[1] Karakédy, en turc, noir, chat. C. F.
—«L'Énigme, de Paul Hervieu! Ah!... la pièce où deux maris découvrent l'infortune conjugale de l'un d'eux, sans savoir duquel?... Je me souviens!... Une belle chose, oui ... mais féroce pour la lâcheté humaine... Il y a là-dedans un amant qui est tout à fait un joli monsieur. Quel pleutre, quel laquais que cet amant-là! Sa maîtresse est à ses pieds, la femme qui s'est donnée à lui entière, corps et cœur; elle est sous le couteau, elle crie au secours, et lui, tranquille comme feu Ponce-Pilate, s'en lave les mains et va galamment se tuer dans la coulisse, laissant la misérable agoniser comme elle pourra... Pouah!
—Quoi?... Ce que je voudrais qu'il fit?... Parbleu, son devoir? son devoir, qui lui est tout tracé, clair, impérieux, absolu. Il y a une autre femme n'est-ce pas, et un autre mari? Eh bien! l'amant doit mentir, accuser l'autre femme, l'innocente, et la perdre! l'amant doit avouer, affirmer, proclamer que c'est celle-ci sa maîtresse; celle-ci, pas celle-là; et sauver celle-là, la sienne, aux dépens de celle-ci, qui sans doute n'a rien fait, mais qui ne lui est, à lui, rien...
Hein? ce serait abominable? Et puis après? Bien sûr que ce serait abominable! Mais ce serait, mais c'est le devoir. Il y a des tas de devoirs abominables. C'était le devoir de Lorenzaccio de vendre sa sœur au duc de Florence. C'était le devoir de Napoléon d'habiller de crêpe quarante mille femmes prussiennes, le jour d'Iéna... C'est le devoir d'un amant d'être l'âme damnée de sa maîtresse, et, pour elle, de tuer, de voler, de se parjurer. C'est le devoir. Moi, pour une femme dont j'ai d'ailleurs oublié le nom, j'ai jadis signé des faux et commis des lettres anonymes... Ça vous dégoûte? Ne soyez pas amant alors! personne ne vous force!...
Ecoutez une aventure qui m'est arrivée, il y a ... il y a longtemps. Une aventure en deux actes, comme l'Énigme; moins tragique:—Au premier acte, j'avais vingt ans. Je passais une fin de septembre à la campagne, chez une brave femme, amie de ma mère. J'étais assez joli en ce temps-là; j'avais les joues douces et la moustache fine. Les deux filles de la maison s'en aperçurent vite. Elles étaient, d'ailleurs, délicieuses toutes deux, et je serais aujourd'hui bien embarrassé de choisir entre elles. L'aînée, Marthe, était longue, brune et pâle, avec d'extraordinaires yeux noirs et des cheveux bleus, longs comme ça. La cadette, Louise, ressemblait trait pour trait à Ophélie: rien que du blond, du rose, du diaphane... Oui, aujourd'hui, je ne saurais vraiment pas à qui donner la pomme. Mais je vous ai dit que je n'avais alors que vingt ans. Bête comme tous les heureux gars de cet âge, je n'hésitai pas une seconde: je pris l'aînée, parce que déjà mariée, et je laissai pour compte la cadette, parce qu'encore jeune fille. Une femme mariée, pour un débutant, cela représente le paradis de Mahomet en pantalons de dentelles.
Naturellement ce ne fut qu'une passade: une douzaine de nuits assez chaudes, en tout et pour tout. Quand même, ces douze nuits-là font un souvenir dans ma vie. Cette Marthe, ma première maîtresse «mondaine», je l'avais érigée tout de suite sur un piédestal très haut, comme la déesse exquise de toutes les sensualités et de tous les raffinements. Depuis, bah!... Mais maintenant encore, après tant d'années et tant de femmes, je revois toujours avec plaisir ce corps mince et long, et cette peau brune, et le signe qui attirait toujours mes lèvres, une mouche naturelle piquée près d'une fossette de la hanche gauche...
Mais la douzième nuit passée, je repris le chemin de fer. Et la treizième nuit ne vint jamais.
Rideau.
Au second acte, j'avais trente ans. Je venais d'être élu député de Saône-et-Seine, et ma carrière politique se dessinait. Un soir, à un dîner quelconque, on me présente à ma voisine. Et je la reconnais au premier coup d'œil: c'était Louise; Louise, la sœur de Marthe.
Elle était plus charmante que jamais, toujours très Ophélie, et ses yeux verts devenus profonds comme des lacs. Je parlai de notre rencontre ancienne; elle rougit et se troubla. J'évoquai certains souvenirs; elle perdit absolument contenance. Je lui tendis un rendez-vous; elle s'y accrocha comme une noyée. Et chez moi, dès le canapé, elle m'avoua qu'elle m'aimait depuis dix ans, et que, jeune fille, puis femme, elle n'avait jamais cessé de m'attendre.
Elle avait épousé un mari superbe, une gigantesque brute à barbe gothique qu'elle craignait comme le feu. Par prudence, il me fallut devenir l'ami de ce seigneur, et fréquenter chez lui. Mais, le premier jour, j'eus une étrange surprise. Devinez qui m'attendait dans le salon de Louise? Marthe. Marthe, ma maîtresse de jadis. Les deux sœurs et leurs deux maris habitaient le même petit hôtel. Un mari de moins et je me serais cru rajeuni de dix années.
Seulement, la situation s'était inversée. J'étais maintenant l'amant de Louise et Marthe ne m'était plus rien.
Quand même, tout alla bien, d'abord.
Louise, jadis, n'avait pas vu bien clair dans mon intrigue avec son aînée. Pareillement, Marthe ne constata pas tout de suite que sa cadette lui avait succédé, après interrègne. Et, bonne fille, elle me pardonna tant bien que mal de n'être pas incontinent retombé dans ses bras.
Mais, du jour où la vérité lui apparut, elle ne me pardonna pas du tout d'être tombé dans les bras de sa sœur. Et, sans crier gare, elle commença contre nous deux une guerre au couteau.
Comme début, elle me brouilla avec le mari, je n'ai jamais su par quelle machiavélique rouerie. Après quoi, Louise reçut des lettres anonymes l'informant avec détails d'un caprice que je m'étais passé pour je ne sais quelle chanteuse de café-concert. Il fallut tout mon sang-froid pour éviter une rupture.
Le plus drôle, c'est que je ne devinais pas du tout la main d'où partaient les tuiles. La bêtise masculine est insondable. Face à face, Marthe était la plus indulgente des grandes sœurs. A la voir toujours souriante, et si gentiment camarade en toutes circonstances, j'étais à cent lieues de me défier d'elle.
