—Que comptez-vous tenter encore? dit l'archevêque en hochant la tête, serez-vous donc forcés de changer le parcours du canal?
—J'espère que non, répondit Pascal de Nissan; je crois que j'ai trouvé enfin le moyen de soutenir les sables; si M. Riquet l'approuve, nous pourrons essayer ce que j'ai imaginé.
—Voilà qui est bien chanceux, dit l'archevêque, et comme ses secrétaires et les personnes de sa suite s'avançaient vers lui, riant et se moquant de ce pauvre canal ensablé:—Je connais M. Riquet, continua monseigneur de Narbonne, et son énergie indomptable: rira bien qui rira le dernier.
—Mais monseigneur, dit un de ses secrétaires, nous avons gravi une partie de la montagne, sûrement ces travaux souterrains ébranlent la masse et produisent des éboulements successifs: il suffit de voir pour s'en rendre compte.
Cet obstacle est non seulement difficile, il est invincible. N'est-ce pas aussi l'avis de votre Grandeur?
L'archevêque assis en ce moment devant la tranchée, avait en face de lui un énorme bloc de sable crayeux, nouvellement descendu de la montagne.
—Prêtez-moi un couteau, dit-il à son entourage; il se leva, prit le couteau qu'on lui tendait, et sans répondre, un fin sourire sur les lèvres, il se mit à entailler le bloc.
Il gravait de larges lettres romanes.
On regardait sans comprendre.
Quand il eut fini, il découvrit ce qu'il venait d'écrire.
—Voici ma réponse, fit-il.
Une explosion de rire éclata de toutes parts, à ses côtés.
Il y avait gravé en langue romane Ten bonriquet.
Cette inscription pouvait avoir une double interprétation. Traduite en français elle signifiait: Tiens bon Riquet, mène ton travail à bonne fin.
C'était un encouragement.
En langue vulgaire, en patois, en deux mots, au lieu de trois, et en changeant une lettre, elle devenait une insulte.
Le mot bourriquet signifiant un âne.
Autour de l'archevêque, on le prenait dans le mauvais sens, et l'on riait.
Pascal de Nissan se mordait les lèvres sans rien dire.
—Allons, messieurs, il se fait tard, fit l'archevêque, toujours son énigmatique sourire sur les lèvres, partons, et se tournant vers l'ingénieur:
—Tous mes compliments à M. Riquet, dit-il, et tous mes encouragements.
Et l'archevêque et sa suite remontèrent dans les carosses qui les avaient amenés.
Après le départ du prélat, les ouvriers vinrent voir avec curiosité ce que l'archevêque avait écrit, qui avait tant égayé sa compagnie.
Personne ne savait lire.
On appela Pierre qui passait pour être un savant, très savant, comme ils disaient.
Pierre déchiffra péniblement entre ses dents cette vieille écriture ancienne des manuscrits.
Comment lisait-il? On ne savait ce qu'il lisait, mais il fronçait terriblement les sourcils.
—Qu'y a-t-il donc là? monsieur, demanda-t-il à Pascal de Nissan qui revenait; il me semble que je dois me tromper; bourriquet, mâchait-il d'un air furieux.
—Je ne sais moi-même si c'est une figue ou un raisin que l'archevêque a laissé là, répondit l'ingénieur.
En ce moment un chef d'atelier annonça l'arrivée de Riquet.
—On m'apprend que je manque d'une heure à peine la visite de l'archevêque de Narbonne, leur dit Riquet, qu'ils rejoignirent à l'instant où il descendait de cheval, je le regrette beaucoup, il a laissé un écrit pour moi; où est-il?
—Par ma foi, monsieur Riquet, je pense que cet archevêque ne sait pas ce qu'il dit; sauf le respect que je lui dois, s'il était encore là, je le lui dirais à lui-même, fit Pierre en colère.
—Voyons ce billet qui te met si hors de toi, ami Pierre, dit Riquet, donnez-le moi Pascal?
—Monseigneur de Narbonne écrit ses billets sur le sable dit Pierre, une manière de pierre dans votre canal.
—Où est-ce? tu piques ma curiosité, Pierre, fit Riquet.
Pascal et Pierre le menèrent devant le bloc sur lequel se trouvait l'inscription de l'archevêque.
—Tiens bon Riquet, lut-il à voix haute.
Voilà une sage parole et un bon conseil. Merci monseigneur, et il ajouta, riant de bon cœur:—Ah vous écrivez aux gens en rébus, je m'en vais vous répondre de même, monseigneur.
Alors il prit lui aussi un couteau traça sur le bloc en regard de l'inscription épiscopale un seul mot: mon; puis se tournant vers Pascal de Nissan:
—Savez-vous dessiner une oie? vous demanda-t-il.
—Je pense que je pourrai faire quelque chose qui y ressemble, répondit l'ingénieur, qui se mit à graver une oie après le mot mon.
Quand ce fut fini, Riquet ajouta à la suite de l'oie les mots fait tout; et traduisant tout haut son rébus pour la foule des ouvriers qui les entouraient:
—Monnoie fait tout, dit-il gaiement.
Voici ma réponse, monseigneur de Narbonne.
Riquet, dans sa réponse à l'archevêque de Narbonne, disait un mot qui a souvent été répété depuis par un grand ingénieur perceur d'isthmes, M. de Lesseps, qui a posé en maxime que tout travail est possible à l'homme avec de l'argent.
Idée vieille, de notre temps, de deux siècles déjà, et qu'en cherchant bien on trouverait plus vieille encore dans les traditions du passé.
Riquet arrivait avec de l'argent à Malpas.
Il fit dire par tous les chefs d'ateliers aux six mille ouvriers réunis là qu'il doublait la paie, durant toute la percée de la montagne.
Les ouvriers séduits se remirent au travail.
Il eut de sérieux entretiens avec Pascal de Nissan, qui lui proposait de plafonner avec de forts madriers à mesure que l'on perçait la voûte, et de commencer la maçonnerie au fur et à mesure que l'on avançait.
