VII
J’ENTRE AU SERVICE DE LA RÉPUBLIQUE DE RIO-GRANDE

J’arrivai à Marseille sans accident, une vingtaine de jours après avoir quitté Gênes.

Je me trompe,—un accident m’était arrivé, que je lus sur le Peuple souverain.

J’étais condamné à mort.

C’était la première fois que j’avais l’honneur de voir mon nom imprimé dans un journal.

Comme dès lors il était dangereux de le garder, je le changeai contre celui de Pane.

Je restai quelques mois inoccupé à Marseille, usant de l’hospitalité que me donnait un de mes amis, nommé Joseph Paris.

Enfin, je parvins à trouver à m’employer comme second à bord de l’Union, capitaine Gaza.

Le dimanche suivant, me trouvant vers cinq heures du soir à la fenêtre de l’arrière avec le capitaine, je suivais des yeux, au-dessous du quai Sainte-Anne, un collégien en vacances, qui s’amusait à sauter d’une barque dans l’autre, lorsque tout à coup le pied lui manque. Il pousse un cri et tombe à la mer.

J’étais tout endimanché; mais à la vue de l’accident, aux cris poussés par l’enfant, en le voyant disparaître, je m’élançai tout habillé et tout botté dans le bassin du port. Deux fois je plongeai vainement; à la troisième, j’eus la chance de saisir mon collégien par-dessous le bras et de le ramener à la surface de l’eau.

Une fois là, je n’eus pas grand’peine à le pousser jusqu’au quai;—une immense population y était déjà assemblée et m’accueillit de ses applaudissements et de ses bravos.

C’était un jeune homme de quatorze ans, qui se nommait Joseph Rambaud. Les larmes de joie et les bénédictions de sa mère me payèrent largement du bain que j’avais pris.

Comme je lui sauvai la vie sous le nom de Joseph Pane, il est probable que, s’il vit toujours, il n’a jamais su le véritable nom de celui qui lui a sauvé la vie.

Je fis, à bord de l’Union, mon troisième voyage à Odessa; puis, à mon retour, je m’embarquai sur une frégate du bey de Tunis. Je la laissai dans le port de la Goulette, et je revins avec un brick turc, et en revenant, je trouvai Marseille à peu près dans le même état où la vit M. de Belzunce, lors de la peste noire de 1720.

On était en pleine recrudescence de choléra.

Tout le monde, excepté les médecins et les sœurs de charité, avait déserté Marseille.—Chacun était à sa bastide;—la ville avait l’aspect d’un vaste cimetière.

Les médecins demandaient des bénévoles.—On sait que c’est ce nom qu’on donne, dans les hôpitaux, aux aides de bonne volonté.

Je m’offris en même temps qu’un Triestain, qui revenait de Tunis avec moi. Nous nous établîmes à demeure à l’hôpital, et nous partageâmes les veillées.

Ce service dura quinze jours.

Au bout de quinze jours, comme le choléra diminuait d’intensité et que je trouvais une occasion de me placer, et en me plaçant de voir de nouveaux pays, je m’engageai comme second à bord du brick le Nautonnier, de Nantes, capitaine Beauregard, en partance pour Rio-Janeiro.

Beaucoup de mes amis m’ont dit que j’étais un poëte avant tout.

Si l’on n’est poëte qu’à la condition de faire l’Iliade ou la Divine Comédie, les Méditations de Lamartine ou les Orientales de Victor Hugo, je ne suis pas poëte; mais si l’on est poëte pour passer des heures à chercher dans les eaux azurées et profondes les mystères des végétations sous-marines; si l’on est poëte pour rester en extase devant la baie de Rio-Janeiro, de Naples ou de Constantinople; si l’on est poëte pour rêver de tendresse filiale, de souvenirs enfantins ou d’amour juvénile, au milieu des balles et des boulets, sans songer que votre rêve peut finir par une tête cassée ou un bras emporté,—je suis poëte.

Je me rappelle qu’un jour, dans la dernière guerre, brisé de fatigue, n’ayant pas dormi depuis deux nuits, étant à peine descendu de cheval depuis deux jours, côtoyant Urban et ses douze mille hommes, avec mes quarante bersaglieri, mes quarante cavaliers et un millier d’hommes, armés tant bien que mal, suivant un petit sentier de l’autre côté du mont Orfano, avec le colonel Turr et cinq ou six hommes, je m’arrêtai tout à coup, oubliant fatigue et danger, pour écouter chanter un rossignol. C’était la nuit, au clair de lune, par un temps splendide; l’oiseau égrenait au vent son chapelet de notes harmonieuses, et il me semblait, à écouter ce petit ami de mes jeunes années, que je sentais pleuvoir sur moi une rosée bienfaisante et régénératrice. Ceux qui m’entouraient croyaient ou que j’hésitais sur le chemin à suivre, ou que j’écoutais quelque bruit lointain de canon mugissant, ou de pas de chevaux retentissant sur le grand chemin. Non, j’écoutais chanter le rossignol, que je n’avais pas entendu chanter depuis dix ans peut-être, et l’extase dura non pas jusqu’à ce que ceux qui m’entouraient m’eussent deux ou trois fois répété:—«Général, voilà l’ennemi!»—mais jusqu’à ce que l’ennemi, disant lui-même:—«Me voilà!»—en tirant sur nous, eut fait envoler le nocturne charmeur.