Elle se démasqua pourtant, mais un peu tard.
Ici, permettez-moi deux mots hors texte: j'ai oublié de poser le décor de mon deuxième acte.
Je recevais trois fois par semaine ma maîtresse chez moi, rue de Courcelles, l'après-midi. Mais Louise, un peu plus romanesque que de raison, trouva bientôt à ces rendez-vous trop réglés un petit goût de pot-au-feu conjugal. Très libre dans sa maison et n'habitant pas au même étage que son mari, elle insista pour me recevoir de temps en temps chez elle, après dîner. L'imprudence n'était pas bien grande de bavarder de dix à onze dans un petit salon commun d'ailleurs aux deux sœurs. Un monsieur en habit n'est pas compromettant, même en tête à tête, tant que minuit n'a pas sonné et que la chambre à coucher n'est point ouverte. Mais, peu à peu, enhardie par l'habitude, ma pauvre Louise en vint à des témérités. D'abord, les séances s'allongèrent. Ensuite, la chambre à coucher s'ouvrit. Finalement, la robe de soir se mua en robe de nuit. Nous étions mûrs pour la catastrophe.
Un soir,—un matin plutôt, c'était l'heure où l'on rentre du cercle,—j'étais seul dans le petit salon: seul, et pour cause: nous avions été deux la minute d'avant, et mon plastron s'en trouvait encore fripé, dangereusement. Une porte craque; je me redresse: le mari entre, apoplectique, et sa barbe de burgrave tremblant de mâle rage. Il tenait encore la lettre anonyme qu'il venait de trouver, la seconde d'avant, au beau milieu de son oreiller.
Ah! cet homme-là était une brute magnifique. Il n'hésita pas une seconde:
—Bandit! gueux! larron d'honneur!—me brailla-t-il.—Où est-elle? où est-elle?
Et, comme un fou, il se rua sur la porte par où Louise était sortie.
Naturellement, je n'en menais pas large: je n'avais pas même un canif. Dans l'instant, j'eus la vision atroce de ma pauvre petite amie abattue sanglante et de cette bête fauve la piétinant.
Déjà, il enfonçait le battant plutôt qu'il ne l'ouvrait. Mais il recula, pétrifié. Derrière la porte, quelqu'un écoutait à la serrure, quelqu'un qui jeta un cri perçant: Marthe, qui n'avait pas résisté à sa féroce envie de voir tout.
Elle s'était embusquée dans ce cabinet qui séparait le petit salon de la chambre de Louise. Trop curieuse!... Le mari, stupide, la regarda d'abord comme un aérolithe. Puis, la voix baissée d'un ton:
—Marthe?—dit-il, comme n'en croyant pas ses yeux; il n'avait pas l'intelligence prompte;—Marthe? vous? Qu'est-ce que vous faites ici?
D'un bond, je m'élançai de mon divan et je lui abattis ma main sur l'épaule. Un éclair m'avait illuminé.
—Et vous?—dis-je rudement:—qu'est-ce que vous y faites? qu'est-ce que vous y f...z, mordieu?
Il pivota, ahuri:
—Moi? mais je suis chez moi, je suppose!
D'un doigt, je pointai le tapis:
—Partout ailleurs, c'est possible; mais ici, non!
—Non?
—Non! Vous êtes chez madame, que voici!
—(Marthe, suffoquée, ne trouva pas une syllabe.)—Et j'imagine que vous n'êtes tout de même pas un mouchard à la solde de votre beau-frère?
Quatre secondes interminables il me dévisagea, les yeux ronds. Puis l'idée fit brèche dans sa tête.
Il regarda sa belle-sœur, demi-nue dans un peignoir souple. Incontestablement, nous étions seuls, elle et moi, et tous deux en désordre. Alors, il vacilla sur ses jambes et saisit le dossier d'une chaise. L'autre soupçon hésitait en lui. Mais la lettre anonyme crissa dans sa main.
Il l'entendit, et une fureur nouvelle assaillit son doute:
—Et ça?—cria-t-il en me jetant le papier sous le nez:—et ça, qu'est-ce que vous en dites? Prouvez-le donc que c'est celle-ci votre ... complice ... celle-ci, et pas l'autre?
Je haussai les épaules:
—Je ne tiens pas à rien prouv...
Mais je m'arrêtai net. Une preuve? il voulait une preuve?
—Au fait, si vous y tenez ... priez donc Marthe de vous montrer la mouche qu'elle a, près d'une fossette, à la hanche gauche...
C'était une fameuse brute. Il se rua d'un bond sur la malheureuse et lui arracha son peignoir.
Elle cria, elle se débattit de toutes ses forces. Mais moi, d'une main, je lui fermai la bouche, et, de l'autre, je lui maîtrisai les deux poignets,—tout en proclamant, doucereux: «Il vaut mieux, voyons, chère amie!...» Et, ce disant ...—dame! à certaines heures rouges, on redevient assez bête sauvage ... ce disant,—je lui enfonçai fort agréablement mes ongles dans la chair.
Lui déchirait en lambeaux la mousseline et la batiste. Sous la chemise, une peau mate apparut, dont je me souvenais. Et il hurla soudain:
—La mouche! C'est vrai, c'est bien vrai...
Alors, Louise sauvée, je lâchai Marthe. Il y avait un rien de sang au bout de mes cinq doigts...»
1907.
Bonne mère! faites que je ne le sois pas, qué? Différemment faites que je ne le sache pas ... et les autres non plus, surtout!...
Cet homme-là vous eût certainement fait l'effet qu'il me fit à moi: celui d'être un homme absolument comme les autres, comme tous les autres; tel l'homme qu'on ferait avec tous les autres, comme tous les autres, comme tous les autres hommes additionnés ensemble, puis divisés par leur nombre total. Bref, une sorte d'homme-moyenne. Il était par conséquent l'homme moyen par excellence. Moyen au physique, moyen de la tête aux pieds: ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre; et moyen davantage au moral: de ma vie, je ne l'entendis rien dire qui ne fût lieu commun, ni ne le vis rien faire qui ne fût chose convenable, correcte et mesurée. M. Prud'homme eût pris pour son modèle cet homme dépourvu de toute apparente originalité,—donc comme il faut. En politique, en religion, en art, en littérature,—en amour même, cette pierre de touche de la personnalité,—le dit homme comme il faut avait toujours professé les opinions les plus régulières, donc bien dit, et toujours fait comme il disait. Par exemple, il s'était marié: l'homme n'est pas fait pour vivre seul; il avait eu deux enfants, une fille et un garçon: de quoi contenter tous les goûts; puis un dernier-né: il faut compter avec le mauvais hasard ... mieux encore, sa femme l'avait trompé: un mari comme les autres devrait-il par hasard ne pas porter les cornes?
