[1] Cette simple locution: «figure!» constitue le dernier terme de l'insulte, entre matelots.
A l'angle du boulevard Malesherbes et de la rue d'Anjou, un cheval abattu bouleversa toute une file de fiacres et d'automobiles. Il bruinait. La chaussée, glissante de boue, me parut dangereuse à traverser, parmi les voitures entassées et grouillantes. Sur le bord du trottoir, j'attendis.
Des passants s'arrêtaient comme moi. Une dame, audacieuse, rassembla ses jupes et se risqua entre les roues. Mais le piétinement d'un attelage impatienté lui fit peur. Elle rebroussa chemin, regagna en deux sauts le trottoir. Le bout de sa fourrure me frôla.
Je la regardai, profitant de ce hasard qui nous faisait voisins pour quelques secondes; elle me parut jeune: trente ans peut-être; et jolie: les yeux verts très grands, une fossette sensuelle au coin de la lèvre qui luisait rouge à travers le chantilly de sa voilette; élégante, en outre: robe de drap uni, boléro de velours, longue étole de chinchilla. Hors du manchon, un petit sac en daim gris à fermoir d'or pendait au bout de sa chaîne.
Je pensai:
—Quelle femme est-ce là?
Le parfum était délicat mais un peu fort. Au-dessus du col, un bout de nuque apparaissait, nuagé d'or par des cheveux follets très habilement chiffonnés au petit fer.
—Monde ou demi? Bah! partageons la différence: trois quarts. Si je la suivais?...
J'allais débiter une galanterie, quand le flot des véhicules s'écoula tout à coup. Sur la chaussée dégagée, la dame avança. Elle traversa la rue d'Anjou, suivit le boulevard. Au coin de la rue Roquépine, je me décidai à l'aborder et lui contai la première fadeur venue. Elle feignit de ne pas entendre. Mais comme je la dépassais pour la mieux voir, elle m'examina d'un coup d'œil furtif. Et il ne me parut pas que ma hardiesse l'eût irritée.
En conséquence, je récidivai, exposant en style persuasif que j'avais au numéro 34 de la jolie rue Murillo un rez-de-chaussée fort goûté de mes amies: divan de vieux Chiraz, chartreuse du temps des moines, estampes japonaises, fumerie d'opium, et le parc Monceau dans les fenêtres, et deux sorties..
On continuait de faire la sourde et on allait droit devant soi, d'un pas vif de vraie Parisienne. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure: le boulevard Malesherbes conduit au boulevard Haussmann, et le boulevard Haussmann à l'avenue de Messine ... pour aller rue Murillo, rien n'est plus direct...
Au carrefour Saint-Augustin, la dame hésita. Pour la dernière fois, je renouvelai, plus pressantes, mes offres et ma prière. Un regard rapide m'enveloppa; mais je n'eus point d'autre réponse: légère comme un moineau, la dame s'était lancée sur la chaussée du carrefour, traversant en oblique vers le boulevard Haussmann. J'eus la sensation d'être vainqueur. Et j'allais courir sur les traces de ma conquête, quand une auto frôlant le trottoir me força de demeurer un instant. Une cohue de voitures débouchait à la fois des deux boulevards. Je vis un énorme tramway vert stopper bruyamment, obstruant la rue d'Astorg. En même temps un «gare de l'Est-Trocadéro» se précipita hors de la rue de la Boétie, au trot furieux de ses trois percherons[1]. Une angoisse soudaine m'étreignit: prise entre le tramway et l'omnibus, la dame se rejetait à droite, fuyant les roues éclaboussantes. Et un camion, surgi tout à coup derrière le tramway, lui barrait la route. Elle cria de peur, tournoya, affolée, glissa, tomba et le sabot d'un cheval lui brisa la poitrine.
J'avais bondi à travers la haie mouvante des véhicules et je fus le premier auprès du corps étendu. La dame gisait sans connaissance, les yeux grands ouverts, un peu d'écume rose à la bouche. Le manchon de chinchilla et le petit sac à fermoir d'or tenaient encore à la main gantée, souillée de boue...
Quelqu'un se précipita derrière moi, un homme grand et robuste quoique vieux: cheveux gris et moustache blanche. Il jura:
Un sergent de ville accourait aussi. L'homme qui avait juré l'interpella d'un ton bref:
—Mathieu! faites-moi dégager le camion et l'omnibus. Rondement!
—Tout de suite, monsieur le commissaire...
J'étais penché sur le visage déjà livide. Et je ne dissimulais pas mon émotion. L'homme à moustache blanche me saisit le bras:
—Monsieur, ayez du courage, je vous en conjure. Tenez, aidez-moi! Nous allons d'abord porter madame chez le pharmacien du boulevard... Je suis le commissaire de police du quartier.
Je compris qu'il me prenait pour le mari. Sans protester, je soulevai les épaules tièdes. Il prit les hanches. Alentour les voitures, refoulées par le sergent de ville, faisaient place nette.
... C'était lourd à porter, ce corps sans vie...
Le pharmacien fit la grimace: trois côtes étaient cassées, et les os rompus avaient dû déchirer le cœur même: le pouls ne battait plus. La dame était morte.
Le commissaire de police, formaliste, ôta son chapeau.
—Monsieur,—me dit-il,—excusez-moi de troubler votre douleur... Mais voulez-vous me donner votre nom et votre adresse, pour le transport.
Il fallait tout de suite dissiper l'équivoque.
—Pour le transport? Mais, monsieur le commissaire, cette dame n'habite pas chez moi ... je n'ai même pas l'honneur de la connaître... J'étais là; je l'ai secourue de mon mieux, voilà tout... Au surplus, si mon nom peut vous être utile...
Il me remercia poliment et regarda le cadavre:
—La malheureuse a peut-être une carte de visite sur elle.
—Probablement dans son réticule...
Le petit sac à fermoir d'or pendait au bout de la main crispée. Il fallut un effort pour arracher la chaînette.
—Voyons,—dit le commissaire en ouvrant.
Mais il eut aussitôt un haut-le-corps, et ses yeux s'arrondirent...
Il est trôs difficile d'expliquer pudiquement ce qu'il y avait dans le petit sac... Il y avait ... voyons: d'abord, divers produits pharmaceutiques, dosés, empaquetés, étiquetés... Ensuite un objet dont la place logique est au cabinet de toilette, et qui ne peut guère s'en absenter pour motif avouable... Enfin, quelques photographies, probablement tirées au magnésium, avec un jeu de cartes que la régie n'avait pas timbré. Le tout, très bien classé et rangé dans les multiples poches du réticule. Ce ne fut qu'au fond du dernier compartiment que le commissaire avisa un étui de maroquin vert d'eau, dans lequel plusieurs cartons gravés à la dernière mode nous révélèrent le nom de la dame:
Madame X...