Donc, lorsque, après avoir longé les rochers granitiques qui dérobent si bien le port à tous les yeux, que les Indiens, dans leur langage expressif, l’ont appelé Nelhero hy, c’est-à-dire eau cachée; lorsque, après avoir franchi la passe qui conduit dans sa baie calme comme un lac; lorsque, sur le bord occidental de cette baie, je vis s’élever la ville dominée par le Pão d’Açucar, immense rocher conique qui sert non pas de phare, mais de jalon au navigateur; lorsque je vis s’élever autour de moi cette nature luxuriante dont l’Afrique et l’Asie n’avaient pu me donner qu’une faible idée, je restai véritablement émerveillé du spectacle qui se déroulait devant moi.

Entré dans le port de Rio-Janeiro, ma bonne chance fit que je ne tardai pas à y rencontrer la chose la plus rare qu’il y ait en ce monde, un ami.

Celui-là, je n’eus pas besoin de le chercher, nous n’eûmes pas besoin de nous étudier pour nous connaître: nous nous croisâmes, nous échangeâmes un regard et tout fut dit; après un sourire, après un serrement de main, nous étions, Rossetti et moi, frères pour la vie.

Plus tard, j’aurai occasion de dire ce que c’était que cette âme d’élite; et cependant moi son ami, moi son frère, moi si longtemps son inséparable, je mourrai peut-être sans avoir cette joie de planter une croix sur ce point ignoré de la terre américaine où reposent les os de ce généreux et de ce vaillant.

Après avoir passé quelques mois dans l’oisiveté, Rossetti et moi,—j’appelle oisiveté faire un commerce pour lequel ni l’un ni l’autre nous n’étions nés,—le hasard fit que nous arrivâmes à nous mettre en relation avec Zambecarri, secrétaire de Bento Gonzales, président de la république de Rio-Grande, en guerre avec le Brésil. Tous deux étaient prisonniers de guerre à Santa Cruz, forteresse qui s’élève à la droite de l’entrée du port, et d’où l’on hêle les navires. Zambecarri qui, disons-le en passant, était le fils du fameux aéronaute perdu dans un voyage en Syrie, et dont on n’a jamais entendu reparler, me fit faire la connaissance du président, qui me donna des lettres de marque pour faire la course contre le Brésil.

Quelque temps après, Bento Gonzales et Zambecarri s’échappèrent à la nage et regagnèrent heureusement Rio-Grande.

VIII
CORSAIRE

Nous armâmes en guerre le Mazzini, petit bâtiment d’une trentaine de tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres, nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc corsaires!

Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à un empire.

En sortant du port, je gouvernai droit sur les îles Marica, situées à cinq ou six milles de l’embouchure de la rade, en appuyant sur notre gauche; nos armes et nos munitions étaient cachées sous des viandes boucanées avec le manioc, seule nourriture des nègres. Je m’avançai vers la plus grande de ces îles, qui possède un mouillage; j’y jetai l’ancre, je sautai à terre, et gravis jusqu’au point le plus élevé.

Là, j’étendis les deux bras avec un sentiment de bien-être et de fierté, et je jetai un cri pareil à celui que jette l’aigle planant au plus haut des airs.

L’Océan était à moi, et je prenais possession de mon empire.

L’occasion ne tarda point d’y exercer mon pouvoir.

Pendant que j’étais, comme un oiseau de mer, perché au haut de mon observatoire, j’aperçus une goëlette naviguant sous le pavillon brésilien.

Je fis signe de tout préparer pour nous remettre à la mer, et descendis sur la plage.

Nous orientâmes droit sur la goëlette, qui ne se doutait pas qu’elle courût un pareil danger à deux ou trois milles de la passe de Rio-Janeiro.

En l’accostant, nous nous fîmes connaître, et nous la sommâmes de se rendre; elle ne fit, il faut lui rendre cette justice, aucune résistance. Nous montâmes à bord, et nous nous emparâmes d’elle.

Je vis alors venir à moi un pauvre diable de passager portugais, tenant à la main une cassette. Il l’ouvrit: elle était pleine de diamants; il me l’offrait pour la rançon de sa vie.