La femme de cet homme-là,—cette femme qui le trompait,—avait d'ailleurs quelques excuses: au rebours de son mari, elle n'était moyenne en rien du tout. Beaucoup plus jolie que de règle, beaucoup plus gracieuse que jolie, beaucoup plus aguichante que gracieuse, elle méritait incontestablement de séduire beaucoup mieux qu'un quotient d'humanité, si j'ose dire. Elle le méritait, et le désirait aussi, très fort. Que voulez-vous! les Écritures sont là pour poser en dogme qu'elle descendait de notre grand'mère à tous, madame Ève, qui aima mieux s'en faire conter par le diable que de ne s'en faire pas conter du tout.
Ce qu'on désire fort, on l'obtient tôt: le désir est à sa satisfaction ce que l'aimant est au fer: l'un attire l'autre. Ce qu'on obtient tôt, on s'y attache; et quand on le perd, ce n'est pas sans regret. Ce qu'on regrette, on tâche à le remplacer; n'importe comment. Si la qualité manque, la quantité y supplée. D'où le proverbe cher aux belles dames: un ami qui s'en va, dix amis qui s'en viennent...
Tout cela pour que chacun sache que notre jolie, gracieuse, aguichante et coquette petite-fille d'Ève goûta d'abord, selon la norme, d'un seul galant; puis en grignota quelques autres, puis finalement, croqua sa vingtaine; mais aussi pour que chacun comprenne que ce fut tout uniment parce qu'elle connaissait le proverbe cher aux belles dames et parce qu'elle croyait en la Sagesse des Nations ni plus ni moins qu'en Dieu le Père. A telles enseignes, que même au nombre dix, elle préféra le nombre vingt: deux sûretés valent mieux qu'une.
Somme toute, rien de plus louable, aux yeux de quiconque est de bonne foi et dédaigne les morales toutes faites. J'ai d'ailleurs le devoir de prévenir mes lecteurs qu'ayant eu, moi, l'honneur de compter le mari parmi mes bons amis, je ne saurais tolérer sur la femme aucune plaisanterie plus ou moins grivoise. A bon entendeur, n'est-ce pas?...
—Parmi vos bons amis, le mari?
—Certes!
—Et vous avez laissé cet honnête homme, votre bon ami, seul dans la détresse de son infortune conjugale?
—Détresse?
Holà! ho! s'il vous plaît!...
Vous appelez ça une détresse? Être ce que furent César, Napoléon, Molière et La Fontaine? Vous êtes dégoûté!... Moi, j'appelle ça une veine si vous êtes joueur et une médecine si vous êtes amoureux. Et vous voudriez que je prive un ami de cette panacée ou de ce fétiche? Je n'en ferai jamais rien. Et ma raison me dit que, ce faisant, je ferai bien.
D'ailleurs, en l'occurrence, j'avais un autre motif de me taire: des vingt galants, le vingtième était moi-même. Alors, dame! charité bien ordonnée commençant par soi-même...
Vous voyez...
D'ailleurs, vous me la baillez belle, avec votre indignation: «J'ai laissé mon bon ami dans sa détresse...» Comment l'en aurais-je retiré! Vous connaissez le moyen d'empêcher une femme de n'en faire qu'à sa tête et d'aimer où bon lui semble?
—Mais il fallait...
—Pardon? Vous dites?... Il fallait avertir le mari?
Oh! que non, bonnes gens! Il fallait tout ce qu'il vous plaira, plutôt que cette incommensurable bêtise! Et la fin de l'histoire vous va prouver qu'il fallait au contraire, précisément, ne pas l'avertir.
Car si grosse que soit une bêtise, il se trouve toujours un imbécile plus gros qu'elle pour la faire. L'imbécile donc se trouva. Et il s'en fut tout droit chez le mari, faire la bêtise: avertir cet homme qui ne demandait pourtant qu'à n'être pas averti.
Et il arriva ce qui devait arriver. L'imbécile n'eut pas plutôt lâché le paquet:
—Monsieur, votre femme vous trompe!
Que le mari lui servit cette foudroyante réplique:
—Naturellement! je le savais, monsieur.
L'imbécile en changea de couleur:
—Ah!—balbutia-t-il,—vous le saviez!
L'homme qui le savait haussa les épaules:
—Parbleu! me prenez-vous donc pour un autre? Monsieur, huit maris sur dix sont trompés par leur femme. Je prévoyais donc que je le serais. Quand on prévoit, on a vite fait de voir. J'ai vu... Et je vous le redis, monsieur! je savais ce que vous venez d'essayer de m'apprendre. En vérité, oui: je le savais.
Et, satisfait, il allumait une cigarette, quand, les sourcils soudain froncés:
—J'y songe!... pour avoir essayé de me l'apprendre, il faut que vous l'ayez su vous-même?... comment cela, monsieur? seriez-vous par hasard un amant de ma femme?
L'imbécile sauta comme un bouchon de champagne:
—Moi, monsieur! Ah! vous ne me connaissez pas!... une pareille infamie? j'en suis tout à fait incapable...
—Au fait, c'est bien ce que je m'étais dit d'abord...
L'homme qui le savait avait, d'un coup d'œil, soupesé l'imbécile; il précisa:
—Cela m'eût étonné: ma femme a du goût...
Et soudain, les sourcils en arc:
—Mais ... j'y songe encore: voici quelque chose d'incorrect, il me semble ... de fort incorrect?... Voyons, un peu de logique: ma femme me trompe,—bien! je suis ... ce que je suis,—très bien! je sais que je le suis,—de mieux en mieux! Tout cela est en effet comme cela doit être, logique, convenable. Et puis c'est notre affaire, à ma femme et à moi... Mais, que je sache, ce n'est pas votre affaire, à vous, monsieur?
L'imbécile, d'un geste vague, en convint. Et l'homme qui le savait en prit avantage:
—Ce n'est pas votre affaire en rien! Voilà qui est ennuyeux, monsieur! Réfléchissez un peu je vous en prie: doit-on savoir quelque chose des affaires qui ne vous concernent en rien? Non, sans contredit. Ce n'est pas le fait d'un homme comme il faut. En vérité, plus j'y pense... C'est très ennuyeux, monsieur! Voilà que je suis cocu, et voici que vous le savez, vous, qui n'êtes pas même l'amant de ma femme!