L'idée parut bonne à Riquet qui l'adopta.
De sorte que les terrassiers, les charpentiers et les maçons, par escouades nombreuses, se succédaient ou plutôt travaillaient ensemble dans le même temps.
Riquet resta à Malpas, surveillant lui-même les travaux et animant les travailleurs de sa présence et de sa parole.
Malgré cela, on avançait lentement; quelques mètres à peine étaient percés au bout de trois jours.
Comme Riquet assistait à une pose de madriers, il vit accourir vers lui, de toute la vitesse de leurs chevaux, deux cavaliers poudreux et dont les montures à moitié fourbues attestaient la diligence que leurs maîtres avaient faite pour venir jusqu'à Malpas.
—Jean-Mathias, s'écria Riquet, apercevant son fils aîné qui descendait précipitamment de cheval, et dévisageant l'autre cavalier,—Pierre-Paul! fit-il au comble de la surprise en reconnaissant son second fils, le capitaine au régiment des gardes-françaises.
—Ah! mon cher fils, que je suis content de vous voir, lui dit Riquet, en le serrant dans ses bras; mais pourquoi tous deux ces mines attristées? Pourquoi ces habits poudreux? continua-t-il, remarquant alors seulement le désordre de leur toilette. Qu'y a-t-il? Votre mère? Vos sœurs?
—Elles sont bien, mon père, se hâta de répondre Mathias.
—Pardonnez-nous, monsieur, dit Pierre-Paul, de nous présenter devant vous dans un tel désordre; mais j'arrive de Paris, où j'ai appris de graves nouvelles, sans presque m'arrêter en route, tant j'avais hâte de précéder le courrier du ministre qui portait une lettre au nouveau gouverneur du Languedoc, M. Henri d'Aguesseau.
—De quelles nouvelles parlez-vous, mon fils? fit Riquet surpris.
Il conduisit ses fils dans la petite maison où il vivait à Malpas, et une fois seul avec eux:
—Parlez, dit-il au plus jeune, je vous écoute, mon enfant.
—Je vous ai dit, mon père, que je tenais à précéder le courrier de M. de Colbert; je savais par des amis à moi, employés chez le ministre, que le gouverneur allait recevoir l'ordre de tout arrêter ici.
—Comment mon fils? s'écria Riquet, arrêter quoi?
—Vous allez voir, mon père, fit Jean-Mathias.
Le capitaine reprit sur un signe de son père:
—Aussitôt mon arrivée à Toulouse, j'allai faire visite au nouveau gouverneur. Il venait de recevoir les dépêches qui vous concernent, je le savais; après quelques paroles, apprenant que je venais vous voir, et comme je lui demandais s'il ne pouvait me donner ses commissions pour vous, il réfléchit, et me dit qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que je me chargeasse de vous transmettre les ordres qu'il avait pour vous.
Il me montra alors la lettre du ministre, qui en contenait une autre, à lui envoyée de Toulouse, dénonçant votre travail comme une folie insigne, parce que vous avez, en ce moment, la tête dans une montagne de sable et à vos côtés des étangs à vingt-cinq pieds au-dessous de votre niveau.
En conséquence, le ministre ordonne à M. d'Aguesseau de faire suspendre tous les travaux du canal, de se rendre sur les lieux, à la tête d'une commission qui seule aura le droit de décider si on peut continuer l'œuvre.
M. d'Aguesseau m'a remis pour vous l'ordre de suspension jusqu'à son arrivée, avec les commissaires choisis par lui.
Voici cet ordre, mon père.
—Donnez, Paul, fit Riquet.
Il lut attentivement, plia la missive, et impassible, tranquillement il demanda:
—Quand doit arriver M. d'Aguesseau? le savez-vous, mes enfants?
—Il devait partir deux jours après moi, répondit Pierre-Paul; mais comme il ne viendra pas avec la diligence que nous avons mise Mathias et moi, il ne sera guère ici avant six à sept jours.
Riquet réfléchissait profondément, l'arc de ses sourcils tendu, un éclair de résolution ardente et de volonté illuminait seul l'œil, pendant que le visage demeurait calme.
Ses fils le contemplaient, anxieux de ce qu'il allait décider.
Cette nouvelle était terrible pour tous.
Si la commission déclarait que la percée était impossible, que la continuation du canal était dangereuse dans ces conditions, on pouvait vouloir obliger Riquet à changer son itinéraire, et qui sait, peut-être pis encore. La commission pouvait décider que Riquet ne remplissait pas les engagements de ses devis et tenter de le déposséder pour donner l'entreprise de son œuvre à une créature des commissaires.
C'était alors la ruine complète, sans la compensation de la gloire, pour une œuvre grande et utile.
Riquet s'était levé, son parti semblait pris.
—Non, mon œuvre ne peut être à la merci d'un homme, dit-il, avec calme; s'il la juge mauvaise, je devrai la discontinuer, non c'est impossible!
Le moment est décisif, je joue plus que ma fortune, plus que ma vie, je joue ma gloire; mais je gagnerai la partie, dit-il avec une résolution inébranlable.
Il allait sortir.
—Qu'allez-vous faire, monsieur? demanda respectueusement Pierre-Paul.
—Livrer bataille, capitaine, répondit son père souriant, vous comprenez cela, vous.
—Permettez que nous vous accompagnions, mon père, demanda Jean-Mathias.
—Venez mes fils, dit Riquet; et appuyé sur ses deux enfants il gagna la montagne.
Il ordonna que l'on appelât en ce lieu tous les chefs d'ateliers, les ouvriers les plus intelligents et les plus habiles dans chaque corporation.
Quand ils furent tous réunis.
—Mes amis, leur dit-il avec énergie, savez-vous ce que l'on dit à Paris et à Toulouse?
On dit que vous et moi, nous sommes des niais; moi de vous avoir conduit en face d'une montagne de sable, et vous de n'avoir pas su la traverser.
Savez-vous ce qu'on veut?
On veut que nous arrêtions notre travail.