Je rabattis le couvercle de la boîte et la lui rendis, en lui disant que sa vie ne courait aucun danger; que, par conséquent, il pouvait garder ses diamants pour une meilleure occasion.

Seulement, il n’y avait pas de temps à perdre; on était en quelque sorte sous le feu des batteries du port. On transporta les armes et les vivres du Mazzini sur la goëlette, et l’on coula le Mazzini, qui, vous le voyez, eut comme corsaire une glorieuse mais courte existence.

La goëlette appartenait à un riche Autrichien habitant l’île Grande, située à droite en sortant du port, à quinze milles à peu près de la terre; elle était chargée de café, qu’il envoyait en Europe.

Le navire était donc pour moi doublement de bonne prise, puisqu’il appartenait à un Autrichien à qui j’avais fait la guerre en Europe, et à un négociant domicilié au Brésil, auquel je faisais la guerre en Amérique.

Je donnai à la goëlette le nom de Scarro pilla, dérivatif de Farrapos, gens en lambeaux, nom que l’empire du Brésil donnait aux habitants des jeunes républiques de l’Amérique du Sud, comme Philippe II donnait celui de gueux de terre et de mer aux révoltés des Pays-Bas. Jusque-là, la goëlette s’était appelée la Louise.

Ce nom, au reste, nous allait assez bien. Tous mes compagnons n’étaient pas des Rossetti, et je dois avouer que la figure de bon nombre d’entre eux n’était pas tout à fait rassurante; cela explique la prompte reddition de la goëlette et la terreur du Portugais qui m’offrait ses diamants.

Au surplus, pendant tout le temps que je fis le métier de corsaire, mes hommes eurent l’ordre de respecter la vie, l’honneur et la fortune des passagers... j’allais dire sous peine de mort; mais j’eusse eu tort de dire cela, puisque personne n’ayant jamais enfreint mes ordres, je n’eus jamais personne à punir.

Aussitôt les premiers arrangements faits à bord, nous mîmes le cap sur Rio de la Plata; et, pour donner l’exemple du respect que je voulais que l’on eût, à l’avenir, pour la vie, la liberté, les biens de nos prisonniers, en arrivant à la hauteur de l’île Sainte-Catherine, un peu au-dessus du cap Itapocoroya, je fis mettre à la mer la yole du bâtiment capturé, j’y fis descendre avec les passagers tout ce qui leur appartenait, je leur fis donner des vivres, et, leur faisant cadeau de la yole, je les laissai libres d’aller où ils voudraient.

Cinq nègres, esclaves à bord de la goëlette, et auxquels je rendis la liberté, s’engagèrent à mon bord comme matelots; après quoi nous continuâmes notre route pour Rio de la Plata.

Nous allâmes jeter l’ancre à Maldonado, état de la république orientale de l’Uruguay.

Nous fûmes admirablement reçus par la population, et même par les autorités de Maldonado, ce qui nous parut d’un excellent augure. Rossetti partit, en conséquence, tranquillement pour Montevideo, afin d’y régler nos petites affaires, c’est-à-dire pour y vendre une partie de notre cargaison et en faire de l’argent.

Nous restâmes à Maldonado, c’est-à-dire à l’entrée de ce magnifique fleuve, qui, à son embouchure mesure trente lieues de large, pendant huit jours, qui se passèrent en fêtes continuelles, lesquelles faillirent se terminer d’une façon tragique. Oribe, qui, en sa qualité de chef de la république de Montevideo, ne reconnaissait pas les autres républiques, donna l’ordre au chef politique de Maldonado de m’arrêter et de s’emparer de ma goëlette. Par bonheur, le chef politique de Maldonado était un brave homme qui, au lieu d’exécuter l’ordre reçu, ce qui n’eût pas été difficile, vu le peu de défiance que j’avais, me fit prévenir d’avoir à quitter au plus vite mon mouillage, et de partir pour ma destination, si j’en avais une.

Je m’engageai à partir le même soir; mais j’avais auparavant, moi aussi, de mon côté, un petit compte à régler.

J’avais vendu à un négociant de Montevideo, quelques balles de café, distraites de notre cargaison, et quelques bijouteries appartenant à mon Autrichien, pour acheter des vivres. Or, soit que mon acheteur fût mauvaise paye, soit qu’il eût entendu dire que je courais risque d’être arrêté, il m’avait été jusque-là impossible de rentrer dans mon argent. Or, comme j’étais forcé de partir le soir, je n’avais plus de temps à perdre, et il était urgent pour moi de rentrer dans mon argent avant de quitter Maldonado, vu qu’il m’eût été encore plus difficile de me faire payer absent que présent.

