

—Ne puis-je vous aider, mon père? demanda le conseiller. Voyez la fatigue vous accable, et ces deux heures de travail vous ont brisé.

—Ah! comme je vieillis, fit Riquet, si je n'allais pas pouvoir achever mon œuvre, continua-t-il avec une tristesse navrante.

—Ne parlez pas ainsi, mon père, s'écria Jean-Mathias, vous êtes jeune encore, vous reprendrez vos forces, et votre vigueur d'il y a quelques mois.

—Ce serait bien cruel, vraiment, dit Riquet, absorbé dans son idée, sans répondre à son fils, si je ne voyais pas mon œuvre achevée: non, c'est impossible! qui s'en chargerait, si je n'étais plus là? fit-il avec véhémence.

Tout à coup il releva la tête, une espérance joyeuse animait ses traits qui prirent une expression de résolution.

—Si je ne suis plus là, murmura-t-il, mon œuvre sera achevée, malgré tout.

Il enveloppa son fils d'un long regard.

—Tu m'offrais ton concours tout à l'heure, Mathias, lui dit-il.

—Oui, monsieur, je suis prêt à vous servir, à vous aider, à vous épargner la fatigue, si je le puis.

—J'accepte ton offre, mon cher fils. Mais je ne te demande pas ton aide temporaire, je veux t'associer à mon œuvre.

Le veux-tu?

N'est-ce pas beaucoup te demander, que de t'éloigner de Toulouse et de fonctions au parlement qui te plaisent. Vois-tu, Mathias, cette maladie m'a abattu, elle peut se reproduire. Il faut que, moi mort, mon œuvre ne périsse pas avec moi: et, si je ne suis plus là, il faut qu'un Riquet achève ce qu'a commencé un Riquet.

—Je vous comprends, mon père, je suis à vos ordres. Dieu vous laissera à nous de longues années encore, je l'espère; mais si mon concours vous peut être utile dès à présent disposez de moi, mon père, me voici.

—Merci, Mathias, fit Riquet, en serrant la main de son fils; assieds-toi là et dépouillons vite ensemble cette volumineuse correspondance.

Parmi cette correspondance se trouvait une lettre de Colbert trop flatteuse pour l'auteur du canal pour que je ne la transcrive pas ici.

30 novembre 1672.
«Monsieur,

«L'amitié que j'ai pour vous, et les services que vous rendez au roi et à l'État, dans la plupart des soins que vous prenez, et l'application toute entière que vous donnez au grand travail du canal m'avait donné beaucoup de douleur du mauvais état auquel votre maladie vous avait réduit; mais j'en ai été bien soulagé par les lettres que je viens de recevoir de votre fils du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement hors de péril et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et de reprendre des forces qui vous sont nécessaires pour achever une si grande entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi vous a fait engager; et quoique cette nouvelle m'ait donné beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je reçoive de votre main des assurances de votre bonne santé.

»Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon amitié et de l'envie que j'ai de vous procurer à vous et à votre famille des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise.

»Je suis tout à vous.
«Colbert.»

Jean-Mathias Riquet de Bonrepos vendit sa charge au parlement et, dès ce jour, fut associé à son père dans sa grande entreprise.

Quand Riquet fut en état de sortir, il voulut de suite visiter les travaux du canal, poursuivis durant son séjour à Cette et pendant sa maladie.

Il emmena Jean-Mathias avec lui pour l'initier aux mille détails d'une œuvre si multiple dans son unité, détails que la vue lui ferait bien mieux comprendre que toutes les descriptions.

Ils suivirent le canal de l'endroit où la petite rivière de Fresquel, qui descend des hauteurs de Naurouze, se jette dans l'Aude; là on avait construit un superbe pont aqueduc.

En-dessous, coulait la rivière, sur le pont passaient le canal, et une route qui va de Carcassonne à Castres.

Il était à trois arches, avait vingt-cinq toises de long, et se trouvait à cinquante-deux toises et demie au-dessus du niveau de la mer[10].

PONT CANAL DU FRESQUEL.

Rien n'était plus pittoresque pour les cavaliers et les piétons que de suivre cette route aérienne sur le pont, côtoyant les grandes barques, et, en se penchant; d'apercevoir le Fresquel qui roulait ses eaux gaies et frémissantes dans le ravin.

Riquet et son fils allèrent ainsi, inspectant les travaux, suivant le lit du canal qui longe toujours l'Aude jusqu'au-dessous d'Argens où commence la grande retenue de Fonseranne de vingt-sept mille deux cent soixante toises de longueur.

Les travailleurs très nombreux en cet endroit les arrêtèrent longtemps.

Riquet était fort perplexe; il avait là, en face de son canal, la montagne d'Anserunne, dont la rivière, l'Aude, se détourne presque à angle droit pour aller se jeter dans l'étang de Vendres.

En faisant passer son canal à Nissan, il évitait le passage de la montagne, et la différence énorme de niveau qu'il trouvait, arrivé sur l'autre versant. Mais il était né à Béziers, il avait promis à ses concitoyens de faire passer le canal au milieu de leur ville; et d'ailleurs il ignorait les obstacles terribles qu'il allait rencontrer dans cette percée de la montagne. Il décida donc de s'en tenir, malgré les avis d'Andréossy et du chevalier de Clerville, à ses premiers plans, et que le canal quitterait l'Aude, passerait au travers d'Anserunne pour aller rejoindre la rivière d'Orb et Béziers.

D'un autre côté, les difficultés d'argent augmentaient encore chaque jour; le port de Cette engloutissait des sommes énormes, et comme Riquet voulait son œuvre parfaite, il n'hésitait jamais à doubler une dépense de son devis, lorsqu'elle devait donner à son canal plus de solidité et de beauté.