Que cette œuvre, à laquelle vous coopérez depuis dix ans bientôt, ne soit pas achevée.
Que la gloire, que le profit, que le bien-être du pays entier, qu'elle doit nous apporter à tous, soient de vains mots sans résultat.
Le voulez-vous donc aussi?
—Non, non, crièrent toutes les voix.
—M. le gouverneur doit venir ici suspendre les travaux: prouvons-lui que les méchants et les envieux se trompent en disant que nous avons entrepris l'impossible. Mes amis, nous avons six jours pour percer Mal-pas!
Un des chefs d'atelier se détacha du groupe des travailleurs.
—Monsieur Riquet, ça sera fait, n'est-ce pas vous autres? fit-il, s'adressant à ses compagnons.
—Oui, oui, au travail! crièrent-ils tous. Vive notre canal!
Une expression de triomphe passa sur le visage de Riquet.
—Vive notre canal! répondit-il en agitant son chapeau.
Durant six jours, il régna une activité fiévreuse dans la montagne. Jour et nuit on travaillait. Pierre était partout à la fois: mais sa présence n'était point nécessaire pour encourager les ouvriers; c'était avec entrain, avec gaieté, avec ardeur que les escouades se succédaient dans la percée; et c'était accompagnées par les chansons, que les charpentes se posaient et que les maçons cimentaient la voûte.
On ouvrait un passage de trois toises, quitte à l'élargir plus tard, lorsque le gouverneur se serait convaincu par ses yeux que rien n'est impossible à la volonté unie à la persévérance.
Les charpentiers établissaient d'abord un plafond soutenu par de grosses poutres, reliées entre elles par de forts étriers de distance en distance; puis les maçons construisaient une voûte en-dessous et encastraient les poutres de support dans leur maçonnerie.
Riquet, ses fils, passaient leurs journées au milieu des travailleurs, accueillis toujours par les cris de: Vive le canal! à bas Malpas!
Dans la journée du sixième jour, des hommes que Riquet avait postés sur la route que devaient parcourir, pour arriver à Malpas, le gouverneur et ses commissaires, se replièrent en annonçant que l'on apercevait au loin une cavalcade nombreuse.
Une heure après à peine, Henri d'Aguesseau, gouverneur du Languedoc, et la commission choisie par lui arrivaient à Malpas.
Riquet et ses fils allèrent les recevoir et leur souhaiter la bienvenue.
—Je vois, monsieur, dit le gouverneur en reconnaissant le capitaine de Bonrepos à côté de son père, je vois que vous êtes informé du triste sujet qui nous amène ici.
Je regrette, monsieur, d'être chargé d'une aussi pénible mission.
—Veuillez vous reposer un instant chez moi, messieurs, dit Riquet, sans répondre directement au compliment de condoléances du gouverneur. Je vous conduirai ensuite moi-même visiter l'ensemble des travaux.
Vous jugerez mieux, à loisir et reposés.
Il leur fit servir une collation magnifique.
—Ne parlons pas de ce mauvais pas, messieurs, dit-il, à quelques membres de la commission qui lui demandaient des explications: voyez d'abord; vous ferez vous-mêmes votre opinion.
Lorsqu'ils se levèrent de table, charmés de sa courtoisie, eux qui venaient peut-être ruiner toutes ses espérances, Riquet se déclara prêt à les accompagner jusqu'à Mal-pas.
Il les mena d'abord au canal, qu'il leur fit suivre jusqu'à une voûte sous laquelle il entrait, et où son lit creusé, achevé, se continuait.
Partout, autour du canal, auprès de cette voûte, les ouvriers groupés, silencieux, se levaient à l'approche du cortège et saluaient le gouverneur.
—Des torches, commanda Riquet, lorsqu'ils furent tous devant la bouche de la voûte.
Une escouade d'hommes porteurs de torches s'avança.
Ils s'échelonnèrent en avant et sur les côtés, et l'on pénétra dans le souterrain.
Riquet, à la place d'honneur, en avant, auprès de M. d'Aguesseau.
On marcha ainsi durant une longueur de quatre-vingts toises.
La voûte, en forme de berceau, était en maçonnerie, et les larges pierres unies et polies qui la composaient ressemblaient à un de ces travaux si nombreux que nous ont laissés les Romains, dans la Gaule narbonnaise.
Riquet ne parlait pas.
M. d'Aguessseau parut touché de ce mutisme qui pouvait venir d'un chagrin profond.
—Combien je prends part, monsieur, lui dit-il, à ce malheur imprévu qui arrête votre œuvre; mais ne désespérez pas encore, peut-être ces messieurs vous laisseront-ils le droit de changer votre parcours.
Riquet s'inclina, toujours silencieux.
—Nous allons à Mal-pas, n'est-ce pas, monsieur? demanda M. d'Aguesseau, un peu piqué de ce silence. Il ajouta avec impatience:
—Quel est donc ce souterrain? Je ne savais pas que nous dussions en traverser un.
En ce moment le jour apparut soudain.
On arrivait en plein air.
Par la large baie de la voûte apparaissait un panorama splendide.
A perte de vue, s'étendait un pays immense qui descendait, en cascades verdoyantes, de la hauteur jusqu'au fond de la vallée, coupée comme d'une ceinture d'argent par la petite rivière d'Orb.
—Mais, monsieur, où nous conduisez-vous? demanda M. d'Aguesseau surpris, où est Mal-pas?
—Vous venez de le traverser, monsieur, répondit Riquet, saluant en souriant son interlocuteur.
Une immense acclamation des ouvriers, à l'autre bout de la percée, apprit à M. d'Aguesseau qu'il ne rêvait pas.
La bataille était gagnée.
Riquet, vainqueur, n'eut plus qu'à recevoir les félicitations du gouverneur et des commissaires, qui n'en pouvaient croire leurs yeux et qui n'eurent qu'à rédiger un mémoire pour déclarer que la percée de Mal-pas s'était accomplie en six jours, et que Riquet pouvait continuer désormais le canal du Languedoc.