—Madame X...!—répéta le commissaire, ahuri. Mais—alors ... c'est la femme du ministre?...
Une minute, nous nous regardâmes en silence, et nous regardâmes le sac à fermoir d'or. Mais le commissaire se ressaisit vite. C'était un vieil homme, rompu aux hasards parisiens.
—Mathieu,—dit-il au sergent de ville qui, à la porte, écartait les curieux,—courez chez le ministre des Communications... Oui, M. X... 50, rue de Surène ... et prévenez que madame X... est ici, victime d'un accident.
Puis, quand nous fûmes seuls:
—Madame X...—prononça-t-il gravement, était une femme de la plus haute honorabilité. Vous me comprendrez, monsieur, si je fais appel à votre discrétion absolue...
Et, délibérément, il prit le réticule, et l'empocha dans son pardessus.
Il n'y a pas bien loin du carrefour Saint-Augustin à la rue de Surène. La foule attroupée devant la pharmacie n'était pas encore dispersée que, luttant contre l'agent qui voulait la retenir, une fillette de douze ans se précipita dans la pharmacie...
—Maman!—cria-t-elle...
Un homme nu-tête, et en courant aussi, suivait. Je le reconnus: je l'avais vu maintes fois à la Chambre. Une terrible angoisse tordait sa bouche. Visiblement, il rassemblait toute son énergie pour ne pas pleurer.
La fillette était tombée à genoux devant le cadavre et sanglotait violemment. Le mari s'agenouilla aussi et se cacha le visage. Ce n'était point là un désespoir de commande. Sans nul doute, la femme qui gisait à nos pieds avait été une bonne mère; une bonne épouse aussi...
Une douloureuse minute passa. M. X..., enfin, se releva, les yeux rouges. Et, d'une voix brisée:
—Comment l'a-t-on reconnue?—demanda-t-il.
—Elle tenait une carte à la main,—répondit le commissaire de police sans hésiter.
M. X... le remercia d'un signe de tête. Il avait ramassé le manchon de chinchilla, et le pressait contre sa bouche.
Tout à coup, il chercha des yeux autour de lui:
—Ma femme n'avait-elle pas sur elle un petit sac à fermoir d'or?
—Non,—dit le commissaire.—C'est moi qui ai relevé madame X..., monsieur le ministre... Et je n'ai vu aucun sac.
1906.
[1] 1906.
A Henry Daguerches.
L'aventure commença dans le cabinet de mon éditeur. Ce matin-là,—un matin de juin 1906,—j'étais allé, n'ayant rien de mieux à faire, jeter un coup d'œil sur «la recette», comme disent nos confrères, les gens de théâtre. Et, dès l'antichambre de la librairie, je compris, au salut en plongeon des garçons de salle, qu'un événement sensationnel m'avait, depuis ma dernière visite, relevé notablement dans l'échelle sociale.
L'instant d'après tout s'expliqua. Prévenu de mon arrivée, le vieux Brown descendait déjà du fauteuil directorial pour accourir à ma rencontre, et, du seuil de mon sanctuaire, me clamait la grande nouvelle:
—Ça y est! Il est parti! il est parti, le centième mille de votre Grande Ennemie!
Et je crus indispensable de masquer ma réelle émotion d'un haussement d'épaules.
La Grande Ennemie était un roman, d'ailleurs sans prétention, que j'avais commis au cours de l'année précédente, et qui se vendait assez bien, quoique la critique l'eût décrété idiot dès le premier symptôme de son succès. Le vieux Brown, qui se piquait d'être, en matière de bouquins à gros tirage, prophète, voyant et sorcier, s'enorgueillissait violemment d'avoir prédit cette brillante victoire:
—Souvenez-vous-en! Je l'avais flairé de loin, ce centième mille! C'est égal! mes compliments, monsieur Jalin! Et maintenant, nous allons faire, à nous deux, de grandes choses. D'abord et tout de suite, je commence à vous préparer une édition illustrée ... et, le mois prochain, une édition de grand luxe... Vous choisirez vous-même les dessinateurs... Ensuite...
Il bavarda. Moi, je n'écoutais guère... Un centième mille!... il y avait, dans ces trois mots, de quoi tourner une tête plus solide que la mienne. Un centième mille! cela signifiait tout bonnement la fortune pour commencer et la gloire pour finir. Du moins, je le croyais en ce temps-là...
Au bout du compte, nous échangeâmes, le vieux Brown et moi, l'accolade réglementaire, tels Wellington et de Blücher vainqueurs à Waterloo. Après quoi:
—J'oubliais,—me dit Brown:—il y a là une lettre pour vous que j'allais vous faire porter...
—Ah!... donnez...
—Voici...
Un quart d'heure plus tard, dans le taxi qui me ramenait chez moi, j'ouvris la missive. Et, quoique endurci aux surprises épistolaires, je me frottai le front d'ahurissement.
Car la lettre, une lettre de femme, commençait avec simplicité par ces mots:
Avec simplicité, je vous dis!
Et ça continuait, sur le même ton, quatre pages durant.
La fin surtout valait son pesant de perles fines:
Je ne veux rien de vous: ni amour ni pitié; non! et pas même la moitié de votre gloire! Mais j'ambitionne la joie unique de baiser la sublime main qui écrivit la Grande Ennemie! Ne refusez pas l'hommage de mes lèvres! Je serai aujourd'hui, demain et après-demain, au soleil couchant, sur le cap le plus sud de l'allée des Cygnes, et j'attendrai là mon destin. J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme Amorosa.
Amorosa, oui. Elle avait signé Amorosa. Vous avez bien lu...
Ici, j'ouvre une parenthèse.
Les romanciers—j'en appelle à tous mes chers confrères—reçoivent beaucoup de lettres de femmes. Moins qu'ils ne l'avouent, mais plus qu'on ne le croit. Dans la hiérarchie des messieurs vers qui les belles désœuvrées jettent leurs fantaisies, calligraphiées sur vélin mauve ou vert d'eau, les romanciers occupent très véritablement la troisième place. Seuls les clowns de cirque et les comiques de beuglant sont plus favorisés...
Toutefois les dames qui écrivent aux romanciers—sœurs jumelles des dames qui écrivent aux comiques de beuglant et aux clowns de cirque—se rangent presque toujours dans deux catégories, l'une et l'autre dépourvues d'originalité.
A savoir:
La catégorie des quêteuses d'autographes et la catégorie des chercheuses de sensations.
En sorte que celles-là esquivent prudemment tout rendez-vous et toute rencontre: «Ne vous dérangez pas, cher maître! Un simple petit billet...» et que celles-ci exigent le huis-clos et le tête-à-tête: «Où vous voir librement, secrètement, intimement?...»
Or, «le cap le plus sud de l'allée des Cygnes» n'est point une chambre à coucher, ni davantage un bureau à écrire...