—Je vous jure,—s'exclama l'imbécile...
—Moi,—trancha net l'homme qui le savait,—je ne vous jure rien parce que je ne jure jamais, monsieur! jurer se porte assez mal, soit dit sans vous offenser. Je ne jure donc pas, mais je constate que vous m'avez mis dans une situation où jamais personne ne fut! Pour un peu, grâce à vous, je ne serais plus un homme comme les autres!
Il enfonça ses deux mains dans ses poches et conclut:
—C'est excessivement ennuyeux, monsieur!
L'imbécile se hasarda:
—Monsieur, dans tous les cas, je vous affirme...
Il fut encore coupé comme au couteau:
—Que nous voilà tous, vous, moi, ma femme ... pauvre enfant!... et même ses amants, dans une situation intolérable? Cela va de soi! la belle affirmation! qu'il faut sortir de cette situation, n'importe comment? certes oui! mais le moyen?... je n'en vois qu'un!... et encore...
—Monsieur, tout ce que vous ferez sera bien fait,—déclara résolument l'imbécile;—et, d'avance, je me range à votre avis...
—Alors, je n'hésite plus, monsieur. Merci: vous m'ôtez un poids!
Et l'homme qui le savait, respirant plus large, commença d'extraire ses mains des profondeurs de ses poches...
—Croyez d'ailleurs,—dit-il, comme pour prendre congé,—croyez, monsieur, que je suis désolé de n'avoir vu que ce moyen-ci...
Il achevait de dégager l'une de ses mains, la droite...
—... que ce moyen-ci ... qui est brutal, et vraiment incorrect... Mais l'incorrection, convenez-en, serait pire, si les choses demeuraient en l'état...
Et l'homme qui le savait, levant la main et le revolver qu'elle tenait, brûla la cervelle de l'imbécile qui n'aurait pas dû le savoir.
1920.
—«Ceci est une histoire gaie; une histoire vraie aussi: pour la première fois, j'ai le droit de raconter une aventure telle qu'elle est arrivée, sans y changer une virgule ... sans même en déguiser le nom des personnages: des trois qu'ils furent, deux sont morts et je suis le troisième. D'ailleurs, l'aventure est honorable pour tous.
Les trois personnages en question, Paris les a fort connus. C'étaient: la comtesse Altéra, dont vous avez sûrement suivi le cercueil l'an passé: il n'y eut jamais tant de roses et tant d'orchidées dans Sainte-Clotilde;—puis le comte Lla Sela, le secrétaire d'Espagne, tué à l'ennemi six mois plus tôt: en 1914, Lla Sela se cacha sous la défroque d'un dragon français, histoire de se battre pour la France;—enfin, moi-même, prince Claudius Alghero. Ceux qui se battirent en duel—à mort—furent, naturellement, Lla Sela et moi. Celle pour qui l'on se battit fut, non moins naturellement, la comtesse. Ma foi! je le dis comme je le pense et sans vergogne, jamais plus adorable femme ne fit s'entre-tuer deux meilleurs amis. Lla Sela, Alghero; Alghero, Lla Sela: le monde confondait parfois. Les deux doigts de la main, exactement.
Mais le diable s'en mêla: vers 1907, la comtesse Altera s'était, j'ignore pourquoi, toquée de Lla Sela qui, lui, l'aimait comme un imbécile depuis toujours. Moi, je fus le confident: rien d'horripilant comme ça. J'y gagnai toutefois ceci que, vers 1911, madame Altera, qui avait eu tôt fait, comme bien vous pensez, d'en avoir assez de Lla Sela, se toqua de moi: les confidents ont l'habitude d'être là à l'heure qu'il faut. J'avais été bon confident, et je fus promu au grade supérieur.
La chose arriva par un soir d'été magnifique... Mon Dieu! qu'il était donc beau, ce soir-là!—du moins, il me sembla tel; mais à Lla Sela, il ne sembla pas tel du tout... Que voulez-vous! il y a des gens qui prendraient le soleil pour la pluie...
Je passe sur les détails, qui n'intéressent que moi. Il en est un toutefois que je dois préciser: tout en commençant de m'aimer chèrement, tout en n'aimant plus du tout Lla Sela, tout en jurant même tant qu'elle pouvait que jamais elle ne l'avait aimé, Elsa (elle s'appelait Elsa...) n'avait pas eu le courage de signifier tout de suite son congé à ce pauvre diable. Elle voulait faire ça tout doucement. En amour, la douceur est inopportune. On gagne un œuf, on perd un bœuf. Entre Lla Sela, qui, par conséquent, se figurait toujours être l'Ami, avec un grand A, et moi, qui étais l'Ami, et qui ne me figurais pas ne pas l'être devenu, la situation fut impossible en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Vous vous figurez sans peine qu'il est désagréable de rencontrer toujours, matin et soir, soit quatorze fois par semaine, le même intrus chez celle que vous aimez, et les mêmes orchidées dans ses cornets à fleurs. D'autant que nous étions tous deux tenus au secret, et que, dans ces conditions, le soulagement semblait interdit de nous entre-chercher querelle! Je crois que nous n'y serions jamais parvenus si Lla Sela n'avait fini par prendre le taureau par les cornes. Nous fréquentions tous les deux chez Maxim's. Une nuit, lui, m'ayant aperçu, sans hésiter vint droit à moi:
—Alghero, un verre avec moi?
—Volontiers, très cher.
Et le verre avalé, il commença par la fin:
—Vous en avez assez de moi, n'est-ce pas, mon pauvre ami? Moi, j'en ai trop de vous.
Je ne fis qu'incliner la tête.
—Alors? L'épée? Le pistolet? Vous préférez quoi?
—Je préfère ce que vous préférez, Lla Sela.
Et de fil en aiguille, et de politesse en politesse, nous préférâmes les deux: quatre balles au commandement, soixante à la minute, vingt mètres, soi-même chargeant son pistolet; et puis, l'épée, si nécessaire, jusqu'à ce que...
—Jusqu'à ce que l'un des adversaires s'avoue lui-même hors de combat.
—Témoins et médecins muets, tout le combat... ou leur client disqualifié.
—Et avec mieux que tout ça: avec, sur le terrain, un coupé bien clos....
—Bravo! Un coupé, une dame dedans...
—Chut! On n'en sait rien: les stores...
La précaution n'était pas mal trouvée. Il n'est pas très courant de voir, dans un combat de coqs, un des adversaires demander grâce à l'autre, mais en présence d'une poule,—de la poule,—le fait est rigoureusement sans exemple.