Après le triomphe de la percée de Malpas, Riquet reprit son œuvre sans entraves; mais si le gouverneur et les commissaires rendirent entière justice à l'immense effort accompli, ces éloges n'amenèrent pas dans les coffres du créateur, l'argent nécessaire à l'achèvement de son œuvre.
Riquet dut encore emprunter pour désintéresser le trésor, ce qui fit monter à près de deux millions sa dette personnelle, grévant la propriété du canal.
D'un autre côté, les difficultés du terrain ne se surmontaient qu'au prix des plus grands efforts et des plus énormes dépenses.
Une fois hors de Mal-pas, le canal trouvait, sur le versant opposé, une vallée profonde qu'il dominait de vingt-cinq mètres de haut.
Il fallait atteindre l'Orb, et Béziers.
Riquet fit construire, pour amener le lit du canal au niveau de la rivière, huit sas accolés, qui de loin ressemblent à un gigantesque escalier, l'escalier de Neptune.
Ces huit sas présentent une gigantesque masse de constructions de cent cinquante-six toises (ou 312 mètres) de longueur, sur une hauteur de vingt-cinq mètres.
Et c'est un spectacle magique que celui des huit vannes ouvertes à la fois; les eaux alors se précipitent en cascade, du haut de la montagne, battant les digues de leurs vagues écumantes, couvrant d'une poussière diamantée toute la vallée depuis Fonserannes jusqu'au port de Béziers.
Ces écluses de Fonserannes en bonne voie, le port de Béziers commencé, les plus grandes difficultés se trouvaient vaincues.
Le reste devait marcher sans peine; malgré ces certitudes de succès, Riquet restait anxieux, une sourde inquiétude semblait avoir pris possession de son esprit, l'obsédait, et ne le quittait plus.
Il pressait les ouvriers, aurait voulu tout voir achever comme par le coup de baguette d'une fée; et alors Pierre lui représentait qu'il demandait trop à la fois, que tout se fait à son temps, sans qu'il soit besoin de le devancer.
—Eh! ami Pierre, répondait Riquet, tu oublies que j'ai soixante quinze ans, et qu'il faut me presser, si je veux voir mon canal fonctionner.
—Bah! monsieur, nous vivrons cent ans, répondit le brave garçon, s'identifiant tellement à son patron qu'il ne comprenait même plus l'existence sans lui.
Riquet haussa les épaules à cette affirmation faite avec conviction.
—Si je pouvais aller deux ans encore! dit-il; et sur un geste de Pierre, il reprit:
—Oh! tu ne reçois pas de lettres de M. de Colbert, toi!
La dureté du ministre avait froissé profondément Riquet, sans qu'il voulût se l'avouer à lui même; il n'en parlait jamais, pas même à sa famille; mais ces méfiances injurieuses lui retombaient sur le cœur, et comme la goutte d'eau, qui, chaque jour frappant au même point, finit par creuser le rocher, cette injustice minait lentement l'esprit et le corps de l'homme qui avait sacrifié sans hésiter sa fortune, celle de ses enfants, à ce qu'il croyait le bonheur de son pays et de ses concitoyens.
Il réfléchissait souvent qu'il pouvait disparaître soudainement: et il se demandait avec amertume s'il avait fait ce qu'il devait envers les chères affections qui l'entouraient.
—J'ai tout donné, tout jeté à mon œuvre, pensait-il, ai-je bien agi? Devais-je négliger les miens, pour des hommes qui seront ingrats, pour un pays qui, peut-être, oubliera mon nom?
Une voix intérieure semblait lui répondre:—Oui, disait elle, oui, tu as bien agi! c'est grand, c'est noble d'avoir mis le bien de la patrie avant celui de la famille.
Non le pays n'oubliera pas! D'ailleurs, perds-tu la foi en ton œuvre? Doutes-tu maintenant qu'elle ne te rende ce que tu lui as donné? Et que t'importe l'ingratitude! Ne sais-tu pas que les hommes sont ainsi faits, qu'il les faut combattre pour faire le bien malgré eux, et que, si les contemporains ne savent pas comprendre un bienfait et en être reconnaissants, la postérité est là, qui marche après eux, et qui, toujours, rend justice au mérite et le glorifie.
Consolé, réconforté par cette voix, celle de sa conscience, Riquet relevait la tête, et se remettait courageusement à son œuvre.
Il est bien malheureux, celui qui ne comprend plus le langage de cette compagne fidèle de l'homme, celui qui ne sait plus suivre ses inspirations, ou se consoler avec elle d'une injustice subie.
Un jour sa femme et ses filles le surprirent au milieu d'une de ces méditations qui ressemblaient à un sommeil, tant elles étaient profondes: elles s'assirent auprès de lui, se mirent à leur métier à broder, sans qu'il parût les apercevoir.
—Qu'a donc notre père, se demandaient les jeunes filles? ne trouvez-vous pas, maman, qu'il est bien préoccupé depuis quelque temps?
—Toujours son canal, dit Mme Riquet. Oh! quand il sera terminé, celui là, quel bonheur! J'aurais à parler à votre père, à propos de Mathias, mais je n'ose le déranger de sa rêverie. Il le faut cependant, continua-t-elle.
Mme Riquet toussa doucement d'abord, accentua sa tousserie sans que son mari parût même se douter qu'il y eût quelqu'un à ses côtés.
—Dirait-on pas qu'il dort? fit elle en riant.
—En tous cas, ce serait les yeux ouverts, madame, dit une jeune femme qui entrait dans l'appartement.
Elle s'avança vers Riquet, lui fit une profonde révérence et lui dit:
—Oui, monsieur mon père, vous dormez les yeux ouverts, cela est certain, ne prétendez pas le contraire, allez, vous dormez le mieux du monde, je le sais bien.
Et d'une glissade, elle s'en fut avec un froufrou de jupe, à l'autre bout du salon, chercher sa corbeille à parfiler.