Au premier août 1673, la ferme des Gabelles redevait au trésor quatre cent mille livres. Cette violation nouvelle de leurs conventions irrita profondément Colbert, qui, de loin, ne pouvait se rendre compte des dépenses et des augmentations nécessaires.

Ses dispositions déjà changées devinrent, à partir de ce moment, tout à fait hostiles au créateur du canal.

Dans un mémoire fort dur, le ministre dénonça au roi le crédit, et proposa d'en exiger immédiatement le remboursement.

Vainement Riquet lui écrivit:

«Qu'il aurait pu, exécutant strictement le devis, dépenser beaucoup moins, que telle eût été la conduite d'un entrepreneur ordinaire, mais qu'il avait préféré doubler sa dépense, pour donner à son œuvre une plus grande solidité.»

Colbert ne voulut pas entendre ses raisons et à chaque courrier, l'intendant de la province et M. de la Feuille recevaient l'ordre de surveiller de près les comptes de Riquet.

Plusieurs années se passèrent ainsi, au milieu de débats irritants avec le ministre, et de difficultés de toutes sortes, sans cesse renaissantes.

Riquet, qui avait recouvré complètement sa santé, avait repris avec elle sa vaillance et sa persévérance: aussi luttait-il courageusement contre les exigences un peu tracassières du ministre.

Il était infatigable, aidé par son fils pour la comptabilité énorme auxquelles donnaient lieu les gabelles du Languedoc, il s'occupait à la fois du canal devant la montagne dont on commençait la percée, et du port de Cette qui s'achevait.

Colbert restait toujours malveillant et à cette malveillance venait se joindre maintenant une défiance que rien ne justifiait, ni la conduite antérieure de Riquet, ni sa vie actuelle, toute au travail et à l'enthousiasme de son œuvre.

Cependant le ministre écrivait en 1678 à M. de la Feuille:

«Surveillez bien cet homme; il peut faire tort à l'État par son peu d'économie, soit par des gratifications inconnues; vous devez donc commencer à bien examiner s'il a fait des ouvrages pour l'argent qu'il a touché

Riquet apprit l'accusation de Colbert, M. de la Feuille honteux la lui fit connaître, et comme il disait à Riquet:

—Écrivez au ministre combien il se trompe sur votre compte.

—Je n'en ferai rien, s'écria Riquet indigné, s'il n'a pas su me juger, tant pis pour lui.

Qu'il se défie, qu'il m'accuse! j'ai un témoin de mon honnêteté qui parlera plus haut que tous les témoignages, c'est mon œuvre!

Et il ne voulut jamais se disculper d'une accusation qu'il regardait comme trop odieuse. M. de la Feuille détruisit-il la grave accusation portée contre Riquet? on ne sait; mais Colbert ne la renouvela plus.

On s'était résolu à percer la montagne dans un endroit où elle paraissait le plus accessible, et d'où le canal rejoindrait, en ligne directe, la rivière d'Orb qui descendait dans la vallée, sur le versant opposé.

Riquet se trouva alors devant un obstacle qu'il n'avait pas prévu.

La montagne se prolongeait par mamelons dégradants jusqu'en vue de Béziers et la vaste plaine qui l'entoure actuellement était couverte alors par le grand étang de Montady. Riquet ne s'était pas aperçu que cette montagne était en partie composée de tuf sablonneux. Or, à mesure que l'on creusait la galerie sous laquelle devait passer le canal, tout s'éboulait sous les pioches des travailleurs, et ce que l'on avait ouvert la veille était enseveli dans le sable le lendemain.

Riquet, aidé par un ingénieur, Pascal de Nissan, cherchait à vaincre cet obstacle qui paraissait insurmontable.

Pascal de Nissan fit faire des traverses en bois pour soutenir les sables, mais rien ne tenait contre cette force immense. Les traverses cassaient comme verre sous le poids des sables; et la montagne menaçait, si on persistait dans cette résolution, de descendre dans l'étang et de combler par surcroît la partie du canal qui venait s'y amorcer et le traverser.

Le danger était terrible pour les ouvriers et presque tous finirent par refuser le travail en cet endroit dangereux.

Les semaines, les mois se passaient, les ouvriers découragés, attaquaient mollement avec mille précautions, et encore c'était à grand peine que Pierre obtenait qu'ils revinssent au chantier. Ils disaient que c'était folie; s'exposer sûrement à se faire ensevelir sous cette montagne de sable. Ils cessèrent bientôt toutes tentatives et déclarèrent que l'on ne traverserait jamais ce mal-pas (mauvais pas) nom qu'ils donnèrent à cet endroit et qu'il a conservé depuis.

Pascal de Nissan, Pierre, les supplièrent en vain de continuer les travaux. Ils durent alors avertir Riquet de ce qui se passait, et le conjurer de venir à Mal-pas.

On écrivit méchamment à Colbert:

«que la seconde partie du canal avait échoué parce qu'il avait la tête dans une montagne de sable, et à ses côtés deux étangs de vingt-cinq pieds plus bas que son niveau.»

Tout le pays répétait:

—Ah! M. Riquet ne passera jamais le Mal-pas!

Les gentilshommes des environs, les bourgeois de Narbonne, venaient là, en partie, pour se moquer de Riquet et de son canal.

L'archevêque de Narbonne voulut aussi voir par lui-même cette terrible percée de Mal-pas. Il vint avec ses secrétaires, écouta attentivement les explications de Pascal de Nissan qui le prévint de l'arrivée attendue de Riquet sur les lieux.

L'archevêque demanda à voir le tracé du tunnel qui lui parut impossible à exécuter.