XXII
JEAN GRIGGS

Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de rivière de dix pieds de large.

Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.

Le monde me semblait un désert.

Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et je crois que je pleurai.

Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.

Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus, presque étrangers,—puisque j’étais leur chef dans le combat ou le naufrage,—je devais être leur père dans la détresse.

Je relevai la tête.

—Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?

Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:

—J’ai froid.

Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que j’avais froid.

Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.

Je les tirai par le bras.

Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.

J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur criai:

—Courons!

En même temps, je donnai l’exemple.

Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.

Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans nos veines.

Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison américaine.

Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé le Seival, quoique à peine plus grand que le Rio-Pardo, mais de construction différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre victorieusement son chemin.

Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.

J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où je me repose aujourd’hui,—je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le tribut que je dois à sa mémoire.

Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus charmant caractère?—Né d’une riche famille, il était venu offrir son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a donné tout ce qu’il lui avait offert.—Un jour arriva une lettre de ses parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit réservé à l’homme de conviction et de foi,—la palme du martyre,—il était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron; le buste était resté debout sur le pont de la Cassapara, avec son visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par l’escadre ennemie.

O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!

XXIII
SAINTE CATHERINE

La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes, s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis, nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à qui nous avions demandé l’hospitalité.

Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans l’espérance de la surprendre[7].

[7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en dot par l’empereur du Brésil à sa sœur, lorsqu’elle épousa le prince de Joinville.

Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes naufragés à bord de la goëlette Itaparika, armée de sept pièces de canon.

Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette population amie.

Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune, baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.

Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.

De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance; mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.

XXIV
UNE FEMME

Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie d’aventures;—avoir une femme et des enfants me paraissait une chose souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait être seul au monde.

Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cœur a besoin comme la vie d’aliment.—Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit, m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de bons cœurs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque impossible.—J’avais bien retrouvé Rossetti,—c’est-à-dire un frère; mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois. Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cœur.

C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cœur et surtout quand on l’implore dans l’infortune.

C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de l’Itaparika je tournai mon regard vers la terre.—Le morne de la Barra était voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées à divers ouvrages domestiques.—Une d’elles m’attirait préférablement aux autres.—On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon regard; mon cœur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût, une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.—Un homme m’invita à entrer,—je fusse entré quand même il me l’eût défendu;—j’avais vu cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule pouvait rompre.—J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout entière.—Ce fut une faute si, en se joignant, deux cœurs déchiraient l’âme d’un innocent.

Mais elle est morte, et lui est vengé.—Où ai-je connu la grandeur de la faute?—Là, aux bouches de l’Éridan, le jour où espérant la disputer à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les derniers battements, j’absorbais son haleine fugitive, je recueillais avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas! des lèvres mourantes, hélas! j’étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du désespoir[8].

[8] Cet endroit est à dessein couvert d’un voile d’obscurité, car, lorsque après l’avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant:

—Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire.

Il lut, en effet; puis, après un instant:

—Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir.—Deux jours après il m’envoya un cahier intitulé Anita Garibaldi.

XXV
LA COURSE

Le général avait décidé que je sortirais avec trois bâtiments armés pour attaquer les bannières impériales croisant sur la côte du Brésil. Je me préparai à cette rude mission, en réunissant tous les éléments nécessaires à mon armement.—Mes trois bâtiments étaient le Rio-Pardo, commandé par moi,—la Cassapara, commandée par Griggs,—toutes deux goëlettes,—et le Seival, commandé par l’Italien Lorenzo. L’embouchure de la lagune était bloquée par les bâtiments de guerre impériaux;—mais nous sortîmes de nuit et sans être inquiétés.—Anita, désormais la compagne de toute ma vie, et par conséquent de tous mes dangers, avait absolument voulu s’embarquer avec moi.