En conséquence, vers neuf heures du soir, j’ordonnai d’appareiller, et, passant des pistolets à ma ceinture, je jetai mon manteau sur mes épaules et m’acheminai tranquillement vers la demeure de mon négociant.

Il faisait un clair de lune magnifique, de sorte que je voyais de loin mon homme, prenant le frais sur le seuil de sa porte; lui aussi me vit, me reconnut et me fit signe de la main de m’éloigner, m’indiquant par ce signe que je courais un danger.

Je fis semblant de ne rien voir, j’allai droit à lui, et pour toute explication lui mettant le pistolet sur la gorge:

—Mon argent! lui dis-je.

Il voulut entrer en explication; mais, à la troisième fois que je lui eus répété ces deux mots: mon argent, il me fit entrer et me compta les deux mille patagons qu’il me devait.

Je remis mon pistolet à la ceinture, je pris mon sac sous mon bras, et revins à la goëlette sans avoir été le moins du monde inquiété.

A onze heures du soir, nous levâmes l’ancre pour remonter la Plata.

IX
LA PLATA

Au point du jour, à mon grand étonnement, je me trouvai au milieu des brisants de Piedras-Negras.

Comment m’étais-je mis dans une pareille situation, moi qui n’avais pas dormi une minute, moi qui n’avais cessé de tenir mes yeux fixés sur la côte; moi qui, dans cette nuit redevenue sombre après le coucher de la lune, n’avais pas un instant cessé de consulter la boussole et de me diriger d’après ses indications?

Ce n’était pas l’heure de me faire cette question; le danger était immense: nous avions des brisants à bâbord et à tribord, à l’avant et à l’arrière; le pont était littéralement couvert d’écume. Je sautai sur la vergue de trinquette, ordonnant de lofer sur bâbord; pendant que l’équipage accomplissait cette manœuvre, le vent emporta notre petit hunier.

Cependant de l’endroit où j’étais je dominais navire et brisants, de sorte que je pouvais indiquer le chemin qu’il fallait faire suivre à la goëlette; elle, de son côté, comme si elle eût été animée et eût su le danger qu’elle courait, devint aussi docile au gouvernail qu’un cheval l’est à la bride; enfin, après une heure pendant laquelle nous fûmes entre la vie et la mort, et où je vis les plus vieux marins pâlir et les plus incrédules prier, nous nous trouvâmes hors de danger.

Du moment où je pus respirer, je voulus me rendre compte des causes qui m’avaient poussé au milieu de ces terribles écueils, si bien connus des navigateurs, si bien indiqués sur les cartes, et à trois milles desquels je croyais passer au moment où je me trouvais au milieu d’eux.

Je consultai la boussole: elle continuait de divaguer; si je l’eusse écoutée, j’allais donner en pleine côte.

Enfin, tout me fut expliqué.

Au moment où je quittai la goëlette pour aller réclamer mes deux mille patagons à mon acheteur de café, j’avais donné l’ordre de monter, en cas d’attaque, les sabres et les fusils sur le pont, l’ordre avait été exécuté, et l’on avait déposé les armes dans une cabine voisine de l’habitacle.

Cette masse de fer avait tiré à elle l’aiguille aimantée. On enleva les armes, et la boussole reprit sa direction normale.

Nous continuâmes notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.

Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent, n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ. Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon appétit.

J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.

Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme. J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot, portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom était Maurice.

Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du vent qui soufflait des pampas.

Nous voilà donc lancés au milieu des brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table, et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai dans l’intérieur des terres.

X
LES PLAINES ORIENTALES

Le spectacle qui s’offrit alors à ma vue, et sur lequel mon œil plongeait pour la première fois, aurait, pour être dignement et complétement décrit, besoin tout ensemble de la plume d’un poëte et du pinceau d’un artiste. Je voyais onduler devant moi, comme les vagues d’une mer solidifiée, les immenses horizons des plaines orientales, ainsi nommées parce qu’elles se trouvent sur la côte orientale du fleuve Uruguay, qui se jette dans le rio de la Plata, en face de Buenos-Ayres et au-dessus de la Colonia. C’était, je vous le jure, un spectacle bien nouveau pour un homme venant de l’autre côté de l’Atlantique, et surtout pour un Italien qui est né et a grandi sur un sol où il est rare de trouver un arpent de terre sans une maison ou une œuvre quelconque sortie de la main de l’homme.

Là, au contraire, rien que l’œuvre de Dieu; telle la terre est sortie des mains du Seigneur au jour de la création, telle elle est encore aujourd’hui. C’est une vaste, une immense, une infranchissable prairie, et son aspect, qui présente celui d’un tapis de verdure et de fleurs, bosselé de place en place, ne change que sur les bords de la rivière Arroga, où s’élèvent et se balancent au vent de charmants bouquets d’arbres au feuillage luxuriant.