—Que savez-vous si bien, Louise? demanda Riquet, tiré subitement de son rêve par le bruit de la soie sur le parquet, et dont l'oreille avait perçu les dernières paroles de la jeune femme.
Celle-ci s'arrêta toute confuse, tandis que les jeunes filles riaient.
—Ah! monsieur, pardon, dit elle, je ne sais rien du tout, mais j'aurais gagé que vous dormiez les yeux ouverts.
—Persifleuse, lui dit Riquet en se levant et galamment lui présentant un siège, vous aviez grand tort de railler votre beau-père, Louise; justement il rêvait à vos enfants, ma petite bru.
—Et que disait votre rêverie, monsieur? interrogea sa femme.
—Elle disait que Mathias me semble contrarié, en savez-vous la cause, Louise? demanda Riquet.
La femme du fils aîné tourna les yeux vers sa belle-mère, pour lui demander son assentiment, et, sur un signe de Mme Riquet, elle répondit:
—C'est, monsieur, que Mathias voulait acheter une charge de maistre des requêtes, qui est à vendre en ce moment, et qu'il n'a pu le faire, le prix en étant trop élevé. Cela l'a contrarié vivement, voilà tout.
Il y renoncera, puisque nous ne pouvons faire autrement, acheva la jeune femme avec un soupir.
—Cela vous déplaît aussi, je le vois, Louise, dit Riquet. Attendez, ma chère enfant; mon canal achevé, je dois une compensation à Jean-Mathias pour sa charge au parlement vendue à cause de moi, et pour l'aide qu'il me prête depuis sept ans.
Je vous promets de vous acheter cette charge qui vous tient tant au cœur.
—Pourquoi ne l'achetez-vous pas de suite, monsieur? dit Mme Riquet vivement. Qu'attendez-vous encore? Ne disiez-vous pas dernièrement que, dans un an, votre canal serait terminé?
Avancez de quelque temps le bien que vous voulez faire à cette époque à votre fils aîné, et achetez cette charge; l'occasion ne se représentera plus peut-être, l'an prochain.
—Mais je ne sais si je dois distraire une somme aussi forte de mes travaux, somme qui...
—Qui est à vous, monsieur, s'écria sa femme. Ne m'avez-vous pas dit aussi que vous aviez dépassé vos devis de deux millions; c'est-à-dire que vous avez jeté dans le canal deux millions de plus de votre fortune. Deux millions dont l'État ne vous tiendra aucun compte.
N'avez-vous pas le droit de disposer d'une parcelle de ce qui vous reste personnellement pour l'agrandissement de votre famille?
Mais, monsieur, c'est pousser trop loin le scrupule; il n'a pas sa raison d'être.
—Je sais bien que je suis le maître, dit Riquet, de disposer de ma fortune, mais vous verrez que cet achat sera jugé défavorablement.
—Qui osera blâmer un père, qui pense au bien de ses enfants! D'ailleurs, depuis sept ans, votre fils n'est-il pas employé par vous, n'a-t-il pas sacrifié sa position pour s'attacher à votre œuvre? Ne lui devez-vous pas une compensation?
Eh bien! vous vous acquittez en une seule fois.
—Si cela vous convient, monsieur, dit Louise de Bonrepos, espérant vaincre les derniers scrupules de son beau-père, ma dot viendra s'ajouter à la somme dont vous voudrez bien disposer en notre faveur.
—Vous tenez donc beaucoup, Louise, à ce que Mathias soit maistre des requêtes? Allons, je cède, j'achète cette charge; mais je veux seul en fournir le prix, gardez votre bien, ma chère belle-fille.
—Que vous êtes bon, monsieur! s'écria la jeune femme qui vint toute joyeuse se jeter dans les bras de son beau-père.
—Alors nous pourrons y joindre l'achat de cette terre aux environs de Toulouse, qui apanagera mon mari du titre de baron des États, ajouta-t-elle, n'est-ce pas, monsieur, vous le permettrez aussi?
—Faites ce qui vous plaira, répondit Riquet doucement; mais, ma fille, votre nom n'avait pas besoin de ce titre.
Mme de Riquet, ses filles entourèrent le chef de famille, le comblant de caresses, Riquet les leur rendit tendrement; mais il resta préoccupé.
—Je ne sais pourquoi, j'imagine, murmura-t-il, non pas que j'ai tort de faire cet achat, mais que ceci me sera une cause de tracas et de calomnies.
Quand son fils empressé et joyeux vint le remercier de sa libéralité, Riquet s'abstint de toute remarque; à quoi bon gâter sa joie; mais cette pensée amère, qui le poursuivait, lui revint plus fortement:—Ceci sera le prétexte d'une calomnie. Et malgré lui, il regretta un peu d'avoir cédé au vif désir de sa famille.
Les pressentiments de Riquet ne le trompaient pas. Cette charge de maistre des requêtes valut à Mathias Riquet de Bonrepos, bon nombre de jaloux et d'envieux.
Le titre de baron qu'il ajouta à son nom mit le comble à leur envie et à leur rage.
On prévint Colbert.
On l'indisposa davantage contre Riquet, et ces deux achats malencontreux et prématurés servirent de beau prétexte aux calomniateurs.
On représentait au ministre que le créateur du canal, loin de se ruiner dans son entreprise, ainsi qu'il le prétendait, y avait gagné des sommes fabuleuses qu'il avait soustraites à l'État, qu'il menait, soit à Toulouse, soit à Bonrepos, un train de prince du sang, et que, pour mettre le comble à ses prodigalités, il venait d'acheter une charge pour son fils, et de le faire baron des États par l'acquisition d'une terre qui en conférait le titre.
On suppliait le ministre de mettre un frein à de tels scandales.
Colbert écrivit le 6 septembre 1679 à M. d'Aguesseau, à ce propos, une lettre d'une dureté inouïe.