Arrivés à la hauteur de Santos, nous rencontrâmes une corvette impériale, qui nous donna inutilement la chasse pendant deux jours.—Dans le second jour, nous nous approchâmes de l’île do Abrigo, où nous prîmes deux sumaques chargées de riz.—Nous poursuivîmes la croisière et fîmes quelques autres prises. Huit jours après notre départ, je mis le cap sur la lagune.

Je ne sais pourquoi, j’avais un sinistre pressentiment de ce qui s’y passait,—attendu qu’avant notre départ déjà un certain mécontentement se manifestait contre nous. J’étais prévenu, en outre, de l’approche d’un corps considérable de troupes, commandé par le général Andréa, à qui la pacification del Para avait donné une grande réputation.

A la hauteur de l’île Sainte-Catherine, et comme nous revenions, nous rencontrâmes une patache de guerre brésilienne. Nous étions avec le Rio-Pardo et le Seival.—Depuis plusieurs jours, la Cassapara, pendant une nuit obscure, s’était séparée de nous. Nous la découvrîmes à notre proue, et il n’y avait pas moyen de l’éviter.—Nous marchâmes donc sur elle et l’attaquâmes résolûment.—Nous commençâmes le feu et l’ennemi répondit; mais le combat eut un médiocre résultat à cause de la grosse mer.—Son issue fut la perte de quelques-unes de nos prises,—leurs commandants, effrayés par la supériorité de l’ennemi, ayant amené leurs pavillons.

D’autres donnèrent à la côte voisine.

Une seule de nos prises fut sauvée; elle était commandée par Ignazio Bilbao, notre brave Biscayen, qui aborda avec elle dans le port d’Imbituba, alors en notre pouvoir. Le Seival, ayant eu son canon démonté et faisant eau, prit la même route; je fus donc obligé de faire comme eux à mon tour, trop faible que j’étais pour tenir seul la mer.

Nous entrâmes dans Imbituba, poussés par le vent du nord-est; avec un pareil vent, il nous était impossible de rentrer dans la lagune, et certainement, les bâtiments impériaux stationnés à Sainte-Catherine, informés par l’Andurinka, bâtiment de guerre auquel nous avions eu affaire, allaient venir nous attaquer; il fallut donc nous préparer à combattre. Le canon démonté du Seival fut hissé sur un promontoire qui formait la baie du côté du levant; et sur ce promontoire, nous construisîmes une batterie gabionnée.

En effet, à peine le jour du lendemain se leva-t-il, que nous aperçûmes trois bâtiments se dirigeant sur nous. Le Rio-Pardo fut embossé au fond de la baie, et commença un combat fort inégal, les Impériaux étant incomparablement plus forts que nous.

J’avais voulu descendre Anita à terre, mais elle s’y était refusée, et comme au fond du cœur j’admirais son courage et en étais fier, je ne fis rien dans cette circonstance, comme dans les autres, les premières prières repoussées, pour forcer sa volonté.

L’ennemi, favorisé dans sa manœuvre par le vent qui croissait, se maintenait à la voile, courant de petites bordées, et nous canonnant avec fureur. Il pouvait de cette façon, ouvrir à sa volonté tous les angles de diversion de son feu et le dirigeait tout entier sur notre goëlette. Cependant, nous combattions de notre côté avec la plus obstinée résolution; et, comme nous attaquions de si près que l’on pouvait se servir des carabines, le feu, de part et d’autre, était des plus meurtriers; en raison de notre faiblesse numérique, les pertes étaient plus grandes chez nous que chez les impériaux, et déjà notre pont était couvert de cadavres et de mutilés; mais, bien que le flanc de notre bâtiment fût criblé de boulets, bien que notre mâture eût subi de grandes avaries, nous étions résolus de ne pas céder, et de nous faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous rendre. Il est vrai que nous étions maintenus dans cette généreuse résolution par la vue de l’amazone brésilienne que nous avions à bord. Non-seulement Anita, comme je l’ai dit, n’avait pas voulu débarquer, mais encore, la carabine à la main, elle prenait part au combat; nous étions, il faut l’avouer, vaillamment soutenus par le brave Manoel Rodriguez, commandant de notre batterie de terre, et tant que dura l’engagement, ses coups furent habilement et vigoureusement dirigés.