Si bien que la lettre de mademoiselle Amorosa, anormale certes quant à la forme, me parut l'être davantage quant au fond.
Et, l'ensemble piquant ma curiosité, je m'en fus, le jour même, et à l'heure dite, où l'on me priait d'aller.
Ce fut un rendez-vous tout ce que vous pouvez imaginer de banal.
Au rebours de son épître, à tout le moins pittoresque, mademoiselle Amorosa se révéla, des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, rigoureusement identique à n'importe quelle modiste affligée de vague à l'âme; identique à ce point qu'aujourd'hui son image flotte fort brumeuse dans le plus vague de ma mémoire...
Je me souviens d'un assez gentil visage, aux contours un peu mous... Je me souviens d'un chapeau discret, posé sur des cheveux un peu ternes... Je me souviens d'une taille et d'une gorge quelconques, d'un front moyen, d'une main moyenne, d'un pied moyen, et d'une bouche, mon Dieu! pareille à toutes les bouches...
Surtout, je me souviens d'une femme pareille à toutes les femmes: ni plus haute, ni plus basse; ni meilleure, ni pire. Une heure durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'abord de moi et de ce livre qui lui avait inspiré un si véhément désir de me connaître; de ce livre, me déclara-t-elle, qui lui avait fait oublier tout ce qu'elle avait lu jusqu'à ce jour; de ce livre qui avait balayé sa mémoire de tous les autres livres, jadis aimés, aujourd'hui disparus, inconnus, inexistants!... de ce livre magique qui lui avait, comme d'un coup de baguette, restitué ses premières sensations d'esprit, la recréant en quelque sorte ignorante, naïve, vierge...» Il me parut, d'ailleurs, qu'elle admirait beaucoup et comprenait moins.
Une autre heure durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'elle-même; de son passé, de son présent, de son avenir et de la soif qui la dévorait d'être aimée par un poète sublime et d'être habillée par un couturier très cher...
A la fin, la nuit devenant noire et la Seine s'étant toute constellée de reflets jaunes, blancs, verts et rouges, les lèvres de mademoiselle Amorosa rencontrèrent mes lèvres. Et l'instant d'après, mademoiselle Amorosa, plus effarouchée peut-être que ne le comportait cet incident, s'échappa de mes bras et s'enfuit.
Un peu surpris, je courus pour la rejoindre ... car le baiser n'avait pas été sans quelque saveur. Elle fit, sous un réverbère, une halte brusque:
—Qu'avez-vous à courir derrière moi?—me demanda-t-elle d'une voix singulière.
Je m'arrêtai naturellement. Quatre pas nous séparaient. Je vis très distinctement son visage, qui me parut fort pâle, et ses yeux qui brillaient d'une flamme bizarre.
—Mais,—dis-je,—j'aimerais à vous dire adieu...
—Adieu?—fit-elle, comme ne comprenant pas.—Adieu?... pourquoi?... Qui êtes-vous?...
J'avais avancé d'un pas. Elle cria tout à coup, saisie d'une inexplicable peur, bondit en arrière, et, galopant, fut, en dix secondes, hors de vue.
Je restai sur place, tout ahuri de cette étrange fin d'une entrevue qui, jusque-là, n'avait rien eu du tout d'étrange.
Mais je m'avisai alors qu'il était tard et qu'il y a loin de Grenelle à la Madeleine. Le soin de trouver un véhicule m'eut bientôt distrait.
Et la vie quotidienne me fit promptement oublier mademoiselle Amorosa.
Or, en avril de cette année, 1907, je rentrais d'une promenade aux Antilles, quand, sur un quai de Bordeaux, je rencontrai mon ami, Max Frêle, près de partir, lui, pour le Dahomey.
Max Frêle venait de publier ses Hommes sans Mémoire, ce prodigieux bouquin qui l'a rendu d'un coup, à vingt-cinq ans, illustre.
Je le félicitai de tout mon cœur. Nous bavardâmes. Il était convenablement fier de sa jeune gloire, et pourtant très mélancolique.
—Le succès?—murmurait-il—: qu'est-ce que c'est que ça? quelle valeur ça a-t-il? en quelle bonne et trébuchante monnaie de bonheur peut-on le changer? Ah! si j'avais quelque part, fût-ce au-delà de toutes les mers, une maîtresse aimée dont le cœur pût battre au bruit de ma victoire, oui, parbleu! cela vaudrait la peine d'être vainqueur! Mais moi, qui suis seul?...
Je protestai:
—Tu es seul parce que ça te chante! Au lendemain de ton triomphe combien de femmes se sont-elles jetées à ton cou?
—Cinquante. Et après? Je ne me souviens d'aucune...
Mais soudain, il sourit:
—Si, tout de même! je me souviens de la cinquantième! Où plutôt je me souviens de la lettre qu'elle m'avait écrite ... une lettre inouïe, qui finissait par cette phrase savoureuse: «J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme...»
Je sautai en l'air:
—«Amorosa?»
Max Frêle, étonné, me regarda:
—«Amorosa!...» oui!... Mais comment devines-tu?...
Je lui expliquai que j'avais reçu, dix mois auparavant, de la même correspondante une lettre singulièrement analogue.
—Ah bah?—fit Max Frêle.—Baroque! Au fait ... j'y songe... Tu es allé au rendez-vous de mademoiselle Amorosa?
—Oui.
—Moi aussi. Eh bien?
—Eh bien! rien; la banalité même...
—La banalité même, pareillement...
—Sauf toutefois, qu'en me quittant la jeune personne, après un baiser...
—S'est enfuie, tout éperdue, comme si ton baiser l'avait brûlée?...
—Oui!...
—L'as-tu poursuivie par curiosité?
—J'ai essayé. Mais elle a paru tellement effrayée de ma poursuite...
—Que tu n'as pas insisté et que tu as fait demi-tour? Moi comme toi...
Nous nous étions arrêtés sur le quai grouillant de foule.
—Max,—dis-je,—que penses-tu de mademoiselle Amorosa?
Il hésita, puis sourit:
—Je pense ... je pense d'abord qu'elle embrasse agréablement... Ensuite...
—Ensuite...
—Peuh!... je pense qu'elle est une sorte de toquée!... Oui, une maniaque qui ne peut pas lire un roman sans écrire une lettre au romancier...
—Une lettre dont les termes varient peu...
—Dame! l'imagination humaine a des limites!...
Et nous parlâmes d'autre chose.
Or, la semaine dernière, mon nouveau roman, La Guerrière masquée, apparaissait à toutes les vitrines de libraires. Et, hier, je reçus une lettre ... une lettre de mademoiselle Amorosa!... une lettre, non: la lettre! la lettre que j'avais déjà reçue quinze mois plus tôt ... la lettre qu'avait reçue Max Frêle ... la lettre ne varietur, la lettre stéréotypée... J'en comparai le nouvel exemplaire à l'ancien pieusement conservé: à La Grande Ennemie s'était substituée La Guerrière masquée, et voilà tout. Ma première sensation fut de la gaîté:
—Admirable! mademoiselle Amorosa écrit à tant de gens qu'elle oublie ses lettres au fur et à mesure!