Malgré quoi, les duellistes proposant, mais les épées disposant, le soir du 11 juillet, Lla Sela et moi étions bel et bien vivants tous les deux, encore que nous étant battus le matin. Nous avions, cependant fait très bien les choses: au pistolet, je lui avais déchiré la hanche, il m'avait traversée la jambe. A l'épée, il m'avait fourni un coup en séton, derrière l'épaule, et un coup droit sous la première côte... Beau coup, ma foi! il s'en était fallu d'un pouce que Lla Sela, de ce coup, fût vainqueur sans débat; et cette histoire, comme disent les bons auteurs, n'eût jamais été écrite. J'avais, moi, percé une cuisse; puis, d'un coup d'arrêt trop long, pris le bras droit dans toute sa longueur, du poignet à l'épaule, crevant trois fois le muscle et deux fois le tronc nerveux. Le bras tomba tout de son long comme un cadavre, et naturellement ne se releva pas. Le blessé ramassa l'épée de la main gauche et voulut continuer; mais il avait perdu trop de sang; en outre, il tirait de la main gauche pour la première fois. Le tout eût crevé les yeux d'un aveugle. Or madame Altera voyait à merveille. Assassiner sous ses yeux, je ne pouvais vraiment pas! même pour faire plaisir à mon adversaire... Et c'est moi qui jetai mon épée.
Lla Sela n'était vraiment pas content. Il eût donné sa part de paradis pour être tué tout de suite. Je fus obligé de le consoler en lui promettant que nous recommencerions, sitôt rafistolés l'un et l'autre. Même pour moi, ce n'était là rien de trop: je fus un bon mois au repos forcé... Ce mois-là compte probablement dans ma part de paradis à moi. Les blessures ne sont rien, les infirmières sont tout.
Donc, nous devions recommencer la partie, puisque je l'avais promis à Lla Sela. Comme il était logique, d'ailleurs, en tant que duel à mort notre duel n'était vraiment pas fini. Telle une comédie de Molière, la pièce n'avait pas eu de dénouement. Mais vous avez déjà deviné que, telle une comédie de la vie, elle n'en eut jamais.
Six semaines plus tard, j'étais sur pied. Et le logis de la comtesse me revit; et ses cornets à fleurs revirent mes orchidées; et tout fut comme autrefois, sauf Lla Sela: lui, continua d'être absent. Sérieusement blessé, cette absence ne pouvait étonner personne. Et, par le fait, il garda le lit jusqu'à l'hiver. Mais, l'hiver arrivé, il ne se montra pas davantage. J'entends qu'il ne revint pas chez la comtesse, non plus que chez moi. Maîtresse, adversaire, rivalité, duel à mort, il avait tout oublié pêle-mêle et d'un seul coup. A telles enseignes qu'il se souvenait uniquement d'une chose ... d'une vérité ... celle que j'ai énoncée tout à l'heure: «Les blessures ne sont rien, les infirmières sont tout.» Son infirmière à lui avait tout bonnement balayé de sa mémoire mon infirmière à moi, la comtesse Altera. Il n'y a pas là de quoi s'étonner outre mesure: les Espagnols ont peu de goût, c'est un proverbe en Italie.
Et la première fois que je revis Lla Sela, ce fut un an, jour pour jour, après notre duel à mort. Je le rencontrai à l'ambassade d'Angleterre, et il fut enchanté de me revoir.
—D'autant plus enchanté, mon cher, que j'ai un service désagréable à vous demander, et que je sais d'avance pouvoir compter sur vous.
J'étais moi-même ravi de le retrouver vivant.
—Lla Sela, je suis votre homme de la tête aux pieds.
—Eh bien! voici... Avec vous, Alghero, je vais appeler les chats des chats: vous savez que j'aime quelqu'un, vous savez que je suis très épris, vous savez que je suis très heureux...
Tout cela était vrai.
—Lors, quelqu'un ... un autre quelqu'un: un quelqu'un masculin, cette fois ... s'est mis en travers de ma route ... et ce quelqu'un-ci me porte exagérément sur les nerfs.
—Je vous comprends!...
—Bref, il faut en finir... Voulez-vous être mon témoin? Bien entendu, un duel à mort!...
Je lui tendis les deux mains:
—Lla Sela, je ne retire rien: je suis toujours votre homme, et toujours des pieds à la tête. Seulement...
—Seulement?
—Seulement, nous-mêmes nous nous sommes battus l'an passé... Vous vous souvenez?... Je voulais vous tuer, vous vouliez me tuer, vous m'avez manqué, je vous ai manqué,—d'assez peu,—et ... soyons sincères: n'en sommes-nous pas l'un et l'autre singulièrement satisfaits cet an-ci? outre que nous n'avons ni l'un ni l'autre le regret d'avoir mis en terre un ami, nous n'avons ni l'un ni l'autre, entre notre amour et nous, le fantôme sanglant d'un rival abattu. Que voulez-vous! Il en est ainsi, Lla Sela! l'homme, autant que la femme, est un animal changeant. Se battre comme vous voulez vous battre, c'est parfois sacrifier trente ans de bonheur à six mois de patience. Je vous répète, une fois de plus, que je suis votre homme. Mais... songez-y: en amour, un duel à mort n'est jamais une solution...
Il s'est battu tout de même, bien entendu.
1919.
—«Messieurs les honnêtes gens, ceci n'est pas une belle histoire ingénieusement imaginée, soit comique, soit touchante, soit terrible; je ne suis ni un nouvelliste, ni un romancier, et n'ai nullement la prétention de faire de la littérature. Mais je suis un honnête homme comme vous, auquel un malheur tragique est advenu, et qui, entraîné dans l'engrenage d'une fatalité mystérieuse, s'adresse à vous, ses semblables, pour en obtenir conseil, et, si faire se peut, assistance.
Voici mon cas...
Un bout de présentation, pour commencer. Il importe que vous sachiez exactement à qui vous avez affaire. Je m'appelle Pierre Allevard. J'ai trente-quatre ans. Je ne suis ni beau, ni laid, ni brun, ni blond, ni grand, ni petit. J'ai fait mes classes, comme tout le monde. Mais, étant, sinon riche, du moins largement à mon aise, j'ai jugé superflu d'embrasser aucune profession. Je suis donc rentier, sans plus. Par ailleurs, orphelin de père et mère, et fils unique. Pas d'oncle, non plus, ni de tante, ni de cousin, ni de cousine. Pas de femme. Célibataire et libre de la tête aux pieds.