Il disait:
«L'air que cet homme a pris de faire son fils maistre des requêtes, d'acheter une terre pour être baron des États, et autres dépenses de cette nature qui sont peut-être plus fondées sur sa vanité naturelle, que sur des richesses réelles et solides, toutes ces choses n'ont pas répandu dans le public l'opinion qu'il n'ait pas gagné dans ses travaux, et ce sera assurément ces productions de sa vanité qui agiront plus contre lui, dans cette affaire, que toute autre chose.»
M. d'Aguesseau prévint loyalement Riquet des calomnies dont il était l'objet.
Il le défendait timidement auprès du terrible ministre.
«Parce que l'illustre vieillard a peut-être employé quelques sommes trop fortes à l'établissement d'un de ses fils, ou ne saurait méconnaître, disait le gouverneur du Languedoc, son dévouement et son ardeur à l'achèvement du canal et du port de Cette.»
Mais non, tout était oublié, services immenses rendus au pays, dévouement à une œuvre noble et utile!
Les méchants et les petits esprits semblaient triompher.
Et s'il fallait à Riquet du courage et une volonté forte pour vaincre les obstacles que la nature lui opposait, il lui en fallait une plus forte encore pour combattre les hommes, à qui, presque toujours, on ne fait du bien que malgré eux.
Riquet accourut de Cette, lorsqu'il apprit les nouvelles duretés de M. de Colbert. Il se rendit chez M. d'Aguesseau qui, le voyant ému, indigné, chercha à le réconforter.
—J'ai répondu pour vous comme il fallait, lui dit-il; soyez sans inquiétude, monsieur. Votre honneur est sauf, tous les gens de bonne foi sont persuadés que, loin d'avoir gagné sur l'État, vous avez perdu.
—J'ai aujourd'hui deux millions de dettes, voilà la vérité, monsieur, s'écria Riquet. Ah! on peut dire que j'ai construit un canal pour m'y noyer!
Mais se remettant de suite et surmontant cet instant de découragement, il ajouta:
—Je ne dois pas me laisser aller à la tristesse, je triompherai de ces dernières méchancetés, comme j'ai toujours vaincu par ma loyauté et ma volonté.
Je vous remercie, monsieur, de l'appui bienveillant que vous voulez bien me prêter, j'en suis digne, je vous l'assure, fit Riquet avec noblesse.
M. d'Aguesseau l'assura de son concours et de son amitié.
—Je viens d'emprunter deux cent mille livres sur ma propriété, et avec les trois cent mille livres que les États m'ont promis pour cette année, je suis en mesure d'achever mon canal pour l'an prochain. Je venais vous en avertir, reprit Riquet.
—Ne comptez plus sur ces trois cents mille livres, monsieur, dit le gouverneur, les États refusent d'emprunter à nouveau pour vous.
—Eh quoi! une nouvelle entrave! les États refusent de tenir la parole donnée. Ah! je vous en prie, veuillez parler en ma faveur, s'écria Riquet alarmé, je suis perdu si je n'ai cette somme. J'y ai compté absolument: je ne saurais m'en passer.
—Je parlerai aux États, je vous le promets, mais il y a encore cette dette... et M. d'Aguesseau s'arrêta embarrassé, n'osant continuer.
—Qu'y a-t-il encore? apprenez-moi tout!
Il faut que je sache à quoi m'en tenir. Vous n'avez pas reçu l'ordre de suspendre encore les travaux. Ce serait trop cruel, échouer au port au moment où j'arrive, où j'aperçois le but, s'écria Riquet anxieux.
—Non, rassurez-vous, monsieur, ce n'est point un ordre du ministre. Le trésorier général veut vous retirer les fonds qu'il vous a prêtés.
—Cette prétention est indigne, répondit Riquet; j'avais sa parole qu'il attendrait l'achèvement du canal; je vais de ce pas la lui rappeler, il ne pourra la nier.
Vous, monsieur, daignez intercéder pour mon œuvre auprès des États; représentez-leur que c'est la prospérité du pays tout entier qu'ils entravent par ce refus.
Je compte sur votre éloquence, votre bonté et votre puissance, acheva Riquet en prenant congé du gouverneur.
Riquet courut chez le trésorier général qu'il trouva inflexible dans sa résolution d'exiger le remboursement immédiat des sommes dues. Alors, ne sachant à qui s'adresser, Riquet écrivit à M. de Colbert, lui promettant l'ouverture du canal pour l'année suivante:
«Je fais ce qui m'est possible, disait Riquet, afin de trouver des gens qui veuillent bien me prêter de l'argent pour me donner le moyen de finir le canal dans ce qui reste de l'année courante.
»Mais je suis tellement endetté, que, jusqu'ici, personne n'a voulu le faire; de sorte que je suis dans la nécessité d'avoir recours à vous, et de vous faire connaître mes besoins; vous le verrez dans le mémoire ci-inclus.
»J'ose me promettre que vous voudrez marquer votre volonté à côté de chaque article, afin de me mettre en état de finir heureusement mon entreprise du canal. C'est toute ma passion, et je me désespérerais si je ne pouvais pas le faire.
»Le temps échappe, et quand il est une fois perdu, il ne se retrouve jamais.»
Colbert, avec son grand sens, comprit les raisons que lui donnait Riquet, et il ordonna au trésorier général de laisser les sommes prêtées. Colbert recommandait à tous de publier la nouvelle de l'achèvement du canal dans un an, d'inviter les marchands à en donner avis dans les pays étrangers.
Il recommandait spécialement à Riquet d'envoyer de temps en temps des articles sur le canal à l'abbé Renaudot[11] pour mettre dans sa gazette.
Monsieur d'Aguesseau tint religieusement la promesse qu'il avait faite d'intercéder auprès des États du Languedoc. Il parla chaleureusement et obtint les trois cent mille livres indispensables à Riquet.
Il lui apprit ce résultat dans une lettre charmante; et Riquet eut, en la lisant, un sourire joyeux.
—Allons, dit-il, les honnêtes gens s'entendent toujours entre eux!
Il revint alors à ses travaux, l'esprit rasséréné sur la question pécuniaire, mais le corps malade.