Les chevaux, les bœufs, les gazelles, les autruches sont, à défaut de créatures humaines, les habitants de ces immenses solitudes, que seul traverse le gaucho, ce centaure du nouveau monde, comme pour ne pas laisser oublier à toute la troupe des animaux sauvages que Dieu leur a donné un maître. Mais ce maître, de quel œil le regardent passer les étalons, les taureaux, les autruches, les gazelles? C’est à qui protestera contre sa prétendue domination: l’étalon par ses hennissements, le taureau par ses mugissements, l’autruche et la gazelle par leur fuite.

Et cette vue me rejetait en esprit vers la terre où j’étais né, misérable terre où, lorsque passe l’Autrichien qui les opprime, les hommes, ces créatures faites à l’image de Dieu, saluent et se courbent, n’osant donner les mêmes signes d’indépendance que donnent à la vue du gaucho les animaux sauvages des pampas.

Dieu puissant, Dieu saint, jusqu’à quand permettrez-vous un si profond avilissement de votre créature?

Mais laissons le vieux monde, si triste et si désespéré, et revenons au nouveau monde, si jeune, si plein d’avenir et d’espoir.

Qu’il est beau, l’étalon des plaines orientales, avec ses jarrets tendus, ses naseaux fumants, ses lèvres frémissantes qui n’ont jamais senti le froid contact de l’acier! Comme respirent librement, sous les battements de sa crinière et de sa queue, ses flancs qui n’ont jamais été pressés par les genoux ni ensanglantés par l’éperon! Comme il est fier lorsqu’il rassemble, par ses hennissements, sa horde de juments éparses, et que, véritable sultan du désert,—il fuit en les emportant à sa suite, rapide comme un tourbillon,—la présence dominatrice de l’homme.

O merveille de la nature! miracle de la création! comment exprimer l’émotion qu’éprouvait à votre vue ce corsaire de vingt-cinq ans, qui pour la première fois tendait ses bras vers l’immensité!

Mais, comme ce corsaire était à pied, ni le taureau ni l’étalon ne le reconnaissaient pour un homme. Dans les déserts de l’Amérique, l’homme est complété par le cheval, et, sans lui, devient le dernier des animaux. D’abord, ils s’arrêtaient stupéfaits à ma vue; puis, bientôt, méprisant sans doute ma faiblesse, ils s’approchaient de moi jusqu’à mouiller mon visage de leur haleine. Ne vous inquiétez jamais du cheval, animal noble et généreux; mais ne vous fiez pas toujours au taureau, bête sournoise et sombre. Quant aux gazelles et aux autruches, après avoir, comme le cheval et le taureau, mais d’une façon plus circonspecte, fait leur reconnaissance, elles fuyaient rapides comme des flèches; puis, arrivées au sommet d’un monticule, elles se retournaient pour regarder si elles étaient poursuivies.

Dans ce temps-là, c’est-à-dire vers la fin de 1834 et le commencement de 1835, cette portion du sol oriental était encore vierge de toute guerre; voilà pourquoi l’on y rencontrait une si grande quantité d’animaux sauvages.

XI
LA POËTESSE

Et cependant je m’avançai vers une estancia[5]. J’y trouvai une jeune femme seule; c’était celle du capataz[6]. Elle ne pouvait prendre sur elle de vendre ou de donner un bœuf sans le consentement de son mari; il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D’ailleurs, il était tard, et, avant le lendemain, il n’y avait pas moyen de le conduire jusqu’à la mer.

[5] Nom des fermes dans l’Amérique du Sud.

[6] Maître de l’établissement.

Il y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s’éloignant, continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire, si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie, ce souvenir y garde obstinément la place qu’il a prise.—Je devais rencontrer au milieu de ce désert, épouse d’un homme à demi sauvage, une jeune femme d’éducation cultivée, une poëtesse sachant par cœur Dante, Pétrarque, le Tasse.

Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je fus agréablement surpris de l’entendre me répondre en italien. Elle m’invita gracieusement à m’asseoir, en attendant le retour de son mari. Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda si je connaissais les poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau d’un volume de ces poésies, en me disant qu’elle me le donnait afin que j’y apprisse l’espagnol pour l’amour d’elle. Je lui demandai alors si elle-même ne faisait pas des vers.

—Comment, me répondit-elle, voulez-vous qu’on ne devienne pas poëte en face d’une pareille nature?

Et alors, sans se faire prier, elle me récita plusieurs pièces que je trouvai d’un grand sentiment et d’une prodigieuse harmonie. J’eusse passé toute la soirée et toute la nuit à l’écouter, sans penser à mon pauvre Maurice, qui m’attendait en gardant la table-radeau; mais son mari rentra et mit fin au côté poétique de la soirée, pour me ramener au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma demande, et il fut convenu que, le lendemain, il conduirait un bœuf à la plage et me le vendrait.