J'habite Paris, 40 rue du Cirque. Une simple garçonnière. J'y vis seul, c'est-à-dire dans l'unique compagnie de mon valet de chambre. Voilà qui est dit; j'ai fini. Vous en savez maintenant sur moi aussi long que j'en sais moi-même...
Maintenant, l'aventure:
L'an passé,—1909,—je remontais, un soir de mars, le boulevard. J'allais à pied, il faisait beau. Par hasard, une passante me croisa, jeune et jolie. Je n'avais rien de mieux à faire qu'à la suivre. Je la suivis.
C'était au coin de la rue Vignon que je l'avais rencontrée. Ce fut au coin de la rue Scribe qu'elle se décida à me sourire. La distance de l'une à l'autre rue peut vous renseigner sur la sorte de femme sur qui j'étais tombé: point du tout une professionnelle; point tout à fait une femme du monde. Je la persuadai d'accepter sur le champ une tasse de thé, lui promettant de ne pas la considérer comme engagée par la suite à davantage. Elle s'y engagea pourtant sans grandes façons, dès cette première entrevue, et ne fit, en outre, nulle difficulté à me renseigner très complètement sur elle-même. Les femmes, à l'ordinaire, sont en pareilles occurrences plus prudentes ou plus timorées. Et telle qui déjà nous nomme de notre prénom évite avec soin de nous apprendre son nom de famille. Celle dont je parle ignorait ces menues précautions. Et, avant même qu'elle eût pour la première fois passé mon seuil, la rue du Cirque, je savais de sa bouche qu'elle était la femme—très légitime—d'un brave bourgeois domicilié aux Batignolles; rue Nollet, pour préciser; et qu'elle s'appelait madame T...
Je m'étonnai un peu de sa confiance et de son audace, et je crus poli de l'en féliciter. Elle rit aux éclats et je me souviens mot pour mot de sa réponse:
—Eh! mon cher ami! si vous connaissiez mon mari, vous ne parleriez ni d'audace, ni de confiance! Il n'y a pas plus de courage à tromper ce mari-là qu'à boire cette tasse de thé-ci. Et vous iriez vous-même demain dire à M. T... que vous êtes l'amant de sa femme qu'il se moquerait de vous et ne vous croirait pas.
M. T..., je m'en rendis promptement compte, était en effet un mari de la race des sourds-muets aveugles. Cet infirme, pour comble, exerçait un métier de Sganarelle: il était voyageur de commerce, donc absent six jours sur sept du domicile conjugal. Madame T... me prouva copieusement la sécurité qu'elle tirait de cette situation: nous n'étions pas amants depuis quinze jours que j'avais déjà passé deux nuits rue Nollet, dans le propre lit de ma maîtresse, au lieu et place de son époux. La maisonnée ne comprenait en fait de domestiques logés à demeure, qu'une femme de chambre du nom de Sylvie, laquelle témoignait à Mme T... une affection visible, et se pliait de la meilleure grâce à toutes les complicités qu'il fallait.
Jusqu'ici, n'est-ce pas? rien que de fort ordinaire. Tous, tant que vous êtes, vous avez assurément vécu des aventures moins simplettes.
Oui... mais, s'il vous plaît, un peu de patience.
Ce que je viens de vous exposer avait débuté en mars 1909, il y a eu tout juste un an, avant-hier. Cette année s'était écoulée le plus paisiblement du monde. Mon amie et moi, nous étions, petit à petit, gentiment habitués l'un à l'autre. Si bien qu'au caprice de la prime rencontre avait succédé, sinon l'amour, du moins une tendresse véritable et fort douce.
Or, samedi dernier, étant au lit ensemble, je m'avisai de la date que marquait notre calendrier: le mardi qui allait venir devait être l'anniversaire de cette prime rencontre que je rappelais à l'instant. Et j'offris à ma compagne de fêter de notre mieux un anniversaire aussi favorable.
—Très bonne idée!—me dit-elle.—Eh bien! veux-tu que, mardi, nous soupions d'abord n'importe où et qu'ensuite tu me ramènes ici?
Ici, c'était chez elle, rue Nollet. J'approuvai naturellement le programme, et je le complétai:
—Rien ne nous empêche même de commencer la fête plus tôt. Si ça te plaît, je passerai te prendre en auto dans l'après-midi pour une promenade où tu voudras. Ton mari est à Poitiers, je crois?
—A Poitiers, oui.
—Par surcroît de prudence, envoie-moi donc un bleu mardi matin. Et je frapperai à ta porte entre deux et trois heures.
Écoutez, à présent!
Mardi, à onze heures et demie, le bleu convenu m'arriva, timbré de neuf heures quarante.—Je vous le copie ici, pour plus de clarté:
Monsieur Allevard
40, rue du Cirque (VIIIe).
T'attends avec impatience. Bon anniversaire, mon chéri! A toi toute ta petite aimée.
En foi de quoi, à deux heures et quart, je carillonnai joyeusement à l'huis accoutumé.
On m'ouvrait d'ordinaire en moins de quatre secondes. Cette fois on ne m'ouvrit pas du tout.
Stupéfait, je carillonnai de plus belle.
Alors un pas lourd résonna derrière la porte close. Et j'entendis un bruit de verrous lentement tirés.
Le vantail s'entre-bâilla. Je vis un homme de haute taille, à longue barbe brune, qui me regardait fixement.
J'étais si loin d'admettre la possibilité d'un retour du mari que je crus, contre toute vraisemblance, m'être trompé d'étage.
Et comme l'homme à barbe brune me demandait, d'une voix d'ailleurs fort calme:
—Vous désirez, monsieur?
Je répondis, sans hésiter:
—Madame T...?
Mais l'homme inclina la tête:
—Madame T... c'est bien ici. Seulement, monsieur, elle est morte.
Et le vantail, repoussé un peu brusquement, claqua devant mon visage.
Voilà, messieurs les honnêtes gens, ce qui m'est arrivé.
Messieurs, donnez-moi, s'il vous plaît, conseil, et, si faire se peut, assistance.
Il est réel que ma maîtresse est morte: j'ai rôdé tout hier mercredi, et tout aujourd'hui, jeudi, rue Nollet. Ce soir, le cercueil est sorti par la porte qui tant de fois m'avait vu entrer. J'ai vérifié d'ailleurs l'acte de décès à la mairie.
Comment est-elle morte? Cela, je l'ignore. Dois-je chercher à savoir? Dois-je-enquêter, dois-je lancer la justice sur la trace de ce trépas, pour le moins bizarre? Dois-je, au contraire, laisser dormir en paix celle que nulle intervention ne réveillera, désormais, de son sommeil épouvantable, et dont la mémoire peut être éclaboussée si je ne me tais pas?