L’ennemi était très-acharné, surtout contre la goëlette. Plusieurs fois, pendant le combat, il la serra de si près, que je crus qu’il nous voulait aborder. Il eût été le bienvenu. Nous étions préparés à tout.

Enfin, après cinq heures d’une lutte opiniâtre, l’ennemi, à notre grand étonnement, se mit en retraite; nous sûmes depuis que c’était à cause de la mort du commandant de la Belle-Américaine, qui avait été tué roide,—mort qui avait mis fin au combat.

J’eus, pendant ce combat, une des plus vives et des plus cruelles émotions de ma vie. Pendant que Anita, sur le pont de la goëlette, encourageait nos hommes, le sabre à la main, un boulet de canon la renversa avec deux d’entre eux. Je bondis vers elle, croyant ne plus trouver qu’un cadavre; mais elle se releva saine et sauve; les deux hommes étaient tués. Je la suppliai alors de descendre dans l’entre-pont.

—Oui, j’y vais descendre, en effet, dit-elle, mais pour en faire sortir les poltrons qui s’y sont cachés.

Elle y descendit, en effet, et en ressortit bientôt, poussant devant elle deux ou trois matelots, tout honteux d’être moins braves qu’une femme.

Nous employâmes le reste du jour à ensevelir les morts et à réparer les dommages causés à notre goëlette par le feu ennemi, et ces dommages n’étaient pas minces. Le lendemain, les impériaux ne reparaissant pas, et se préparant sans doute à quelque nouvelle attaque contre nous, nous embarquâmes notre canon, nous levâmes l’ancre vers la nuit, et nous nous dirigeâmes de nouveau vers la lagune.

Lorsque l’ennemi s’aperçut de notre départ, nous étions déjà loin; il se mit néanmoins à notre poursuite, mais ce ne fut que dans la journée du lendemain qu’il put nous envoyer quelques coups de canon qui restèrent sans effet; de sorte que nous rentrâmes sans autre accident dans la lagune, où nous fûmes fêtés par les nôtres, qui s’émerveillaient que nous eussions pu échapper à un ennemi si supérieur en nombre.

XXVI
LAC D’IMIRUI

D’autres événements nous attendaient à la lagune.

Comme les ennemis continuaient de s’avancer contre nous par terre en nombre tellement supérieur qu’il n’y avait pas chance de leur résister, et que, d’un autre côté, nos maladresses et nos brutalités nous avaient aliéné les habitants de la province Sainte-Catherine, tout prêts à se révolter et à se réunir aux impériaux, et que déjà même s’était révoltée la population de la ville d’Imirui, située à l’extrémité du lac, je reçus du général Canavarro l’ordre de châtier ce malheureux pays par le fer et par le feu: force me fut d’obéir au commandement.

Les habitants et la garnison avaient fait des préparatifs de défense du côté de la mer; je débarquai donc à trois milles de distance, et les assaillis au moment où ils s’y attendaient le moins, du côté de la montagne; surprise et battue, la garnison fut mise en fuite, et nous nous trouvâmes maîtres d’Imirui.