Cette dernière lutte l'avait brisé. Il éprouvait des douleurs au cœur, qui le faisaient souffrir cruellement. Parfois il sentait le sang envahir violemment les artères, il étouffait, il restait sans haleine, les yeux voilés, attendant que les spasmes se dissipassent; et ce n'était qu'avec un effort de volonté qu'il surmontait le mal et s'occupait encore activement du canal dont il organisait alors le fonctionnement.
Le roi avait fixé pour tout le parcours le droit de péage à six deniers par quintal et par lieue.
Riquet en régla toutes les parties, affectant telle somme par an au dégrèvement des dettes, telle autre à l'entretien du canal et à son nettoyage.
Il prit toutes les mesures nécessaires avec une sûreté de calcul si grande, que le canal fonctionna, d'après ses arrangements, jusqu'en 1792, sans que personne de ses descendants eût rien à y changer.
Il ne se trompa que sur un point; ce fut sur les recettes qui dépassèrent de beaucoup ses prévisions.
Riquet reçut, dans le courant de l'hiver 1680, deux demandes qui lui firent grand plaisir.
Deux gentilshommes Languedociens, Gramont, baron de Lanta, et M. de Lombrail, trésorier de France, sollicitèrent la main de ses deux filles.
M. de Lanta était en relation d'amitié, depuis quelques années, avec la famille Riquet, et Henriette-Charlotte avait été distinguée par lui.
Quant à M. de Lombrail, il considérait comme un honneur d'entrer dans la famille du créateur du canal du Languedoc.
Riquet leur manda de lui faire le plaisir de venir à Bonrepos, là, il leur dit simplement:
—Vous savez, messieurs, que mes filles n'ont pas de dot: au moins quant à présent. Il vous faudra attendre que mes dettes soient payées, et que le canal rapporte pour que je puisse les doter.
—Je le savais, monsieur, répondit monsieur de Lanta, je sollicite l'honneur de votre parenté, et la main de mademoiselle Henriette Riquet de Bonrepos sans dot.
—Nous attendrons votre bon plaisir, monsieur, dit M. de Lombrail; mademoiselle Marie de Bonrepos m'a prévenu en me permettant la démarche que je tente aujourd'hui.
Riquet leur tendit les mains.
—Alors je n'ai plus qu'à donner mon consentement, dit-il souriant; ces demoiselles me paraissent avoir arrangé fort bien leurs affaires.
Il fit prévenir sa femme et ses filles, et présenta à ces dernières leurs fiancés.
—Eh bien? mon papa, dit Marie, tout bas, à son père, en prenant son bras pour aller souper, tandis que son jeune fiancé offrait le sien à sa mère; eh bien? vous voyez que mesdemoiselles Riquet se marieront quoique sans dot! Vous faisiez injure à la noblesse française, en doutant.
Son père lui pinça gaiement l'oreille.
—Et j'injuriais, sans le savoir, monsieur le baron de Lombrail, n'est-ce pas? lui répondit-il en riant.
Riquet, durant l'été qui suivit le mariage de ses filles, se fatigua outre mesure, ne consentant jamais à laisser son fils Mathias seul chargé de toute la surveillance.
Ses douleurs et ses spasmes augmentèrent.
Pierre le surprit un jour presque évanoui, renversé dans un fauteuil, pressant sa poitrine à deux mains.
—Ah! lui dit-il, haletant, suffoqué à demi. Ah! Pierre j'ai cru que j'allais mourir.
Pierre effrayé parla de courir chercher un médecin. Riquet secoua la tête.
—Non, dit-il, cela passera, cela passe déjà, vois! ne parle à personne de l'état où tu m'as trouvé. Je me sens mieux, n'inquiète pas les miens. Oh! j'irai bien encore jusqu'à l'achèvement de mon œuvre, fit Riquet avec énergie.
Malgré la défense de son maître, Pierre fit part de ses craintes à Mathias de Bonrepos qui s'alarma et manda des médecins de Toulouse.
Lorsque ceux-ci sortirent de leur consultation, ils avaient la mine sombre, l'air soucieux, et ils ne cachèrent pas à Mme Riquet et à son fils la gravité de la maladie de Riquet.
—Il faudrait immédiatement cesser tout travail, éviter la moindre émotion, la plus petite préoccupation, dirent-ils; à ce prix, peut-être monsieur Riquet pourra-t-il recouvrer la santé.
—Éviter tout travail, est-ce possible? s'écria madame Riquet. Mon mari n'y consentira jamais.
—Nous suivrons vos instructions le mieux possible, dit Mathias, et les médecins partirent, secouant leurs perruques, promettant de revenir souvent, sans promettre en même temps une guérison prochaine.
Lorsque Mathias rentra dans la chambre de son père, il ne put lui cacher ses appréhensions, ses traits trahissaient malgré lui ses craintes et son chagrin.
Riquet s'aperçut de suite de cette altération, et les yeux rougis de sa femme le convainquirent qu'il ne se trompait pas.
—Ces médecins me trouvent donc bien malade? leur demanda-t-il. Pourquoi les avoir mandés? Vous voyez, vous voilà alarmés sans raison. Ne vous inquiétez pas, ma mie, dit-il à sa femme; je suis vieux, c'est vrai, usé par les chagrins que je viens de supporter; mais, avec l'aide de Dieu et vos bons soins, je durerai encore un peu; il faut que j'aille jusqu'à l'achèvement de mon œuvre: oh! cela, il le faut! Après, ma vieille compagne de route, vous laisserez votre mari s'en aller se reposer enfin de tout ce travail, acheva Riquet souriant, en serrant la main de sa femme qui refoulait à grand peine son émotion.
—Où en sommes-nous, Mathias? demanda Riquet, et malgré sa femme, malgré son fils, il se remit à travailler, prétendant que le travail seul l'empêchait de souffrir.
A quelques jours de là, il fut repris de spasmes plus violents que d'habitude, d'où il sortit abattu et sans forces. Il dut s'aliter.