Messieurs les honnêtes gens, à ma place, que feriez-vous?»
1910.
—Moi,—déclara, ex abrupto, le père Lécoutard, tout en bordant plat la grand'voile du yacht,—je n'ai eu «ça» que trois fois dans toute ma pauvre pirate de vie. Trois fois seulement, monsieur! Comme je vous le dis. Point une fois de plus, point une fois de moins... Ho! de l'avant!... Kermadec! enfant de traînée!... sans que je manque de respect à ta vénérable mère... Kermadec! je m'en vas tout à l'heure t'enlever la peau du dos, si je vois ton foc ballon faseyer!... Et ferme ta manche à saletés: le mistral sent mauvais, quand tu parles... De quoi? je m'en vas t'apprendre à être poli avec moi comme je suis avec toi, hein? as-tu compris? bougre de malapris! marin juif! soldat du pape! figure![1]
Oui, monsieur, je n'ai eu «ça» que trois fois, depuis que ma mère m'a fait ... «ça»,—la jalousie;—et vous pouvez m'en croire, si le cœur vous en dit, «ça», c'est la plus extraordinaire des maladies. Les autres, de maladies ... la fièvre jaune, le choléra, la petite vérole, la grande, la peste, le paludisse, la truberculose, et la gangredène ... je les ai toutes eues des tas de fois, et je ne m'en porte guère plus mal. Mais la jalousie,—Kermadec! ton foc ballon! embraque donc l'écoute, et souque un coup, bon sang!—la jalousie, monsieur, c'est d'un autre tonneau, et si j'avais eu ça quatre fois au lieu de trois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le raconter. Vous allez pouvoir en juger. Si je mens d'un mot, je veux être estropié!
La première de mes trois fois, «ça» me tomba dessus du temps que j'étais jeune.—Quatorze ans que j'avais!—On est précoce dans la marine. A quatorze ans, j'avais déjà une petite bonne amie, une jolie fille dans mes âges, qui vendait des bouquets de violettes sur la Croisette, durant que je polissonnais avec les gredins comme moi, sur le quai du port. Voilà qu'un jour elle s'amène du côté du môle des yachts, où j'étais; et qu'est-ce que je vois? un novice en maillot bleu et blanc, assis sur le tableau d'arrière d'une goélette italienne, qui commence à lui envoyer des baisers. Oui-dà! un failli chien d'italien, qui envoyait des baisers comme ça, sur le dos de sa main, vers ma petite bonne amie—le sang ne m'en fit qu'un tour, vous n'auriez pas eu le temps de dire: «Non de d'là!» que j'étais déjà sur la planche de la goélette,—juste à point pour pincer la jeune personne en train de renvoyer baiser pour baiser au novice.—«Toi, que je lui dis, à ce type-là, arrive ici, j'ai quelque chose à te dire qui intéresse ton avenir!»—Il comprend sans plus d'explications, me regarde en rigolant et descend de son bâtiment. Ça ne l'épatait pas beaucoup, parce qu'il avait bien seize ans contre moi quatorze. Mais moi, ça ne m'épatait pas du tout, parce que j'étais jaloux.
Pour lors, on s'empoigne tous les deux, et la petite nous regarde faire, les poings sur les hanches et la langue entre les lèvres. C'est du nanan, pour une fille, deux garçons qui se battent à cause d'elle. Moi et l'italien, nous y allâmes bon jeu bon argent. Il me pocha un œil, je lui cassai le nez. La fin finale, il n'y a que la Madone à savoir ce que ç'aurait été, attendu qu'au plus beau moment de la bagarre, les sergots nous tombèrent sur le poil. Et le soir, je couchai au violon. L'Italien aussi.
Jusque-là, ce n'était point méchant. Mais voyez la suite, histoire de voir: le lendemain, dès patron minette, les hommes de la goélette italienne s'en vinrent tous comme un seul, réclamer leur novice au commissaire; et tous, comme un seul, ils jurèrent sur le sang du Christ que ce novice-là était un gars tout ce qu'il y avait de mignon et de gentil, l'enfant du bon Dieu, quoi! tandis que j'étais, moi, le dernier des derniers, un nervi, un apache et un assassin. D'ailleurs, c'était moi qui avais cherché l'autre. Le commissaire, pas trop bien disposé pour moi, d'après tout ce tas de témoignages, envoya chercher mon père, qui,—un vrai fait exprès, monsieur!—m'avait la surveille cassé sa canne sur le dos, je ne sais plus pour quelle idiotie que j'avais faite!—Ah! misère! quand une fois le guignon s'en mêle!—En conséquence de quoi, mon père, en manière de renseignements sur moi, me renia, net comme torchette, et déclara que je n'étais plus son fils. Du coup, ça ne traîna pas: le commissaire me renvoya au juge, le juge me renvoya au tribunal,—au tribunal correctionnel! excusez du peu!—et le tribunal me condamna.—A quoi, que vous me demandez?—A sept ans de bagne, monsieur! Comme je vous le dis: on m'interna dans une maison de correction jusqu'à ma majorité.—Vingt et un ans moins quatorze ans que j'avais, resta sept ans à faire. Sept ans de bagne, donc, ni plus ni moins! Et, tout ça, pour avoir été jaloux.—Qu'est-ce que vous en dites?
Ho! de l'avant!... Kermadec!... c'est-il que tu penses à ta petite sœur, ou c'est-il que tu es borgne des deux yeux, pour ne point voir la bouée de virage?... Pare à virer!... abruti!... Envoyez!... File ton foc, ramasse ton ballon, change les amures!... Et ferme, je te dis! le papier s'envole... Y a du bon, monsieur, nous doublerons la balise noire de ce bord-ci, ou je ne m'appelle plus Lécoutard! A cette heure les autres racers sont baisés, sûr comme amen à l'église!...
Va donc comme je te pousse! La deuxième fois que j'ai eu «ça» c'était huit, neuf, dix ans plus tard. J'avais fini mon temps de correction,—sale temps, vous pouvez m'en croire!—et je m'étais engagé volontaire, pour cinq années, dans la flotte. J'étais donc matelot à bord d'un croiseur d'escadre qui faisait la navette entre Toulon, Le Golfe, Bizerte, et le reste du tremblement.—L'Amiral Germinet, qu'on l'appelait, ce croiseur.