Je désire pour moi, comme pour toute créature qui n’a pas cessé d’être homme, ne jamais recevoir un ordre pareil à celui que j’avais reçu, et qui était tellement positif, qu’il n’y avait pas pour moi moyen de m’en écarter. Quoiqu’il existe de longues et prolixes relations de faits pareils, je crois qu’il est impossible que la plus terrible relation approche de la réalité. Dieu me regarde en pitié et me pardonne, mais je n’ai jamais eu dans ma vie journée qui laissât en mon âme un aussi amer souvenir que celle-là: nul ne se fera une idée, en laissant le pillage libre, de la fatigue que j’eus à subir pour empêcher la violence contre les personnes, et pour circonscrire la destruction dans la limite des choses inanimées, et cependant j’y parvins, je crois, au delà de mes espérances; mais relativement aux biens, il me fut impossible d’éviter le désordre. Rien n’y put, ni l’autorité du commandement, ni les punitions, ni même les coups. J’en arrivai jusqu’à la menace du retour de l’ennemi. Je répandis le bruit qu’ayant reçu des renforts, il revenait contre nous, tout fut inutile; et si l’ennemi était revenu, en effet, nous trouvant ainsi débandés, il eût fait littéralement de nous une boucherie. Par malheur, la ville, quoique petite, renfermait quantité de magasins pleins de vins et de liqueurs alcooliques, de sorte qu’à part moi, qui ne bois jamais que de l’eau, et quelques officiers que je parvins à garder sous ma main, l’ivresse fut à peu près générale. Ajoutez à cela que mes hommes étaient pour la majeure partie des gens que je connaissais à peine, nouvelles recrues, indisciplinées par conséquent. Cinquante hommes bien déterminés, venant nous attaquer à l’improviste, eussent bien certainement eu raison de nous. Enfin, à force de menaces et d’efforts, je parvins à rembarquer ces bêtes sauvages déchaînées.

On porta à bord du bâtiment quelques vivres et quelques effets sauvés du pillage, et destinés à la division, et l’on revint à la lagune.

Pendant ce temps, l’avant-garde commandée par le colonel Texeira, se retirait devant l’ennemi, qui s’avançait rapide et nombreux.

Lorsque nous revînmes à la lagune, on commençait à faire passer les bagages sur la rive droite, et bientôt les troupes durent suivre les bagages.

XXVII
NOUVEAUX COMBATS

J’eus fort à faire pendant la journée où s’opéra le passage de la division sur la rive méridionale, car si l’armée était peu nombreuse, les bagages et les embarras de toute espèce n’avaient pas de fin.—Vers le point de l’embouchure le plus étroit, le courant redoublait de violence.—On travailla donc depuis le lever du soleil jusqu’à midi pour faire passer la division avec l’aide de tout ce que l’on put se procurer de barques.

Vers midi commença d’apparaître la flottille ennemie, composée de vingt-deux voiles; elle combinait ses mouvements avec les troupes de terre, et les vaisseaux eux-mêmes portaient, outre les équipages, un grand nombre de soldats. Je gravis la plus proche montagne pour observer l’ennemi, et je reconnus à l’instant que son plan était de réunir ses forces à l’entrée de la lagune; j’en donnai immédiatement avis au général Canavarro, et immédiatement les ordres furent donnés par lui en conséquence; mais, nonobstant ces ordres, nos hommes n’arrivèrent pas à temps pour défendre l’entrée de la lagune. Une batterie élevée par nous à la pointe du môle, et dirigée par le brave Capotto, ne put que faiblement résister, n’ayant que des pièces de petit calibre,—mal servies d’ailleurs par des artilleurs inhabiles.—Restaient nos trois petits bâtiments républicains, réduits à moitié d’équipage, le reste des hommes ayant été envoyés à terre pour aider au passage des troupes. Les uns par impossibilité, les autres parce qu’ils aimaient autant se tenir loin du terrible combat qui se préparait, malgré les ordres que j’envoyai, ne se joignirent pas à nous, et nous laissèrent tout le fardeau de la lutte.

Pendant ce temps, l’ennemi venait sur nous à toutes voiles, poussé par le vent et la marée. Je me hâtai donc, de mon côté, de me rendre à mon poste à bord du Rio-Pardo, où déjà ma courageuse Anita avait commencé la canonnade, pointant et mettant le feu elle-même à la pièce qu’elle s’était chargée de diriger, et animant de la voix nos hommes quelque peu intimidés.