Sur son lit, il s'occupait encore de son canal, mis au courant, jour par jour, de l'état des travaux.
Enfin, quand il sentit le mal le plus fort, il éloigna de ses yeux ses chers plans, et les tendant à son fils Mathias qui ne le quittait pas:
—Mon fils, lui dit-il, je vous en supplie, achevez mon œuvre consciencieusement, c'est la fortune pour les vôtres, c'est la gloire pour notre nom.
Nous y laissons notre bien, qu'importe! tout sera réparé une fois le canal achevé; n'oubliez pas, Mathias, la recommandation de votre père mourant.
—Mon père, répondit Mathias, comptez sur moi: le canal de Riquet sera terminé dans les délais promis, je vous le jure.
Riquet espérait encore qu'il vaincrait la maladie, lorsqu'il comprit que c'en était fait, et qu'elle était plus forte que son énergie. Il eut alors un moment de révolte atroce contre la destinée.
Un instant, son courage l'abandonna.
La nuit, son fils et le fidèle Pierre, qui le veillaient, l'entendirent se débattre.
—Quoi! je vais mourir, disait-il, tout est fini! je vais mourir! Je n'aurai pas la suprême joie de voir acclamé par tous l'œuvre de ma vie entière. Oh! c'est trop cruel!
Et un long sanglot vint à ses lèvres.
Mathias de Bonrepos et Pierre, émus, désolés, n'osèrent troubler sa douleur.
Il sembla se calmer peu à peu.
—Qu'importe que je ne sois plus là; mes fils me remplaceront, murmura-t-il, et se tournant vers Mathias, il ajouta doucement.
—Il faudra prévenir votre frère et vos sœurs, mon fils, je veux les embrasser encore.
Il eut cette dernière et triste joie du père de famille, qui meurt aimé et respecté des siens, de voir, réunis autour de son lit, sa femme et ses enfants en pleurs.
Il leur montra d'un geste Pierre, accroupi à ses côtés, qui sanglotait tout bas.
—Mes enfants, dit-il, je vous le donne, laissez vous aimer par lui, comme il m'a aimé et servi.
Le cœur n'a point besoin de quartiers de noblesse.
Et posant sa main alourdie sur la tête de l'humble ami de sa vie de luttes:
—Pierre, lui dit-il, ne pleure donc pas, tu verras notre canal, toi!
Puis il parut s'assoupir; tous, immobiles, respectaient ce sommeil qui semblait le dernier: il se souleva tout-à-coup.
—Mathias, demanda-t-il, où en est le canal?
—Nous n'avons plus qu'une lieue juste, mon père, pour nous raccorder à l'étang de Thau.
—Une lieue! murmura-t-il, une lieue!
Quelle déception de voir là, tout près, la terre promise et n'y pouvoir entrer. Un sourire triste sur les lèvres, il ajouta:
—Une lieue! et je meurs!
Et se renversant en arrière, Riquet rendit le dernier soupir.
Ainsi s'éteignit cet homme de bien, cette volonté puissante, cette énergie que rien n'abattait.
Il avait trois millions; ne pouvait-il vivre heureux, tranquille, évitant les luttes, et jouissant en égoïste du luxe que devait lui procurer une fortune considérable pour l'époque; non, il préféra le bien de tous au sien propre, il travailla, lutta, vainquit les obstacles de la nature et ceux, plus difficiles à surmonter, que lui opposaient les hommes.
Il mourait pauvre, laissant deux millions de dettes; mais qu'importe de mourir riche et comblé de biens; ce qui est beau, ce qui est grand, c'est d'avoir été utile à sa patrie, c'est de laisser à ses enfants et à son pays le souvenir d'une belle vie et d'une œuvre utile et noble.
Riquet mourut le 1er octobre 1680.
Après tant de lettres cordiales échangées avec lui, Colbert, lorsqu'il apprit ce malheur, écrivit à M. d'Aguesseau:
«La mort du sieur Riquet me donne un peu de crainte que nos travaux du canal ne soyent retardés.»
Et il s'informait si le fils continuait l'œuvre.
Deux mots secs, sans un regret, tout est dit.
Le grand ministre, quelques années plus tard, devait sentir à son tour ce que c'est que l'ingratitude.
Il en devait mourir.
Se souvint-il, en ce moment suprême où l'âme, presque dégagée de ses liens terrestres, anime encore le corps qu'elle va quitter, se souvint-il de sa lettre sèche à propos de la mort de Riquet? Qui le sait?
En tous cas, n'est-elle pas vraie, cette parole du philosophe qui a dit:
«On souffre toujours ce que l'on fait souffrir aux autres.»
D'Aguesseau, lui, au contraire, rendant pleine justice à Riquet, écrivait de lui:
«Il était de ces hommes en qui le génie tient la place de l'art. Élevé pour la finance, sans avoir jamais eu la moindre teinture de mathématiques, il n'avait pour tout instrument qu'un méchant compas de fer, et ce fut avec aussi peu d'instruction et de secours que, conduit seulement par un instinct naturel, il osa former le vaste projet d'unir l'Océan à la Méditerranée.»
Il oubliait deux choses, M. d'Aguesseau, dans son appréciation du créateur du canal du Languedoc, deux choses essentielles qui avaient été les grandes qualités de Riquet: ce sont la volonté et la persévérance.
Les plus beaux dons de l'esprit ne servent à rien, ou s'annihilent si on n'y joint pas la volonté qui exécute ce qu'a conçu l'esprit, et la persévérance qui aide à surmonter tous les obstacles.
Avec elles seules, on arrive à son but, quelqu'il soit dans la vie, et le secret, pour réussir, c'est de vouloir fortement et avec persévérance.
Un poète du temps, M. de Cassan, fit à Riquet une épitaphe qui se terminait ainsi. Comparant Riquet à Moïse il disait:
«L'un mourut près d'entrer dans la terre promise, l'autre est mort sur le point d'entrer dans son canal.»
Jean-Mathias de Bonrepos tint la parole qu'il avait donnée à son père mourant.