A la réflexion, je m'étonnai, pourtant:
—Bizarre, tout de même... Oublier les lettres, bon! mais oublier les rendez-vous!... la distraction est un peu forte! Bah! qu'est-ce que cela me fait? Certes, j'irai demain à l'île des Cygnes! Il y aura quelque confusion, quand on m'apercevra, quand on me reconnaîtra...
«Demain», c'était aujourd'hui. Je suis allé à l'île des Cygnes. J'en reviens...
J'en reviens... Et sur mon âme!... je ne sais plus lequel est fou ... ou halluciné ... de mademoiselle Amorosa et de moi-même!...
Il pleuvait. L'allée, gluante de boue, semblait tout près de fondre et de s'engloutir dans le fleuve visqueux. Le crépuscule était gris de fer. Un peu de brouillard flottait...
De loin, j'aperçus une femme. Une femme que je ne reconnus pas. Je n'en eus point de surprise: l'ancienne image était tellement floue dans ma mémoire! J'avançai. Et, regardant mieux, je compris que cette femme était de celles qu'on ne reconnaît pas, qu'on ne reconnaît jamais, parce que rien de leur taille ou de leur visage n'accroche un de nos souvenirs, parce qu'elles sont des pieds à la tête et du cœur à la cervelle, pareilles à toutes les autres femmes ... parce qu'elles n'ont donc, proprement à elles, ni corps, ni âme ... point de personnalité, point d'individualité ... point de «soi»...
Ces femmes-là, au fait, existent-elles?
J'avançai toujours. Et l'être qui était là—mademoiselle Amorosa—vint à moi. Je la saluai. Et je parlai le premier. Je dis:
—Bonjour! Comment allez-vous depuis l'an dernier?
Elle ouvrit une bouche stupéfaite, et je lus dans ses yeux une incompréhension absolue.
—Quoi donc!—dis-je encore:—vous ne vous rappelez pas? nous nous sommes rencontrés déjà, il y a quinze mois, ma chère? Mais oui: le soir du jour où vous aviez lu ma Grande Ennemie.
Elle passa la main sur son front, elle répéta d'une voix balbutiante:
—Votre Grande Ennemie?
—Oui!... Voyons, rappelez-vous! un soir de juin ... ici ... ici même!... La nuit était toute chaude et pure... Je vous ai baisé la bouche, et vous vous êtes enfuie...
—Vous êtes fou!—cria-t-elle.
—Fou,—moi?...
—Fou!... N'approchez pas ou j'appelle au secours!... Vous êtes fou, fou, fou!... Je ne vous ai jamais vu! Je ne vous connais pas! Je ne comprends rien à vos paroles! Et je jure Dieu que personne, jamais, n'a baisé ma bouche! J'ai vingt ans et je suis vierge!...
Elle reculait. Son talon heurta un caillou.
—Je suis vierge!...
Et, tournant soudain sur elle-même, elle courut vers l'escalier de pierre qui accède au pont de Grenelle. Derrière la pile du pont, elle disparut. De loin, j'entendis sa voix, qui s'étouffa dans le bruissement mat de la pluie:
—Vierge!... et je me nomme...
J'hésitai une longue minute. Un trouble voisin de la peur me clouait sur place. A la fin, je surmontai cet étrange malaise, et, à mon tour, je contournai la pile du pont.
L'escalier tendait ses marches ruisselantes. Au pied, la Seine, lente et funèbre, glissait entre deux rives de brume. Un frisson secoua mes épaules... Cette Seine-là ressemblait au Styx...
Alentour, nulle silhouette n'apparaissait, mademoiselle Amorosa évidemment, avait gravi l'escalier de pierre. Je gravis l'escalier, moi aussi.
Mais, au haut, sur le trottoir du pont, je vis un sergent de ville, debout contre le parapet.
Et je l'interrogeai:
—Une femme vient de monter par là, n'est-ce pas? Est-elle allée vers Auteuil ou vers Grenelle?
Il me regarda, étonné:
—Une femme?
—Oui: une femme qui courait?...
—Il n'est monté ni femme, ni homme, monsieur... Personne du tout. J'en suis bien sûr: voilà plus d'une heure que je suis de faction, sans bouger d'ici... Dame! par des jours comme aujourd'hui, les jeunesses n'affectionnent pas l'allée des Cygnes: c'est humide, ça glisse... faudrait avoir envie de se noyer!...
1908.
A Augusto Gilbert de Voisins.
La chambre, très jolie et d'un luxe délicat, avait été parée comme pour une fête. La table à goûter était servie, et l'on avait répandu des violettes sur la petite nappe de dentelle. Des grains de myrrhe s'évaporaient dans le brûle-parfums. Et, formant abat-jour autour des quatre lampes, des guirlandes d'orchidées retombaient en cascades. Sur le lit,—un lit de reine amoureuse, bas comme un divan et plus large que long,—une soierie de Chine rayonnait, féeriquement brodée de dix mille nuances pareilles au bariolage divin des ciels de printemps. Enfin, sur la laine épaisse du tapis, un chemin de roses effeuillées allait de la porte à la table et de la table au lit...
Seulement, dans ce lit, au lieu d'un couple d'amants enlacés, il y avait un agonisant dont les mains transparentes esquissaient déjà le geste funèbre de ramener les draps,—d'attirer le linceul. Au chevet, une infirmière, l'aide dans sa robe de toile bise, remplaçait la maîtresse absente.
Frédéric de Guibre, ce soir-là, achevait de mourir. Péritonite foudroyante, continuant une appendicite maladroitement opérée. Quatre jours plus tôt, la santé. A présent, l'agonie. Rien à faire, d'ailleurs. Le diagnostic était tombé tout à l'heure des lèvres du médecin. Guibre, brave, avait exigé la vérité. On la lui avait dite: quatre heures encore à vivre, pas une de plus.
—Ça me donne jusqu'à huit heures à peu près?
—Oui.
—Bien. Merci.
Et il s'était tu.
Sur sa face déjà figée, rien ne transparaissait; ni angoisse, ni souffrance. Stoïque, il songeait.
Il allait donc mourir,—mourir ce jourd'hui, 21 janvier 1909,—un mercredi...