Le combat fut terrible et plus meurtrier qu’on n’eût pu le croire. Nous ne perdîmes pas beaucoup de monde, parce que plus de la moitié des équipages était à terre, mais des six officiers répartis sur les trois bâtiments, seul je survécus.

Toutes nos pièces étaient démontées.

Mais nos pièces démontées, le combat continua à la carabine, et nous ne cessâmes point de tirer pendant tout le temps que passa devant nous l’ennemi. Pendant tout ce temps, Anita demeura près de moi, au poste le plus dangereux, ne voulant ni débarquer, ni profiter d’aucun abri, dédaignant même de s’incliner, comme fait l’homme le plus brave, quand il voit la mèche s’approcher du canon ennemi.

Enfin, je crus avoir trouvé un moyen de l’éloigner du danger.

Je lui ordonnai, et il fallut un ordre de moi pour qu’elle obéît, et surtout cette probabilité que l’homme que j’enverrais trouverait quelque prétexte pour ne pas revenir;—je lui ordonnai d’aller demander du renfort au général, promettant que s’il voulait m’envoyer ce renfort, je rentrerais dans la lagune à la poursuite des Impériaux et les occuperais de telle façon, qu’ils ne penseraient pas à débarquer, dussé-je, la torche à la main, mettre le feu à leur flotte. J’obtins d’ailleurs d’Anita qu’elle resterait à terre et m’enverrait la réponse par un homme sûr; mais, à mon grand regret, elle revint elle-même: le général n’avait pas d’hommes à m’envoyer; il m’ordonnait, non pas de brûler la flotte ennemie, ce qu’il regardait comme un effort désespéré et inutile, mais de revenir en sauvant les armes de main et les munitions.

J’obéis. Alors, sous un feu qui ne se ralentit pas un instant, nous arrivâmes à faire transporter à terre, par les survivants, les armes et les munitions, opération qu’à défaut d’officier, dirigeait Anita, tandis que, passant d’un bâtiment à l’autre, je déposais dans l’endroit le plus inflammable de chacun d’eux le feu qui devait le dévorer.

Ce fut une mission terrible, en ce qu’elle me fit passer une triple revue de morts et de blessés. C’était un véritable abattoir de chair humaine; on marchait sur les bustes séparés des corps; à chaque pas, on poussait du pied des membres épars. Le commandant de l’Itaparika, Juan Enriquez de la Raguna, était couché au milieu des deux tiers de son équipage, avec un boulet qui lui faisait, au milieu de la poitrine, un trou à passer le bras. Le pauvre John Griggs avait eu, comme je l’ai dit ailleurs, le corps coupé en deux par une mitraillade, presque reçue à bout portant. Je me tâtais, à la vue d’un pareil spectacle, et je me demandais comment, ne m’étant pas plus ménagé que les autres, j’avais pu rester entier.

En un instant, un nuage de fumée enveloppa nos bâtiments,—et nos braves morts eurent du moins, brûlés sur le pont de leurs bâtiments,—un bûcher digne d’eux.

Pendant que j’avais accompli mon œuvre de destruction, Anita avait accompli son œuvre de sauvetage.—Mais de quelle façon, bon Dieu! de manière à me faire trembler. Peut-être, pour le transport des armes à la côte et son retour au bâtiment, fit-elle vingt voyages, passant constamment sous le feu de l’ennemi. Elle était dans une petite barque avec deux rameurs, et les pauvres diables se courbaient le plus possible pour éviter balles et boulets.

Mais elle, debout à la poupe, au milieu de la mitraille, elle apparaissait droite, calme et fière comme une statue de Pallas, et Dieu, qui étendait une main sur moi, la couvrait en même temps de l’ombre de cette main.

Il était nuit presque close, lorsque ayant réuni les survivants, je rejoignis la queue de notre division, en retraite vers Rio-Grande, et suivant la même route que nous avions suivie quelques mois auparavant, le cœur plein d’espérance, et précédés par la victoire.