Bon! voilà qu'un soir, à Marseille, je rencontre une jolie blonde. Je la regarde, elle me regarde, et la suite, comme ça se doit. Seulement, moi, j'étais resté bien moussaillon, malgré mes sept ans de malheur. Et comme la jolie blonde était bigrement blonde et bougrement jolie, je ne fais ni une ni deux, et j'y offre le mariage.—Rien que ça, monsieur, comme je vous le dis!—Elle, probable, que si je n'en avais pas parlé, elle n'y aurait tant seulement pas pensé, à cette histoire-là,—le mariage.—Mais du moment qu'elle me vit assez godiche pour lui demander de dire «oui», elle ne fut point si gourde que de dire «non». Et nous voilà promis. Sur quoi, qu'est-ce que j'apprends? qu'elle avait un autre galant! Et comme bien juste, elle le préférait, cet homme,—rapport qu'il ne l'était point autant que moi, godiche, puisqu'il ne lui offrait pas l'église et la mairie! Qu'est-ce que vous auriez fait, si vous aviez été, moi, monsieur? Vous auriez été jaloux, point d'erreur! Je le fus, et salement, je vous en fiche mon billet. J'allai donc trouver mon capitaine de compagnie, à bord du Germinet, et je lui racontai une histoire du feu de Dieu ... je ne sais même plus quoi, preuve que c'était du vrai beau!... tout ça pour obtenir quarante-huit heures de permission!
Il me les donna. Et je m'en fus m'embusquer à Marseille, partout où j'espérais les rencontrer, elle et lui. Parce que je voulais les tuer, comme juste, lui et elle ... je voulais tuer les voisins aussi ... je voulais tuer tout le quartier!—J'étais jaloux, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise!
Pour lors, je m'embusque dans un caboulot, moi et mes quarante-huit heures de permission. Et j'attends. J'attends tout le premier jour et puis tout le second jour; et puis je continue d'attendre. Je tirais bordée, quoi!—Une chose dont je me battais l'œil dans les grandes largeurs, par exemple: tirer bordée!—Le tarif des punitions prévoit, pour les tireurs de bordée, huit jours de prison, ou quinze, enfin une affaire dans ces prix-là. Vous pensez comme ça pouvait taper sur l'imagination d'un lascar comme j'étais, d'un lascar, revolver au poing, qui s'apprêtait à tuer tout le quartier!... oui! n'est-ce pas?
Mais on les avait prévenus en douceur, les tourtereaux. Et je ne vis pas même l'ombre du couple, ni le premier jour, ni le second, ni le troisième, ni le quatrième, ni le cinquième, ni le sixième, ni le septième. Et pour sûr que je serais tombé enragé sous peu, si le huitième jour, je n'avais vu tout d'un coup autre chose, autre chose que je n'attendais guère plus que le Jugement Dernier: deux «brasse-carré»! deux gendarmes, oui, monsieur, deux grands gueux de gendarmes, qui me crochèrent tout de suite sans dire ouf. Je n'avais pourtant tué personne encore. Mais, par exemple, j'étais,—qu'ils m'expliquèrent,—en absence illégale de plus de six jours; et je me trouvais, de ce coup, promu déserteur! Pas de veine au loto, hein!
Et c'est comme ça que pour mon second coup de jalousie, j'ai encore été jugé, et encore condamné naturellement. Plus par un tribunal correctionnel: par un conseil de guerre maritime. Ce qui fit, comme vous pensez bien, une petite différence: les correctionneux m'avaient collé sept ans de travaux forcés pour m'être boxé avec un galopin de mon genre. Les juges du conseil me collèrent seulement, pour avoir déserté, deux ans de prison. Je me rappelle l'effet que ça me fit: comme une envie de danser la matchiche! Deux ans, dame! deux ans de prison, pour moi qui m'attendais, ric et rac, à la guillotine!...
Hein? monsieur! quand je vous le disais que nous la doublerions, la balise noire! Nous voilà du vent dans les voiles, à cette heure!... et ce n'est pas ce failli requin manqué d'Américain qui regagnera sur nous, d'ici la ligne d'arrivée! La course est gagnée, il n'y a plus qu'à ne rien risquer de casser. Kermadec, ramasse la flèche ... et ramasse le clinfoc aussi, mon fils ... et du mou dans le ballon ... nous voilà grand largue, point la peine de fatiguer le bâton de beaupré...
Reste donc la troisième de mes trois fois, monsieur. Mais, celle-là, vous la connaissez comme tout chacun ... peuchère! Les gazettes m'ont assez imprimé, dans le temps que ça s'est passé, l'avant de l'avant-dernière année...
Bé oui!... c'est l'histoire de ma pauvre bonne femme de femme ... la sainte pure créature du Bon Dieu!... Vous savez comme quoi je fus assez abruti pour croire qu'elle m'avait trahi ... et comme quoi, un soir que son père, le pauvre brave homme! était venu la voir chez nous, histoire de faire un bout de causette à la veillée, je rentrai par malheur à un moment qu'on ne m'attendait pas, je trouvai dans le corridor un chapeau que je ne reconnus point, et ... enfin, le reste ... sale reste, bon sang de bon sort! Vous savez tout ça mieux que moi, rapport que, par la suite, je n'ai jamais été foutu de me rappeler le détail... C'est les juges de la cour d'assises qui me firent assavoir que j'avais tué cinq hommes en tout, sans compter ma pauvre bonne femme de femme, la première crevée!... Et pour rien de rien, monsieur! jamais personne n'a vu ni connu d'épouse moitié si fidèle qu'était la mienne!... Mais que voulez-vous, j'étais encore jaloux...
Par exemple, les braves juges de cette brave cour d'assises ont été honnêtes avec moi. Sûr et certain que j'avais massacré cinq hommes et une femme. Mais mon avocat, qui avait la langue pendue au clou qu'il fallait, prouva clair comme la nuit que c'était bonnement et simplement à cause que j'étais amoureux de la femme et à cause que j'avais cru qu'elle me trompait avec les cinq hommes. Alors on m'a acquitté avec bien des félicitations...
Et voilà ce que je vous disais tout à l'heure, monsieur: la première fois que j'ai eu «ça»,—la jalousie,—j'ai donné un coup de poing à un gosse, et la correctionnelle m'a fichu sept grandes années de travaux; la deuxième fois, j'ai déserté en temps de paix, et le conseil de guerre ne m'a envoyé que deux petites années de prison; la troisième fois, j'ai tué six braves gens, et la cour d'assises m'a fait des compliments...
Alors, n'est-ce pas? Si j'avais eu «ça» une quatrième fois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le raconter: parce que, sûr et certain, cette quatrième fois, j'aurais mis toute la République à feu et à sang, et la Haute Cour de justice m'aurait pour le moins nommé roi de France!
Juin 1914.