Un mercredi. Or, chaque mercredi, depuis plus de quatre années, une femme était venue, sans y manquer jamais, dans cette même chambre, où lui, Frédéric de Guibre, allait mourir. Une femme qui, pour lui, avait été la femme unique, adorée, vénérée, idolâtrée, maîtresse, sœur, amie, fée, déesse, tout,—tout ensemble. Une femme vers laquelle, consciemment ou inconsciemment, il avait dirigé chacun de ses actes, chacune de ses pensées, chacun de ses rêves. Une femme à laquelle il avait tout sacrifié, tout donné, tout prodigué avec joie, avec ivresse, avec folie...
Chaque mercredi, elle était venue. Elle viendrait encore ce mercredi-ci, le dernier. Elle viendrait tout à l'heure. Il la reverrait. C'était pour elle, le goûter servi, les roses effeuillées, la chambre parée;—pour elle. Il la reverrait. Il mourrait dans ses bras. Sur les lèvres déjà exsangues, un sourire naquit, dura... Goûter une fois encore la douceur de l'étreinte, goûter une fois encore le miel du baiser,—en vérité, en vérité, la mort auprès de ce bonheur surhumain, n'était pas grand chose.
Au mur, le cartel sonnait cinq heures. Le mourant songea: «Elle ne tardera plus beaucoup...»
Elle ne tarda plus que de quarante minutes.
A vrai dire, elle ne savait pas qu'il fût mourant. Elle ne savait même pas qu'il fût malade. Sur le seuil, elle s'arrêta, stupéfaite et angoissée:
—Oh! Fred!... vous êtes souffrant?
Il la regarda, sans amertume, ni mélancolie:
—Oui... Cela ne fait rien...
Elle avança. Elle vint jusqu'au lit, surmontant une imperceptible répugnance. Elle baisa très gentiment la tempe brûlante et sèche:
—Mon pauvre ami, dites, ce n'est pas grave, au moins?
—Non...
L'infirmière discrète s'était retirée. Ils étaient seuls. Il répéta:
—Non ... ce n'est pas grave... Vous êtes là!...
Il exigea qu'elle fit comme elle faisait toujours selon le rite joli de leurs tendresses; qu'elle dépinglât sa toque et dégrafât sa veste de fourrure, qu'elle se dégantât, qu'elle s'assît, qu'elle goûtât. Il la regardait avidement, il la buvait par ses prunelles larges dilatées, comme afin d'emporter jusque dans le cercueil l'image chérie, photographiée, gravée, burinée au fond de sa rétine...
Elle, à demi rassurée par cette énergie qu'il déployait encore, souriait et obéissait. Et peu à peu, la chambre quasi mortuaire s'emplissait de grâce, de parfum, et presque de gaieté...
Mais, quand elle eut achevé sa dînette et qu'elle revint s'asseoir tout près du lit, prête à bavarder, il l'écarta tout à coup parce qu'il sentait la mort plus proche:
—Attendez...
Elle s'était arrêtée, surprise. Il parla, d'une voix déjà moins nette et qui commençait de ressembler à un râle:
—Mon amour, d'abord ... il faut ... que vous ouvriez ce meuble ... oui, celui-là ... tout de suite... Prenez la clé, sous l'oreiller... Tout de suite, parce que, tout à l'heure, il ne sera ... peut-être ... plus temps...
Une terreur brusque germa en elle. Elle pressentit sans oser comprendre encore. Il acheva, péniblement:
—Vos lettres ... sont là ... toutes. Il faut ... oui, il faut ... que vous les preniez ... que vous les emportiez ... ce soir même... Ou plutôt ... mieux: que vous les brûliez ... ici, maintenant ... dans la cheminée... Il le faut, mon amour ... pour que je puisse ensuite ... dormir ... en paix...
Elle cessa de respirer. Elle fit deux pas en arrière et s'adossa au mur, effarée:
—Oh Fred! que dites-vous?
Calme il inclina la tête:
—Je dis ... oui ... je dis ce que vous avez entendu... Mon amour, cela ne fait rien ... rien du tout... Et il ne faut pas, il ne faut pas que vous ayez du chagrin...
Elle poussa un cri et cacha sa figure dans ses mains. Ce n'était pas du chagrin qu'elle avait, c'était de la peur, c'était de l'effroi; un effroi sans nom. Elle aimait son amant, certes! Elle l'aimait très affectueusement, comme les femmes aiment leurs amants après quatre années d'habitudes fidèles... Et tout à l'heure, quand un peu de sang-froid lui serait revenu, elle aurait sans nul doute une vraie peine, à songer qu'il allait mourir ... qu'il allait la quitter, la quitter pour toujours. Une vraie peine, oui! Mais une peine qui, pour le moment, se noyait sous l'épouvante atroce de la Mort. Dans ce lit où tant de fois elle-même s'était couchée, souple, chaude, amoureuse, un cadavre tout à l'heure serait étendu, un cadavre glacé, raide, sinistre... Debout, à quatre pas du lit, elle demeurait immobile et n'osait découvrir son visage. Et quand le mourant, de sa voix encore ferme, répéta: «Prenez la clé...» ce fut les yeux fermés qu'elle approcha du lit et qu'elle tâtonna sous l'oreiller d'une main grelottante...
Elle avait trouvé la clé. Elle alla vers le meuble, un petit bahut chinois, mystérieux et noir. Elle ouvrit la porte d'ébène. Et, stupéfaite, elle resta muette, une main sur le battant repoussé...
Le bahut était proprement une chapelle, un sanctuaire tendu de soie, tapissé de velours et religieusement éclairé d'une veilleuse rouge pareille à une lampe liturgique. Des bâtons de parfum brûlaient dans une cassolette d'or, et les minces spirales odorantes montaient comme des prières vers une sorte d'autel dont trois longues boîtes de maroquin formaient le tabernacle. Une miniature était au-dessus, sertie d'un splendide rang de perles, l'icone de la déesse, de la déesse vivante qui venait d'ouvrir son propre tabernacle et qui demeurait au seuil, interdite, et tellement étonnée qu'elle en oubliait sa première terreur...
Mais la voix du mourant, déjà moins distincte, insista:
—Les boîtes ... les trois boîtes...
Du battant de la porte, la main tremblante se détacha. Et l'une après l'autre, les trois boîtes sortirent du meuble-sanctuaire...
C'étaient trois coffrets somptueux, trois écrins de cuir ciselé, pareils à des reliures de missels. L'intérieur en était doublé de sachets embaumés; et c'était entre ces sachets que reposaient les lettres d'amour, comme reposent les reliques des saints au fond des reliquaires, ou dans le ciboire, l'hostie...
La voix, maintenant sourde et sifflante, ordonna:
—Brûlez!...
Mais, immobile et silencieuse, la femme tant vénérée, tant adorée, tant idolâtrée, n'obéit pas tout de suite.
Elle regardait les lettres et les coffrets précieux, et l'étrange chapelle magnifique et mystérieuse... Elle respirait le parfum grave qui s'exhalait de tout cela... Et elle mesurait, tout d'un coup, et pour la première fois, l'immense amour dont son amant l'avait aimée...
