[182] Voy. Travels in high Pensylvania.
—N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?—demanda le marin.
—Oh! un grand nombre,—répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;… on commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits…
—Der teufel!—s'écria un Allemand;—quatre chours sans joucroute!… der teufel!…
—C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!—dit le gastronome gascon stupéfait.
—Pas précisément, capitaine,—continua Boon en conservant son sérieux;—des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse…
—Der teufel!—s'écria le même Allemand.
—J'en ai la sueur froide!—dit le marin.
—Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier vous le fera sauter d'un coup de tomahawck. Cette formalité remplie, vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même… jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous relever183…
[183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.
—Quelle énumération!—s'écria le capitaine Bonvouloir;—ceci égale presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!… je renonce à ce moyen d'échapper au supplice!… Docteur Wilhem, nous étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!… peut-être n'avons-nous affaire qu'à une panthère.
—Cette rencontre serait peu agréable,—observa le vieux naturaliste Canadien;—selon l'illustre Cuvier184, tous les animaux du genre chat ont des ongles rétractiles, c'est-à-dire munis de ligaments élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut pendant tout le temps que l'animal ne fait pas agir ses muscles; il les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour agripper…
[184] Cuvier. Notes sur Pline.
—Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous tirerons d'ici!—dit le marin…
—Lampride assure, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à son char, pour mieux représenter Bacchus,—continua le vieux Canadien;—preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur…
—Pour l'agripper, sans doute,—observa le capitaine.
—Non,—continua le docteur Hiersac;—elle fut aperçue par le père du philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus pressantes, des signes de tristesse et de douleur très intelligibles… même dans une panthère… Elle était mère, et ses petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le premier effet de la compassion… fut de ne plus craindre… le second… d'examiner ce qu'elle demandait.
—C'est logique,—observa encore une fois le marin;—la prudence lui dictait cette conduite…
Elle tirait le philosophe, doucement… avec ses griffes.
—Et il se laissa conduire?…
—Certes,—lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel service il devait acheter la vie, il retira les petits de la fosse; avec eux, la mère escorta…
—Quelle escorte!—s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!
—Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le désir de payer sa dette de reconnaissance… sans rien demander… chose rare… même chez l'homme…
—Que craignent nos amis?—demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel Boon;—le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.
—Natchez,—dit le marin au guerrier;—puisque les ténèbres n'ont aucune obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même…, bon…, voilà que je m'embrouille… ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout homme soit sujet à la crainte, de quelque ataraxie stoïque qu'il veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes, fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses vêtements s'étaient accrochés… On dit même que si César se fût trouvé seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas de fumier… ou dans quelque chose de mieux… on y eût trouvé, le lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou… Colonel Boon, est-ce que ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des houssards?… ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être enfilés dans les règles!… Je crois qu'il serait bon de leur envoyer quelques balles pour leur faire une douce violence? qu'en pensez-vous?—et le marin ajouta vivement—Vois-tu, Natchez, vois-tu des yeux qui brillent dans les broussailles?…