XXVIII
A CHEVAL

Au milieu des péripéties de mon aventureuse existence, j’ai toujours eu de douces heures, de bons moments, et quoique celui où je me trouvais ne paraisse pas au premier abord faire partie de ceux qui m’ont laissé un agréable souvenir, je le réclame cependant, sinon comme plein de bonheur, du moins comme plein d’émotions.

A la tête de quelques hommes restés de tant de combattants qui avaient, à juste titre, mérité le nom de braves, je marchais à cheval, fier des vivants, fier des morts, presque fier de moi-même. A mes côtés chevauchait la reine de mon âme, la femme digne de toute admiration. J’étais lancé dans une carrière plus attrayante que celle de la marine: que m’importait de n’avoir, comme le philosophe grec, que ce que je portais avec moi? de servir une pauvre république qui ne payait personne, et dont, fût-elle riche, je n’eusse pas voulu être payé? N’avais-je pas un sabre battant à mon côté, une carabine posée en travers de mes arçons? N’avais-je pas près de moi Anita, mon trésor, cœur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples? N’envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une simple distraction de la vie des camps? L’avenir me souriait serein et fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes américaines, plus délicieuses et plus belles elles m’apparaissaient.

Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu’à Las Torres, limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L’ennemi s’était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha, venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra, département de la montagne appartenant à la province de Rio-Grande.

Les montagnards nos amis, attaqués par des forces supérieures, demandèrent secours au général Canavarro, et il disposa, pour leur venir en aide, une expédition aux ordres du colonel Texeira. Nous fîmes partie de cette expédition. Reçus par les Serramins, commandés par le colonel Aranha, nous battîmes complétement, à Santa Vittoria, la division ennemie. Acunha se noya dans le fleuve Pelatas, et la majeure partie de ses troupes resta prisonnière.

Cette victoire remit sous le commandement de la république les deux départements de Vaccaria et de Lages, et nous entrâmes triomphants dans le chef-lieu de ce dernier.

La nouvelle de l’invasion impériale avait relevé le parti brésilien, et Mello, chef ennemi, avait accru dans cette province son corps de cinq cents hommes environ de cavalerie.

Le général Bento-Manoel, chargé de le combattre, ne l’avait pu faire à cause de sa retraite, et il s’était contenté d’envoyer le colonel Portinko à la poursuite de Mello, qui se dirigeait sur Saint-Paul.

Notre position et nos forces nous mettaient à même, non-seulement de nous opposer au passage de Mello, mais encore de l’anéantir. La fortune ne le voulut pas: le colonel Texeira, incertain si l’ennemi venait par Vaccaria ou par Coritibani, divisa sa troupe en deux corps, envoyant le colonel Aranha à Vaccaria avec sa meilleure cavalerie, tandis que nous, avec l’infanterie et quelques hommes à cheval seulement, pris presque tous parmi les prisonniers, nous nous dirigeâmes vers Coritibani.

Ce fut cette route que prit l’ennemi.

Cette division de nos forces nous fut fatale: notre récente victoire, le caractère ardent de notre chef, et les nouvelles que nous avions de l’ennemi, nous le faisaient par trop mépriser. En trois jours de marche, nous fûmes à Coritibani, et nous campâmes à peu de distance du Maromba, où l’on supposait que les impériaux devaient passer. On plaça un poste sur le rivage, et des sentinelles dans les endroits où on le jugea nécessaire, et l’on s’endormit parfaitement tranquille.

Quant à moi, l’habitude que j’avais de ces sortes de guerres fit que je ne dormis que d’un œil.

Vers minuit, le poste du fleuve fut attaqué avec tant de furie, qu’à peine eut-il le temps de fuir en échangeant quelques coups de fusil avec l’ennemi.