Machinalement, elle prit une des lettres, au hasard. Qu'avait-elle donc jamais écrit là-dessus, qui valût un tel amour? qu'avait-elle donc mêlé de son âme à ces pages, pour les rendre dignes de ce tribut religieux qu'on leur servait?
Elle lut:
Mon ami, ne m'attendez pas demain. Je viendrai, comme d'habitude, mercredi. Mais plus souvent, combien de fois vous ai-je dit que c'est impossible? Demain, j'ai mille choses à bâcler, deux essayages, un thé, des visites... Non. Soyez aussi raisonnable que moi et baisez mes mains, que je vous tends...
Elle lut encore:
Et encore:
Vos fleurs sont les plus jolies que j'ai jamais reçues; on les dirait choisies une à une... Je veux vous récompenser, venez ce soir à l'Opéra, nous serons toute une bande très joyeuse, on soupera n'importe où ... et je vous promets une robe très belle que vous ne connaissez pas encore...
Des yeux, brusquement embués, deux larmes jaillirent.
Quoi? c'était cela? ce n'était que cela?
Et, soudain une grande honte amère submergea le cœur douloureux, déchiré, désespéré. Elle comprenait, maintenant, elle sentait, elle voyait. On l'avait aimée, comme les dévots n'aiment pas leur madone; et, elle, n'avait pas, n'avait jamais aimé. A cette passion merveilleuse dont on l'avait enveloppée toute, elle avait répondu d'une affection banale, à peine colorée d'une teinte de tendresse et d'un soupçon de sensualité. Et cet amant, qui lui avait tant donné et à qui elle avait rendu si peu, voici qu'il allait aujourd'hui mourir, mourir sans qu'elle eût devant elle un seul jour pour lui payer, n'importe comment, cette prodigieuse dette d'amour, pour lui rendre, fût-ce en une seule étreinte, ardeur pour ardeur, délire pour délire, folie pour folie?...
Un sursaut de désespoir la jeta à genoux contre le lit. Et, sur la main, déjà froide, elle colla éperdument sa bouche.
Elle allait parler, tout dire, vider son âme, crier son repentir et son remords. Mais, dans le même instant, le cartel, au mur, sonna sept coups. Et ce fut l'amant qui parla:
—Il est l'heure... Vous êtes venue ... merci! A présent, il est l'heure ... partez. Adieu!...
Elle releva la tête. Elle le regarda, ayant entendu, ne comprenant pas. Il répéta:
—Partez!... Il est l'heure: sept heures... Il faut rentrer chez vous...
Mais elle sanglota, et, violemment, rejeta ses lèvres sur la main moribonde, qui luttait pour les repousser:
—Partir?... Partir, à présent?...
Et elle cria, presque farouche:
—Partir à présent que je sais combien tu m'as aimée, combien tu m'aimes?... Partir, et te laisser seul, te laisser mourir seul, moi qui ne t'aimais pas et qui t'aime maintenant, et qui ai tout ton amour à te rendre, à te payer, dans ces suprêmes minutes qui nous restent? Partir, avant de t'avoir à mon tour adoré, avant d'avoir à mon tour jeté mon cœur sous tes pieds, pour que tu l'écrases? Non, non, non, non!... Jamais!
Mais, alors, lui se redressa, d'un effort terrible:
—Partir!—dit-il, d'une voix ranimée par un miracle d'énergie.—Partir, oui! Il est sept heures; et, déjà, on t'attend dans ta maison, et il ne faut pas qu'on t'attende: il ne faut pas qu'on s'étonne ni qu'on s'inquiète; car demain la vie doit recommencer pour toi, égale et sereine, sans que rien jamais ne subsiste de ce qui fut notre vie à nous deux, sans qu'aucun vestige n'en apparaisse aux yeux du monde et sans que ta robe blanche puisse être effleurée d'un soupçon!... Partir, oui! Tu vas partir, rentrer chez toi, retrouver ton mari, ton enfant, sourire à tous deux et m'oublier. Ne dis pas non, car je le veux. Et si tu as compris ce soir ce que tu n'avais pas compris encore, si tu veux me payer cette dette dont tu ne t'étais pas encore aperçue, eh bien, paie! C'est moi qui choisis, qui exige cette monnaie: ton obéissance! Obéis donc: va-t'en! Je puis mourir seul. Je le veux. Et ne pleure plus: ton fils verrait tes yeux rouges. Et n'aie plus de chagrin: car, ma part de joie, tu me la donnes ... tu vas me la donner ... en obéissant...
Elle obéit. Elle s'en alla;
Et Frédéric de Guibre mourut seul, une demi-heure plus tard.
1909.
A Gérard d'Houville.
I
Quand la petite Nectar eut dix ans, et qu'elle sut les choses qu'on enseigne à l'école arménienne de Kadi-Keuy, ses parents la prêtèrent à Perrouz-hanoun, la grande artiste du théâtre turc, pour qu'elle apprît à danser.
Et la petite Nectar, après un apprentissage fatigant et sévère, devint Nectar-hanoun, danseuse, chanteuse et comédienne, trois métiers qui n'en font qu'un, en Orient.
Son père avait dit: «C'est un bon métier pour elle, parce qu'elle est jolie et souple. Alors, elle gagnera beaucoup d'argent, non seulement au théâtre, mais encore dans les harems, où les dames turques la feront venir comme maîtresse de chant, et aussi pour se débaucher avec elle.»
Et sa mère avait ajouté: «Sans compter qu'au théâtre elle sera vue les jours de représentations par beaucoup de Turcs et de Chrétiens riches, qui lui donneront encore davantage d'argent pour coucher une nuit avec elle.»
Le père et la mère de la petite Nectar étaient Arméniens. C'est pourquoi tous deux, et leur fille aussi, prisaient l'argent par-dessus toutes choses; car tel est l'esprit de leur race.
II
Le père et la mère de la petite Nectar habitaient à Kadi-Keuy une maison de bois pareille à toutes les maisons des Arméniens du peuple. Ils étaient pauvres, mais pourtant vivaient sans beaucoup travailler, parce que, si peu d'argent qu'ils eussent, ils le prêtaient aux Turcs, qui n'entendent rien à l'usure, et leur gagnaient de gros intérêts.
La petite Nectar avait une sœur et un frère. La sœur était grande, et elle avait déjà un bébé, mais elle ne savait pas de qui. Le frère, plus jeune, courait les rues, et gagnait des métalliks à guider les touristes dans le grand cimetière de Skutari d'Asie.
Tous ensemble vivaient très unis et heureux, quoiqu'ils eussent peur des Turcs, qui parfois deviennent fanatiques et font des massacres, quand ils n'ont plus du tout d'argent pour payer leurs intérêts aux pauvres prêteurs arméniens.