Au point du jour, je pris congé de ma belle poëtesse et je me hâtai d’aller retrouver Maurice; il avait passé la nuit abrité comme il avait pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne pas me voir revenir, et craignant que je ne fusse mangé par les tigres, fort communs dans cette partie de l’Amérique, et moins inoffensifs que les étalons et même que les taureaux.

Au bout de quelques instants apparut le capataz, traînant un bœuf au lasso. En peu d’instants l’animal fut saigné, écorché, taillé en lanières, tant est grande l’adresse des hommes du Sud dans l’accomplissement de cette œuvre de sang.

Il s’agissait maintenant de transporter le bœuf, coupé en morceaux, de la côte au bâtiment, c’est-à-dire à une distance de mille pas au moins, en traversant les brisants où se ruait une mer furieuse.

Maurice et moi, nous nous mîmes à la besogne.

On sait comment était construit le navire qui devait nous mener à bord: une table avec un tonneau attaché à chaque pied, et une espèce de pal au milieu. En venant, ce pal avait servi à suspendre nos vêtements; en revenant, il devait supporter nos vivres en les maintenant hors de l’eau.

Nous mîmes l’équipage à la mer; nous nous élançâmes dessus, et Maurice une perche à la main, moi ma gaffe au poing, nous nous mîmes à manœuvrer ayant de l’eau jusqu’aux genoux, vu que le poids qu’il portait était trop fort pour le canot; mais tant pis, vogue la galère!

Notre manœuvre s’accomplissait aux grands applaudissements de l’Américain et de l’équipage de la goëlette, qui faisaient des vœux plus encore peut-être pour le salut de la viande que pour le nôtre; et d’abord la navigation fut assez heureuse; mais, arrivés à une ligne de brisants qu’il nous fallait traverser, nous nous trouvâmes par deux fois presque entièrement submergés.

Le bonheur voulut que nous la franchissions heureusement, au mépris de toute difficulté.

Mais, une fois au delà de la double ligne des brisants, le danger, au lieu d’être passé, était devenu plus grand.

Nous ne trouvâmes plus le fond avec nos gaffes, et par conséquent il nous devenait impossible de diriger l’embarcation. En outre, le courant, devenant plus fort à mesure que nous avancions dans le fleuve, nous emportait loin de la corvette.

Je vis le moment où nous allions traverser l’Atlantique, et ne nous arrêter qu’à Sainte-Hélène ou au cap de Bonne-Espérance.

Il n’y avait pas d’autre ressource pour nos compagnons, s’ils voulaient nous rattraper, que de mettre à la voile; c’est ce qu’ils firent, et, comme le vent venait de la terre, la goëlette nous eut bientôt rejoints et dépassés.

Mais, en passant, elle nous jeta un cordage; nous amarrâmes l’embarcation au navire; on fit d’abord passer les vivres; puis nous nous hissâmes à notre tour, Maurice et moi; puis, enfin après nous, vint la table, qui fut réintégrée à sa place dans la salle à manger, et ne tarda point à être rendue à sa première destination.

Nous fûmes récompensés de la peine que nous avions prise à nous procurer nos vivres, en voyant avec quel glorieux appétit les attaquaient nos compagnons.

Quelques jours après, j’achetai, moyennant trente écus, un canot d’une balandre qui nous croisait.

Nous passâmes ce jour encore en vue de la pointe de Jésus-Maria.

XII
LE COMBAT

Nous avions passé la nuit à l’ancre, à environ six milles au midi de la pointe de Jésus-Maria, directement en face des Barrancas de San Gregorio; il soufflait une petite brise du nord, lorsque nous aperçûmes, du côté de Montevideo, deux barques que nous crûmes amies; mais, comme elles n’avaient pas le signe convenu d’un pavillon rouge, je crus qu’il était prudent de mettre à la voile en les attendant; j’ordonnai, en outre, de monter sur le pont les mousquets et les sabres.

La précaution, comme on va le voir n’était pas inutile; la première barque continuait de s’avancer sur nous avec trois personnes seulement en évidence; arrivé à quelques pas de nous, celui qui paraissait le chef éleva la voix et nous ordonna de nous rendre; en même temps le pont de la barque se couvrit d’hommes armés qui, sans nous donner le temps de répondre à la sommation, commencèrent le feu. Je criai: «Aux armes!» et sautai sur mon fusil, puis, comme nous étions en panne, tout en ripostant de mon mieux je commandai:

—Aux bras des voiles de devant!