Au premier coup de feu j’étais sur pied, criant: Aux armes! A ce cri, tout le monde s’éveilla et se tint prêt au combat. Quelque temps après la naissance du jour, l’ennemi parut, et, ayant passé le fleuve, s’arrêta à quelque distance de nous, se tenant en bataille. Tout autre que Texeira, en voyant la supériorité du nombre, aurait expédié des courriers pour appeler le second corps à son aide, et, jusqu’à la jonction d’Acunha, eût amusé l’ennemi; mais le vaillant républicain craignit qu’il ne se retirât, et que, par sa fuite, il ne perdît l’occasion de combattre. Il se lança donc au combat, s’inquiétant peu de la position avantageuse qu’occupait son adversaire.

L’ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait, en outre, embusqué sur ses flancs quelques pelotons. Texeira ordonna l’attaque; l’ordre fut vigoureusement accompli. L’ennemi alors simula une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la fusillade; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons embusqués qu’ils n’avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta en avant avec une nouvelle impétuosité; l’ennemi recula et se mit en retraite.

Il n’y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou d’autre, peu de troupes ayant été engagées.

Cependant, l’ennemi se retirait avec précipitation, et nous le poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie continuant de fuir pendant l’espace de neuf milles, nous ne pûmes le poursuivre avec notre infanterie. En approchant du Passa du Maromba, notre chef d’avant-garde, le major Giacinto, donna avis au colonel que l’ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à ses bœufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu’il voulait continuer sa retraite. Texeira n’hésita pas un instant: il ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop, et me recommanda de le suivre d’aussi près que possible avec mon infanterie.

Mais cette retraite n’était qu’une feinte de notre astucieux ennemi; et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop.—Par l’effet des accidents de terrain et de la précipitation avec laquelle il l’avait franchi, il s’était trouvé hors de notre vue, et, arrivé au fleuve, il avait bien, comme nous l’avait fait dire le major Giacinto, poussé de l’autre côté du fleuve ses bœufs et ses chevaux, mais la troupe s’était cachée, elle, derrière des collines boisées qui la dérobaient entièrement à nos yeux.

Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l’imprudence que nous avions eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une contre-marche,et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d’une vallée.

Notre peloton, qui poursuivait l’ennemi dans sa fuite simulée, fut le premier à s’apercevoir du piége, sans avoir le temps de l’éviter. Pris de flanc, il fut complétement culbuté; nos trois autres escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage et la résolution de Texeira et de quelques-uns de nos officiers de Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et éparpillés dans toutes les directions.

C’étaient, je l’ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria, sur lesquels nous avions peut-être un peu légèrement compté;—en effet, ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause;—puis, soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l’exercice du cheval;—aussi se débandèrent-ils au premier choc, et, à part quelques morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers.—Je ne perdis rien des incidents de la catastrophe.—Monté sur un bon cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement possible, je m’étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d’une colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.

Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut en vain.—Du haut de mon éminence, je jugeai qu’il était trop tard pour qu’ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt pour empêcher que tout ne fût perdu.—J’appelai à moi une douzaine de mes anciens compagnons, les plus lestes et les plus braves: ils accoururent. Je laissai le major Peichotto chargé du reste, et avec cette poignée de vaillants je pris, au sommet d’une colline, une position fortifiée par des arbres.—De là nous fîmes tête à l’ennemi, qui s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes de point de ralliement à ceux des nôtres qui n’avaient pas complétement perdu courage.—Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers, après avoir fait des miracles de courage; le reste de l’infanterie nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et meurtrière.

Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et treize, nous combattîmes avec avantage; l’ennemi, manquant d’infanterie et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait inutilement: cinq cents hommes d’excellente cavalerie, toute bouillante et enorgueillie de la victoire, s’épuisèrent devant quelques hommes résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer.—Cependant, malgré cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l’ennemi de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus solide que celui qui nous avait protégés jusqu’alors.—Un îlot d’arbres s’offrit à notre vue, distant d’un mille environ.—Nous commençâmes notre retraite en nous dirigeant vers lui.—En vain l’ennemi cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu’il trouvait l’avantage du terrain, tout fut inutile.

Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l’ennemi de quelque côté qu’il se présentât,—reculant toujours ainsi en bon ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge, où n’osa pénétrer l’ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au poing, nous attendîmes la nuit.

De tous côtés l’ennemi nous criait:—Rendez-vous!—mais nous ne lui répondions que par notre silence.

XXIX
LA RETRAITE

La nuit venue, nous nous préparâmes à partir; notre intention était de reprendre la route de Lages. La plus grande difficulté de ce départ était le transport des blessés. Le major Peichotto surtout ne pouvait aucunement s’aider, étant atteint d’une balle au pied.

Vers dix heures du soir, les blessés accommodés du mieux possible, nous commençâmes notre marche, abandonnant notre bouquet de bois, et tâchant de suivre la ligne de la forêt. Cette forêt, la plus grande peut-être qu’il y ait au monde, s’étend des alluvions de la Plata à celles des Amazones, ces deux reines des rivières, couronnant les crêtes de la Sierra de Espinasso, sur une étendue de trente-quatre degrés de latitude; je ne connais pas son extension en longitude, elle doit être immense.

Les trois départements de Cima da Serra, de Vaccaria et de Lages sont, je crois l’avoir déjà dit, situés dans des clairières de cette forêt. Coritibani, espèce de colonie établie par les habitants de la ville de Coritiba, située dans le district de Lages, province de Sainte-Catherine, était le théâtre de l’événement que je raconte; nous côtoyions donc notre bois isolé pour nous approcher le plus possible de la forêt, et tâcher de rejoindre dans la direction de Lages le corps d’Aranha, éloigné de nous si mal à propos.

A notre sortie du bois, il nous arriva un de ces événements qui prouvent combien l’homme est fils des circonstances, et ce que peut une terreur panique, même sur les plus courageux. Nous marchions en silence, comme il convenait à notre situation, disposés à combattre l’ennemi, s’il se fût opposé à notre retraite. Un cheval, qui se trouvait sur la lisière du bois, au peu de bruit que nous fîmes, prit peur et s’enfuit.

On entendit une voix qui criait:

—C’est l’ennemi!

A l’instant même, ces soixante et treize hommes qui avaient résisté à cinq cents, avec tant de courage qu’on pouvait dire qu’ils les avaient vaincus, s’épouvantèrent et prirent la fuite se dispersant de telle façon, que ce fut un miracle que quelqu’un des fugitifs n’allât point heurter l’ennemi et lui donner l’éveil.

Enfin je parvins à réunir un noyau auquel peu à peu se joignit le reste, de sorte qu’au lever du jour nous étions à la lisière de cette forêt, nous dirigeant sur Lages.

L’ennemi, que rien n’avait prévenu de notre fuite, nous chercha inutilement le jour suivant.

Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme, la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre, combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une fois dans la forêt, il n’en fut pas de même; tout nous manqua, et la détresse, n’ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible, cruelle, insupportable. L’absence des vivres, l’abattement de tous, les blessures de quelques-uns, l’absence de moyens de les panser, faillirent nous jeter dans le découragement.

Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines; et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un chemin dans cette forêt, où il n’existait pas même un sentier, et où la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques, pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris forment en certains endroits d’infranchissables remparts.

Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail de les rallier et de leur imposer à force d’énergie. Il n’y avait qu’une seule ressource peut-être à ce découragement, et ce fut moi qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l’entendraient, ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés et se défendant les uns les autres. Le remède fut efficace: à partir de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à déserter, et la confiance du salut revint à tous.

Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une picada, sentier de la largeur d’un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux bœufs.

De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par un effroyable jour de pluie.