III
Tout le temps de son apprentissage, et même plus tard, quand elle dansa et chanta au théâtre, et fut enfin, comme Perrouz-hanoun, une artiste et une étoile, Nectar-hanoun ne manqua jamais de s'asseoir, toutes les fois que ce fut possible, à la table de famille, non plus que de rapporter honnêtement à la maison tout l'argent qu'elle gagnait de diverses manières.
Car elle était une jeune fille irréprochable selon sa race, et le Dieu des Arméniens se réjouissait d'elle. Tout ce que ses parents avaient souhaité qu'elle fût, elle le devenait.
IV
Perrouz-hanoun avait vite pris en amitié son élève.
Perrouz-hanoun avait quarante ans. C'était une Arménienne très grasse et qui avait été très belle. Elle avait encore un charme réel et prenant, et le public était enthousiaste d'elle. En Turquie, comme aux pays franks, les artistes sont mieux goûtées quand elles sont déjà mûres. Leur grâce et leur talent, presque entamés par la vieillesse, apparaissent plus fragiles, plus touchants et plus précieux.
Nectar-hanoun, toute jeune et trop mince, mais docile et appliquée, commençait à gagner le suffrage des connaisseurs. Perrouz-hanoun était fière de son élève; en outre, elle la trouvait jolie, et lui enseignait avec beaucoup de plaisir les caresses que préfèrent les dames de harem. Ces leçons sensuelles, souvent prolongées et répétées, préludaient entre les deux amies à de longues causeries et à de longues confidences; car toutes deux étaient de la même race et d'une éducation pareille, tellement que les pensées de leurs deux têtes se ressemblaient et s'échangeaient aisément avec une joie réciproque.
V
Le théâtre d'Hassan-effendi, où jouaient Perrouz-hanoun et Nectar-hanoun, était une belle baraque ronde en planches vernies avec un rang de loges grillées pour les dames turques. Sur la scène, on jouait des comédies très amusantes, et on dansait en intermèdes. Les danseuses s'agitaient mollement, deux à deux ou l'une après l'autre, et pimentaient la saveur de leurs attitudes par des paroles lascives chantées sur des airs sauvages ou plaintifs.
VI
Nectar-hanoun fut d'abord admirée pour sa beauté évidente, avant de l'être pour son talent qui croissait.
Les spectateurs l'applaudissaient tous, chacun suivant la manière de sa race.
Les Turcs riaient fort et battaient des mains. Les Grecs attachaient ensemble deux colombes, et les jetaient liées sur la scène. Les Franks, quand il y en avait, se levaient et criaient «bravo», et lançaient les fleurs de leurs boutonnières.
Souvent, après la représentation, les plus enthousiastes, musulmans ou chrétiens, attendaient à la petite porte. Mais, instruite par Perrouz-hanoun, et très prudente, Nectar-hanoun n'écoutait rien et se hâtait vers son araba ou son caïque.
Et c'était alors que son petit frère, habitué à ces choses, allait tirer par leur manche les admirateurs, et débattait comme il convient les marchés.
VII
Cela se passait différemment pour les dames qui, du fond de leur loge grillée, avaient trouvé Nectar-hanoun à leur goût.
Les dames turques envoyaient sans mystère une servante frapper à la maison arménienne de Kadi-Keuy. Et la servante présentait officiellement à Nectar-hanoun les salaam des dames du harem, et la conviait à venir, demain ou après-demain, à telle heure, dans leur haremlick, pour une leçon de danse.
Les haremlick de Turquie sont grillés soigneusement par de petites lattes de bois croisées en diagonales. Ni vous ni moi ne saurons jamais ce qui s'y passe.
VIII
Et, peu à peu, Nectar-hanoun devint célèbre, quoiqu'elle n'eût encore que dix-neuf ans. Sans quitter le théâtre d'Hassan-effendi, dont elle était maintenant la seconde étoile, ne le cédant plus qu'à sa maîtresse chérie Perrouz-hanoun, elle dansa et chanta sur d'autres scènes, pour gagner plus d'argent, en excitant la jalousie des directeurs de troupes.
IX
Or, un soir, elle dansait à Péra, dans un théâtre de Franks et de Giaours. Là, les choses ne se passaient pas comme à Skutari ou à Stamboul. Et ce fut, pendant un entr'acte, la vieille femme qui ouvre la porte des loges qui s'en vint l'avertir qu'un spectateur désirait l'aimer.
—Est-ce un Turc? est-il très vieux? Combien donnera-t-il?—demanda-t-elle d'abord prudemment.
—Il n'est pas vieux. C'est un Frank de France. Il donnera ce que tu veux.
Nectar-hanoun songea que les Franks valent mieux que les Turcs, car leurs femmes sont moins jalouses, et le danger est plus petit.
—Il parle turc, tu sais!—insistait la vieille, qui voulait gagner son backchich:—il parle turc très bien.
—Oh!—dit Nectar-hanoun,—cela m'est égal qu'il parle turc: avec les étrangers, même quand on se comprend, on n'a jamais rien à se dire... Mais qu'est-ce que cela fait! je veux bien coucher avec lui...»
Nectar-hanoun donna rendez-vous à l'étranger dans la maison turque de la rue Abdullah. C'est une maison très mystérieuse, que les pachas choisissent pour leurs intrigues tout à fait secrètes. Elle a deux portes qui donnent sur deux carrefours obscurs. Et n'importe qui peut passer par là sans être remarqué, parce que c'est le chemin le plus court entre la rue Sira-Selvi et la rue de Péra, deux rues très élégantes de Constantinople.
Nectar-hanoun n'avait pas besoin de tant de précautions pour recevoir l'étranger. Mais Perrouz-hanoun lui avait enseigné que les amants aiment par-dessus tout le mystère, même inutile. En outre, elle était de sa race, la plus craintive et la plus rusée du monde! Allah a fait le lièvre, le serpent et l'Arménien.
Dans leur chambre tapissée de nattes et meublée de tapis en divans, Nectar-hanoun et l'étranger essayèrent d'abord de converser, avant l'amour.
L'étranger parlait vraiment très bien turc.
—Quand vous dansiez,—dit-il avec courtoisie,—j'ai cru voir un papillon et une sauterelle.
Et il dit beaucoup de choses aimables, à quoi Nectar-hanoun répondait par d'autres compliments. Mais il voulut ensuite lui expliquer pourquoi il la trouvait belle et artiste, et elle ne comprit pas du tout ses raisons: il l'admirait tout à fait à tort à travers, louant ce qui était le moins bien, négligeant ce qui était le mieux. D'ailleurs, elle ne s'étonnait pas, sachant bien que les étrangers sont toujours ainsi. Et, poliment, elle continuait de le remercier avec des révérences turques, la main au sein, puis à la bouche, puis au front.