Mais, ne sentant pas la goëlette obéir au commandement avec la docilité accoutumée, je me tournai vers le gouvernail et vis que la première décharge avait tué le timonier, qui était un de mes meilleurs matelots. Il se nommait Fiorentino et était né dans une de nos îles.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Le combat était engagé avec rage; le lancione,—c’est le nom des sortes de barques contre lesquelles nous combattions,—le lancione s’était accroché à notre jardin de droite, et quelques-uns de ses hommes étaient déjà montés sur notre bastingage; par bonheur, quelques coups de fusil et de sabre eurent raison d’eux.

Après avoir aidé mes hommes à repousser cet abordage, je sautai à l’écoute de trinquette de tribord, où Fiorentino avait été frappé, et saisis le timon abandonné. Mais, au moment où j’appuyais la main pour le faire obéir, une balle ennemie me frappa entre l’oreille et la carotide, me traversa le cou et me renversa sans connaissance sur le pont.

Le reste du combat, qui dura une heure, fut soutenu par Louis Carniglia, pilotin, par Pasquale Lodola, Giovanni Lamberti, Maurizio Garibaldi et deux Maltais. Les Italiens donc combattirent à merveille; mais les étrangers et nos cinq noirs se sauvèrent dans la cale du bâtiment. Enfin, fatigués de notre résistance, comptant une dizaine d’hommes hors de combat, l’ennemi s’enfuit, tandis que, le vent s’étant levé, nos hommes continuaient de remonter le fleuve.

Quoique le sentiment me fût revenu et que j’eusse repris mes sens, je demeurai complétement inerte et inutile, par conséquent, pendant le reste de l’affaire.

J’avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j’ai été mort et que j’ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et privé de toute lueur d’existence. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce sentiment de bien-être physique fut bien vite étouffé par le sentiment de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé ou à peu près, n’ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la carte, je la consultai de mes yeux couverts d’un voile que je croyais celui de la mort, et j’indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve Parana. Aucun de nous n’avait jamais navigué dans la Plata, excepté Maurice, qui une seule fois avait remonté l’Uruguay. Les matelots, terrifiés,—les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces craintes ou savaient les cacher;—les matelots, terrifiés, et de mon état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d’être pris et considérés comme pirates, avaient l’épouvante sur le visage et désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d’arbre flottant, ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.

Le cadavre de notre malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce genre d’inhumation était médiocrement de mon goût, et que j’y sentais une répugnance d’autant plus grande, que, selon toute probabilité, j’étais tout près d’en tâter. Je m’ouvris de cette répugnance à mon cher Carniglia.

Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient particulièrement à l’esprit:

«Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort sur la terre et dans l’Océan!»

Et mon pauvre ami pleurait et me promettait de ne pas me laisser jeter à l’eau, mais de me creuser une fosse et de m’y coucher doucement. Qui sait, malgré le désir qu’il en avait, s’il eût pu tenir sa promesse! Mon cadavre eût rassasié quelque loup marin, quelque caïman de l’immense Plata. Je n’eusse plus revu l’Italie, je n’eusse plus combattu pour elle! pour elle, la seule espérance de ma vie! mais aussi je ne l’eusse pas vue retomber dans la honte et dans la prostitution.

Qui eût dit alors à mon bien cher Louis qu’avant un an, c’était moi qui le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et qui chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse qu’il m’avait faite, à moi, de l’ensevelir sur la terre étrangère, et de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du voyageur? Pauvre Louis! il eut pour moi les soins d’une mère pendant ma longue et douloureuse maladie, qui n’avait d’autre soulagement que sa vue et les attentions que ce cœur d’or avait pour moi.

XIII
LOUIS CARNIGLIA

Je veux parler un peu de Louis.—Et pourquoi, parce que c’est un simple matelot, ne devrais-je pas en parler? Parce qu’il n’était pas...—Oh! je vous en réponds, son âme l’était, noble, pour soutenir en toute circonstance et en tout lieu l’honneur italien; noble pour affronter les tempêtes de tout genre; noble, enfin, pour me protéger, pour me garder, pour me soigner, comme il eût fait de son enfant! Quand j’étais couché, dans ma longue agonie, sur mon lit de douleur; lorsque, abandonné de tous, je délirais du délire de la mort, il se tenait assis au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d’un ange, ne s’éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher ses larmes. O Luigi! tes os, épars dans les abîmes de l’Atlantique, méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te donner en exemple à ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses que tu as versées sur lui!

Luigi Carniglia était de Deiva, petit pays de la rivière du Levant. Il n’avait point reçu d’instruction littéraire, mais il suppléait à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments jusqu’à Gualeguay, avec la sagacité et le bonheur d’un pilote consommé. Dans le combat que je viens de raconter, c’est à lui particulièrement que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l’ennemi; armé d’un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fut la terreur des assaillants. Élevé de stature, robuste de corps, il réunissait l’agilité à la vigueur. Doux jusqu’à la tendresse dans le cours habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous. Hélas! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi, au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d’une larme, et... oubliés!

XIV
PRISONNIER

Je restai dix-neuf jours sans autres soins que ceux qui me furent donnés par Luigi Carniglia.

Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à Gualeguay.

Nous avions rencontré à l’embouchure de l’Ibiqui, bras du Parana, un navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme qui eut toutes sortes d’obligeances pour moi, me donnant ce qu’il croyait pouvoir être utile à mon état.

Tout ce qu’il m’offrit fut accepté, car nous manquions littéralement de tout à bord de la goëlette, excepté de café; aussi mettait-on le café à toute sauce, sans s’inquiéter si le café était pour moi une bien saine boisson et une drogue bien efficace. J’avais commencé par avoir une effroyable fièvre, accompagnée d’une difficulté d’avaler allant presque jusqu’à l’impossibilité. Cela n’était pas bien étonnant, la balle, pour aller d’un côté à l’autre du cou, ayant passé dans son trajet entre les vertèbres cervicales et le pharynx; puis, après huit ou dix jours, la fièvre s’était calmée; j’avais commencé d’avaler, et mon état était devenu tolérable.

Don Lucas avait fait plus: en nous quittant, il m’avait,—ainsi qu’à un de ses passagers nommé d’Arragaida, Biscayen établi en Amérique,—donné des lettres de recommandation pour Gualeguay, et particulièrement pour le gouverneur de la province d’Entre-Rios, don Pascal Echague, qui, devant faire un voyage, lui laissa son propre médecin, don Ramon Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma blessure et ayant senti, du côté opposé à celui par où elle était entrée, la balle rouler sous son doigt, en fit très-habilement l’extraction en m’incisant la peau, et, pendant quelques semaines, c’est-à-dire jusqu’à mon parfait rétablissement, continua de me donner les soins les plus affectueux et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.

Je séjournai six mois à Gualeguay, et, pendant ces six mois, je demeurai dans la maison de don Jacinto Andreas, qui fut pour moi, ainsi que sa famille, plein d’égards infinis et de courtoises gentillesses.

Mais j’étais prisonnier, ou à peu près. Malgré toute la bonne volonté du gouverneur don Pascal Echague, et l’intérêt que me portait la brave population de Gualeguay, j’étais obligé d’attendre la décision du dictateur de Buenos-Ayres, qui ne décidait rien.

Le dictateur de Buenos-Ayres était à cette heure Rosas, dont nous aurons à nous occuper plus tard, à propos de Montevideo.

Guéri de ma blessure, je commençai à faire des promenades; mais, par ordre de l’autorité, mes cavalcades étaient bornées. En échange de ma goëlette confisquée, on me passait un écu par jour, ce qui était beaucoup dans un pays où tout est pour rien, et dans lequel on ne trouve aucune occasion de dépense;—mais tout cela ne valait pas la liberté.

Au reste, probablement, cette dépense d’un écu par jour pesait au gouvernement, car il me fut fait des ouvertures de fuite; mais les gens qui me faisaient ces ouvertures de bonne foi étaient, sans le savoir, des agents provocateurs. On me disait que le gouvernement verrait ma disparition sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violence pour que j’adoptasse une résolution qui était déjà en projet dans mon esprit. Le gouverneur de Gualeguay, depuis le départ de don Pascal Echague, était un certain Leonardo Millan; il n’avait, jusque-là, été pour moi ni bien ni mal; et, jusqu’au jour où nous étions arrivés, je n’avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu’il m’eût témoigné peu d’intérêt.

Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes préparatifs, afin d’être prêt à la première occasion qui se présenterait. Un soir d’orage, je me dirigeai, en conséquence, vers la maison d’un vieux brave homme que j’avais l’habitude de visiter et qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec lesquels j’espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute, des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Ayres ou à Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir cinquante-quatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours le galop, s’accomplir dans la moitié d’une nuit.

Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l’Ibiqui, à la distance d’un demi-mille à peu près du fleuve; le guide me dit alors de m’arrêter dans une espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis qu’il irait prendre langue.

J’y consentis; il me quitta et je restai seul.

Je mis pied à terre, j’accrochai la bride de mon cheval à une branche d’arbre, je me couchai au pied du même arbre, et attendis ainsi deux ou trois heures; après quoi, voyant que mon guide ne reparaissait point, je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était proche; mais, au moment d’atteindre cette lisière, j’entendis derrière moi un coup de fusil et le frétillement d’une balle dans l’herbe. Je me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon cheval.—Impossible de fuir, inutile de me défendre;—je me rendis.