... Ils s'étaient enlacés sur le divan, et ils avaient joui l'un de l'autre. Dans le plaisir, elle avait crié: «Aman! aman! aman!» comme crient toutes les femmes d'Anatolie. Et lui avait crié aussi, mais des mots inconnus, d'une langue incompréhensible.
XIII
Ensuite ils se reposèrent. Il la pria de rester nue et de prendre devant lui l'attitude cambrée d'une de ses danses. Elle voulut bien, quoique ne comprenant pas sa fantaisie.
—Pourquoi maintenant?—songeait-elle:—il n'a pas besoin de s'exciter, puisque c'est fini? Et d'ailleurs il n'est pas vieux.
Soudain l'étranger pleura.
—0 petite fille,—disait-il dans ses larmes,—il n'y a plus un seul voile entre ton corps et le mien, et, tout à l'heure, nous n'étions qu'un même être enivré par une même caresse. Pourtant nos âmes sont encore, seront toujours deux inconnues, effroyablement lointaines l'une de l'autre et qui jamais ne se comprendront. Il n'y a rien de commun entre toi et moi, et c'est la chose la plus triste de toutes les choses.
«Parce que nos mères nous ont enfantés des deux côtés de l'Océan, parce qu'on nous a endormis dans nos berceaux avec des chansons différentes, parce qu'on nous a inventé des dieux qui ne se ressemblent pas, voilà qu'une grande muraille est entre nous, plus haute, plus farouche, plus infranchissable cent fois que toutes celles de Chine.
Nectar-hanoun écouta très attentivement.
Mais elle ne comprit guère que ceci: l'étranger avait du chagrin. Alors, pour le consoler, elle le reprit dans ses bras souples.
XVI
Des jours passèrent, Nectar-hanoun dansait chaque soir dans divers théâtres. Plusieurs fois l'étranger lui demanda de revenir dans la maison turque de la rue Abdullah. Elle revint très volontiers, n'ayant pas de répugnance pour lui. D'ailleurs, il payait cher.
Mais, maintenant, ils n'échangeaient que de courtes phrases polies. Et ils s'aimaient en silence. Ou bien encore, quand il l'en priait, elle demeurait nue devant lui, dans sa belle attitude cambrée. Et il la regardait avec mélancolie.
XVII
Un jour, l'étranger lui envoya la vieille femme qui ouvre les loges:
—Hanoun-effendi, ton ami frank voudrait te faire danser et chanter, en costume, devant des seigneurs de son pays, qui sont venus lui rendre visite à Stamboul.
Nectar-hanoun dansait souvent dans les harems, devant les dames turques. Mais danser devant des Franks, c'était une chose nouvelle. Elle s'inquiéta: Allah a fait le lièvre...
Mais, précisément, les dernières pluies avaient beaucoup abîmé la maison de bois de Kadi-Keuy, et les parents de Nectar-hanoun pleuraient misère. Nectar-hanoun calcula qu'un peu d'argent serait bien utile. Elle fit son prix et réclama un paiement d'avance. Le père de Nectar-hanoun fit le lendemain repeindre sa vieille maison, avec de belle peinture rouge et jaune.
XVIII
A l'heure convenue, Nectar-hanoun, dans son plus beau costume de tchinn ghane, entra dans la salle où les seigneurs franks attendaient.
Ils étaient huit ou dix. Ils avaient des dames avec eux. Des dames franques, naturellement: dévoilées; très jolies.
L'une regarda Nectar-hanoun avec d'étranges yeux noirs calmes. Et Nectar-hanoun se sentit soudain percée par ces yeux-là, comme par des épées.
Elle frissonna. Tout de même elle surmonta son trouble, fit correctement ses révérences. Puis, à la mode des harems, elle vint tendre sa main aux dames dévoilées. Mais le cœur lui faillit en touchant celle dont les yeux la blessaient de plus en plus, la blessaient jusqu'à l'âme... Et elle eut un grand étonnement bizarre, à sentir que la main qu'on lui donnait était douce, brûlante et vivante, à sa propre main pareille...
XIX
Nectar-hanoun dansa.
De tout son talent, de toute sa grâce. A l'étrangère, elle voulait, sans savoir pourquoi, prodiguer sa beauté et son art.
Elle dansa des pas jolis et sauvages. Ces pas-là, Perrouz-hanoun les lui avait appris patiemment et minutieusement, et chaque détail en était réglé et immuable. Mais c'était tellement différent de tout ce que l'on voit aux pays des Franks que cela paraissait improvisé.
Elle s'élançait, impétueuse et aérienne,—et tout d'un coup, cassait son élan, pour s'épanouir en une pause voluptueuse;—l'instant d'après elle repartait.—Elle tournoyait comme éperdue,—et se figeait les poings aux hanches;—et ces hanches lascives achevaient le rythme interrompu.—Immobile ensuite, et comme gaînée de marbre des pieds à la taille, son buste seul ondulait et se gonflait,—puis ses seins,—puis son cou,—puis sa tête malicieuse.—Et, brusquement rendue au mouvement, redevenue chair et vie, elle bondissait toute.
Elle chantait en dansant. Elle chantait des chansons très sensuelles et énervantes. Elle chantait d'une voix douce et rauque, pareille à la voix des femmes en amour. Et, dans ce chant-là, il y avait des baisers, des étreintes, des spasmes. Mais ce n'était pas inconvenant du tout, à cause de la volupté qui emplissait chaque son, une volupté grave, âpre, religieuse...
XX
Nectar-hanoun dansa très longtemps. Devant l'étrangère, elle aurait souhaité danser toute la nuit, danser toute la vie.
A la fin, elle se souvint du plaisir que préférait son ami frank, dans leurs rendez-vous d'amour. Alors, d'instinct, sans réfléchir, elle fit face à l'étrangère, et s'offrit, toute, dans sa belle attitude cambrée.
XXI
Elle avait très chaud. De petites perles suintaient de ses tempes.
Les seigneurs franks la complimentèrent beaucoup, avec des phrases extrêmement polies.
L'étrangère, à son tour, parla en souriant, dans son langage inconnu.
—Que dit-elle?—demandait Nectar-hanoun, anxieuse.
L'ami frank traduisit:
—Elle dit que Nectar-hanoun est très habile et bien jolie ... qu'elle lui plaît beaucoup...
—Mais... pourquoi?... Elle ne dit pas pourquoi?
L'étranger, doucement, hocha la tête:
—Petite fille, petite fille, il y a une grande muraille...
Quand ils s'en allèrent, son ami frank lui demanda si elle voulait, ce soir?
—Non,—dit-elle.—Demain seulement, voulez-vous?
Et elle se hâta vers son araba. Et elle s'en fut très vite sangloter d'une étrange douleur entre les bras de Perrouz-hanoun, qui la berça et la consola, avec des tendresses arméniennes.
Stamboul, 1904[1].